Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Le temps de l’exil est celui de la tendresse de Dieu

Godfried Danneels

N°1998-1-2 Janvier 1998

| P. 15 -27 |

Nous publions, avec l’aimable autorisation de Monseigneur Danneels, Cardinal de Malines-Bruxelles, cette méditation proposée lors d’une “Réco-Session” organisée par le Service National de Vocations en octobre 1996. La transcription a été publiée une première fois dans le n° 84 de Jeunes et Vocations. Nous remercions la rédaction de nous en avoir accordé le droit.
N. B. Nous avons gardé le caractère oral de cette méditation qui laisse percevoir quelque chose du “ton” si caractéristique de cette parole de pasteur. Quelques phrases trop circonstancielles on été modifiées.

L’évolution des vocations dans nos pays, en Europe occidentale... ? Les historiens s’en occupent et essaient d’en tracer les étapes. Les sociologues s’en occupent et ont leur explication. Les psychologues s’en occupent et ils tracent le portrait du jeune moderne. Des théologiens s’en occupent et esquissent un profil renouvelé des ministères ordonnés et non ordonnés. Des synodes s’occupent entre autres de la vie consacrée et de la formation des jeunes prêtres. Tout le monde s’en occupe et c’est bon. Et tout le monde a son explication, sans doute valable.

Mais il y a un autre regard à jeter sur toute l’évolution de ces derniers temps : le regard de la foi. Là, c’est une autre compréhension qui s’impose : ce que nous vivons - je cours un risque avec cette parole peut-être un peu lourde, mais c’est ma conviction-, ce que nous vivons, c’est une épreuve. Lorsque je regarde autour de moi et dans mon propre cœur, lorsque je vois les vocations et leur histoire, les aventures que nous avons vécues les derniers trente ou quarante ans, je ne peux d’abord que conclure que cela a un sens et que ce sens est sans doute celui d’une épreuve que Dieu nous envoie.

Si Dieu envoie une épreuve, c’est pour nous rendre meilleurs

Mais Dieu n’envoie jamais l’épreuve pour son bon plaisir ou pour nous mortifier. Si Dieu envoie une épreuve, c’est pour nous rendre meilleurs. Et ce n’est pas la première fois, dans l’histoire de l’Église, qu’en grand ou en petit, Dieu mène son peuple d’une manière ou d’une autre en exil. L’exil le plus connu que nous raconte la Bible est celui des fleuves de Babylone où les juifs avaient été déportés ; là aussi les sociologues avaient leur explication et les historiens - pas les psychologues parce qu’ils n’existaient pas encore-, et les théologiens sans doute, et les scribes, et les pharisiens. Mais la véritable nature de cet exil à Babylone, c’était celle d’une épreuve. Dieu a quelque chose à enseigner, je crois, à notre époque aussi.

La première impression qu’on a quand on vit dans l’épreuve et l’exil, c’est une impression de découragement et de tristesse : “Mon Dieu, pourquoi ?” C’est le premier mot qui nous vient aux lèvres : “Seigneur, pourquoi ?” Cela peut même aller jusqu’au delà du découragement, jusqu’à la révolte. Mais la révolte reste encore une prière, surtout si on se révolte directement contre Dieu, si on s’adresse à lui, comme les deux rabbins au camp d’Auschwitz qui disaient : “Seigneur, tu n’existes pas, parce que si tu existais, nous ne serions pas ici dans cette misère.” Et après dix minutes de révolte, ils se disaient : “Et maintenant prions.” Dieu nous met à l’épreuve dans une sorte d’exil, et la première réaction que nous avons, c’est : “Dieu, pourquoi ? ce n’est pas sérieux !” Et, de fait, jamais au cours de l’histoire de l’Église nous n’avons fait, à notre connaissance, plus d’efforts pour les vocations qu’à notre époque et jamais nous n’avons eu si peu de résultats. Jamais, je ne sais pas, mais en tout cas les résultats sont maigres. Nous n’avons jamais eu, en France et en Belgique, autant de bons formateurs et de bons séminaires, et jamais aussi peu de séminaristes. Alors pourquoi ?

L’exil : le temps d’une extrême bienveillance de Dieu

Quand on y regarde d’un peu plus près, l’exil d’Israël à Babylone - qui reste l’exil type, qui est une sorte d’icône de l’exil dans laquelle nous pouvons lire tout ce que comporte et implique n’importe quel exil - a été un temps d’extrême bienveillance et de tendresse de Dieu pour son peuple. Et je suis convaincu que c’est avec la même tendresse que Dieu nous regarde, nous qui nous débattons aujourd’hui dans cette problématique des vocations. La tendresse de Dieu est attirée par les fleuves de Babylone, comme l’eau attire l’éclair et le tonnerre. Qu’est-ce que les juifs ont appris par l’exil ? Qu’est-ce que Dieu leur a donné comme cadeau dans cette épreuve ?

La première chose que les juifs ont dit, d’après le prophète Daniel par exemple, c’est : “Seigneur, nous n’avons ni temple, ni roi, ni cité sainte, ni synagogue, ni école, ni offrande, ni sacrifice, ni prêtres, ni rabbins. Nous n’avons plus rien. Mais ce que nous avons, ajoute le prophète, c’est un cœur humble et contrit.” Je suis convaincu qu’il y a quarante ans, sans jamais le dire, nous étions absolument certains que nous pouvions nous arranger, organiser l’Église comme nous le voulions, par nos propres forces. Certes, si on nous avait posé la question, nous aurions répondu “Non, c’est le Seigneur”. Mais ça, c’était en quelque sorte la théorie. En nous-mêmes, nous nous disions : “Nous avons beaucoup de prêtres, beaucoup de personnel, une certaine puissance et un certain pouvoir, du prestige, des moyens. Seigneur, pour les cent mètres à courir, les quatre-vingt quinze premiers mètres, c’est notre affaire ; pour les cinq derniers, tu peux agir !” Nous étions convaincus qu’avec nos forces, notre créativité, notre prestige, nos moyens financiers, nos moyens en personnel, nous étions capables de construire l’Église.

Maintenant nous apprenons lentement et péniblement que nous n’en sommes pas du tout capables. Qu’il suffit d’un tout petit tournant de l’histoire pour nous enlever toutes nos certitudes et nos appuis et que nous pouvons dire, aujourd’hui, comme les juifs sur les bords des fleuves de Babylone : “Seigneur, qu’est-ce que nous avons encore ? qu’est-ce qui nous reste ?” L’autre jour, un jeune de dix-huit ans me disait : “Monseigneur, si je ne me trompe, votre affaire, ça ne marche pas très bien !” J’ai répondu : “Tu le dis encore mieux que moi !” C’est ainsi. Le Seigneur nous apprend que ce n’est pas par la force “des chevaux et des armées”, avec de grands moyens, que nous allons construire le Royaume de Dieu. Pourquoi nous l’apprend-il maintenant et pas il y a cinquante ans, c’est son affaire ! Peut-être n’étions-nous même pas capables de le percevoir il y a cinquante ans. Maintenant, c’est clair, nous apprenons à vivre dans la dépendance, nous apprenons, progressivement et durement, à renoncer au mythe de l’autosuffisance spirituelle et ecclésiastique ; c’est salutaire, mais c’est dur. Nous réapprenons ce que nous avons tous appris en théologie, à la manière d’une thèse très abstraite, située quelque part dans l’histoire du IVe et Ve siècle, au temps du débat sur la grâce de saint Augustin. Sans le savoir nous étions tous des pélagiens. Qu’est-ce que ça veut dire ? Que nous étions des gens qui pensent qu’avec leurs propres forces ils construiront le Royaume de Dieu. Pélage disait : “Il suffit d’avoir un peu de volonté, et on arrive au ciel !” C’est nous, avec notre liberté, qui décidons ce que nous allons faire, et c’est nous qui, pratiquement, méritons notre ciel. Non, disait Augustin, “tout est grâce”. Nous pouvons simplement accueillir la grâce, c’est tout. Le pélagien restreignant ses prétentions rétorquait : “Oui, mais, pour le début, tout de même, nous sommes responsables”. Ce sont les semi-pélagiens, comme on les appelle. Et Augustin disait non, même aux semi-pélagiens. “Tout est grâce.”

Le dogme de la grâce et de son absolue nécessité est un dogme entièrement oublié. Il est d’ailleurs en parfaite contradiction avec tout ce que nous voyons autour de nous : l’illusion de l’efficacité. Le Seigneur, je crois, nous apprend maintenant à sortir de l’illusion de ce mythe de l’efficacité. La nécessité de la grâce, c’est la seconde chose que Dieu nous apprend dans cette épreuve.

C’est le temps aussi de l’humilité, du cœur contrit et humilié, du cœur de pauvre. Nous fondons en larmes en écoutant la première Béatitude, mais lorsque le Seigneur nous dit : “C’est le moment”, nous n’y comprenons rien. “Bienheureux les pauvres  !”Oui, mais la pauvreté n’est pas une émotion, elle n’est pas quelque chose d’esthétique. Ça fait bien la pauvreté ! On se dispute d’ailleurs les pauvres de temps en temps... Mais en fait, la pauvreté, c’est dur, ce n’est pas attrayant du tout ! Et, en ce qui concerne les vocations, nous y sommes en plein dans la pauvreté !

Le temps de la tendresse de Dieu

L’exil, c’est aussi le temps de la tendresse de Dieu. Les plus beaux textes d’Isaïe sur la maternité de Dieu ont été écrits en exil. Que Dieu nous apprend à marcher comme une mère apprend à marcher à son enfant, il n’était pas possible pour Israël de le percevoir en pleine puissance et en pleine gloire de Jérusalem. On ne pouvait s’imaginer Dieu que comme un vaillant guerrier à la tête de son armée, certainement pas comme une mère. Les juifs ont appris aussi que Dieu enfante plus qu’il n’engendre, c’est-à-dire qu’il porte d’abord l’enfant en lui. Et le met au monde dans les douleurs. C’est ainsi qu’il nous crée, et non pas comme un despote tout-puissant, ou comme un horloger supérieur qui ne s’implique pas dans la naissance d’une nouvelle vie. Et nous aujourd’hui, dans la pastorale des vocations, presque viscéralement, nous sentons combien il est dur et douloureux d’enfanter des vocations. Tandis qu’à l’époque où j’entrais moi-même au séminaire, nous étions quatre-vingts à entrer en première année. L’évêque n’avait qu’à signer un papier, on se bousculait à la porte d’entrée ; cette année-là, une vingtaine avaient été refusés. Il n’y avait aucune douleur d’enfantement pour mon évêque : il était une sorte de Jupiter, non de Marie !

Oui, je crois que nous en sommes arrivés là, et ce n’est pas malheureux, même si c’est dur : nous sommes arrivés au temps de l’humilité, de la dépendance, de la toute puissance de la grâce, de la tendresse de Dieu, de la patience de l’enfantement, des douleurs. Aussi ne nous reste-t-il que deux issues, deux possibilités : ou nous nous décourageons, ou nous sommes acculés à la foi. Dieu nous met devant les deux routes du Psaume 1. Il faut choisir. Il n’y a pas d’alternative, il n’y a pas de chemin entre les deux. C’est le découragement ou la foi. Nous sommes acculés à croire, ce qui est un avantage quand il s’agit de Dieu.

Nous sommes donc acculés à adhérer, à nous attacher, à coller à la Parole de Dieu sans aucune autre garantie, aucun point d’appui, exactement comme Pierre qui marchait sur la mer. Nous n’avons que cette parole : “Jette ton filet”, rien de plus. La parole de Jésus n’est appuyée par aucune enquête, aucune statistique, aucune extrapolation : il n’y a que peu de signes avant-coureurs - ce qui ne veut pas dire que ça ne peut pas changer, mais ça c’est autre chose. Nous sommes acculés à croire et à espérer, à nous attacher entièrement à la nue Parole de Dieu, aux sacrements, à l’Esprit Saint, à la seule barque qui peut nous sauver des eaux, l’Église. Tout devient absolument nu. Il n’y a plus de décorations, ce sont des murs blancs, rien de plus. Cela aura comme avantage - et il se manifeste déjà - que nous nous attacherons lentement et fermement à l’Évangile, sans notes au bas des pages, sans écrire entre les lignes ou dans les marges.

Quand on édulcore l’Évangile, les jeunes n’écoutent plus

Quand l’Évangile nous dit - l’Évangile tel que saint François d’Assise l’a vécu, “evangelium sine glossa” comme il disait, l’Évangile sans commentaires, sans notes, sans ajouts entre les lignes - quand l’Évangile nous dit : “Si on vous frappe sur la joue gauche, présentez la joue droite”, il ne faut rien ajouter en note sauf “il faut bien comprendre”. Oui, dit Jésus, il faut bien comprendre, il n’y a rien à ajouter, c’est très clair. Nous sommes tentés d’interpréter l’Évangile, non pas en l’approfondissant mais en l’édulcorant, en le rendant plausible, en le noyant dans une sorte de pré-évangélisation interminable où finalement on reste dans l’ atrium de l’Église, ou dans la nef proprement dite mais près du bénitier sans même y tremper la main. Or, je constate que quand on commence à édulcorer ainsi l’Évangile, à le commenter en lui enlevant son aiguillon, les jeunes n’écoutent plus. Ils ont raison car l’Évangile mis à la sauce de la plausibilité n’est plus plausible : on peut trouver partout ce qu’il dit. Oui, je crois que l’épreuve va nous apprendre à nous attacher à l’Évangile sans gloses, sans commentaires.

Et puis nous apprendrons aussi, tout doucement et progressivement, à apprivoiser le temps. La chose la plus difficile pour l’homme d’aujourd’hui, c’est de vivre dans le temps. Nous voulons absolument le tuer, lui enlever sa durée pour rêver d’immédiateté. Or là, c’est la chose tout à fait anti-évangélique : si on enlève la durée, et donc la patience, et donc l’attente que Dieu détermine lui-même, le kairos, le moment où c’est lui qui dira “C’est le moment”, si on fait cela, on élimine, on assassine tout ce qu’il y a comme Avent, dans notre vie. Il n’existe plus de mois de décembre. Le Christ va naître tout de suite. Il n’existe plus d’Ancien Testament, il n’existe plus d’attente du retour de Jésus. Il n’existe que le moment actuel dans lequel je vis moi, dont je suis, moi, le maître. Nous devenons tous des petits dieux avec notre propre chronologie.

Maîtriser le temps, apprivoiser le temps, appartient aussi à l’espérance. La seule grande tentation de tous les saints et de toutes les saintes a été la tentation contre l’espérance. Vous allez dire : “Non, c’est contre la foi.” D’abord je vous répondrai que c’est à peu près la même chose, la foi et l’espérance. Mais, comme écrit Péguy : “Ça ne m’étonne pas, dit Dieu, qu’ils croient en moi. Ils n’ont qu’à regarder ma création, et ils croiront. La charité, ça ne m’étonne pas non plus, car c’est à leur propre avantage s’ils s’aiment entre eux : ils se font du bien. Mais l’espérance, ça, ça m’étonne.”

Les grands saints n’ont pas été directement tentés contre la foi ni contre la charité : le diable sait bien que ce n’est pas possible, qu’ils ne se laisseraient pas prendre. La seule grande tentation, c’est celle que Jésus lui aussi a subi au jardin des oliviers où le diable doit lui avoir soufflé à l’oreille quelque chose comme : “Mon petit, si tu crois qu’avec ta mort, ta croix banale - parce qu’avant toi, il y en a eu des centaines, de crucifiés –, tu vas pouvoir surmonter cette montagne, cet Himalaya de péchés et de mal dans le monde, tu es vraiment un naïf : ça ne servira à rien” ; et c’est alors qu’il a transpiré du sang, des gouttes de sueur pareilles à du sang. Thérèse de Lisieux sur son lit de mort a été tentée contre l’espérance : “Ma chère, tu penses vraiment qu’il y a quelque chose après la mort ?” Et le curé d’Ars, qui a pris jusqu’à deux ou trois fois sa valise pour s’enfuir d’Ars, ce n’était pas parce qu’il manquait de foi ou de charité, mais bien d’espérance. Tous les saints sont passés par cette tentation. C’est d’ailleurs la seule différence entre Judas et Pierre, c’est que l’un a désespéré et que l’autre a espéré ; car leur péché était comparable. Je ne suis même pas sûr que le péché de Pierre ait été moins grand que celui de Judas. Ce n’est d’ailleurs pas à nous de déterminer la grandeur du péché. Quoi qu’il en soit, c’est là que se situe la différence : espérance ou désespérance. Et si nous sommes tentés aujourd’hui, prêtres, évêques, religieuses, fidèles, c’est contre l’espérance... “Monseigneur, votre affaire est désespérée n’est-ce pas ? Allons, soyons sérieux, vous dites que ça marche bien mais ce n’est pas vrai, hein ?” Nous sommes acculés à espérer, un peu comme Abraham qui risque de perdre Isaac sur qui seul reposait la promesse divine d’une descendance, Abraham qui a cru et espéré envers et contre tout.

Prier pour les vocations, c’est entrer dans un exercice continuel et persévérant d’espérance

Cela veut dire que si nous réfléchissons et prions à propos des vocations, il faut certes étudier les aspects sociologiques, psychologiques et culturels, théologiques... ; ces aspects ne doivent pas être repoussés ni dépréciés. Mais il nous faut surtout entrer dans un exercice continuel et persévérant d’espérance, essayer d’apprendre comment faire pour espérer. Or que faut-il faire pour espérer ? Il n’y a finalement qu’un seul moyen, celui que Jésus lui-même utilisait chaque fois qu’il était tenté par le désespoir ou par une déviation par rapport à la volonté de son Père, volonté qui était dure : il passait la nuit en prière. Saint Luc le dit cinq ou six fois, avant les tentations, quand il devait choisir, avant son baptême : “Il était en prière.” Son baptême, c’est le moment où il a choisi d’être serviteur et de se laisser baptiser par Jean Baptiste.

Avant le choix de ses apôtres, il n’a pas prié pour peser le pour et le contre, pour savoir qui seraient les Douze, un peu comme quand il s’agit de faire des nominations en politique : Qui va-t-on prendre ? Non. Mais Jésus a prié pour se plier à la volonté du Père, car son problème n’était pas, je crois : “Qui est-ce que je vais choisir parmi ces septante-deux, ou cent vingt ou ces deux cents ou trois cents qui me suivent ?” Son problème était celui-ci : “Y en a-t-il un seul qui mérite d’être choisi ? Avec ces douze pauvres hommes, qu’est-ce que je vais faire ? Quand je pense à tous les efforts d’inculturation qu’il faudra faire pendant des siècles et des siècles en partant de douze pêcheurs de Galilée ? Ils ne vont jamais résoudre ces problèmes. Et comment un jour pourront-ils pénétrer dans la culture de la Chine ? Il faudrait au moins l’un ou l’autre intellectuel, en plus...” Quant au jardin des Oliviers, Jésus y a frôlé le désespoir, mais il priait. Donc à la source de l’espérance il y a la prière, l’urgence de la prière, la vigilance. Ou bien encore, mais c’est la même chose, la vigilance du serviteur inutile qui fait tout ce qu’il peut, mais qui dit encore quand il a tout fait : “Seigneur je ne suis qu’un serviteur inutile”, et qui reste vigilant. La foi sur la nue parole de Jésus. Et surtout, je crois, pour s’exercer dans l’espérance, à côté d’une attitude continuelle de prière, il faut l’attitude persévérante du “oui” marial. En d’autres termes, il s’agit de devenir marial, au sens profond du terme. C’est-à-dire de devenir quelqu’un qui dit oui à tout ce que le Seigneur nous envoie.

L’espérance, c’est la guérison du mythe de l’efficacité, c’est le sens du gratuit

L’espérance, c’est la prière, la parole nue, le serviteur inutile, l’apprentissage du oui, la guérison du mythe de l’efficacité, le sens du gratuit - l’inverse du principe économique qui vise à la proportionnalité entre investissements et résultats. L’espérance c’est renoncer à la proportionnalité dans le Royaume de Dieu, c’est casser la balance. L’espérance et l’exercice de l’espérance, c’est aussi se soutenir mutuellement. En d’autres termes, c’est prendre conscience que je ne suis pas capable, moi tout seul, de porter dans l’Église le problème des vocations, mais que c’est tous, autour de moi, pas uniquement les prêtres, pas uniquement les religieux, religieuses, diacres ou consacrés, mais tous qui le portent. C’est avoir l’humilité d’accepter que j’ai besoin d’être soutenu par d’autres.

Jamais, autant qu’à notre époque, nous n’avons parlé de sens communautaire ; mais je ne sais pas si jamais nous avons été aussi individualistes. On parle beaucoup du sens de la communauté, mais, comme pour l’aide de Dieu, on n’attend son aide que pour les cinq derniers mètres des cent à parcourir, les nonante-cinq premiers, nous voulons les faire par nous-mêmes. Nous avons seulement remplacé Dieu par le prochain, le vertical par l’horizontal, avec le même principe de la négation de la grâce du prochain, de même que nous nions pratiquement la grâce de Dieu.

Il nous faut bien conclure. Et pour ce faire je dirais qu’il y a deux attitudes à cultiver si nous voulons prendre à bras le corps le problème des vocations. Il faut qu’en même temps, et profondément, nous vivions deux attitudes complémentaires mais souvent difficiles à pratiquer à la fois.

D’un côté, il faut connaître la situation des jeunes, se rendre compte de la qualité ou du manque de qualité du champ à ensemencer (qui est le jeune aujourd’hui ?) et aller loin dans cette analyse en ayant aussi - tous les cinq ans ! - le courage de la modifier entièrement, étant donné qu’en cinq ans les jeunes ont changé entièrement. Tout juste au moment où je pense que j’ai compris les jeunes, je ne les comprends déjà plus ! D’un côté donc, l’attitude de l’analyse, du regard sur les jeunes, en utilisant toutes les sciences auxiliaires : anthropologie, psychologie, sociologie, sans rien négliger.

Mais de l’autre côté, et en même temps, croire profondément dans la toute-puissance de la semence évangélique que Jésus compare à un petit grain de sénevé. Le plus petit de tous les grains qui existent, dit-il, ce n’est d’ailleurs pas vrai : Jésus veut souligner le contraste entre le petit grain et la taille de l’arbuste qui va en résulter. Eh bien, le plus petit grain évangélique qui tombe dans le cœur d’un jeune peut transformer ce jeune entièrement.

Il faut garder les deux : une analyse sérieuse de ce qu’est le jeune, et une foi profonde dans la toute-puissance du grain évangélique qui tombe en lui. Analyser le champ et ne pas oublier quel genre de semence est semée.

Ce que les jeunes sont, je le suis aussi

Je voudrais développer encore un peu l’attitude qui doit prévaloir à propos de ces deux aspects.

Analyser les jeunes, les connaître, utiliser toutes les sciences auxiliaires, y réfléchir aussi à l’occasion de contacts personnels, bien sûr. Malheureusement, très souvent, quand nous parlons de l’attitude intérieure des jeunes, de leurs caractéristiques actuelles, de leur typologie, imperceptiblement cela devient un réquisitoire. Nous disons : “Il est subjectiviste, il est égocentrique, il est fragile, il est émotionnel, il vient d’une famille cassée, il ne maîtrise pas le temps, il n’a aucune idée de durée, il est “immédiatiste”, il est instable, il n’a pas d’échelle de valeur stable.”

Tout cela est sans doute vrai ; mais on peut approcher le jeune de deux façons différentes.

Soit en disant : “Tu es ceci, tu es ça et encore ça. Il faudra quand même que tu changes, mon cher, si Dieu t’appelle.”

Soit on peut dire : “Tu es ceci, tu es ça et encore ça” mais en le regardant avec le regard amoureux de Jésus pour le jeune homme riche. C’est tout à fait différent.

D’une part, il y a des analyses froides et exactes pratiquées comme avec un scalpel de chirurgien, un scalpel motivé par la curiosité. D’autre part, on peut faire et dire exactement la même chose mais avec une immense tendresse et de la compassion (non pas dans le sens : “J’ai pitié de lui, le pauvre”) qui ressens avec lui ce qu’il ressent. Je compatis.

De fait, j’ai toujours cru et je crois encore que les jeunes sont subjectivistes, etc. et je le suis d’ailleurs aussi. Je me reconnais parfaitement dans les jeunes, la seule différence entre eux et moi, c’est qu’eux ils le disent, et que moi je le pense seulement. Mais entre penser et dire, Jésus ne voit pas la différence : “Si vous regardez d’un œil de convoitise, vous avez déjà commis l’acte.” Je suis donc le même, et je dois éviter, en analysant le jeune, d’en faire comme un champ opératoire en salle d’opération, une espèce de fenêtre opératoire pour y travailler. L’homme qui se trouve sur la table d’opération, entre les mains du chirurgien, n’est plus qu’un tissu - heureusement me direz-vous, car si le chirurgien pensait aux émotions qu’il peut y avoir dans la tête et dans le cœur du pauvre opéré, il risquerait de faire du bien mauvais travail ! Mais nous ne sommes pas des chirurgiens. Or de temps en temps j’ai l’impression que certaines analyses sont des fenêtres opératoires dans lesquelles on coupe hardiment.

Jésus ne fait pas de réquisitoire. Il aime

Il y a une tout autre attitude à avoir devant le jeune que celle de la froide analyse, c’est l’attitude de Jésus devant le jeune homme riche qui avait les mêmes problèmes et les mêmes tares que les jeunes de nos jours. Mais Jésus regarde avec amour, il ne reproche rien, il ne fait pas de réquisitoire. Il aime.

Donc si nous disons tout du jeune, il faut que ce soit avec un regard d’amour, sinon nous faisons ce que font les sociologues, les psychologues, les anthropologues, et je ne sais pas qui encore. C’est très bien, mais ce n’est pas notre affaire. Ne passons pas notre temps à cela. Car une fois entrés dans l’idée de la toute puissance de la grâce de la parole de Dieu et de la semence évangélique, nous sommes un peu dans la situation où, dans le chapitre 4 de l’Évangile de Marc, les disciples seraient tentés de dire à Jésus : “Seigneur est-ce que c’est vraiment avec nous, pauvres pécheurs que nous sommes, que vous allez instaurer le Royaume de Dieu ? Cela n’est pas possible !”

Alors Jésus raconte quatre paraboles : la parabole du semeur, la parabole du grain de sénevé, la parabole du grain qui pousse tout seul et la parabole de la lampe sous le boisseau. Tout cela pour expliquer une seule chose aux apôtres, c’est que les lois de croissance et de succès dans le Royaume de Dieu ne correspondent pas du tout aux lois de croissance et du succès dans le monde.

La parabole du semeur, nous l’interprétons en général comme ceci : “S’il y a des ronces, on moissonnera autant de grains ; s’il y a des rochers, autant ; s’il y a... autant ; et puis de temps en temps, il a aussi de la bonne terre... ; il y a donc proportionnalité.” Ce n’est pas là ce que, chez Marc, veut dire Jésus. Il veut dire : “Si vous annoncez le Royaume de Dieu, faites comme le paysan palestinien.” Il sort de sa maison et il n’y a pas de champ préparé comme aujourd’hui - quand on regarde la terre par le hublot d’un avion, on voit chez nous des champs bien délimités. Le paysan du temps de Jésus sort, il jette le grain partout derrière sa maison ; il voit les ronces, il voit les rochers, il voit le sentier qu’on risque de piétiner, mais il sait que s’il sème partout il y aura toujours un peu de bonne terre où ça va pousser. “Ainsi, dit Jésus, si vous annoncez le Royaume de Dieu, il y a des sentiers, des ronces..., mais ne vous en faites pas, ne dites pas que ça ne vaut pas la peine, qu’il serait mieux que vous restiez chez vous. Semez partout, il y aura toujours un bon morceau de terre où ça va rapporter.”

Première loi du Royaume de Dieu : semez toujours, car autant il y a partout des ronces, autant il y a partout aussi de la bonne terre. Et souvent aux endroits où vous vous y attendez le moins. Si vous faites d’abord un schéma, un petit plan de semailles, et si vous ne semez que là où vous pensez que ça va pousser, rien ne poussera.

Deuxième loi : dans le monde, si on investit dix francs, à la fin de l’année ce sera 12 F ; 100 F donneront 120 F ; 1 000 F donneront 1 200 F. C’est la loi de la proportionnalité entre l’investissement et le résultat. “Il n’en va pas de même, dit Jésus, dans le Royaume de Dieu : au départ c’est comme un grain de sénevé, tout petit mais le résultat est très grand.”

Deuxième loi : il n’y a pas de proportionnalité entre l’investissement et le résultat.

La troisième loi est tirée d’une petite parabole qu’on ne lit presque jamais. Dans la liturgie d’avant le Concile, elle ne l’était jamais. C’est la parabole où Jésus dit : “Le Royaume de Dieu est semblable à un paysan, qui sort et qui sème. Le soir il va se coucher. Il se lève le lendemain matin et continue son travail, mais il ne va pas regarder le champ ensemencé car, dit Jésus, le grain de lui-même portera son fruit. Puis, quand vient la moisson, il y met la faucille.” Qu’est-ce que ça veut dire ? Que là où dans le monde le résultat et le fruit sont la conséquence des efforts que nous faisons pour faire pousser le grain, dans le Royaume de Dieu, l’Évangile porte en lui-même, comme chaque grain, suffisamment de nourriture pour commencer et pour continuer l’œuvre. De grâce, restez couchés ! Ne commencez pas à chipoter le lendemain pour voir si ça germe ou si ça ne va pas germer, laissez le grain tranquille, mais semez. Et nous aussi, je crois, de temps en temps, nous n’avons pas confiance dans le grain que nous avons semé.

C est une règle que je pratique, par la grâce de Dieu, depuis des années. Je vais, j’annonce le Royaume de Dieu, je parle. Le lendemain matin, je ne téléphone à personne pour savoir si cela a pris. On jette le grain et il pousse tout seul. De grâce, restez couchés, ne vous fatiguez pas une fois que les semailles sont faites.

Quatrième loi enfin : si vous allumez la bougie, ou la lampe ne la mettez pas sous le boisseau ou sous le lit, mais laissez-la en vue. Cela veut dire concrètement que si vous avez commencé à évangéliser, la solution la plus sage, la plus humaine et la plus réaliste, c’est de continuer. Peut-être n’auriez-vous pas dû commencer, c’est un autre problème ; mais vous avez commencé, et ce qui est le plus sage c’est de continuer. Peut-être ne fallait-il pas allumer la lampe, mais, une fois allumée, il serait vraiment stupide de la cacher.

C’est la même chose pour la pastorale des vocations : si vous vous y êtes laissé prendre, continuez ! En d’autres termes, restez membres du club ! Voilà, c’était largement suffisant pour aujourd’hui.

Archevêché

Wollemarkt 15

B-2800 MALINES, Belgique

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