Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Toute une vie

Vies Consacrées

N°1975-3-4 Mai 1975

| P. 160-183 |

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Se livrer aux violences de l’Esprit

Ceux qui, le 2 février, ont eu la grâce de vivre le jubilé des religieuses et religieux à Saint-Pierre de Rome, peuvent dire : il y a des religieux et des religieuses, c’est un peuple de toute robe et d’une même foi... Mais la beauté de la fille du Roi demeure dans son intérieur !

Il y a une présence d’Église, mais qui est un appel percutant à se livrer à l’action de l’Esprit : à être « sel et lumière » (Mt 5,13-18). Non des mots mais une réalité de vie, avec les pieds bien sur terre, mais cette terre en genèse à cause de l’Esprit, cette terre labourée par la Croix et emblavée des énergies de la Résurrection.

La vie religieuse demeure une référence au mystère du Christ venu pour tous, référence qui se veut en dépassement vital, en croissance organique, aux âges de la vie, dans une dépendance choisie par le Père et accueillie de lui dans le Christ « le même hier et aujourd’hui ». « Me voici, pour faire ta volonté ! » Me voici, non pour une lecture pré-ordonnée d’un enregistrement, mais pour une lecture quotidienne, fraternelle de la volonté d’amour, pour un émerveillement d’action de grâces qui secoue et bouscule, laisse insatisfait et donne, même dans la lassitude, l’impuissance, l’énergie de poursuivre avec amour. Mais quel amour ? Le nôtre, savamment conçu, idéologisé, spiritualisé à notre aune même très haute ? Ou son amour, accueilli, reçu aujourd’hui, et à recevoir pareillement demain ? C’est notre pauvreté fondamentale qui aura, dans la fidélité à l’Esprit, sa répercussion sur notre engagement : « j’avais faim, soif... » Pauvreté fondamentale dans une recherche toujours en chantier, jamais parfaite de la volonté du Père, avec d’autres qui sont comme nous des réconciliés (« laissez-vous réconcilier par le Christ »), des pardonnés « jusqu’à 70 fois 7 fois ». Pauvreté qui accepte une « auto-évangélisation », toujours par le haut, jamais pour nous conforter dans nos « habitudes » (sens de notre célibat sans doute). Et c’est là où il y a le plus à faire, le plus à se livrer aux violences de l’Esprit, non pour des conflits de générations, de classes, de champs d’apostolat, de méthodes, mais pour cette hardiesse de vie qui se veut et qui est un défi à la mort des scléroses, des projets enthousiastes de participation aussi éphémères que feu de paille. Une vie d’aujourd’hui : « les mains ouvertes devant toi » avec le oui de la Vierge, ce oui toujours en genèse, qui ne veut pas se lasser, qui ne cesse de s’offrir pour que l’Esprit nous saisisse « là où nous ne voudrions pas ». C’est notre pain quotidien, pétri de nos mains d’homme baptisé, réconcilié et cuit aux braises de notre action, pour être offert aux impromptus du Maître et des hommes nos frères, des hommes nos frères et du Seigneur notre Christ.

Aujourd’hui, accepter dans une foi vitale (croire à l’essentiel, les choses de la foi) et active (en faisant fond sur l’Esprit jamais à cours de lecture, mais les siennes !) d’être la semence jetée en terre : c’est aux énergies de Résurrection (les mêmes hier et aujourd’hui) de la faire lever : « Donne-nous, Seigneur, un cœur nouveau : mets en nous, Seigneur, un esprit nouveau. »

J. B., Frère de Saint-Gabriel

Jusqu’au bout

Les religieux, les autres consacrés, d’aujourd’hui et peut-être de demain, ont à être des hommes, des femmes d’ouverture, capables d’accueil et prêts à se laisser mettre en question.

Fortement ancrés, par la foi, en Jésus-Christ, ils mènent, dans le secret de leur cœur, une inlassable lutte contre le mal. Cette lutte cachée conditionne tel ou tel aspect ascétique de leur vie. Sachant que l’humilité est la réponse à tous les maux, que leur Seigneur a pris ce chemin, ils cherchent constamment à trouver et à franchir la porte étroite, chemin qui mène à la victoire de l’amour, de la liberté, de la joie. Car le monde a besoin d’hommes, de femmes heureux, en paix avec eux-mêmes et leur prochain. Dieu a donné son Esprit Saint à l’homme pour que celui-ci loue et adore son Créateur et Sauveur et lui rende grâces.

Que les religieux, ou autres consacrés, soient dans un ministère plus actif ou mènent une vie plus cachée, leur qualité d’amour est plus importante que leurs capacités humaines.

Si chaque époque de notre histoire a vu l’accentuation de tel ou de tel vœu, il me semble qu’aujourd’hui l’engagement à vie, la persévérance jusqu’au bout dans une vie consacrée est le témoignage le plus parlant face à tant de vies qui ne savent plus s’engager, qui craignent de manquer l’épanouissement de leur personnalité et qui passent d’un essai de vie transitoire à un autre. Le don de soi comme réponse à l’appel du Christ peut être témoignage et encouragement dans une époque où tout est remis en question.

Les religieux, les autres consacrés sont porteurs d’une espérance forte, aussi faut-il qu’ils puissent rendre compte, si cela leur est demandé, de l’espérance qui est en eux et qui transfigure leur vie et leur jugement.

Une sœur de Grandchamp

Pèlerin de Dieu

Le religieux, je le vois comme un « fou de Dieu », un pèlerin de Dieu. Un homme (une femme) qui a investi toute sa vie, toutes ses énergies dans cette quête passionnée de Dieu, dont la pente la plus profonde est Dieu, qui a ses racines en lui. Non pas quelqu’un qui est préoccupé de perfection ni même d’absolu, mais séduit : séduit par la personnalité de Jésus et par celui dont il est une parabole vivante, le Père ; qui se laisse, presque à son insu, façonner et vivifier par son amitié jusqu’à devenir un être de communion. Non pas un homme parfait, sans défauts ni limites, mais libéré et libérant. À la fois humble et audacieux. Audacieux parce qu’il se découvre aimé, capable de Dieu, créé à son image et investi de l’Esprit. Humble parce qu’il se sait reçu de Dieu et qu’il est sans prétention parce que réconcilié avec lui-même.

Cheminant dans une découverte de plus en plus profonde de sa propre intériorité, il deviendra capable de découvrir la densité des choses et des personnes, la densité des réalités humaines. Il saura se faire proche et éveiller la vie parce qu’il est lui-même vivant. Portant sur l’homme un regard émerveillé et plein d’espérance, il saura, au besoin, être exigeant et prêt à le défendre contre tout ce qui peut « tuer Mozart » en lui.

Je le vois libre parce que vivant dans la logique de l’Esprit. Attentif à Dieu qui parle au cœur de son être et lui fait signe à travers les événements, uniquement soucieux d’être docile à son Esprit, il sera prêt à tout risquer et à se laisser mener par lui dans la forme d’engagement qu’il lui suggérera : combat politique ou gratuité contemplative, peu importe !

En un mot, « un amoureux de Dieu et un amoureux des hommes » (avec une prédilection pour les plus pauvres parmi ceux-ci).

Une contemplative

« Tu m’as séduit »

Comment je vois la vie religieuse ? Comme une merveilleuse aventure d’amour créateur et rédempteur, dans laquelle, au fil des jours, chaque partenaire joue le tout pour le tout.

Amour qui s’est manifesté dans un appel personnel, unique, gratuit.

« Seigneur, tu sondes les reins et les cœurs. »

« M’aimes-tu ? » – « Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime ». – « Alors, suis-moi ! »

à travers une éducation patiente, laborieuse, mais respectueuse toujours, jamais achevée, vers une liberté toujours plus engagée, une docilité toujours plus aimante à ton Esprit, une identification plus authentique à ton Fils Jésus, vers une attitude plus filiale envers toi, Père.

« Oui, Père, que ta volonté soit faite et non la mienne ».

vers un don oblatif de tout moi-même à mes sœurs et à mes frères, test indiscutable de mon amour vrai et réel pour toi, Père, Fils et Esprit Saint.

« Père, que ton règne vienne ! »

pour réaliser une union transformante qui m’étreint, me purifie, me façonne à l’image de ton Fils Jésus, dans la pauvreté, la souffrance, l’épreuve, la maladie ; mais aussi dans une infinie tendresse, au milieu d’une paix intérieure ineffable, où la foi, la confiance et l’amour se fondent pour devenir une seule et unique réalité, vécue dans un abandon filial à toi, Père, dans une amitié fraternelle avec Jésus, et dans une intimité d’épouse avec l’Esprit Saint.

« Tu m’as séduit(e), Yahweh, et je me suis laissé séduire » (Jr 20,7).

Les religieuses aujourd’hui ? Je les classerais sommairement en trois catégories, encore que celles-ci ne soient pas aussi nettement tranchées :

  • les unes, celles de la troisième jeunesse surtout, ayant été formées dans une optique de fidélité au devoir, très fidèles à toutes les prescriptions de la « sainte » Règle, aux usages et coutumes de leur Congrégation, aux inspirations de leur vénéré Fondateur. Pour elles, être là où on doit être, y faire ce qu’on doit y faire, dans un esprit de responsabilité consciente, une exactitude rigide, une abnégation totale, c’est être à son devoir et par conséquent être bonne religieuse. Certes, elles sont polarisées par le Seigneur et leur vie est une offrande incessante à celui qui les a élues et préférées. Toutefois, le feu dont elles brûlent est soigneusement défendu contre les vents du dehors, leur lumière est diffusée avec parcimonie. En communauté, on ne s’y réchauffe ou on ne s’y éclaire que par à-coups. Il semble qu’elles ont réalisé un équilibre sans cesse en éveil entre la loi et l’Esprit, entre le permis et l’inspiration, entre le devoir austère et l’amour dilatant.
  • d’autres ont abandonné ce patron classique et ont « profité » de certains élargissements, se sont affranchies d’une série d’obligations, ont pris dans le renouveau de la vie religieuse tout ce qui flatte leur amour-propre et facilite leur vie de « dévouement ». Mais peut-on encore parler dans ce cas de vraies religieuses ? Ne sont-ce pas plutôt des « vieilles filles » avec tout ce que cette expression a de péjoratif ?
  • enfin, il y a celles qui consciemment et joyeusement ont fait le tournant en toute lucidité, s’engageant librement dans un don total et généreux d’elles-mêmes, se voulant responsables de leur vie religieuse et la vivant dans l’enthousiasme, s’abandonnant dans la confiance à celui qui oriente l’avenir, soutenues qu’elles sont par une vie de prière intense et une vie communautaire vivifiante.

Les religieuses de demain ? Sans exclure pour autant l’animation religieuse dans les tâches apostoliques assumées de nos jours par les religieuses, ne seront-elles pas, à l’avenir, de plus en plus enfouies dans la masse, comme le levain dans la pâte, confondues avec les plus pauvres, les déshérités, les marginaux, les laissés pour-compte ? Pour être la lumière du monde, le sel qui donne saveur, ne leur faudra-t-il pas un dépouillement plus total, une générosité plus exigeante, une chasteté qui aille jusqu’à s’identifier avec ceux qui sont sans recours, les sans-voix, les sans-toit, les sans-habits, les sans-pain ? Le Christ ne les invite-t-il pas à une obéissance jusqu’à la mort, à travers les événements les plus déroutants d’un monde qui se cherche et se débat parmi les problèmes socio-économiques, politiques et internationaux ?

Une supérieure

« Accompagne Jésus »

J’ai le bonheur d’avoir rompu le Pain de Dieu, depuis environ 30 ans, avec religieux et religieuses, moines et moniales de toutes robes. J’aime la vie religieuse et plus particulièrement sous sa forme monastique. À chacun ses goûts ! Je continue à penser que « ce qui est né en elle est de l’Esprit Saint ». J’y vois même bien plus clair qu’aux premiers pas de mon « iter monasticum ». Mon ministère n’a pas été, je pense, une « vaine obstination à arroser les esséniens », mais une intelligence de ce qu’en régime chrétien peut et doit être toute vie religieuse et, en particulier, la vie monastique, une « suite du Christ ». Ça peut paraître assez peu original... Mais entendons-nous : j’ai vu que l’Homme-Dieu aux mains percées, aux pieds percés et au côté ouvert, celui que j’aime contempler avec Jean-Baptiste tel l’Agneau qui porte et emporte le péché du monde, invite très fort certains et certaines à entrer dans son œuvre, à vivre son heure, à le suivre jusqu’à l’égorgeoir et, bien sûr, jusque dans la gloire. Mais non pas seuls. Ils porteront en effet, un peu comme une femme enceinte porte son enfant dans ses entrailles, le monde et son histoire difficile pour le transfigurer et le faire déboucher dans la salle du festin. Or, pour cela, il faut beaucoup saigner.

Chaque vie religieuse a sa « forme » pour réaliser ce « ministère de la gloire ». La vie monastique épouse en très grand la « forme » de l’Agneau, de celui qui a pris la condition de l’esclave. C’est donc un appel très fort à l’enfouissement, à l’anonymat, à la folie et au scandale du grain qui meurt. Le désert chrétien, à mes yeux, c’est cet Agneau, clé de voûte de tant d’églises monastiques du Moyen Âge. Voilà pourquoi je comprends que parfois on cherche quelque issue de secours, quelque explication raisonnable, tant la croix est difficile ! Mais je m’obstine à croire que l’Église et le monde ne peuvent subsister que par les saints et les prophètes, les moines et les martyrs.

Pour dire ces choses, il vaudrait mieux que je sois moi-même enfoui, mais alors, sans doute, me tairais-je tout à fait.

« Accompagne Jésus », disait abba Paul au jeune homme qui lui demandait le secret du désert.

Louis-Albert Lassus, o.p.

Une joie pour le cœur de Dieu

Vie religieuse... vie en profondeur, non au niveau d’activités et de formes extérieures. Profondeur d’une vie d’amour avec Dieu, Trinité d’amour. Lui-même en a l’initiative. La réponse : croire à son amour d’une foi qui résiste à tout ; se laisser aimer, par là lui rendre le plus bel hommage que la créature puisse rendre à Dieu. Vie religieuse : vie qui rend gloire à Dieu et dévoile au monde son amour.

Concrètement, elle est une relation vivante avec les trois personnes divines : vie filiale envers le Père en Jésus-Christ, le Fils bien-aimé que la religieuse essaie de suivre, sa vie durant, sous la mouvance de l’Esprit ; donc, vie imprégnée d’Évangile, par elle-même en « état de prière » et suscitant des rencontres profondes avec le Seigneur.

Par là, elle dévoile peu à peu à la religieuse le sens réel de sa chasteté et lui donne une personnalité propre. Chasteté : amour positif, délicat et nuancé qui prend tout l’être humain et est vécu dans ses deux dimensions inséparables : amour de Dieu et des autres ; principe d’unification intérieure et de transformation continue ; source de joie et de rayonnement. L’obéissance et la pauvreté, avant tout attitudes intérieures devant Dieu, découlent de cette chasteté d’amour ; elles en sont des fruits.

Vie centrée sur l’Eucharistie que la religieuse vit en se livrant avec le Christ pour l’Église et toute l’humanité (cela de multiples façons). Un esprit ecclésial l’anime, un esprit apostolique l’habite.

Vie de foi et d’amour mais aussi vie d’espérance tournée vers le Royaume définitif et qui fait de la religieuse une « nomade » allant vers...

La Vierge Marie est pour la religieuse comme la cristallisation de son projet de vie ; celle qui l’a vécu totalement et aide à le réaliser.

La vie religieuse, quelle que soit sa forme, n’a-t-elle pas la responsabilité d’être témoignage de l’amour de Dieu et des réalités futures ? n’est-ce pas là le plus grand service qu’elle puisse rendre au monde ? et cela sans œuvres éclatantes, mais surtout par l’union, l’amour fraternel, l’effacement, en un mot, l’esprit évangélique, simplement parce qu’elle est :

une joie pour le cœur de Dieu.

Et cela me fait faire un sérieux examen de conscience !

M.-P.

Un don reçu

Je vois « la vie religieuse » dans la lumière que m’en donne l’Église :

« Elle est un don divin que l’Église a reçu de son Seigneur et que par sa grâce elle conserve toujours » (L.G. 43).

Je vois « la vie religieuse » dans sa recherche de renouveau sous la conduite prévenante de Paul VI qui veut protéger « le cœur de l’Église » en montrant sans cesse aux religieux le chemin vers l’essentiel.

Je vois « la vie religieuse » dans tout le travail que font les Congrégations dans l’effort d’adaptation pour dire Jésus au monde d’aujourd’hui...

Et puis je vois « les religieux »... et en les regardant vivre et en les entendant parler (on voit et on entend tellement), je sens qu’il y a des options différentes, des accents mis spontanément ou voulus. Il se passe des choses merveilleuses et il y a de tristes histoires.

Décrire « la vie religieuse », je ne le pourrais pas, mais je peux partager quelque peu ce qui me fait « vivre » dans ma vie religieuse et ce que je sens comme « orientation fondamentale » pour notre temps.

Dieu s’est révélé premier, l’absolu, l’amour dans ma vie. Je lui dois tout et je suis profondément heureuse dans cette relation vitale de l’amour trinitaire. Ma vocation c’est d’être à lui, dans l’abandon.

C’est pourquoi je me suis reconnue, et l’Église m’a reconnue dans « la vie religieuse »... car si l’Esprit Saint me parle dans l’Église, dans la Congrégation et les signes du temps, c’est parce que sa voix a résonné d’abord au fond de mon être, marqué et consacré par lui.

« Permettre au souffle de Dieu la plénitude de son action », c’est une invitation constante qui m’habite. Plus il possède un être, plus il le conforme à l’image du « Fils unique » pauvre et obéissant, et quand l’amour de Dieu aura comblé et creusé jusqu’au bout toute la capacité de cet être, il sera vraiment « vierge » sous le regard du Père.

La vie religieuse est appelée à cette maturité-là, libérée de certaines structures qui empêchent la vie de jaillir librement. En regardant Jésus de plus en plus (lui qui recevait chaque instant de sa vie de la main du Père... se laissait conduire par l’Esprit), nous comprendrons toujours un peu mieux qu’il s’agit d’être livré à l’amour crucifié du Dieu-Trinité.

Profondément liée à Jésus dans son Eucharistie, la vocation du religieux m’apparaît comme un mystère de foi et d’amour, parce qu’il devra accepter une apparente inefficacité au milieu d’un monde d’incroyance, laissant à Dieu le soin de se révéler comme il veut, quand il veut et à qui il veut, à travers la vie de ceux qu’il s’est consacrés. C’est pourquoi il faudra plus que jamais être des « priants » avec tout ce que cela comporte d’ascèse pour « écouter » le murmure de l’Esprit qui nous fera connaître la volonté du Père.

C’est vraiment Jésus qui veut vivre en nous...

C’est cette conversion-là qui sera le vrai renouveau, c’est cette purification-là que je demande pour moi-même et pour tous les consacrés, car de cela dépendra aussi la vitalité des communautés. Peu importe le nombre de ceux qui sont rassemblés autour du Maître, pourvu que tous se laissent également enseigner par lui. La vérité de l’amour fraternel dépend de l’intensité de notre adhésion d’amour à Jésus : c’est lui, et lui seul qui réalise, comme un don gratuit, l’unité d’une communauté.

Au creux de notre faiblesse, de notre péché même, c’est sa présence, sa parole et son corps livré qui nous sauvent, et qui sauvent le monde. C’est notre joie d’être un pauvre vase d’argile qui porte un trésor infini, celui que tous les frères recherchent et découvriront peut-être à travers notre espérance.

Sœur Christiane, Saint-Servais

Se laisser saisir

Je vois et j’essaie de vivre la vie religieuse essentiellement comme une relation de foi profonde au Christ vivant ressuscité, scellée par la consécration totale au Christ et à l’Église. La vie religieuse, c’est se laisser saisir par l’emprise de l’Esprit Saint pour être donnée au Christ.

Quant aux religieux aujourd’hui et demain, je les vois essentiellement comme des amoureux de la contemplation, donnant la première place à la vie de prière commune et personnelle ; à travers cette oblation à Dieu, ils se sentent en communion avec les joies et les peines des hommes du monde entier.

Aujourd’hui et demain, les religieux ont sans cesse besoin de purifier leur mentalité pour vivre comme les premiers chrétiens qui n’avaient qu’un cœur et qu’une âme.

Sœur Marie, Rouen

Une immense aspiration à l’unité

Dans la mutation accélérée que vit la société, on peut se demander si le regain d’intérêt porté dans de larges milieux à la vie religieuse n’est pas un signe de cet élan qui, dans les époques troublées, jette l’homme vers la recherche d’un essentiel à garder et à transmettre à tout prix.

Le religieux : le témoin du primat de l’amour de Dieu qui engage toute la personne. Quelques lignes de force frappent, tant par leur impact sur l’homme d’aujourd’hui que par leur présence constante dans les instituts les plus divers et les structures confessionnelles différentes : prise de conscience aiguë que le don total à Dieu implique non seulement cet amour indéfectible pour Dieu que le passé a si bien su chanter, mais aussi, clairement manifesté, soit en solitude, soit en plein monde, l’amour du prochain, de l’homme quel qu’il soit, du pauvre en priorité, avec l’exigence de justice que cela implique.

À cet accent sur le premier commandement ainsi lié au second, s’ajoute une immense aspiration à l’unité : unité réalisée en Dieu seul, unité de la personne, des hommes, de l’univers dans toutes ses dimensions, unité qui pousse à être présence d’Évangile en tous lieux, en toutes situations, sous les formes les plus variées, depuis les Ordres traditionnels jusqu’aux Instituts Séculiers, avec aussi les types modernes d’érémitisme, de solitude en plein monde. Et toujours cet essentiel commun : crier par toute sa vie l’amour de Dieu.

Autre fruit de l’appel à l’unité en Dieu : crier l’amour de Dieu par toute sa vie, oui, mais le crier avec et dans l’Église, en solidarité avec tous ces consacrés, à part entière aussi, que sont les baptisés, dans la complémentarité des dons réciproques et le respect mutuel, en gardant vivante l’une des tâches fondamentales de la vie religieuse, celle d’être éveilleuse de toutes sortes de vocations dans l’Église.

Aux heures les plus graves, l’Église a toujours trouvé, dans la vie consacrée, des témoins, fidèles sans équivoque, au Dieu trois fois saint, révélé en Jésus-Christ, manifesté dans l’Esprit : certains courants charismatiques actuels ne doivent-ils pas être vus comme les premiers signes d’une fidélité renouvelée face à la confusion des idées et des options contemporaines et où les consacrés se retrouveraient, d’abord et avant tout, témoins, dans l’Esprit, du Dieu de Jésus-Christ, comme ils le furent à l’origine au cœur de la culture gréco-romaine.

Peut-être, à ce moment, la vie religieuse, épanouie dans les mille formes d’un pluralisme conforme à l’éclatement de notre société, trouvera-t-elle, dans la diversité même de ces formes, la joie de la complémentarité des dons, par-delà tout esprit de comparaison, en même temps que l’unité fraternelle fondamentale par-delà les familles respectives, qui rassemble tous les consacrés dans l’Unique Amour.

Rosette Genton, Servante de l’Unité Pully (Suisse)

C’est le Seigneur

Les religieux : des chrétiens aussi démunis et pauvres que les autres, mais qui ont fait choix de l’unique et ont pris les moyens les plus directs pour vivre à plein l’amour du Seigneur à recevoir et à donner. C’est de plus en plus simple puisque le Seigneur prend toute la place et tout ce qui est vécu si humblement, si pauvrement, si petitement au fil des jours devient merveille quand le Seigneur est là.

Comme tout ce qui est vivant la vie religieuse est en train de connaître une mutation profonde, mais l’essentiel, l’axe de cette vie est le même : c’est le Seigneur !

Chacun doit prendre maintenant sa vie en charge et se rendre responsable de tous les actes qu’il pose, de toutes les démarches qu’il fait beaucoup plus qu’autrefois sans doute. Ça engage davantage et en même temps c’est un apprentissage de la vraie liberté. Une plus grande proximité à tous aussi dans le désir de vivre en frères en toute vérité et simplicité. On n’est plus au-dessus mais « avec » et c’est bon et tellement plus vrai qu’autrefois.

Une religieuse qui a 25 ans de profession

Un retournement radical

Lorsqu’au soir de Pâques, Jésus souffle sur ses disciples en disant : « La paix soit avec vous, recevez le Saint-Esprit », il les appelle à une vie nouvelle, il les prend à son service. Maintenant, il peut se livrer totalement à eux et ils peuvent effectivement l’accueillir en eux, parce qu’ils ne sont plus eux-mêmes obstacle, mais chacun et la communauté qu’ils forment sont devenus comme un vase qui peut le contenir. Maintenant, « ils savent qu’il est le Seigneur », c’est-à-dire qu’ils ne vivent plus de lui, mais qu’ils le vivent.

Ils sont disponibles à cette nouvelle possibilité de vie que le Ressuscité a préparée pour eux et, à travers eux, pour tous les temps et tous les hommes : aussi ce nouveau mode de vie est-il mission et témoignage de ceux qui aujourd’hui et à l’avenir se laisseront engager par le Seigneur, c’est-à-dire qui adhéreront à ce processus de retournement radical, lequel est douloureux et impénétrable pour chacun en particulier.

Ils sont conviés à se laisser encourager non point à construire sur ce qu’ils possèdent soit au plan matériel soit au plan spirituel, mais à vivre des possibilités qu’offre chaque instant, à vivre du présent. Ils sont invités à s’ouvrir sans réserve à sa rencontre aimante, et à y recueillir la plénitude de toute relation aimante et à se disposer à un amour magnanime. Ils sont conviés à oser compter sur la promesse que l’Esprit Saint les conduira en toute vérité, c’est-à-dire ouvrira, à celui qui construit sur lui, l’accès à toutes les réalités auxquelles il est confronté.

Sœur Angelika, Imshausen

Une épreuve de vérité

À quand le temps où s’entretenir de la vie religieuse reviendrait à s’entretenir de la vie elle-même entre amis de longue date ? Le décapage auquel nous soumettent les événements mène d’ores et déjà à cette épreuve de vérité où résiste de la vie religieuse ce qui est conforme à la vie, où ce qui conduit à la mort disparaît, sous la pression mystérieuse mais très sûre d’une main de maître. Car la vie est apparue en plénitude et cette vie travaille l’histoire.

La vie religieuse chrétienne a toujours été comprise comme une manifestation privilégiée de cet accomplissement. Elle se voit épurée dans sa propre ligne, vers un accomplissement plus transparent aux sentiments du Christ lui-même. Au même moment, par un autre effet de la même conduite prévenante et comme pour nous frayer désormais plus nettement notre propre voie, les Juifs d’aujourd’hui et leur impact dans le monde nous convainquent de simplifications et de substitutions ruineuses, dans le domaine en particulier du droit et du culte. S’il s’agit de nous déjudaïser, comme on l’entend répéter de nos jours, ce ne saurait être qu’à la condition expresse de ne plus nous méprendre sur le Juif, en nous gardant d’appeler « juif » chez nous ce qui ne l’est surtout pas dans le judaïsme. A ce niveau par excellence, la relation d’amitié gagne à remplacer les considérations anonymes sur la vie religieuse, juive ou chrétienne. Le Juif, dans ma vie, c’est toi, Harry, qui repose à Yavnéel. Juive, tu l’es pour moi, Hélène-Anna. Enseignez-moi ce que je puis être pour vous, dans la logique de notre commun accomplissement.

Vitalement replacé dans le droit fil du mystère d’Israël, à nouveau posé sur sa vraie base de deux peuples, païen et juif, qui n’en font plus qu’un, le mystère de l’Église peut ainsi s’abreuver à sa propre source : Jésus de Nazareth, reconnu Messie de Dieu dans la foi qui seule sauve.

La vie religieuse, dans le christianisme, est tout entière relative à l’actualisation de ce mystère d’alliance. La question est de savoir comment le vérifier dans nos existences. Comment laisser le Seigneur prendre nos corps pour en faire autant d’épiphanies de son mystère ? Dans la ligne même du respect envers l’union différenciée d’Israël et des nations dans l’Église, se propose le respect de la bipolarité sexuelle des corps, avant même le souci d’en assurer la dimension politique et sociale. Celle-ci s’exténue vite et dévie si celle-là n’est pas assumée dans la foi. Les sciences de la psychè n’entrent ici en ligne de compte que bien subsidiairement. Et maint propos sur la mixité ou une hypothétique troisième voie restent en deçà du réel ainsi perçu. La conscience d’Église se propose plutôt de laisser enfin grandir le corps du Christ, en laissant s’accomplir de l’homme et de la femme consacrés ce qui manque encore à leur maturité totale, en relation étroite avec ces autres membres de la communauté chrétienne, épouses et mères, pères et époux qui poursuivent, jusqu’à la mort, leur œuvre de mise au monde. La découverte personnelle sert en l’occurrence plus que jamais de critère au jugement, d’évaluation à l’expérience, par la médiation aimante du référent d’Église : supérieur, conseiller, ami. Quelle gerbe magnifique cueillie aux champs, glanée un jour de fête, entretenue dans les serres contemplatives ! Le maître s’y entend pour entourer le seul autel de l’amour. Quelle divination mutuelle de nos désirs les plus vrais, marqués de l’inévitable souffrance du monde, signés de l’infinie passion de l’homme et de Dieu, quand ils peuvent être ainsi conçus, sans s’abuser, dans et par le Seigneur ! On y apprend à son école combien sa taille parfaite ne saurait être que celle du corps de l’homme et de la femme, créés pour l’aimer en s’aimant. L’unique n’y est point contraire au nombre, mais le nombre importe peu. Le tact spirituel s’y accommode d’un toucher de chair, tandis que la chasteté s’y révèle comme une anticipation de l’union couronnée.

Tout peut bien changer dans le monde et dans l’histoire. Cet accompli-là demeure déjà pour toujours dans les noces du Christ et de l’Église.

Yves Simoens, s.j., Rome

La robe de fête

Dieu me dit : « Voici que tu es depuis si longtemps avec moi et tu t’affliges encore sur le fils prodigue qui est en toi. Tu t’imagines que tu peux réaliser ta propre perfection, construire ta propre sainteté, enlever tes péchés et tes impossibilités...

Pourquoi donc vous ai-je envoyé mon Fils bien-aimé ? Non ! Écoute, maintenant fais confiance, accepte la robe de fête que je tiens depuis si longtemps préparée pour toi ! » Et avec une grande tendresse, il me la mit de sa propre main. J’étais ému et au bord des larmes... Je lui demande : « Mon Dieu, que dois-je donc faire pour ne plus quitter cette robe de fête ? » Tout en me tenant par la main, Il me dit : « Loue, chante, bénis et danse mon Nom devant les hommes, tes frères, et en toi-même ! »

Pendant qu’il me disait ces paroles, je sentais qu’on me mettait quelque chose comme un manteau sur les épaules, mais qui n’avait aucun poids et pourtant m’envahissait d’une brûlure. Je dis à Dieu : « Mais la robe de fête, cela suffit largement, pourquoi ce manteau ? » Alors il ajouta « Désormais, si tu vois un homme dans la peine, dans la tristesse, en colère ou dans l’agitation, jette sur lui ce manteau de miséricorde, et toi, garde bien la robe de fête ! »

Sur ces paroles il se fit, dans le ciel, un silence d’un quart d’heure environ. Alors Dieu demanda à ses anges : « Pourquoi donc ce silence, pourquoi arrêtez-vous votre chant ? » Et un ange de répondre : « Seigneur, que tu donnes la robe de fête, c’est prévu ; il y en a tellement en réserve, car peu l’acceptent, mais sans cesse à nouveau tu donnes ton propre manteau que nous confectionnons avec tant de soin ; et aujourd’hui, en plus, tu l’as donné à un homme si misérable, si minable, qui n’a aucun mérite : nous sommes à bout de souffle et découragés. »

Alors Dieu répondit avec douceur : « Mais, mes anges, vous qui connaissez par cœur l’Évangile que mon Fils a porté aux hommes, rappelez-vous l’ouvrier de la onzième heure ; ne suis-je donc pas libre de faire de mes biens ce qu’il me plaît ? Allez, mes anges, chantez : Gloire à Dieu au plus haut des cieux... »

Un religieux

Le pari de la foi

Les consacrés sont appelés aujourd’hui à vivre tout simplement l’Évangile de Jésus-Christ au milieu de leurs frères, dans les mêmes conditions, avec les mêmes difficultés. La différence avec le passé, c’est qu’ils sont exposés aux mêmes risques que tous les hommes et du même coup, aux yeux de tous, apparaît petit à petit la lumière où ils puisent la façon et la force d’en sortir. Leur Dieu devient un Dieu vivant, présent, qu’ils expérimentent au-delà de la peur, de l’angoisse, du mal, de la haine.

Les consacrés seront progressivement amenés, à cause de l’Évangile, à vivre dans le monde, en conflit avec ce monde de l’argent, du savoir, du pouvoir, de la publicité, de la consommation, de la fausse valeur « du moi » : c’est là que l’Esprit du Seigneur les attend pour les émonder et peut-être leur apprendre une nouvelle façon de vivre les conseils évangéliques.

Pour ma part, en essayant de vivre l’Évangile en usine, voici ce que j’ai découvert :

Vivre la pauvreté, c’est vivre les valeurs de partage :

  • du travail pour tous : je chôme comme les autres même si les délégués peuvent travailler ;
  • les salaires en solidarité : je préfère que tous les salaires montent plutôt que d’avoir un salaire préférentiel ;
  • l’argent est un service : celui qui a besoin peut m’emprunter, je distribue le superflu, je ne vis pas dans la grandeur ;
  • la considération du travail des autres : je me mets à ma place ; de là, plus de grands ni de petits.

Vivre la chasteté, c’est vivre les valeurs du cœur, du corps et de l’esprit :

  • être une femme adulte, pas un objet ; de là nécessité de veiller à un équilibre ;
  • rendre l’égalité de l’homme et de la femme effective par ma façon d’être vraie ;
  • dominer la production, s’organiser pour rester humain, réagir, lutter ;
  • refuser la concurrence dans le travail, s’entendre sur les cadences à fournir.

Tout cela amène au vrai respect des autres et de soi-même. Vivre déjà comme nous serons à la résurrection.

Vivre l’obéissance, c’est vivre les valeurs de solidarité :

  • se former sur l’économique qui écrase afin de le mettre au service ;
  • accepter d’être contrôlé ;
  • ne rien faire toute seule, mais travailler en équipe ;
  • tenir compte des autres dans mon agir ;
  • donner priorité aux valeurs collectives.

C’est le pari de la foi.

Emilie Culot, La Louvière

Redescendre sur terre

Aujourd’hui comme hier, la vie religieuse est une manière de vivre qui concentre l’attention sur le fait qu’il y a une signification plus profonde que ce qui apparaît à la surface des choses. Les renoncements que pose la religieuse à trois plans essentiels de sa vie – sa sécurité matérielle, sa vie affective, son indépendance – ne peuvent que souligner le motif de ces renoncements « pour le royaume ».

Ce qui aujourd’hui est peut-être sensiblement différent dans la vie religieuse, c’est que la réalisation de ce « royaume », bien qu’elle ne soit pas encore accomplie, est déjà commencée. En fait, c’est ce seul et unique monde de l’homme qui sera transformé en la cité de Dieu « où il n’y aura plus de lamentations, de larmes, de douleurs, de mort, où toutes choses seront faites nouvelles ». En outre, la religieuse aujourd’hui croit qu’elle voue sa vie entière en vue de cette transformation, en vue de la réalisation de ce salut total : être sauvé non seulement des maux spirituels, mais de tous les maux, de tout ce qui déshumanise l’homme – pauvreté, oppression, exploitation, injustice. A la différence d’hier, la religieuse d’aujourd’hui veut et peut utiliser ce que la race humaine a accumulé en fait de sagesse, d’habileté, de techniques pour accomplir cette transformation, à côté de tentatives de déplacer des montagnes par ses prières. C’est pourquoi la religieuse est aujourd’hui davantage identifiée avec ceux qu’elle sert qu’avec un groupe d’élite placé sur un piédestal, dispensant les bontés du ciel sur ceux qui se trouvent en dessous.

La religieuse d’aujourd’hui est redescendue sur terre et vit dans l’espoir que la terre l’accueillera, l’ensevelira dans son sein, la nourrira, l’épanouira et lui permettra de rapporter une moisson de cent pour un.

Sister Mary-John Mananzan, o.s.b., Manila

Vivre la charité

La vie religieuse est une ouverture à Dieu et aux hommes. Son objectif principal est celui de la charité.

La personne veut vivre en communauté pour aider et être aidée par les membres de cette communauté à la pratique de la charité, vivre en harmonie avec les autres, partager tout avec eux, les biens matériels et spirituels, son temps, ses capacités, pour être ainsi une force vivante témoignant par le don de soi.

À côté de la vie communautaire, le religieux est disponible aux autres, il est prêt à s’occuper entièrement des autres, de façon désintéressée, à se dévouer à l’éducation, à la catéchèse, aux soins des malades, au secours des pauvres et des vieillards, sans rechercher aucun intérêt pour lui.

La prière vient soutenir, orienter cette charité, lui donner une source divine. Les vœux ne sont là que pour soutenir, favoriser cet idéal de charité. Le mariage n’est pas incompatible avec cette charité mais il rend la personne moins disponible pour les autres, car elle doit alors s’occuper plus spécialement des « siens ».

Aujourd’hui la vie religieuse traverse une période de transition. Les anciennes exigences de cette vie sont mises en question quant à leur importance, à leur valeur de signe de la vie de charité. C’est le cas de l’habit religieux qui semble plutôt apporter des honneurs aux religieux que témoigner de la charité. C’est le refus des grandes communautés où l’on est perdu dans la masse, dans le confort et l’irresponsabilité, sans prise de conscience des besoins du prochain. C’est encore la volonté de travailler et de gagner soi-même son pain et celui de ses confrères, pour être ainsi en mesure de comprendre tous les autres pauvres et de partager réellement ce que l’on a gagné à la sueur de son front.

Il faudrait un équilibre entre ces nouveautés ; la résistance des conservateurs se heurte aux innovations parfois exagérées et les communautés en souffrent, ce qui est un frein à leur témoignage de vie commune de charité.

Dans l’avenir, je pense que la vie religieuse prendra une autre formule. Ce seront des gens qui, au milieu de leurs semblables, s’efforceront de montrer, en le vivant, l’idéal de la charité. Ils ne se distingueront plus par leur prestige ni leur appartenance à une classe sociale plus élevée, mais ils seront au service de leurs frères sans devoir le proclamer sur les toits.

L’essentiel ne sera plus la dénomination de l’Ordre auquel on appartient, mais le souci de rendre au monde plus de justice, plus d’amour, de lui révéler qu’au-delà des préoccupations quotidiennes, il y a un Dieu d’amour en qui ils ont mis leur foi.

Une sœur africaine

La vie vécue autrement

Je ne parlerai pas ici des contemplatifs. Demain comme aujourd’hui, ils resteront, au milieu de nous, ces possédés de Dieu. Chercheurs de Dieu ? Oui, sans doute, mais c’est parce qu’ils ne peuvent pas lui échapper.

Les religieux actifs posent un autre problème. Mais l’avenir est déjà inscrit dans le présent, dans son évolution, dans ses crises. Consacrés, ils et elles étaient séparés. Ils l’étaient par leur formation, leur genre de vie. Ils présentaient aux hommes et aux femmes le modèle d’une autre vie. Mais ce n’était pas, pas suffisamment du moins, leur vie, la vie vécue autrement.

Obéissants, ils étaient passifs ; mais d’une passivité heureuse qui échappait aux dures contraintes des horaires, des transports, de petits chefs toujours sur le dos de leurs subordonnés. Il faudra qu’ils révèlent aux hommes la possibilité de vivre autrement la vie. Et cela exige de chacun initiative, créativité, adaptation. Leur témoignage sera ce goût de la liberté, ce refus de la résignation, de l’écrasement même et surtout s’ils consentent à vivre au milieu des écrasés. Ils seront imaginatifs, féconds en projets nouveaux. Ils mettront toutes leurs forces à les faire aboutir.

Et pourtant, ils ne se figeront sur aucun. Car, à tout instant, leur horizon sera éclairé par l’imminence du Dieu qui vient. L’avenir ne sera pas fermé sur la réussite, leur réussite, mais ouvert sur l’avenir de Dieu, l’avènement toujours déconcertant de Dieu en sa nouveauté imprévisible. Et leur liberté sera signifiée par de nouveaux départs. Ils partiront ailleurs attentifs à de nouveaux appels, là où Dieu lui-même, par son Esprit, les appellera. Il faudra réinventer l’obéissance.

Chastes, ils l’étaient. Mais c’était facile. On peut mettre quelqu’un au frigidaire. Le corps et le cœur y perdent de leur chaleur. Et voilà que la liberté est revenue. Ils se réconcilient avec leur corps, avec la capacité d’affection et de tendresse qu’ils portent en eux. Ils aiment et sont aimés. Le choc est rude pour certains. La tentation est grande de revenir en arrière dans un espace aseptisé.

Mais partout autour d’eux, l’amour est menacé de se faire possession. Il n’est plus respect, acceptation de l’autre en son imprévisible liberté. Il est annexion. Ils seront les témoins, pour leur part, non pas d’une vie sans amour mais d’un amour vécu autrement, vécu dans toute son ampleur et sa profondeur. Car entre eux et les autres, et d’abord en ce qui concerne leurs frères et leurs sœurs les plus proches, ils sont les témoins de celui qui seul unit et qui en même temps sépare absolument. Aimer cette distance infinie que creuse entre nous cette présence. Le lieu de toute rencontre vraie, c’est celui-là que nul ne pourra jamais posséder et vers qui se tourne le désir de nos cœurs. Visage insaisissable qui se reflète sur tout autre visage et y fait briller comme un reflet de l’absolu.

Ce qui importe ce n’est pas ce qu’on fera. Ce qui compte ce n’est même pas qu’un jour on ait « consacré » sa vie. Il s’agit de marcher tous les jours dans le don de soi au service de ses frères et dans l’amour des hommes. Marcher à la suite de celui qu’on ne pourra jamais rejoindre jusqu’à l’heure où il nous prendra avec lui. Religieux et religieuses ne seront témoins du Dieu vivant en Jésus-Christ que parce qu’ils proposeront aux hommes perdus, aux hommes frustrés de toute vie vraiment humaine une chance de vie authentique. Pas une autre vie, mais la vie vécue autrement.

J. Thomas, s.j.

Sans privilèges

Après une vie religieuse, j’ai choisi la vie consacrée dans le monde vécue en Institut Séculier.

Tout en prenant ce nouveau chemin, j’avais l’impression de vivre une aventure. Je me suis à ce moment-là appuyée sur la fidélité de Dieu, convaincue de l’amour du Père pour son enfant : « Le Seigneur est mon rocher ». Ce changement d’état de vie ne s’est fait que lentement. De même qu’une laïque se pose la question de son insertion dans l’Église et la société en entrant dans l’Institut, de même moi, je me pose la question de mon insertion vraie dans la vie humaine et sociale toute simple, sans privilèges.

Mon insertion professionnelle et sociale ne m’a pas posé de problème, mais, habituée à vivre une vie plus structurée, à la longue j’ai compris que je devais me libérer de certaines idées toutes faites afin d’accueillir plus profondément la vie laïque dans toutes ses dimensions, tout en respectant le chemin d’une fraternité dans la diversité de ses membres. Infirmière dans un centre de soins, animatrice d’un comité culturel et social chargé du quartier, surtout des personnes âgées, je suis heureuse d’être une parmi les autres et de partager tous leurs soucis ; mon appartenance à l’Institut y est inconnue.

L’insertion dans mon travail et dans le quartier ont été très liées avec mon entrée dans l’Institut. Je me sens à l’aise dans ce milieu de travailleurs où j’ai beaucoup de relations avec des personnes engagées au service des autres, qu’elles soient chrétiennes ou non.

Les engagements, dans leur réalité profonde, n’ont nullement changé alors que je ne les vis plus de la même manière.

L’obéissance dans l’Institut est très profonde et libératrice. Elle exige une certaine maturité, car il ne s’agit plus de demander une permission, mais d’exposer à un groupe ou à la responsable ma demande afin de discerner plus clairement la volonté de Dieu dans ma vie, dans les événements ; la décision me revient personnellement, ce qui est très exigeant. Pour moi, ce chemin est assez difficile.

Dès mon premier départ, le célibat consacré a été une réponse sans condition à l’amour premier de Dieu. J’ai renoncé à fonder un foyer parce que j’étais convaincue d’un amour personnel de Dieu pour son enfant. Dans l’Institut, j’ai été conduite à élargir mon regard en aimant plus personnellement les autres puisqu’ils sont aimés de Dieu, tels qu’ils sont. La solitude du célibat m’est lourde à certaines heures : dans les moments de fatigue, devant les responsabilités, au fil des longues soirées. Cependant, elle est pour moi une source de joie dans les moments difficiles : une journée de solitude face au Seigneur me transforme et m’aide à repartir vers les autres.

La pauvreté évangélique va plus loin que le partage : elle ouvre mon cœur à l’amour des pauvres, de ceux qui aspirent à plus de justice et d’amour. La pauvreté ne joue plus son rôle de dépendance comme autrefois, mais elle est une recherche, un dialogue avec les autres, de ma manière de vivre l’Évangile, dans la monotonie du travail quotidien, sous l’inspiration de l’Esprit.

C’est sur le Christ que je veux fixer mon regard : sa dépendance radicale à l’égard de son Père me stimule et m’aide à mettre en Dieu mon espérance dans un abandon de plus en plus filial. Ainsi libérée de mes soucis, je suis plus près de mes frères et plus apte à les comprendre. L’esprit fraternel de l’Institut reflète un accueil ouvert aux problèmes des différents membres et à leur épanouissement dans l’Institut. Une marche commune nous fait découvrir que c’est bien ensemble que nous devons aller vers le Père.

Une vie de prière, de solitude, de fraternité m’est indispensable. L’eucharistie et la parole de Dieu m’aident chaque jour : sans cette union, il me semble qu’il est impossible de répondre « oui » comme la Vierge. « Notre vie est cachée en Dieu ».

Yvette

Aimée d’un amour de prédilection

Pour moi, la vie religieuse est le choix d’une âme qui se sent appelée à cette vocation comme réponse à une expérience spirituelle par laquelle Notre-Seigneur lui fait comprendre qu’il l’a regardée et aimée d’un amour de prédilection (malgré ses misères) ; elle comprend, à son tour, qu’elle doit embrasser un genre de vie qui lui permette de vivre avant tout pour Dieu, qu’il est l’unique nécessaire pour elle ; elle désire vivre dans une grande intimité avec Notre-Seigneur en mettant l’accent sur la primauté de la vie spirituelle.

Elle comprend que l’amour du prochain découle de son union à Dieu, qu’il en est une extension pour faire connaître celui qu’elle aime. C’est là un programme exigeant et j’avoue bien humblement être loin de l’avoir réalisé.

Je ne considère pas la chasteté évangélique simplement comme une plus grande disponibilité envers le monde, je la considère d’abord comme un amour préférentiel pour Jésus. Une chose qui me heurte et me décourage, c’est de lire ou d’entendre qualifier d’irritantes des expressions telles que « vivre seul à seul avec Dieu ». Serait-ce une chose contraire à la charité fraternelle que d’entretenir, ou tout au moins d’essayer d’entretenir une grande intimité avec Notre-Seigneur, alors que les gens mariés sont à juste titre jaloux de leur intimité conjugale ? Évidemment cela n’exclut nullement un grand esprit de fraternité en communauté, ni envers les personnes qui nous sont chères ; je pense, au contraire, que nous devons témoigner aux autres beaucoup de chaleur humaine. A ce sujet, je dois avouer que, dans le passé, j’ai constaté avec peine des déviations qui me paraissaient très regrettables, à propos de certaines règles qui, croyait-on, étaient de nature à édifier le prochain. C’était habituellement le contraire qui se produisait ; par exemple, les rapports avec la famille étaient considérés comme dangereux, mais cette attitude était plutôt un contre-témoignage et un manque de charité. Heureusement, ce passé est révolu.

À propos du costume, sa simplification m’a paru très raisonnable, mais personnellement et sauf cas spéciaux, un signe distinctif, comme le voile, me paraît indispensable.

Ayant vécu la majeure partie de ma vie religieuse dans une petite communauté à caractère familial, je vous avoue qu’il me serait très pénible de vivre dans une grande communauté. S’il existe (on ne peut le nier) des tensions dans toutes les communautés, il me semble qu’il y a plus d’occasions d’en rencontrer dans les grandes communautés : le nombre plus important des personnes n’amène-t-il pas de plus nombreux sujets de difficultés ?

Sœur M.-L., 67 ans

Un signe méconnu

Acceptons d’être un « signe » trop souvent méconnu ou ignoré, sur lequel il ne nous appartient pas d’attirer l’attention d’autrui. Qu’il nous suffise d’être vues du « seul spectateur d’En-Haut » ! Nous éprouvons la pauvreté d’un recrutement insuffisant, d’une marginalisation inévitable (du moins pour la vie cloîtrée) dans une société déchristianisée, nous n’avons aucune assurance définitive de « succès », notre préférence rejoint des valeurs (louange, adoration, renoncement, gratuité) auxquelles beaucoup ne croient plus : que voilà un modeste et excellent chemin pour suivre le Christ dans l’obscurité de sa propre existence terrestre !

L’autorité vécue davantage comme un service, des rapports plus fraternels entre nous, l’écoute attentive des détresses du monde, le soin vigilant de ne pas étouffer l’esprit par la lettre, permettent d’établir un climat de liberté plus limpide et plus vraie. Marcher à contre-courant nous oblige à mieux découvrir nos authentiques richesses, celles qui viennent de l’Esprit Saint. Il s’agit de s’abandonner avec une joyeuse et insouciante confiance à celui qui se révèle davantage aux petits qu’aux puissants, de lui renouveler la totale remise de nous-mêmes, car nous savons à qui nous avons donné notre foi.

Sœur Marie-Bernardine de Jésus, o.p., Suisse

Mystère de vie

« Comment voyez-vous la vie religieuse ? », demande-t-on. Pour moi, la vie religieuse ne se « voit » pas d’abord. Je ne puis dire aujourd’hui d’une manière définie : la vie religieuse doit être ceci ou cela. Non. Pour moi, qui suis religieux et prêtre, la vie religieuse se dévoile d’abord comme mystère de vie, à travers la relation de Dieu qui m’appelle, m’envoie, m’ordonne. Mystère de ma vie face à Dieu. C’est dans cette relation à l’unique Dieu trinitaire, qui m’appelle et m’achemine, que se dévoile le projet du Créateur sur sa créature que je suis ; et c’est dans la reconnaissance vécue de ce projet que j’aperçois la vérité de ce qui m’est demandé de vivre. Cette démarche est surtout pour moi une démarche d’intimité de vie avec mon Seigneur à travers la prière. La contemplation de l’amour divin est pour moi le lieu où je peux puiser le dynamisme des projets du Père, tels que la justice, l’amour des autres, le don de soi à la manière de Jésus-Christ. Vivre cela dans une famille religieuse, c’est également puiser, dans le charisme de cette famille, la force de vivre ces valeurs dans la paix et la joie qui sont les grâces que le Seigneur nous donne. Vivre cela, c’est aller directement à l’essentiel de ce qui nous est demandé de vivre, sans faire l’économie de l’humiliation, ni de l’humilité. Vivre ma vocation de religieux-prêtre, c’est aussi m’accorder à la patience même de Dieu, qui attend chacun et espère que chacun le reconnaisse pour ce qu’il est. Ce n’est pas fuir la réalité. C’est au contraire retrouver plus profondément la réalité de chacune des personnes et divines et humaines. Car la réalité de l’homme ne se découvre réellement que dans l’amour de son Créateur. Il n’y a pas d’autre réalité que celle-là. Ma vocation, telle que je la comprends, c’est encore d’être appelé à la grâce de témoigner profondément de l’unité de cette réalité : la réconciliation de la chair et de l’esprit, pour parler comme saint Paul. Être appelé à vivre cette réconciliation pour en témoigner devant les hommes. Dépasser le simple équilibre humain, parce que cette réconciliation, plus encore que l’équilibre instable de l’homme, est la plénitude de la personne humaine face à son Seigneur, et ses fruits ne trompent pas quand ils sont paix et joie. Témoigner de cette réconciliation devant les hommes, c’est encore témoigner de la communion entre Dieu-Amour et l’homme. Cette vie, c’est finalement de vouloir suivre librement comme Jésus, jour après jour, la volonté du Père, qui désire que le monde s’achemine vers cette plénitude qu’est la communion trinitaire.

Robert Huet, s.j., Leuven

Au jour de mon engagement définitif

Je vais essayer de dire ce dont il est question pour moi aujourd’hui, ce qui m’inspire.

Si nous sommes tous rassemblés ici aujourd’hui, c’est parce que tous nous croyons, peut-être à tâtons et confusément, peut-être avec assurance, qu’il y a quelque chose ou quelqu’un qui nous dépasse tous et qui est très important pour nous. Bien concrètement, voici un groupe de sœurs qui nous invitent à prier avec elles et à rendre grâce à celui que chacune d’elles a éprouvé comme le Dieu qui la porte, celui qui n’abandonne jamais.

Hier soir, nous avons chanté ensemble : rendons grâce pour tant de bienfaits. Aujourd’hui, je ne puis qu’être remplie de joie et pleine de gratitude parce qu’il m’a été donné d’éprouver, parfois jusqu’à en être envahie, que Jésus-Christ est vivant, qu’il m’aime, moi et nous tous, et que tout amour que nous pouvons nous porter est pris dans le sien. Je suis pleine de joie et d’action de grâces parce que j’ai éprouvé la force de l’Esprit de Jésus dans ma prière.

Telle est la lumière dans laquelle j’ose dire aujourd’hui mon « oui » définitif, un « oui » plein de conséquences, que je ne puis mieux exprimer qu’avec les mots de notre règle de vie : « Cette réponse d’amour détermine tous les aspects de notre vie. Elle nous amène à suivre Jésus jusque dans la forme de vie spécifique qu’il a choisie : le célibat, et jusque dans son engagement infatigable pour la croissance du Royaume de Dieu. »

Cela est difficile : un être humain se sent et se sait, d’expérience, incapable de pareil « oui ». Mais il y a la foi : Dieu achève ce qu’il a commencé. Et que nous avancions d’un pas assuré ou que nous doutions en marchant sur l’eau, il est le Dieu qui nous mène au port. C’est ce que je crois.

Aussi, aujourd’hui, avec tous les saints, avec toutes les Sœurs qui ont posé cet acte avant moi, je dis : « Seigneur, me voici, car tu m’as appelée ».

Léa, Sainte-Famille, Tielt

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