Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Théologie de la vie religieuse

Chronique bibliographique

Léon Renwart

N°1998-1-2 Janvier 1998

| P. 118 -129 |

Les ouvrages que les éditeurs ont eu l’amabilité de nous offrir cette année traitent de problèmes variés. Nous les avons classés en quatre groupes. Le premier présente le tome IX du Dizionario degli Istituti di Perfezione. Le second fait entendre deux sons de cloche sur l’avenir de la vie consacrée. Le troisième rassemble des aspects touchant à la formation, en général ou en particulier. Le dernier est réservé à l’ordre des vierges consacrées.

I

Saluons avec joie la parution du tome IX du Dizionario degli Istituti di Perfezione [1] , neuf ans après le tome VIII. Comme ses prédécesseurs, il donne nombre de notices biographiques de fondateurs et fondatrices d’instituts et de religieux et religieuses célèbres. Les trois plus importantes sont consacrées aux deux Thérèse, celle d’Avila et celle de Lisieux, dont elles marquent le rôle dans l’histoire de la vie religieuse, et à Thomas d’Aquin, dont la doctrine sur la vie religieuse et les positions sur l’obéissance sont largement présentées. Relevons au passage deux colonnes sur Thomas A Kempis (Hemerken) et sur l’hypothèse d’Albert Ampe, s.j. : celui-ci voit en lui non l’auteur de l’Imitation de Jésus Christ, mais son principal diffuseur. Des notices détaillées présentent l’histoire et l’état actuel de la vie religieuse dans plusieurs régions : États baltes et du nord de l’Europe, Amérique du Sud (avec une note sur la situation juridique actuelle de la CLAR), États-Unis, Suisse, Hongrie, etc.

Les thèmes doctrinaux font l’objet de plusieurs articles, souvent copieux : la spiritualité et son histoire aux diverses époques, la notion d’état de perfection (détails intéressants sur l’origine du terme et son emploi au temps de saint Thomas), les œuvres de charité, les missions, l’évolution de la vie religieuse, les sorties de l’Institut (statistiques assez détaillées sur le phénomène actuel). Plusieurs questions morales ou canoniques sont présentées : place des études, rôle éducatif du théâtre, le troisième âge, les traditions populaires, les tribunaux s’occupant des religieux, union et fusion des Instituts. La “troisième voie” fait l’objet d’un bon exposé concernant cette proposition d’une voie intermédiaire entre le célibat religieux et le mariage. La place accordée à la vie religieuse aux Conciles de Trente et Vatican I et II fait l’objet de trois longs articles. Une étude sur la virginité présente celle-ci dans les diverses religions, dans la Bible et dans l’histoire de la vie religieuse chrétienne (intéressante mise au point de la portée exacte du canon de Trente sur la supériorité de la virginité sur le mariage). Citons encore, en vrac, d’autres thèmes : les Templiers, les Trinitaires, les Humiliates, Taizé, les Diaconesses de l’Église évangélique (au mot “Union”), les Vaudois, l’unité des Églises, et même le végétarisme dans la vie religieuse.

Les positions prises par les quelque quatre cents auteurs ne feront pas toujours l’unanimité et cela n’a rien d’étonnant. Qu’on nous permette toutefois une remarque sur deux articles. Dans le premier, les “états de perfection” (G. Lesage et G. Rocca), semble prédominer la préoccupation canonique de classer les états (cf. la conclusion, col. 213). C’est à peine si l’on mentionne le danger d’élitisme (reproche déjà fait, non sans raison, par Luther aux religieux de son temps, mais l’article ne le mentionne pas) ; l’allusion à l’égale dignité des chrétiens et à leur appel à la sainteté, chacun dans son état et par le moyen de celui-ci est fort discrète ; on ne s’aperçoit guère que le Concile, ce faisant, a pratiquement remplacé les “états de perfection” par la “perfection des états” et fortement rappelé, en de multiples endroits, leur nécessaire complémentarité et leur non moins indispensable spécificité, malgré l’importance de ce rappel.

Dans la section de l’article “Vatican II” consacrée à la pensée du Concile sur la vie religieuse (col. 1751 sv.), R Molinari attribue à celui-ci la doctrine d’une double structure fondamentale de l’Église, la première étant hiérarchique, la seconde concernant l’appel universel à la sainteté. On est en droit de se demander si cette inversion est aussi innocente qu’elle le paraît. Les débats conciliaires n’ont-ils pas en effet montré que les Pères ont délibérément placé le chapitre II de LG sur le Peuple de Dieu avant celui sur la structure hiérarchique de l’Église (III) et l’appel universel à la perfection (V) avant celui sur la vie religieuse (VI). Certes, le Concile n’a pas entièrement réussi à harmoniser le concept de l’Église-communion avec la vision hiérarchique pyramidale précédemment dominante, mais il importe de maintenir l’ouverture ainsi réalisée vers une meilleure description du Peuple de Dieu (ch. I) et sur le rôle de l’Esprit distribuant ses dons selon son bon plaisir, pour le bien de tous. Ne doit-on pas reconnaître que la collégialité épiscopale, le principe de subsidiarité, la reconnaissance de la dignité du laïcat sont parmi les points sur lesquels la mise en pratique du Concile pourra encore faire de substantiels progrès ? Il est à peine besoin de souligner l’importance de ceux-ci pour l’unité de l’Église, si chère au cœur de Jean-Paul II Car, si la primauté de Pierre est une donnée de foi, la manière centralisatrice dont Rome l’exerce ne l’est pas. Nombre d’Églises-sœurs sont prêtes à reconnaître la première, mais pas la seconde. Peut-on vraiment le leur reprocher ?

Un dixième tome est annoncé. Sans doute contiendra-t-il les tables multilingues annoncées dès les débuts. Celles-ci représentent certes un travail ardu, mais d’une grand utilité. Souhaitons qu’il soit possible aux éditeurs d’en assurer la parution dans un délai raisonnable et de mettre ainsi un digne couronnement à une œuvre qui fera époque.

II

L’objectif de La vie religieuse au XXI siècle [2] est double : d’abord inventer un avenir pour la vie religieuse en sachant qu’il n’est plus question d’évolution linéaire, ensuite le faire à partir d’une immense confiance en Dieu, espérant que, “si la vie religieuse a toujours quelque chose à proposer au peuple de Dieu, alors elle se transformera et continuera” (25). Pour atteindre ce but, Catherine M. Harmer, m.m.s. invite d’abord à constater que s’est produit dans le monde et dans la vie religieuse, un profond changement de paradigmes et que cela entraîne nécessairement des ruptures. Si la vie religieuse d’après Vatican II a énormément investi dans un effort de renouveau, les modifications ont surtout porté sur le comment (comment vivons-nous, que faisons-nous et comment le faisons-nous), mais ils ont rarement concerné l’essentiel, notre mission, qui nous sommes et pourquoi. Or, par son essence même, la mission des religieux est une participation à la mission de Jésus, c’est donc dans celle-ci que nous devons puiser toutes nos justifications, qu’il s’agisse de redécouvrir notre mission dans son intuition originelle ou de la redéfinir en étant attentifs aux “signes des temps”. Parmi ceux-ci figure la diminution constante des vocations en Europe et en Amérique du Nord. Nous accusons facilement les jeunes d’être moins généreux qu’autrefois. Or on découvre chez nombre d’entre eux “une incroyable générosité... qui s’investit dans une multitude d’engagements à court ou à long terme” (61). Nombre de ceux-ci sont reliés à des congrégations religieuses, par exemple les Volontaires des jésuites. “Comment ne pas se demander pourquoi la vie religieuse n’attire pas ces jeunes si généreux ?” (ibid.). L’auteur donne à cette question une réponse nuancée, mais qui remet profondément en question notre manière de vivre la mission qui est la nôtre. Quelles sont les œuvres que nous devons conserver pour remplir celle-ci aujourd’hui ? Quelles sont celles auxquelles nous nous accrochons désespérément ? Quelle place devons-nous y occuper (avec d’autres, sur un pied d’égalité) ? Quel sens peuvent avoir des engagements temporaires (intéressantes remarques) ? Comment redéfinir et vivre positivement les vœux (pas d’abord comme une “fuite du monde”), la vie commune, la spécificité des appels, condition essentielle d’une collaboration où tous ont à être “partie prenante” ?

Ces pages nous paraissent avoir remarquablement orchestré de grands thèmes remis en lumière par Vatican II, notamment la bonté foncière d’un monde créé par amour et à l’achèvement duquel Dieu invite toute l’humanité à collaborer, l’appel de tous à la perfection de la charité, chacun dans son état et par le moyen de celui-ci, avec en conséquence la complémentarité des vocations dans le respect mutuel de leur spécificité. Ajoutons encore une caractéristique, assez rare pour qu’elle mérite d’être soulignée : ces pages sont empreintes à la fois d’un grand réalisme (dû sans doute pour une bonne part à la vocation de missionnaire médicale de la sœur) et d’un optimisme ancré dans une confiance inébranlable au Dieu qui nous appelle.

L’auteur de The Death of Religious Life [3] entra chez les Rédemptoristes irlandais dans les années cinquante. Il y vécut, avec l’Église de son temps et de son pays, une spiritualité fort négative, qu’il s’agisse du monde (à fuir), de la création (destinée à disparaître), ou de l’humanité (pécheresse). Sur ces thèmes, il a des notations intéressantes. Vatican II souleva de grands espoirs, mais fut aussi à l’origine de difficultés majeures pour une vie religieuse solidifiée” ; il n’est pas exagéré de dire que le Concile “a coupé l’herbe sous le pied” (31) à la vie religieuse décrite au début de ce livre. Nous partageons le scepticisme de l’auteur sur l’avenir des Instituts qui se sont repliés sur leurs vieilles méthodes, malgré leur succès relatif dans le recrutement. Il n’est pas étonnant que l’auteur conclue ; “Je prétends que ce que nous connaissons comme vie religieuse apostolique est dans la phase terminale de son déclin” (90). Aussi donne-t-il de sages conseils à ces Instituts pour une mort digne (94).

Nous regrettons que l’auteur n’ait pas mis en meilleure lumière le formidable apport positif de Vatican II au renouveau de la vie consacrée. Dieu, dans son amour, a créé un monde foncièrement bon, mais inachevé ; malgré la tendance de l’humanité à l’accaparement, au repli sur soi et au péché, il l’invite tout entière à collaborer à un achèvement que couronnera la parousie. L’Esprit Saint, distribuant ses charismes pour le bien de l’ensemble, invite tous les hommes à la plénitude de la perfection, chacun dans son état et par le moyen de celui-ci. N’est-ce pas dire que les vocations, à la fois différentes et complémentaires, sont toutes orientées vers la réalisation du plan divin pour ce monde ? Vus dans cette optique, les vœux traditionnels des religieux trouvent leur raison d’être non dans leur aspect négatif, mais dans les valeurs positives qu’ils s’efforcent de vivre et de mettre en lumière. Leurs renoncements n’en sont que la condition nécessaire. Par son célibat, le consacré rappelle que l’amour conjugal, s’il s’appuie sur la réalité charnelle (dont le Concile a rappelé la bonté), ne se limite pas à celle-ci, mais y trouve le point d’appui d’un amour plus profond, capable de surmonter la faiblesse de la chair, de s’épanouir en fécondité et de rayonner sur le monde. Le renoncement à l’appropriation fait voir que l’acquisition et la mise en œuvre des richesses est destinée au bien-être de tous. L’obéissance religieuse met en lumière que, dans toute société humaine organisée (et l’Église en est une), l’autorité est au service du bien commun, non une manière d’accaparer le pouvoir, et que l’obéissance qui mérite ce nom est toujours responsable. Corrélativement, les laïcs sont chargés de faire voir à tous que le mariage, la gestion des richesses et l’exercice de l’autorité peuvent se vivre comme un service pour le monde entier. Selon la parabole, laïcs et consacrés ont pour mission de montrer ensemble que, pour qu’advienne le pain du Royaume, le levain doit être évangélique et se mêler intimement à la pâte de ce monde. Ne peut-on espérer que ces magnifiques perspectives et leur mise en œuvre dans une franche collaboration et dans le respect de la spécificité de chacun seront capables, aujourd’hui encore, de trouver nombre de consacrés prêts à relever le défi, avec la grâce de Dieu, pour eux-mêmes et pour leurs Instituts ?

III

Mgr Jacques Berthelet, c.s.v. [4], participa au Synode sur la vie consacrée et y fit une intervention remarquée. Invité dans la suite à présenter cette assemblée et l’exhortation post-synodale de Jean-Paul II à divers groupes de religieux et religieuses du Canada, il consacra chacun de ces exposés à l’un des thèmes principaux traités alors : faire route ensemble, prière et vie religieuse, les lendemains d’un synode, risquer avec Dieu, le caractère prophétique de la vie consacrée, l’engagement pour la justice, l’obéissance comme chemin de liberté, défis et avenir de la vie religieuse. Cette manière de présenter les choses aide à mieux découvrir la richesse doctrinale et spirituelle du synode et de l’exhortation pontificale. Elle permet aussi à l’auteur de glisser ça et là une réflexion, par exemple sur certaines communautés nouvelles “fondées nostalgiquement sur une conception préconcilaire de la vie religieuse” (106) et d’ouvrir discrètement la porte aux thèmes effleurés par ces documents, notamment la présence au monde et la collaboration entre Instituts et avec les laïcs “pour aider chaque forme de vie baptismale à donner le meilleur de ce qu’elle a à offrir au monde” (11).

Anthologie commentée de textes sur les rapports entre la vie religieuse, plus spécialement sous sa forme monastique [5], et la recherche de l’unité, ce beau livre comporte deux parties. Dans la première, sœur Monique Simon, cistercienne, présente un choix de documents du monachisme ancien, de la spiritualité de son Ordre et de la réflexion catholique contemporaine. La seconde partie interroge les autres Églises sur leur œcuménisme et la place qu’y joue la vie religieuse. Deux brefs paragraphes sont consacrés aux témoignages d’un orthodoxe et d’un moine copte. Sont ensuite présentés l’anglicanisme, son renouveau de la vie religieuse et son ouverture sur l’œcuménisme : ce n’est pas un hasard si l’octave de prière pour l’unité est née dans cette Église. Le protestantisme fait l’objet d’une étude plus détaillée et fort intéressante. L’auteur examine, sur le texte même des Réformateurs, les critiques, largement méritées, que ceux-ci adressent à la vie religieuse de leur temps, puis elle présente les réflexions positives de quelques grands penseurs (Luther lui-même, Kierkegaard, Bonhoeffer, Barth, Zinzendorf). Elle esquisse ensuite la résurgence du monachisme dans le protestantisme, la naissance de communautés interconfessionnelles et de colloques œcuméniques.

Ce livre introduit de façon remarquable au rôle du monachisme dans ce domaine et aux principes doctrinaux qui sont à la base de toute recherche de l’unité entre chrétiens. En le refermant, nous avons remarqué, non sans étonnement, qu’il pose aussi, à son insu, à notre Église une question brûlante : dans quelle mesure sommes-nous fidèles aux orientations fondamentales de Vatican II ?

Jean XXIII a voulu un Concile pastoral restaurant l’union entre théologie et spiritualité, entre doctrine et vie chrétienne. Ce “divorce” est l’une des principales sources d’où naquirent et s’envenimèrent nos séparations, car “quand une théologie n’est plus inspirée par l’Esprit, elle devient vite une polémique” (dom Pierre Miquel, o.s.b., cité p. 31). Dans quelle mesure y sommes-nous fidèles ?

Le Concile a rappelé l’égale dignité baptismale de tous les chrétiens et leur vocation à la perfection, chacun dans son état et par le moyen de celui-ci. Combien reste-t-il parmi nous de nostalgiques de “l’état de perfection", oubliant que Vatican II prône “la perfection des états” et insiste sur leur nécessaire spécificité et leur non moins indispensable complémentarité ?

Vatican II a rappelé que toutes les vocations sont d’abord un don de l’Esprit. Dans quelle mesure nous sommes-nous dégagés de la confiance en nos mérites (le salut par les œuvres !), sans oublier que l’appel à l’amour est une “grâce qui coûte” (selon le mot très juste de Bonhoeffer) ?

Le Concile a rappelé la dignité et la liberté de la conscience. Jusqu’à quel point avons-nous retrouvé, par delà les prescriptions juridiques des vœux et leur utilité, l’appel à une réponse spécifique sur une route balisée par les vertus correspondantes ?

Merci à l’auteur pour son livre, merci pour les réflexions qu’elle nous suggère.

La vie monastique dans l’Ordre des Prêcheurs [6] reproduit les Actes du colloque tenu à Herne (Belgique) en 1997. Vingt-cinq moniales dominicaines venues de douze pays y menèrent une réflexion théologique approfondie sur leur vie. Les huit exposés se répartissent en trois groupes : une approche historique, les aspects fondamentaux de cette vocation, son rapport avec le monde moderne. Il n’est pas possible de résumer ces exposés de grande valeur. Épinglons seulement quelques points particulièrement intéressants.

Le point de départ des travaux est l’existence dans l’Église de deux orientations différentes de la vie monastique. La ligne bénédictine, née avec les Pères du désert, situe le monde par rapport à la majesté de Dieu. Saint Augustin, dont s’est inspiré saint Dominique, vise comme idéal la communauté apostolique de Jérusalem. Ces optiques distinctes ont des conséquences, notamment sur la conception de l’obéissance religieuse. Dans un cas, le Christ est considéré face à face avec son Peuple et l’obéissance est rendue à celui ou celle qui le représente et est en quelque sorte son “sacrement”, l’Abbé, l’Abbesse ou la Prieure, avec comme conséquence l’inégalité congénitale de celui (ou celle) qui commande ou de ceux (ou celles) qui obéissent. Pour saint Augustin, c’est le Christ dans son corps ecclésial (où il est vraiment présent) qui appelle chacun à le reconnaître dans son rapport à la communauté fraternelle et l’autorité consiste surtout dans le service multiple qu’une personne peut rendre aux autres.

Une autre différence plusieurs fois rappelée concerne l’approche de l’engagement religieux. Pour la visée augustinienne les valeurs de cet engagement constituent un tout : par un seul acte, la profession, on s’oblige à vivre tous les éléments de la suite du Christ à la manière dominicaine. Pour les documents actuels du Magistère, l’élément-clef de la décision est la profession des trois conseils évangéliques et les obligations juridiques qui en découlent.

On lira avec intérêt la communication de Sœur Hildegarde, o.p., du Lunden Kloster (Norvège), sur la renaissance de son Ordre dans ce pays à forte densité protestante.

Épinglons enfin la question que sœur Brigitte Rigo, Prieure générale des Dominicaines Missionnaires de Fichermont, pose à ses consœurs du Second Ordre : “Quelle est [pour vous] la place de la clôture ? Êtes-vous des moniales ou des cloîtrées ?” (p. 99).

David Coghlan s.j., consacre Renewing Apostolic Life [7] à l’art de conduire un renouveau apostolique. Comme tout artiste, celui qui entreprend un changement doit disposer d’un certain nombre de vues théoriques sur le travail à entreprendre, il doit aussi posséder les outils appropriés et une sérieuse dose d’habileté. Vues théoriques, outils et aptitudes doivent s’appuyer sur une disposition générale à l’ouverture envers autrui, sur un solide bon sens et par-dessus tout sur le sens de la grâce de Dieu. L’auteur divise son étude en deux parties. L’une examine les dynamismes qui commandent l’organisation de la vie religieuse, les divers niveaux de participation des membres, la stratégie du gouvernement. L’autre s’attache à présenter en détail la manière de mener changement et renouveau, spécialement lorsqu’il s’agit de systèmes aussi complexes qu’une Province ou un Ordre religieux dans sa totalité.

Pour autant que nous avons pu en juger, l’étude est menée avec clarté, compétence et bon sens. Nous aimerions résumer en deux phrases la leçon qu’elle apporte. On ne tue pas les mouches avec des boulets de canon : pour les problèmes mineurs, il existe des manières plus simples et tout aussi efficaces de les résoudre. Tout perfectionné qu’il soit, un moulin ne peut traiter que le grain qu’on y verse, or, c’est de celui-ci que dépend en définitive la valeur de la farine.

Religiosi e formazione permanente [8] , de Gabriele Ferrari, s.x., est une remarquable étude de la croissance humaine et spirituelle à l’âge adulte. L’auteur y décrit la vie, son développement, ses lois et la “crise” qui marque cette période. Il présente la contemplation comme la prière propre à cet âge de la vie et suggère une voie pour y parvenir. Dans un chapitre précis et nuancé, il examine la possibilité et les conditions d’une amitié entre une personne consacrée et un partenaire, même de l’autre sexe. Le ministère pastoral, son apport à la croissance personnelle, les sources de difficultés et les conflits possibles (qu’il ne faut pas occulter mais s’efforcer de résoudre) sont examinés en détail. La direction spirituelle (domaine où les femmes peuvent trouver une occasion de déployer leurs dons spécifiques) fait l’objet d’une large présentation : présupposés, nature, difficultés, but visé. L’auteur note à ce propos que l’on peut chercher la sécurité au moyen de la direction spirituelle, mais non dans celle-ci. Le livre se termine sur le défi que représente la vieillesse : comment s’y préparer, comment y acquérir la sagesse (don propre de cet âge) grâce à une spiritualité adaptée.

Ce qui fait la qualité hors pair de ces pages, c’est leur réalisme. Sans rien relâcher des principes, l’auteur garde solidement les deux pieds sur terre et n’oublie jamais que l’idéal est ce vers quoi nous devons tendre jour après jour, dans le quotidien banal, dans la conscience de notre être limité, sexué, souvent surchargé de travail, vivant fréquemment plus au niveau de la tête que du cœur. Bien que plus spécifiquement écrites pour des religieux et des religieuses, ces pages contiennent aussi (l’auteur le note) nombre de conseils utiles à tous. À lire et à méditer.

Dans Formazione integrale alla vita consecrata [9] , Benito Goya, o.carm., étudie méthodiquement cette question. Une première partie présente les éléments communs à toute formation à la vie religieuse : but de celle-ci, intériorisation de “l’identité consacrée”, comment former à vivre les trois vœux, la communauté, la mission, qualités requises des formateurs. Une seconde partie esquisse cette formation intégrale au long de la vie et détaille les caractéristiques de chaque étape : postulat, noviciat, juniorat, formation continue dès les débuts de l’âge adulte, pendant la maturité et durant la vieillesse.

Fruit d’une large expérience d’éducateur et d’enseignant, ce livre s’appuie sans cesse sur les documents post-conciliaires du Magistère, spécialement l’exhortation post-synodale Vita consecrata de Jean-Paul II. On est heureux d’y découvrir, discrètement suggérés, l’aspect positif des vœux, la complémentarité des vocations de tous les chrétiens et l’attention aux réalités terrestres, thèmes majeurs de Vatican II, qui ouvrent de larges perspectives d’avenir à l’Église et à la vie consacrée.

Dans De visage à visage... [10], Lucie Licheri, p.s.a., s’intéresse aux fondements et à la pratique de l’obéissance dans la vie religieuse apostolique, thème “difficile, tellement ce sujet touche à des points cruciaux de notre existence” (7). L’auteur nous invite d’abord à nous rendre compte d’un héritage présent et agissant en nous à notre insu : la complexité de notre culture plurielle, marquée par les philosophies gréco-latines, les théologies médiévales, l’héritage des Lumières, des maîtres du soupçon et des penseurs actuels. Après ce survol de vingt-cinq siècles, nous sommes conviés à contempler Jésus : il se présente à nous comme la voie, la vérité et la vie et comme le Fils parfaitement obéissant au Père. Étant donné d’une part l’aspiration profonde de notre cœur créé par Dieu pour participer à la plénitude de sa vie trinitaire et, d’autre part, les ambiguïtés qui naissent de notre inconscient et des événements du monde qui nous sollicitent, quels guides avons-nous pour trouver la voie qui donnera sens à notre vie ? L’auteur a ici deux affirmations : “Ce n’est jamais quelqu’un d’autre, aussi qualifié qu’il soit, qui peut me dire : « Ceci est la volonté de Dieu pour toi »” (92), car la “liberté” (mieux, sans doute : l’autorité) de notre conscience est première (55) ; par ailleurs, “la volonté de Dieu nous rejoint à travers des médiations humaines” (89). Nous sommes ici au cœur d’un problème fondamental de l’obéissance religieuse, qui aurait gagné à être davantage explicité. Quel est le “raccourci de langage” (90) qui justifie le vœu et permet au religieux de s’engager à considérer que l’ordre de son supérieur, donné dans les limites des constitutions, est “la volonté de Dieu pour lui” ? N’est-il pas plus exact de dire que, sauf le cas du péché, la décision du supérieur représente “ce que Dieu veut que le religieux veuille en pareil cas” (ceci est loin d’être un jeu de mots) ? Concernant les “circonstances, plus douloureuses où, pour des raisons très graves, la décision du supérieur est le contraire de ce que le religieux pense en conscience” (119-120), l’auteur cite une fort belle page du Père de Lubac. On aurait souhaité qu’elle dégage les articulations de cette démarche et qu’elle prolonge sa réflexion jusqu’au cas de l’objection de conscience qui subsisterait après l’épuisement de toute la procédure de conciliation.

Le discernement est un terme revenu à la mode, mais il est employé dans tous les sens (99). L’auteur rappelle qu’un discernement communautaire qui mérite ce nom suppose l’existence d’une vraie communauté, consciente de tendre vers un même but, et la liberté préalable (“indifférence”) par rapport à la question et aux solutions envisagées. Faute de ces conditions essentielles (et du temps et de la prière requis pour les réaliser dans la mesure du possible), nous craignons personnellement qu’on ne se trouve, au mieux, devant une simple consultation, au pire, devant un paravent derrière lequel se dissimule une autorité qui n’a pas la capacité ou le courage de prendre elle-même les responsabilités qui lui reviennent.

L’ouvrage se termine par des réflexions, fruits d’une riche expérience, sur la supérieure locale et sur l’obéissance au quotidien.

Lucie Licheri mérite notre reconnaissance pour ce travail, largement informé, inspiré par une foi profonde et éclairé par une longue expérience. Mais sans doute, comme l’auteur le suggérait elle-même dans sa Préface, l’intérêt majeur de ces pages est d’être “un ensemble de pistes ouvertes qui demandent à être poursuivies et approfondies” (7). Merci de nous les avoir offertes.

IV

Dans Une vocation féminine retrouvée [11] , Janine Hourcade étudie l’histoire de la consécration des vierges, de ses débuts à la restauration du rite. Un premier chapitre, biblique, présente la virginité de Marie, fondement de l’ordre des vierges consacrées. L’auteur parcourt aussi l’Ancien Testament et les autres textes du Nouveau sur le sujet. Le chapitre suivant examine l’histoire des vierges consacrées durant les premiers siècles et dans les écrits des Père de l’Église. Le chapitre sur l’aspect liturgique est consacré au rite, à sa disparition ; puis à sa réapparition dans le nouveau rituel promulgué en 1970. Un dernier chapitre décrit la situation actuelle, fixée dans le. c. 604 du Code de 1983.

Fruit de nombreuses recherches dans l’Écriture, chez les exégètes, les Pères, les historiens, les commentateurs et jusque dans la littérature profane, ce livre représente en quelque sorte un monument à la gloire de la virginité consacrée dans le monde. Signalons une approche nuancée du “vœu de virginité” de Marie (Lc 1, 34).

Ça et là, on eût parfois souhaité des présentations ou des appréciations plus nuancées. Dogmatiquement parlant, Vatican II a rappelé la hiérarchie des vérités de foi. Or, il est évident que la maternité, bien réelle, de Marie a un lien essentiel avec la réalité de l’Incarnation. Quelque admirable que soit sa virginité, le rapport de celle-ci avec le cœur de notre foi n’est pas aussi immédiat. L’auteur le sait (p. 46), mais cela reste ensuite plutôt dans l’ombre.

En ce qui concerne “l’annonce de la virginité chrétienne [dans l’A.T.] par l’importance attachée à la virginité de la fiancée” (173), nous avouons notre étonnement. Cette requête prénuptiale n’est-elle pas, dans le contexte, avant tout une exigence masculine ? N’est-elle pas bien différente du propos qui pousse la jeune fille à se garder, corps et âme, pour le Seigneur ? Ne doit-on pas, en bonne morale chrétienne, tenir que les exigences de la chasteté des jeunes gens et des jeunes filles sont exactement les mêmes (bien que leur vérification matérielle ne soit possible que chez ces dernières) ?

“Dans l’Évangile, on parle de la virginité de Marie, non pas de celle de Joseph ni de celle de Jésus” (107) : affirmation matériellement exacte, comme le montre n’importe quelle Concordance : le mot “vierge” n’est appliqué qu’à Marie, dans les deux seuls récits de l’enfance (Mt 1, 23 ; Lc 1, 27). Mais il est difficile de ne pas voir que Mt 19, 12 (les eunuques pour le Royaume) implique de la part de Jésus une affirmation claire de sa propre virginité.

“La virginité n’est attribuée à l’homme que d’une façon approchée, imparfaite, au plan créé ; ce n’est qu’à la femme qu’elle appartient vraiment” (144). Faudrait-il alors corriger Ap 14, 4 : “(suivent l’Agneau) les 144 000 qui ne se sont pas souillés avec des femmes : ils sont vierges” ?

Si nous en venons à l’histoire, l’auteur ne semble pas avoir tenu compte de l’attitude de l’Église ancienne envers les vierges martyres, souvent victimes de défloration avant leur mise à mort. Elle savait que la blessure ainsi causée de l’extérieur à cette intégrité anatomique ne détruisait ni ne diminuait la virginité proprement dite On lit en effet, au second Nocturne de la fête de sainte Lucie (12 décembre), sa réplique au juge : “Si tu donnes l’ordre de me violer contre mon gré, ma chasteté en sera doublée pour ma récompense (castitas mihi duplicabitur ad coronam)”.

Après Vatican II et son rappel de la vocation de tous les chrétiens à la perfection de la charité, chacun dans son état et par le moyen de celui-ci (LG 41), on est quelque peu étonné de lire que, par l’appel à la virginité consacrée, Jésus “offre à certaines âmes un état de perfection au-dessus de ce que peuvent porter les âmes communes” (65). Ou encore : “À la suite de ce rite (la consécration), la vierge devient, dans l’Église, plus qu’une baptisée, laïque ordinaire” (139), ou encore : “celle qui est au sommet, c’est bien la virginité consacrée” (195). Nous trouverions-nous devant une reprise, sur un nouveau terrain, de la lutte pour les “états de perfection”, terme auquel on pouvait espérer que Vatican II avait porté un coup fatal ? Mais, plus importantes que les mots sont les réalités qu’ils révèlent. Pour le Concile, la grandeur de toutes les vocations découle de l’appel du Seigneur ; elles sont toutes données à l’Église dans leur complémentarité pour le bien de tous. Il serait dommage de voir cette affirmation fondamentale masquée par l’exaltation indue d’une forme de vie consacrée.

En refermant le livre, on se prend à souhaiter que sa symphonie soit réécrite avec quelques sourdines aux bons endroits ; elle n’en sera que plus belle.

4/1, rue Grafé

B-5000 NAMUR, Belgique

[1Dizionario degli Istituti di perfezione. IX. Spiritualità - Vézelay. G. Rocca ed. Roma, Ed. Paoline, 1997, 29x20, XXVI p.-1960 col., nombr. ill., plusieurs h.-t. en couleur.

[2C.M. Harmer, M.M.S. La vie religieuse au XXIe siècle. En marche vers Canaan aujourd’hui, Saint-Laurent, Bellarmin, 1997, 22x14, 189 p., $ 19,95.

[3T. Flannery, C.S.S.R. The Death of Religious Life ? Blackrock, The Columbia Press, 1997, 22x14, 95 p., £ 5,99.

[4J. Berthelet, c.s.v., Mgr. Risquer avec Dieu dans la vie consacrée. Saint-Laurent, Fides, 19x13, 129 p., $ 12,95.

[5M. Simon, s.o.cist., La vie monastique, lieu œcuménique au cœur de l’Église-Communion, Coll. Théologies, Paris, Cerf, 1997, 24x15, 229 p., 145 FRF.

[6La vie monastique dans l’Ordre des Prêcheurs. Une réflexion théologique. Actes du colloque de Herne, 6-9 mai 1997, B-1540, Herne, Monastère des Dominicaines, 1997, 29x21, VII-110 p.

[7D. Coghlan, s.j., Renewing Apostolic Life, Blackrock, The Columbia Press, 1997, 22x14, 135 p., £ 9,99.

[8G. Ferrari, s.x., Religiosi e formazione permanente. La crescita umana e spirituale nell’età adulta, Coll. Problemi di vita religiosa, Bologna, Ed. Dehoniane, 1997,21x14, 159 p., 23.000 lires.

[9B. Goya, o. carm., Formazione integrale alla vita consecrata. Alla luce della esortazione post-sinodale, Coll. Problemi di vita religiosa, Bologna, Ed. Dehoniane, 1997, 21x14, 265 p., 32.000 lires.

[10L. Licheri, p.s.a., De visage à visage... Fondements et pratique de l’obéissance dans la vie religieuse apostolique, Coll. Perspectives de vie religieuse, Paris, Cerf, 1997, 20x14, 169 p., 85 FRF.

[11J. Hourcade, Une vocation féminine retrouvée. L’ordre des vierges consacrées. Paris, Téqui, 1997, 22x15, 196 p, 83 FRF.

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