Les lumières de Thérèse de Lisieux pour une spiritualité synodale
15/102023 Stefano Conotter
À l’occasion de la canonisation de Charles de Foucauld, Pierre Sourisseau a publié un livre intitulé Les lumières d’un phare. Charles de Foucauld [1]. Il s’inspire d’une phrase célèbre d’Yves Congar selon laquelle « les phares que la main de Dieu a allumés au seuil du siècle atomique s’appellent Thérèse de Lisieux, Charles de Foucauld... » [2]. Le livre cherche à souligner quelques aspects essentiels de l’expérience et de la spiritualité de Charles de Foucauld afin de montrer comment ces éléments sont des points de référence pour guider le chemin de renouveau de l’Église lancé par le Pape François, en particulier avec le processus synodal. Dans l’introduction, Sourisseau explique le contexte dans lequel la phrase a été prononcée. Un groupe de pères conciliaires a demandé au père Y.-M. Congar une étude historique pour comprendre quand les titres et les honneurs mondains ont été introduits dans l’Église [3]. Après en avoir fait l’historique, le Père Congar a voulu ajouter la perspective vers laquelle il fallait se tourner pour orienter le chemin du renouveau de l’Église. C’est alors qu’il a désigné Charles de Foucauld et Thérèse de Lisieux comme « des phares que Dieu a allumés... ».
Photo © Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre
L’emploi du mot « phare » est significatif car il indique un point lumineux qui guide la navigation, qui permet de discerner la direction même si l’on est encore en haute mer. Bien sûr, on peut se demander si l’on n’attache pas trop d’importance à une phrase qui pourrait n’être qu’une simple « boutade ». Cependant, la stature de son auteur et le contexte dans lequel elle a été prononcée nous invitent à la lire comme une indication à prendre au sérieux. D’autre part, il n’est pas anodin que le pape François ait conclu son discours d’ouverture du processus synodal, le 9 octobre 2021, en citant précisément le grand théologien du Concile Vatican II :
Chers frères et sœurs, que ce Synode soit un temps habité par l’Esprit ! (…) Le Père Congar, de sainte mémoire, rappelait : « Nous ne devons pas faire une autre Église, il faut construire une Église différente » [4]. Et c’est là le défi. Pour une « Église différente », ouverte à la nouveauté que Dieu veut lui suggérer, invoquons l’Esprit plus souvent et avec plus de force et écoutons-le humblement, en marchant ensemble, comme il le désire, lui le créateur de la communion et de la mission c’est-à-dire avec docilité et courage.
L’intention de ces lignes est de faire, avec le témoignage de sainte Thérèse de Lisieux, ce que Sourisseau a fait récemment à propos de Charles de Foucauld, c’est-à-dire nous demander en quoi Thérèse de Lisieux peut être un phare pour le cheminement synodal de l’Église. Quels sont les « essentiels » de Thérèse qui orientent le chemin de l’Église vers cette conversion missionnaire fortement proposée par Evangelii Gaudium ? En particulier, Thérèse peut-elle offrir ces motivations profondes qui nourrissent une spiritualité synodale, au sens profond de marcher ensemble à l’écoute du Seigneur ressuscité ?
La nécessité d’une spiritualité synodale est suggérée par le dernier des dix noyaux thématiques proposés par le Document synodal Préparatoire : « La spiritualité du marcher ensemble est appelée à devenir le principe éducatif de la formation humaine et chrétienne de la personne, la formation des familles et des communautés ». Évidemment, cette tentative est modeste et voudrait être comme le jet d’une pierre dans l’étang, pour que les ondes ainsi générées puissent s’élargir et s’approfondir davantage.
Une spiritualité en marche
La première lumière que Thérèse peut nous offrir dans le voyage synodal que l’Église est en train de vivre est une attitude sous-jacente, qui accompagne tout le voyage. Le théologien Giovanni Moioli l’a appelée « l’attitude profondément interrogative » que Thérèse adopte face à toute expérience, toute donnée, toute réalité. Face à un événement, même une contradiction ou une difficulté, Thérèse s’interroge sur le sens profond de ce qu’elle voit ou perçoit. Elle ne se contente pas d’une compréhension superficielle. « Tout donne à penser : les choses donnent à penser, même les plus simples, même une petite fleur, même une rencontre, même l’attitude d’une sœur... Tout donne à penser dans le sens des réponses ultimes... qui sont la vérité de la vie ».
En langage synodal, j’appellerais cette attitude la capacité de lire les signes, « les signes des temps », pour discerner cette vérité de vie qu’est la volonté de Dieu, ce que Dieu nous demande, ce qu’il demande à l’Église. Cette attitude interrogative implique chez Thérèse le renoncement aux réponses préconçues. Son désir de trouver des réponses vraies, des réponses ultimes, l’empêche de se contenter d’une réponse facile, juste pour être tranquille. Thérèse sait qu’il y a un Autre qui offre la réponse, elle est certaine que l’Interlocuteur divin veut répondre, c’est de là que doit venir la réponse. Et jusqu’à ce qu’elle vienne, Thérèse cherche, elle questionne. Parfois, la réponse est là, sous nos yeux, mais nous n’avons pas encore posé la question correctement, il faut donc chercher à nouveau, reformuler la question.
Pensons, par exemple, à la comparaison que fait Thérèse avec Marie-Madeleine qui, « se baissant toujours auprès du tombeau vide, finit par trouver ce qu’elle cherchait » (Ms B, 3 v°). C’est encore le Nouveau Testament, la première épître aux Corinthiens, que Thérèse interroge pour chercher la réponse à la question des désirs infinis, de sa vocation spécifique (Ms B, ibid.). Thérèse chemine, découvre de nouvelles grâces, se laisse surprendre par Dieu : voilà une lumière thérésienne de la spiritualité synodale.
Thérèse est la maîtresse de cette attitude interrogative qui permet à l’Église de redécouvrir l’authenticité de l’Évangile, de la rencontre avec le Ressuscité qui marche avec les siens sur les routes de l’histoire, comme le racontent les Actes des Apôtres.
L’actualité de l’évangélisation de Thérèse
L’Église et les chrétiens ont besoin d’entendre la voix vivante de Dieu à travers l’Écriture Sainte. Il est impressionnant de penser à la soif de Thérèse pour cette Parole, alors qu’elle n’avait pas l’Écriture Sainte à portée de main comme nous aujourd’hui. Thérèse a vécu l’Évangile comme si elle était contemporaine de Jésus, comme si elle avait pris l’accent du dialecte galiléen. C’est ainsi que l’enseignement de Jésus, son Évangile, le cœur de son message forme sa mentalité, sa façon de voir la vie et les problèmes. Dans ce sillage, Thérèse apprend surtout du Maître de Nazareth l’amour des pécheurs, des exclus, de ceux qui se sentent perdus et vulnérables : de la grâce de Noël qui se traduit par l’offrande pour le condamné Pranzini (Ms A 45v-46v), aux grâces finales des derniers mois de sa vie dans lesquels Thérèse se place avec le Maître « à la table des pécheurs » (Ms C 5v-6r), parmi lesquels se trouvent concrètement le mystificateur Leo Taxil et le brillant Provincial des Carmes qui a abandonné l’Ordre et l’Église. Au cœur de cette parabole se trouve la méditation de Thérèse sur le commandement évangélique de l’amour, qu’elle continue à découvrir à la lumière de la nouveauté de Jésus qui révèle et accorde l’infinie miséricorde du Père.
Le Document préparatoire du Synode nous invite à nous mettre à l’écoute de la Parole de Dieu en contemplant une scène typique de l’Évangile, dans laquelle il y a trois protagonistes principaux. Jésus est le protagoniste absolu de l’Évangile, révélant l’amour du Père, s’approchant et accueillant surtout les personnes marginales et vulnérables. Le deuxième protagoniste est la foule, c’est-à-dire tous ceux que Jésus rencontre sur la route, qui le cherchent, qui sont attirés par ses paroles, ses gestes, sa présence. C’est l’humanité, le peuple au sens large. Et le troisième protagoniste des scènes évangéliques est le groupe des apôtres, ceux que Jésus a appelés à être avec lui, non pas pour constituer un petit club exclusif, mais pour faciliter la rencontre entre les deux autres protagonistes : Jésus et la foule.
Et c’est précisément la vocation à laquelle Thérèse se sent appelée, c’est-à-dire répondre à la soif de Jésus de se donner à l’humanité blessée. Rappelons l’un des principaux moments où Thérèse découvre cette vocation après la grâce de Noël et avant sa prière pour la conversion du criminel Pranzini : c’est le moment où Thérèse saisit sa place évangélique dans une image du Crucifié. Voici son récit :
Un Dimanche en regardant une photographie de Notre- Seigneur en Croix, je fus frappée par le sang qui tombait d’une de ses mains Divines, j’éprouvai une grande peine en pensant que ce sang tombait à terre sans que personne ne s’empresse de le recueillir, et je résolus de me tenir en esprit au pied de [la] Croix pour recevoir la Divine rosée qui en découlait, comprenant qu’il me faudrait ensuite la répandre sur les âmes... (Ms A 45 v°)
C’est le sens profond de la dynamique synodale, pour une Église qui ne se limite pas à exercer un contrôle sur la grâce et une préservation de l’existant, mais qui « favorise – de toutes les manières – la réponse positive de ceux à qui Jésus offre son amitié ». Je pense que l’enseignement et l’exemple de Thérèse continuent à nous faire redécouvrir cette vocation essentielle de l’Église et de chaque chrétien : être les témoins de l’amour du Père révélé en Jésus et faciliter ainsi la rencontre de l’humanité avec son Sauveur.
Ainsi le théologien Louis Bouyer écrivait, en conclusion d’une de ses présentations de la figure de Thérèse de Lisieux :
Le lien, ou plutôt la source de tous les aspects du témoignage de Thérèse, on peut dire que c’est, sous une véritable inspiration d’en haut, le retour à la Parole de Dieu, à l’Évangile recentré dans son cœur. D’où sa redécouverte capitale, pour l’Église de notre temps, que tout l’Évangile de Jésus (evangelium Christi) est l’Évangile du Père, l’Évangile de la paternité divine, révélée dans son Fils unique fait chair, pour faire de nous tous de vrais enfants de Dieu.
C’est pourquoi le retour de Thérèse à l’Évangile fait découvrir à l’Église ce « noyau fondamental dans lequel resplendit la beauté de l’amour salvifique de Dieu manifesté en Jésus-Christ mort et ressuscité » (EG 36), noyau qui doit être au centre de la prédication de l’Église.
Le ministère pastoral dans une clé missionnaire n’est pas obsédé par la transmission désordonnée d’une multitude de doctrines que l’on tente d’imposer à force d’insistance. Quand on assume un objectif pastoral qui atteint vraiment tout le monde sans exception ni exclusion, l’annonce se concentre sur l’essentiel, sur ce qui est le plus beau, le plus grand, le plus attirant et en même temps le plus nécessaire (EG 35).
L’attrait missionnaire de la spiritualité synodale
Le troisième terme du Synode sur la synodalité, après communion et participation, est « mission » – mais ce terme est passé, depuis l’Instrumentum laboris, en deuxième position [5]. L’Église est par essence missionnaire, le chrétien est par identité missionnaire. Certains posent cependant la question décisive : comment penser la mission autrement que comme une conquête, une influence, une persuasion de l’autre ? Il me semble que la troisième lumière que Thérèse offre à l’Église pour une spiritualité synodale est sa vision de la mission comme attraction, une vision qui est la conséquence de son partage de la mission de Jésus d’attirer toute créature vers le Père.
Il est naturel ici de penser au texte dans lequel Thérèse s’interroge sur la manière de vivre sa mission de sous-maîtresse des novices, sans abdiquer sa responsabilité, mais en respectant en même temps le mystère de la vocation et de la liberté de l’autre :
Un matin pendant mon action de grâces, Jésus m’a donné un moyen simple d’accomplir ma mission. Il m’a fait [34r°] comprendre cette parole des Cantiques : « ATTIREZ-MOI, NOUS COURRONS à l’odeur de vos parfums. » (Ct 1,3) Ô Jésus, il n’est donc même pas nécessaire de dire : « En m’attirant, attirez les âmes que j’aime ! » Cette simple parole : « Attirez-moi » suffit. Seigneur, je le comprends, lorsqu’une âme s’est laissé captiver par l’odeur enivrante de vos parfums, elle ne saurait courir seule, toutes les âmes qu’elle aime sont entraînées à sa suite cela se fait sans contrainte, sans effort, c’est une conséquence naturelle de son attraction vers vous. De même qu’un torrent, se jetant avec impétuosité dans l’océan, entraîne après lui tout ce qu’il a rencontré sur son passage, de même, ô mon Jésus, l’âme qui se plonge dans l’océan sans rivages de votre amour, attire avec elle tous les trésors qu’elle possède… (Ms C 33v°-34 r°)
(…) je demande à Jésus de m’attirer dans les flammes de son amour, de m’unir si étroitement Lui, qu’Il vive et agisse en moi. Je sens que plus le feu de l’amour embrasera mon cœur, plus je dirai : Attirez-moi, plus aussi les âmes qui s’approcheront de moi (pauvre petit débris de fer inutile, si je m’éloignais du brasier divin), plus ces âmes courront avec vitesse à l’odeur des parfums de leur Bien-Aimé (Ms C 36 r°).
C’est ce que le Pape a rappelé, en se référant précisément à sainte Thérèse de Lisieux, en commentant son voyage en Géorgie :
La Messe avec les fidèles catholiques de la Géorgie — Latins, Arménien et Assyro-chaldéens — a été célébrée en la fête de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, patronne des missions : elle nous rappelle que la véritable mission n’est jamais le prosélytisme, mais l’attraction au Christ à partir de la forte union avec Lui dans la prière, dans l’adoration et dans la charité concrète, qui est service à Jésus présent chez le plus petit de nos frères.
C’est pourquoi la conversion missionnaire, en état permanent de mission, concerne aussi et surtout la vie contemplative et la vie de prière. Thérèse nous rappelle également que la mission n’a pas de barrières, qu’elle traverse les frontières et qu’elle est par nature universelle. C’est ce que le pape François a souligné avec force au Parc du Bicentenaire à Quito, en Équateur :
L’évangélisation ne consiste pas à se livrer au prosélytisme – le prosélytisme, c’est une caricature de l’évangélisation – mais évangéliser, c’est attirer à travers notre témoignage ceux qui sont éloignés, c’est s’approcher humblement de ceux qui se sentent loin de Dieu dans l’Église, s’approcher de ceux qui se sentent jugés et condamnés a priori par ceux qui se croient parfaits et purs. Nous approcher de ceux qui sont craintifs ou de ceux qui sont indifférents pour leur dire : « Le Seigneur t’appelle toi aussi à faire partie de son peuple et il le fait avec grand respect et amour » (EG, 113).
Le fait même que Thérèse de Lisieux ait été choisie par l’UNESCO comme personnalité de la Biennale 2022-2023 montre la force d’attraction que sa personne exerce et qui dépasse les frontières auxquelles nous sommes habitués. Cette année thérésienne du centenaire de sa béatification et du cent cinquantième anniversaire de sa naissance est l’occasion de découvrir d’autres lumières que Thérèse nous offre pour enrichir la spiritualité synodale et vivre profondément le chemin que l’Église est en train de parcourir.
Texte paru en italien dans la Rivista di Vita Spirituale 77 (02/2023) que nous remercions de nous avoir autorisés à le traduire en français.
[1] Salvator, 2021
[2] La citation complète est : « Les phares que la main de Dieu a allumés au seuil du siècle atomique s’appellent Thérèse de Lisieux, Charles de Foucauld, les Petits Frères et Petites Sœurs, leurs analogues de Taizé... »
[3] « Titres et honneurs dans l’Église, brève étude historique », dans Pour une Église servante et pauvre (1963), p. 123 (réédité par les éditions du Cerf en 2014)
[4] Vraie et fausse réforme dans l’Église, Paris, Éditions du Cerf, 1950.
[5] « Le changement dans l’ordre d’apparition des trois termes, avec maintenant le terme « mission » au centre, s’enracine dans la prise de conscience, mûrie au cours de la première phase, des liens qui les unissent. La communion et la mission, en particulier, sont entrelacées et se reflètent l’une dans l’autre » (IL 44 ).
