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Où et comment vivre la consécration religieuse dans l’Église et le monde d’aujourd’hui ?

Emmanuel-Marie Fabre, o.s.u.

N°1998-1-2 Janvier 1998

| P. 58-60 |

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« Celui qui paraît aux yeux des hommes dans sa mort, défiguré et sans beauté, au point d’amener les spectateurs à se voiler le visage (cf. Is 53,2-3) manifeste pleinement sur la croix la beauté et la puissance de l’amour de Dieu... 

La vie consacrée reflète cette splendeur de l’amour, parce qu’elle fait profession, par sa fidélité au mystère du calvaire, de croire à l’amour du Père, du Fils et de l’Esprit Saint et d’en vivre. Elle contribue ainsi à garder vivante dans l’Église la conscience que la croix est surabondance de l’amour de Dieu qui se répand sur le monde » (Vita Consecrata n° 24).

Jean-Paul II a réaffirmé avec force l’identité de la vie consacrée comme sequela Christi, suite du Christ dans sa mort et sa résurrection. Les consacrés sont appelés à entrer dans l’abandon de Jésus à la volonté du Père qui envoie son Fils ouvrir à tout homme le chemin d’entrée dans la vie trinitaire, dans la vie d’amour du Père, du Fils et de l’Esprit Saint. La vie consacrée est fidélité au mystère du Calvaire.

Mais est-il possible de vivre cette radicalité évangélique dans nos communautés vieillissantes ?

Un livre récent intitulé The Death of Religious Life ? écrit par Tony Flannery, CSsR [1] expose une analyse sociologique de la situation telle qu’elle se présente en Irlande et vraisemblablement dans tout l’Occident. Reprenons-en les principales articulations.

Avant le concile Vatican II, la vie religieuse était très attirante, elle avait tout son sens à l’intérieur d’un système de pensée très cohérent : philosophie et théologie étaient fondées sur une spiritualité prônant la vie éternelle au détriment de la vie terrestre qui n’en était que la préparation. De plus, elle apportait une promotion sociale unique car par ailleurs, rares étaient les possibilités d’ouverture pour les jeunes. Mais cette solidité contenait en elle-même les germes de la décadence : une spiritualité et donc une théologie instituant une dichotomie entre monde et esprit, une autorité dictatoriale posant l’obéissance comme vertu première, une uniformité mettant en avant la vie de communauté sans pouvoir rien dire sur sa propre vie. Le développement des sciences humaines et tout le contexte de la mutation de notre monde avec en particulier la révolution des communications ont alors engendré un vrai bouleversement de la vie religieuse dans lequel, selon Tony Flannery, le Concile a eu un rôle prépondérant : sa reconnaissance du dialogue et son ouverture de l’Église au monde ont sapé les fondements mêmes sur lesquels reposait la vie religieuse. En clamant la dignité de tous et de tous les états de vie, la dignité et la beauté du mariage, le Concile a laissé entendre que la vie religieuse n’était plus une vie spécialement privilégiée, avec une super garantie de salut. En affirmant l’importance du développement intellectuel et de la liberté de chacun, et en soulignant la responsabilité individuelle, le Concile a bouleversé l’ancienne conception de l’obéissance ainsi que les structures de la vie de communauté. En insistant sur l’égalité de tous, le Concile a appelé à la justice pour tous et a posé la question de l’implantation des communautés dans le système social et politique.

Le bouleversement se traduisit notamment par un grand déclin des entrées, mais aussi par de nombreux départs en cours de formation et après les engagements définitifs. D’énormes essais ont été faits pour essayer de renouveler la vie religieuse, mais ils se sont avérés infructueux pour de nombreuses raisons, en particulier parce que la coresponsabilité est très exigeante et demandait beaucoup de changements à des personnes non formées et trop installées dans leurs habitudes pour pouvoir en changer. De plus la loi canonique romaine ainsi que des pressions sociales ou même politiques figeaient la vie religieuse.

La conclusion de l’auteur est que nous sommes à la fin de la vie religieuse apostolique en Irlande et probablement même dans tout le monde occidental, et qu’il faut vivre cette fin avec courage en cessant de recevoir des jeunes et en décidant la mise en disposition des propriétés et des responsabilités puisque les religieux ne peuvent plus les assumer.

Cette analyse sociologique est pessimiste et réaliste dans l’ensemble. Mais, au-delà de l’analyse sociologique, ne pouvons nous pas percevoir une véritable chance pour la vie consacrée ? Cet abandon n’est-il pas à vivre en l’abandon de Jésus entre les mains du Père ? « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit » (Jn 12,24). Il ne s’agit pas de choisir la mort, mais de choisir de la vivre en Celui qui nous donne la Vie, et de vivre vraiment : « Choisis donc la vie, pour que toi et ta postérité vous viviez, aimant le Seigneur ton Dieu, écoutant sa voix, t’attachant à lui ; car là est ta vie, ainsi que la longue durée de ton séjour sur la terre que le Seigneur a juré à tes pères, Abraham, Isaac et Jacob, de leur donner » (Dt 30,19-20).

Notre courage consiste à nous laisser librement dépouiller de tout, à la suite du Christ, mettant notre foi en Dieu avec toute la force de Marie au pied de la croix, force qu’elle recevait de son Fils, force de fécondité pour l’Église tout entière.

C’est dans l’Eucharistie que nous est donnée cette force d’amour en notre âme, lorsque nous recevons le corps de Jésus et que nous buvons son sang.

Où et comment vivre la consécration dans l’Église et le monde d’aujourd’hui ? Le lieu pour vivre la consécration religieuse est au pied de la croix du Christ et il n’y a pas d’autre façon de la vivre que de suivre Jésus. Il s’agit de boire la coupe que le Christ nous propose. Comment refuser à des jeunes de pouvoir vivre ce don de Dieu ? « Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : Donne-moi à boire, c’est toi qui l’aurais prié et il t’aurait donné de l’eau vive » (Jn 4,10).

Cependant il nous faut être bien clairs et accueillir les jeunes en leur demandant s’ils veulent de tout leur cœur, de toute leur âme et de toute leur force (cf. Dt 6,5) suivre ce chemin de fidélité au mystère du calvaire, leur montrant que c’est de là que sourd la vraie joie qui seule peut nous combler, joie de la Résurrection.

89, rue Saint-Henri
B-1000 BRUXELLES, Belgique

[1T. Flannery, The Death of Religious Life ? The Columba Press, Dublin,1997.

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