Éclairer et accompagner des engagements toujours plus évangéliques
dans toutes les formes de la vie consacrée

Pour la cause de la vie consacrée, je ne me tairai pas (cf. Is 62,1)

Noëlle Hausman, s.c.m.

N°2022-1 Janvier 2022

| P. 21-26 |

Kairos

Prise dans la tourmente ecclésiale venue de France, la vie consacrée n’a-t-elle qu’à se laisser défaire par la révélation des impostures qui lui sont imputables ? Sous la plume de Noëlle Hausman, s.c.m., directrice de notre revue, commence une réflexion que d’autres pourraient poursuivre ou remoduler, en partageant ce qu’ils voient poindre des chemins où l’Esprit sépare de son souffle la balle et le grain.

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Faut-il revenir encore sur le grand ébranlement de l’Église de France, touchée au cœur par le Rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (CIASE) qu’ont mandatée la Conférence des évêques et celle des supérieurs majeurs, les deux instances s’engageant aussitôt sur un chemin de repentance et de réforme ? Les Recommandations adressées en particulier à la vie religieuse et consacrée (notamment aux numéros 5, 6 et 7) portent sur les formes dévoyées du charisme, la distinction des fors et la formation de la conscience ; elles appellent aussi à la révision des pratiques d’obéissance ainsi qu’à un rapport plus dynamique aux Évangiles. Des études un peu plus élaborées que les réactions immédiates commencent à voir le jour, tandis que les défections continuent, hélas, d’étendre leur ombre sur un paysage décidément dévasté.

Certains ont pu s’étonner de voir une instance, somme toute extérieure à notre forme de vie, se permettre de s’ingérer si explicitement dans ce qui relève de son fonctionnement et de ses valeurs propres. Mais c’est ignorer que la vie religieuse est donnée dans l’Église comme un signe de son achèvement et qu’elle existe pour le monde, en prémices de sa restauration éternelle : tel est en tout cas l’enseignement le plus obvie du Concile Vatican II. Si le signe est perverti, si la prophétie a fait place à l’imposture, nous avons d’abord à reconnaître, autant qu’il nous est possible, l’étendue du désastre. Notre forme de vie chrétienne a donné ces fruits de mort, dont les plus petits ont été les premières victimes. Les coupables étaient des nôtres, en charge de gouvernement parfois, toujours en responsabilité d’autrui, au plan pédagogique, éducatif, thérapeutique ou spirituel. C’est l’institution des valeurs propres à la vie religieuse et consacrée qui les a formés, encadrés, abrités, justifiés en somme. Comment ne pas comprendre que certains voient dans les vœux un « système abusif », alors même qu’ils sont des engagements pour plus de vie et de liberté [1] ? Comment ne pas commencer par une longue et active pénitence ?

Prendre le deuil, pleurer

L’éprouvante lecture du rapport Sauvé appelle d’abord l’Église de France (après et avec tant d’autres) à pleurer, faire silence en mémoire des victimes disparues, s’enfoncer dans la prière d’intercession, et si Dieu et les victimes « survivantes » y consentent, à attendre (plutôt qu’à prononcer) un pardon qu’elle devra implorer longtemps. Les petits de l’Évangile (Lc 17,2) ont été « scandalisés », et il faut entendre d’abord l’inconsolable lamentation de Rachel (Mt 2,18) s’élever à nouveau sur cette enfance volée, salie, souvent totalement détruite. Il n’y a pas, à vues humaines, de guérison possible pour de telles blessures – et cela doit aussi être pris en compte, avant de chercher les responsabilités coupables et les dédommagements nécessaires.

Dans ce contexte, le célibat des prêtres, qui n’appartient pas à l’essence du sacrement de l’ordre mais en est, dans l’Église latine, une condition d’accès – façonnée par un millénaire de réflexion et d’expérience – semble aux yeux de beaucoup, à réinterroger. Il se peut que notre époque soit devenue insensible au don d’une vie pour autrui qui va jusqu’à vivre autrement que dans le mariage, la sexualité que Dieu a, dans la création, confiée à l’homme et à la femme pour leur joie. Mais c’est bien ce que la vie religieuse, sacerdotale ou non, en nombre ou pas, continuera d’attester jusqu’à la fin, comme elle l’a fait depuis le début. Il est tout aussi clair que le mariage chrétien, unique, indissoluble, fécond, demeure chaque jour une tâche devant ceux qui s’y sont senti appelés pour leur béatitude. Il faudra bien comprendre un jour comment ces deux vocations, au célibat (au moins religieux) ou au mariage, se tiennent ou se perdent ensemble, comment aussi elles souffrent l’une et l’autre de ces désolantes « révélations » – qui donc n’en souffre pas, d’ailleurs ? La réaction des médias montre que l’Église est tenue en haute estime puisque « ceux du dehors » autant que « ceux du dedans » nous rappellent avec véhémence que l’écart entre nos discours et nos pratiques a été abyssal, alors même que le magistère de l’Église est partout compris comme « donneur de leçons » – morales, s’entend.

Compenser (sans jamais pouvoir effacer) de tels dommages aux victimes passera, l’Église et les religieux de France s’y sont engagés (comme d’autres avant eux), par un engagement financier qui n’a pas fini d’effrayer – mais pourquoi donc un dépouillement bien senti ne pourrait-il nous conduire, sur ce plan aussi, à une « vulnérabilité » plus crédible, puisque l’argent ne sert, en régime chrétien, qu’à faire signe de l’amour (Lc 16,9) ? Mais d’autres lieux attendent une « réparation » faite de charité et d’intelligence inventives : notre lien à la société civile et à l’État (il faut redire que le Code de droit canonique de 1983 ne cesse de renvoyer au droit civil, mais qu’il a aussi son autonomie) ; notre présentation de la morale catholique, sociale aussi bien que familiale, non comme un enchaînement d’obligations étouffantes, mais un chemin proposé à la liberté ; la place des clercs humblement au service de la communauté chrétienne ; le rôle d’un magistère épiscopal qui ne soit pas coupé du « sensus Ecclesiae » – cet espèce d’instinct chrétien qui ne se définit pas mais où parle aussi l’Esprit Saint, etc. Et puis, il faut aussi espérer le respect de la voix des femmes (trop peu présentes dans les grands débats ecclésiologiques) ; et par-dessus tout, l’engagement des « laïcs » chrétiens pour la justice et pour la vie. Si l’Église a d’abord réagi, aux dires de certains, comme une femme qui dénie les abus du mari pour sauver le foyer, il lui revient à présent de se comporter comme la mère qui protège avant tout ses enfants, et ainsi, se met en demeure de trouver, au prix qu’il faudra payer, les voies d’un avenir. Pendant ce temps, la vie consacrée, impliquée elle aussi dans ces scandales, s’en trouvera-t-elle réduite à disparaître ? Comment éviter que la vie selon les vœux ne soit à nouveau une fabrique d’abus en tous genres ?

Des vœux pour dire qu’unique est l’Amour

En endossant une vie souvent communautaire normée par la pratique de certains des conseils évangéliques, la vie consacrée à Dieu n’a emprunté en fait que le chemin ouvert à tous les chrétiens, qui est de suivre le Christ dans sa présence au Père et aux frères. Elle l’a fait en soulignant dans la chasteté son rapport étroit au Seigneur qui l’appelle et la fonde, dans la pauvreté sa volonté de dépendre de la Bonté paternelle, dans l’obéissance son mode de vie spirituellement inspiré. Oui, l’obéissance veut honorer la réciprocité d’un dialogue dont la fraternité évangélique autour du seul Maître est le type, la chasteté est respect de la condition charnelle de chaque humain dans son rapport originaire à Dieu, la pauvreté dit la joie de donner tout ce qu’on a et tout ce qu’on est à ceux que la Providence nous confie. Nous avons promis par ces vœux (que personne ne nous obligeait à prononcer pour être sauvés), d’aller vers ce « davantage » qui toujours met en route et ne pas nous arrêter aux joies frelatées de l’auto-référencialité, dans l’accaparement d’autrui ou des choses. Pourquoi nous sommes-nous, dans tous ces domaines, endormis de lassitude, comme les jeunes femmes de la noce, ou de tristesse, comme les disciples au Jardin ?

Est-ce le confort qui, dans les pays plus nantis, nous a anesthésiés et prématurément vieilli le cœur ? Comment ceux qui ont tant reçu en sont-ils arrivés à ne plus rien vouloir partager, ni de leur temps, ni de leurs biens, alors que la sérénité ne leur était donnée que pour améliorer la vie des autres ? Plus profondément, les religieux et autres consacrés ne se sont-ils pas laissé distraire par des spiritualités évanescentes, dont le bien-être ou le développement personnels étaient la clé ? Ont-ils vraiment engagé avec le Dieu des armées un combat qui les a pour toujours blessés à la hanche, afin que d’autres en soient redressés ? La faiblesse humaine du processus habituel de la formation, le développement d’un accompagnement protecteur et non pas spirituel, l’écolage calamiteux d’une culture de la satisfaction immédiate sont sans doute en cause, mais surtout la mise à l’écart des préoccupations supposées « mondaines » qui les auraient affrontés aux difficultés de la vie et de l’amour quand il est vraiment donné.

De même que dans la formation en vue du ministère et de la vie des prêtres, tout dans la vie consacrée est à refonder de nos pratiques sociales et de nos relations interpersonnelles autant que de notre rapport foncier à l’Amour qui nous a appelés à sa vie. Ce renouveau passe par un dépouillement consenti : notre image a sombré, et, dans nos pays, notre utilité sociale s’est engloutie depuis longtemps déjà. Il est temps, pour « sortir du passé » [2], d’entrer décidément dans un temps de retournement vers la prévenante gratuité qui norme notre vie, celle d’un Amour premier. Or on sait que ce cadre spirituel s’est vu complètement dévoyé dans des gnoses mystico-érotiques prenant en otage les Écritures inspirées, et rendant en particulier odieuse la symbolique sponsale [3] qui traverse, au même titre que la désignation filiale, la révélation chrétienne de toujours à toujours. Les êtres sexués que nous sommes n’ont pas opté pour une vie privée d’amour ; ils ont opté (et doivent souvent le refaire) pour un Amour si proche que sa voix de fin silence mesure toutes les autres ; c’est ce choix particulier, totalement superflu, d’une inexplicable préférence, qui répond en eux au choix tout aussi mystérieux qui les a précédés. Qui donc pourrait les empêcher d’être tout aux autres en étant d’abord à Dieu, tel qu’il s’est manifesté dans le Christ ? La manière dont la vie consacrée s’est instituée au cours des siècles a connu des formes solitaires ou communes totalement mouvantes, toujours renouvelées, au point qu’on n’arrive jamais à la définir sans en décrire l’actualité historique – c’est ainsi que se perpétue dans l’histoire humaine quelque chose de l’inouï de l’incarnation rédemptrice : mémoire évangélique autant que témoignage eschatologique, la vie consacrée ne peut manquer, en notre temps, d’affronter l’urgence d’une courageuse pérégrination.

[1Voir ma Tribune « Sur les trois vœux comme système abusif », dans La Croix, 29 octobre 2021.

[2Voir sous ce titre la brève d’actualité (14 octobre 2021) sur https://vies-consacrees.be/actualites/sortir-du-passe.html.

[3Voir chez A.-M. Pelletier, L’Église et le féminin. Revisiter l’histoire pour servir l’Évangile, Salvator, Paris, 2021, l’utile distinction, fondée dans l’Écriture, entre nuptialité et conjugalité.

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