Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Vie religieuse et unité de l’Église

Christianne Méroz

N°1981-1 Janvier 1981

| P. 17-22 |

Extrait d’une conférence donnée aux sœurs du diocèse de Venise, en janvier 1980, lors de la Semaine de l’unité.

lecture en ligne article acces libre

telechargement internaute non connecte

Vivre l’unité donnée à la Croix

Sur la Croix, Jésus a mis à mort, une fois pour toutes, la haine, l’opposition, la rivalité : il a tué notre vieil homme et il a fait renaître l’homme nouveau, c’est-à-dire l’homme qui a laissé sur la Croix son besoin d’opposition, son besoin d’avoir toujours raison ou encore d’avoir la vérité, comme s’il était possible que cette vérité puisse avoir un seul visage, celui que nous voyons, nous, celui de notre Église...

Limiter ainsi notre compréhension de la vérité est une tentation du diviseur. Aujourd’hui encore, notre compréhension du mystère du Corps du Christ est bien limitée : Christ est la vérité et Christ appartient à tous les hommes. Cela nous dépasse infiniment et peut-être, à cause de nos limites, l’unité sur terre se fera-t-elle dans la diversité : ce sera notre manière de dire « en Église » toute « la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur de l’amour du Christ ».

La recherche de l’unité doit être adaptée au mystère de l’Église : elle n’est pas une société comme les autres, elle est le Corps du Christ ; par conséquent, nous devons chercher une façon d’être Église, de vivre dans l’Église selon la volonté de Dieu : Dieu, nous dit saint Jean, est amour. Concrètement, cela signifie rendre visible l’amour entre les chrétiens, chercher à vivre une communion visible pour les hommes d’aujourd’hui.

En cette période de l’histoire, l’Église se trouve placée devant sa vocation propre : être l’unique lieu capable de dire au monde l’amitié, la tendresse, l’amour, et cela, à travers une communion universelle. Prions donc, pour que l’Église de Dieu soit encore capable de pleurer, de se repentir, montrant ainsi à tous les hommes que la grâce et le pardon viennent de Dieu, toujours fidèle et amoureux de sa création [1].

Dans une spiritualité de l’unité, aimer prend très souvent la signification de réconcilier, de se laisser immerger dans le mystère pascal, c’est-à-dire de voir l’événement avec les yeux mêmes du Christ et de regarder aussi l’Église comme le Christ la regarde.

Telle est la lumière dans laquelle nous pouvons réfléchir à la signification de la vie religieuse dans la recherche de l’unité aujourd’hui.

La prière : un trésor possédé en commun

Je crois que nous sommes toutes d’accord : le cœur de la vie religieuse, c’est la prière. Ce trésor que nous portons dans un vase d’argile, nous l’avons en commun, dans nos Églises différentes. La prière, qu’elle soit prière d’intercession, prière d’adoration ou encore qu’elle soit un long regard silencieux, est toujours une rencontre d’amitié et d’amour avec la Trinité Sainte, qui, encore et toujours, sauve et unit tous les hommes dans son amour. C’est pourquoi, quand nous prions, nous ne sommes jamais seules : notre prière est une solitude habitée par tous nos amis ; et notre prière sera œcuménique, universelle, quand elle sera comme celle de Jésus, communion : communion des saints de tous les siècles, de toutes les confessions ou idéologies. Alors seulement, notre prière rejoint le Christ qui, sur la Croix, « attire à lui tous les hommes » (Jn 12,13) et non seulement quelques privilégiés, quelques chrétiens.

En un certain sens, la contemplation de Jésus-Christ nous situe dans l’unité, cette unité accomplie sur la Croix et donnée à l’Église.

Ce qui me semble important, c’est de pouvoir unir la contemplation et notre manière d’être l’Église de Dieu dans le monde d’aujourd’hui, c’est-à-dire d’unir, ou mieux encore de voir dans un même regard contemplatif le Christ et la réalité de nos communautés, de nos Églises et du monde. Nous avons à rechercher toujours ce regard amoureux dont la source est la contemplation de Jésus, la lecture de la Parole et l’Eucharistie. Alors la place de la vie religieuse dans la recherche de l’unité ne sera pas de faire de longs discours théologiques, mais bien plutôt de traduire dans notre vie personnelle, dans la vie de nos communautés et aussi dans la vie de l’Église, les fruits de la prière : joie, simplicité, miséricorde. Nous pourrons ainsi, maintenant déjà, vivre une parabole d’unité transformant nos communautés en lieux d’amitié, d’accueil, de tendresse et d’écoute où chacun se sente vraiment aimé, quel que soit son horizon religieux ou idéologique.

Je crois qu’une prière faite dans cette lumière d’amour fraternel et universel nous ouvre des chemins de réconciliation. Chercher à aimer plutôt que de juger rend notre cœur miséricordieux et fait croître notre désir de découvrir toujours mieux le frère, la sœur qui ne prie pas comme moi ou qui ne partage pas la même tradition religieuse.

Peu à peu, la prière et son mystère de vie, transformant notre cœur, transformera aussi nos habitudes, puis nos communautés et finalement nos Églises.

Tout commence par une création ou une re-création personnelle et intérieure dans un face à face avec Jésus-Christ. « Parce que le Christ ressuscité vient animer une fête au plus profond de l’homme », c’est lui qui nous donne l’imagination et aussi le courage de nous abandonner à une vie concrètement ouverte au vent de l’Esprit Saint. Peu à peu, le sentiment de faire partie intégrante du Peuple de Dieu devient plus vivant, nous passons alors de la solitude du grain à la communion de l’épi : c’est tout le mystère de Pâques. Nous devenons Corps du Christ incarné sur la terre dans la richesse de toutes les traditions de nos Églises différentes. Tous ensemble, nous sommes responsables de cette richesse contenue dans les Églises orientales, latines ou celles issues de la Réforme. Ensemble nous devons veiller à ne pas appauvrir le Corps du Christ : l’Église.

Avec le Christ et en lui, de nos divisions nous pouvons faire une richese universelle quand enfin nous aurons le projet de faire (ou tout au moins de chercher à faire) de l’Église une communauté universelle de partage, une communauté enfin réconciliée, lieu de communion et d’amitié pour toute l’humanité.

Peut-être direz-vous : « voilà un projet qui dépasse nos possibilités ». Je ne le crois pas. Il est toujours possible de s’ouvrir à la diversité du prochain, de chercher dans sa tradition religieuse un nouveau chemin pour aller vers Dieu, et cela dans le respect des différences qui deviennent alors lumière de réconciliation. Entre le « je » et le « tu », il y a l’espace de Dieu où s’origine le « nous ».

Les communautés religieuses, lieu de réconciliation

Nous avons encore un long chemin à parcourir pour mieux nous connaître dans nos diversités. Nous avons aussi besoin de lieux pour faire ces découvertes. Les communautés religieuses peuvent être ces lieux d’ouverture ; à travers la vie religieuse, elles sont particulièrement bien préparées pour devenir cette terre privilégiée (privilégiée parce que, quelle que soit la confession, la vie religieuse a un fond commun), une terre dans laquelle le grain tombé, après avoir pourri, peut renaître fleurs de réconciliation, fleurs d’unité. L’expérience de chaque jour nous apprend combien il nous faut de temps et de peines pour changer de cœur, pour vivre le pardon, pour mourir à nous-mêmes et renaître enfant de Dieu, en vérité.

Nous savons aussi que nous ne pouvons rien demander d’exigeant à autrui, à nos communautés ou à nos Églises, sans risquer notre propre tranquillité, notre propre sécurité et aussi nos vérités. Mais nous n’avons rien à craindre si ce que nous cherchons, c’est le Christ, créateur de paix et porteur de joie, la joie des béatitudes.

La vie religieuse n’est pas une fin en elle-même, elle est pour l’Église, pour le monde, pour tous les hommes. Elle porte en elle, même derrière une clôture, une dimension apostolique, elle achemine, souvent d’une manière cachée, aux sources limpides, là où s’épanouissent les forces du risque qui nous portent à l’extrême de l’amour : le pardon.

Avec Jésus nous pouvons alors dire : « Père pardonne-leur, ils ne savent ce qu’ils font, pardonne-moi, je ne savais pas ce que je faisais ».

Sauter avec le Christ le mur de séparation

Pensant aux comportements d’éloignement que les Églises ont pratiqués durant tant d’années, aux divisions et aux rivalités qui nous enferment comme en un ghetto, il est temps de sauter le mur, il est temps que les communautés commencent à se visiter, à travailler ensemble, à s’aider et à célébrer ensemble le mystère pascal. Ensemble, retournons au Christ, notre premier amour, à travers une vie très simple et pauvre, une vie qui puisse être partagée facilement avec tous ceux qui croisent notre route.

Dans notre société, et aussi dans l’Église, la solitude peut être grande et pesante. Face à cette réalité, chacune de nos communautés doit rechercher son propre charisme et le mettre au service des autres, stimulant ainsi une création commune.

Nous avons besoin les uns des autres ; chacun de nous porte dans sa chair les blessures du passé. Pour l’Église, il en va de même. Ces blessures, seul le regard aimant de Jésus peut les guérir, ainsi que l’amour fraternel, signe de l’amour de Dieu.

Aujourd’hui, nous savons qu’il existe des Églises locales, des monastères ou des communautés qui connaissent des situations plus ou moins difficiles et pour lesquels vivre une vie religieuse n’est pas sans problème : ils n’ont pas de Bibles ou de livres de catéchisme, ils n’ont pas de lieux de rencontre ou sont sans prêtres ou pasteurs. Ils risquent tout, ces hommes, ces femmes, ces enfants qui sont pour l’Église une force, une espérance mais aussi une interrogation sur notre manière d’être Église, de vivre la communion, d’être frères.

Lors de la rencontre à Lausanne du 50e anniversaire de Foi et Constitution, le théologien Jürgen Moltmann disait que nous ne devrions jamais célébrer un culte sans faire mémoire des chrétiens persécutés et de l’Église sur la croix et que nous avions à remercier Dieu pour leur foi qui soutient la nôtre.

À nouveau, nous nous trouvons dans la situation de l’Église primitive et nous sommes invités à aller les uns chez les autres, simplement, pour vivre un temps ensemble, pour être un signe d’amour et d’unité, montrant ainsi que l’Église ne s’arrête pas à nos frontières.

Louer Dieu ensemble, se réconforter réciproquement et partager tout ce qui est possible, c’est déjà poser un signe visible d’unité, c’est déjà vivre d’une façon anticipée, et certes limitée, l’unité.

Ne craignons pas notre pauvreté, notre fragilité parce qu’alors, et alors seulement, le Christ peut être la source de notre action ou, mieux encore, c’est lui qui fera tout à travers une Église pauvre mais disponible au vent de l’Esprit.

En conclusion je dirais que la place de la vie religieuse dans la recherche de l’unité, aujourd’hui, consiste surtout à rechercher toutes les possibilités de donner, aux Églises encore divisées, un signe visible d’unité, à travers une vie partagée et pauvre.

Le fait de vivre ensemble – frères encore séparés – pour un temps ou pour la vie (comme dans les communautés œcuméniques) nous fait sortir des dialogues œcuméniques qui risquent d’être inutiles s’ils ne conduisent pas à l’unité, nous contraint à nous demander ce qu’est l’unité et à chercher ensemble.

À Grandchamp, par exemple, quasi à longueur d’année, nous partageons notre vie de prière et de travail avec des sœurs ou des moniales orthodoxes, catholiques, anglicanes ou de différentes dénominations protestantes, nous allons également partager la vie d’autres communautés pour des périodes plus ou moins longues, puisant avec reconnaissance dans les richesses de chacune. Ainsi se tissent des liens de prière et d’amitié, levain qui fermente peu à peu toute la pâte et qui fera crever la croûte durcie...

Pour les communautés religieuses, le temps est désormais arrivé de sauter avec le Christ le mur de séparation.

Cela ne signifie pas oublier le passé, les richesses de la tradition, mais cela signifie qu’aujourd’hui, pour répondre à sa vocation propre, la vie religieuse ne peut plus se reposer sur un acquis fait une fois pour toutes. Notre Dieu est le Dieu Vivant, toujours devant nous, toujours devant l’Église pour ouvrir de nouveaux chemins de communion.

Ayons les yeux du cœur ouverts, soyons ces lieux de communion, de réconciliation et célébrons ensemble la fête du pardon. À nous, religieuses, revient le joyeux devoir « de devancer ensemble l’aurore pour louer, bénir et chanter le Christ, notre Seigneur » (Règle de Taizé). Laissons-nous ainsi conduire par Dieu à travers une prière pauvre mais confiante vers le « printemps de l’Église » que le Christ nous prépare.

Communauté de Grandchamp
CH 2015 AREUSE, Suisse

[1Marcher à la suite du Christ sous-entend la recherche de communion entre tous les hommes. Depuis le début de l’œcuménisme, les Églises ont travaillé à la réconciliation des chrétiens divisés en différentes confessions. Cependant, la réconciliation entre chrétiens n’est pas une fin en soi, elle est pour tous les hommes et, parmi eux, les premiers de tous sont nos pères dans l’histoire du salut : les Juifs.

Mots-clés

Dans le même numéro