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La puissance spirituelle de la littérature

Lettre du Pape François sur le rôle de la littérature dans la formation

21/082024 Sébastien Dehorter

En juin dernier, pour fêter la fin des examens du secondaire, j’ai emmené une jeune connaissance dans une de ces brocantes de livres permanentes où, tels des explorateurs découvrant une caverne aux mille trésors, nous avons rempli nos paniers d’épais volumes légèrement racornis ou poussiéreux, mais qui brillaient à nos yeux de promesses qu’ils étaient les seuls à pouvoir tenir : une sollicitation puissante de notre imagination et de son « pouvoir empathique » (34 [1]), un « accès privilégié au cœur de l’être humain » (4), au « mystère des autres » (21), une ouverture « sur l’infini » (24) et « la démesure de l’être » (32). Chacun allait là où son cœur le portait, tendant la main à Hugo, Zola, C. Doyle, Follett, Wiesel, Zweig, Tolstoï, Rilke, Malraux – et parfois un volume passait d’un panier à l’autre, comme une invitation à explorer des paysages encore inconnus... À notre insu, nous faisions œuvre de paideia chrétienne : c’est en tout cas l’encouragement reçu au milieu de l’été via la nouvelle lettre du Pape François « Sur le rôle de la littérature dans la formation », datée du 17 juillet et publiée ce 4 août 2024.

Le document, particulièrement long pour son genre littéraire (autour de 32000 signes et 44 paragraphes), est écrit de manière assez libre. Il entrelace des considérations théoriques sur la littérature (forme et contenu) et l’acte de lecture, des souvenirs personnels du professeur Bergoglio à Santa Fe, une analyse exégétique du discours de Paul à Athènes, des réflexions de théologie fondamentale sur la révélation chrétienne dans son rapport aux cultures et aux langages humains, des propos sur le discernement à l’école des Exercices de saint Ignace – le tout appuyé sur un ensemble éclectique de références où sont conviés à la fois des théologiens (R. Latourelle, K. Rahner, A. Spadaro, les Papes Paul VI et Jean-Paul II), des maîtres spirituels (Basile de Césarée, Ignace de Loyola, G. de Saint-Thierry et J.-J. Surin repris par M. de Certeau), et surtout des hommes de lettres (M. Proust, J.-L. Borges, C.S. Lewis ; T.S. Eliot, J. Cocteau, P. Celan) ! Initialement destinée à la « formation sacerdotale », la lettre est finalement adressée à tout chrétien (1).

Dans les paragraphes finaux joliment intitulés « La puissance spirituelle de la littérature », François ressaisit son propos autour de quatre notions-clés. Si la littérature joue un rôle « dans l’éducation du cœur » des chrétiens, c’est dans le sens « d’un exercice libre et humble de la rationalité, d’une reconnaissance fructueuse du pluralisme des langages humains, d’un élargissement de sa sensibilité humaine et, enfin, d’une large ouverture spirituelle à l’écoute de la Voix à travers de nombreuses voix » (41, nous soulignons). On l’entend, deux préoccupations majeures pressent le Pape à parler sans ménagement : la question du langage et de la rationalité d’un côté, avec l’enjeu de renoncer à la « domination cognitive et critique » (40) ; celle du décentrement de soi et de l’empathie, de l’autre, sans lesquels il ne peut y avoir « de solidarité, de partage, de compassion, de miséricorde » (34). Pour lui, en effet, le contexte religieux actuel est doublement menacé. D’une part, par la possibilité réelle de « perdre de vue la “chair” du Christ » (14) de sorte que notre annonce de l’Évangile demeure abstraite, loin des « blessures, des désirs, des souvenirs et des espérances » de la vie ; de l’autre, notre époque, surtout en Occident, est marquée par une « “incapacité émotionnelle” (T.S. Eliot) généralisée » (22). Dans ce contexte, la littérature et la poésie offrent une contribution d’une valeur inestimable car elles rendent sensibles au « mystère des autres », en étant passées maîtres dans l’art de « transformer le monde invisible en formules accessibles et intelligibles » (21).

La dimension pédagogique imprègne l’ensemble du document. Il s’agit « d’apprendre à toucher le cœur [des autres] » (21), « d’approfondir la polyphonie de la Révélation » (10), de devenir « plus sensibles à la pleine humanité du Seigneur » (15), « d’éduquer le regard à la lenteur de la compréhension » (39), etc. La littérature devient ainsi un « gymnase de discernement » (26) ; un « télescope » (Proust), braqué sur le réel pour lui être de nouveau attentif, en mesurant combien est réduite notre vision ordinaire du monde (31). Comme dans un « laboratoire photographique » dans lequel les images sont traitées pour en révéler « les contours et les nuances », ainsi en est-il de la littérature avec « les expériences de la vie » (30). Derrière cette vision dynamique, il y a bien sûr une certaine théorie de la littérature qui donne toute sa place au lecteur et à son implication « dans le processus de lecture » (cf. 3, 17, 18, 26, 29, 36). Le Pape le dit avec force : « le lecteur n’est pas le destinataire d’un message édifiant », mais « il est une personne activement sollicitée à s’aventurer sur un terrain instable où les frontières entre le salut et la perdition ne sont pas a priori définies et séparées » (29). Il n’est donc pas question de « littérature chrétienne » dans ce document mais de littérature tout court. Le danger du relativisme est rapidement écarté (38) ; l’invitation est plutôt faite à s’impliquer davantage pour ne pas « condamner superficiellement » (38).

Puisse cette simple « lettre » trouver un large écho dans tous les lieux de formation – des familles aux séminaires et fraternités de prêtres, en passant par les aumôneries et les paroisses. N’est-il pas urgent, en effet, de laisser à nouveau émerger « l’infinie démesure de l’être » et « l’excès de sens » dont sont chargées « les personnes et les situations en tant que mystère » (32) ?

[1Les numéros entre parenthèses sont ceux des paragraphes de la lettre. À lire ici (page consultée le 14 août 2024).

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