Jean-Marie Glorieux, s.j. (1938-2024)
Un ami s’est effacé
27/032024 Vies Consacrées
Le père Jean-Marie Glorieux, soutien inébranlable de notre revue dont il a été directeur adjoint de 1987 à 1990, s’est discrètement rendu à Dieu dans la nuit du dimanche des Rameaux. Sa longue vie dans la Compagnie de Jésus, les charges qu’il a portées, sa mission de plusieurs années en Russie, sa réflexion incessante fondée dans les Exercices spirituels qu’il a donnés jusqu’à la fin, seront sans doute rappelées ailleurs. À notre revue, il a offert 13 articles et 3 recensions, qu’on peut retrouver via sa page auteur. En hommage à sa mémoire, nous publions cet inédit de sa main, qui met en perspective – comme il savait le faire en toutes choses – les enjeux politiques d’une œuvre d’art, ici, un classique du cinéma français.
La guerre des boutons
Film de 1962
1. Personnes et paroles
Les grandes personnes
Monde rural, où les adultes ont des sentiments à première vue semblables à ceux des enfants : cris, injures, disputes, coups, etc. Mais n’est-ce pas le monde des enfants qui imite celui des grands ?
Les enfants
Dans ce cadre peu flatteur, va se manifester, plus fort et merveilleux, le bouillonnement de vie de l’enfance ! Cette vie, à ce moment de la croissance humaine, s’exprime d’abord, d’une certaine façon, pour elle-même. Comme le cheval qui est fait pour courir, on se lance dans l’action, quitte à se dire par après comme le petit Gibus : « si j’avais su, j’aurais pas venu » ! Ce qui apparaît, c’est bien ce premier mouvement d’« aller », mouvement qui a une poésie propre et qui, à nouveau, est plus fort que les modèles du monde des grands. C’est la force de la création et elle est belle, comme le dit Dieu au chapitre premier de la Genèse ; elle nous donne à chaque fois un spectacle, qui n’est pas à court d’imagination et d’humour ; à tel point que l’on peut se demander si l’humour n’est pas un attribut divin et peut-être par là une note propre du climat de la famille !
L’énergie qui se répand et qui joue avec humour a encore une autre caractéristique : elle suscite des rassemblements, des communautés ; elle constitue les clans, comme ceux des deux villages depuis toujours. Elle démultiplie ainsi l’énergie des enfants : « l’union fait la force » ! C’est pourquoi les guerres ne doivent pas empêcher de voir que le clan peut être une alliance dans un sens positif, comme on le voit dans les multiples associations qui soutiennent la vie de l’homme et lui donnent de faire une expérience forte et nourrissante. Il ne pousse pas de soi à la guerre, même si c’est bien souvent le cas. En fait, la famille (nombreuse) est le premier de tous les clans ; ceux-ci en sont l’élargissement et c’est pourquoi on dit parfois « famille » pour « clan ».
L’instituteur
Une belle figure du film ; il aime les enfants et leur énergie ; il ne se trompe pas : « tu vois, tu es mal informé ; tu as bien un papier dans la main » ; par sa compréhension et son savoir clair, il enseigne aux enfants ce qu’est la République. Sa présence est plus positive que celle des parents. Quand les deux leaders iront en exil, en pension, c’est lui qui accompagne Lebrac et non le père.
L’Église
Elle est peu présente. Le curé ne s’arrête pas quand les enfants l’appellent ; il est celui chez lequel on va se plaindre ; il conduit la lugubre procession d’enterrement devant laquelle la Marie se signe (la religion est une affaire de femmes). Autre indice : le traître est royaliste et n’entonne que des chants pieux. Dans la cabane, de même qu’ils ont ressorti du grenier vieilles photos et pendules, les enfants ont rassemblé beaucoup de crucifix ; l’Église fait partie des reliques du passé.
2. L’action : la guerre et la maison
Les injures
On a parlé de l’énergie qui met les enfants en mouvement et les pousse ainsi au dehors. Cela s’exprime d’abord par la parole, qui est « une doublure de l’âme portée au dehors » (Augustin et Thomas More : donner sa parole, c’est donner quelque chose de son âme ; renier sa parole, c’est perdre son âme). Que ce mouvement soit de suite agressif, comme le montre le film par les injures dès le commencement et encore au long de l’histoire, aussi bien chez les parents que chez les enfants, pose une grave question.
La guerre
De facto, une agressivité profonde traverse toute histoire humaine, en paroles et en actes (et Marx en tirera la lutte des classes), mais faut-il en conclure que c’est ce qu’il y a de plus profond dans la vie de l’homme ? En d’autres mots, on a dit que l’énergie des enfants est belle par nature ; serait-elle également, par nature, agressive ? Dans le film d’ailleurs, quand le bruit se répand : « c’est la guerre, c’est la guerre…, mobilisation générale ! », on sourit plutôt et on ne songe pas aux horreurs de la guerre des adultes ! La poésie de l’énergie des enfants embellit leur guerre même.
La question de la guerre, de la mauvaise humeur, en toutes nos relations sociales, survient en fait par la suite, pour au moins deux raisons : celle de l’éducation et celle du péché. On parlera ici surtout de la première raison.
La création est ainsi faite, par Dieu, que la force se répand et s’impose, avant d’avoir appris à se contrôler en fonction de la finalité réelle de cette énergie – donnée à l’homme par Dieu ? Il semble bien et ce sera tout le travail de l’éducation. On dira de même : « avant d’aimer, l’homme désire ».
Les valeurs morales
La richesse même de la création, celle des terres fertiles que laboure chacun des deux villages, ajoute à la raison de la force expansive celle de l’envie ; et déjà apparaît davantage ici la question de la méchanceté et du péché, et donc celle de la moralité des actes humains. En Gn 13,6, Abraham et Lot « avaient trop de biens pour pouvoir habiter ensemble » et les bergers se disputaient (on peut songer à Rome et Moscou au XVIe siècle, toutes deux en plein expansion !) Voilà une occasion bien habituelle de faire la guerre, comme cela apparaît souvent hélas dans les familles au moment du partage des biens laissés par les parents. Mais on peut noter déjà la noblesse d’Abraham qui dit à Lot : « Choisis le premier ! ». Il canalise son énergie en fonction de la grandeur morale, en bref celle des Dix Commandements.
Canaliser la guerre : la trêve, la distance (le sport)
La guerre, c’est l’énergie qui se répand, mais doit encore être canalisée par des principes supérieurs, moraux, et le film en montre un très simple : le respect, la trêve pour un blessé (le lapin !) D’où la croix rouge sur les champs de bataille, la trêve de Noël, etc.
En Gn 13,6, Abraham a voulu la canaliser par la mise à distance ; non sans noblesse et renoncement, comme on l’a vu.
De tout temps, un grand moyen de canaliser l’énergie conquérante a été le sport ; même si aujourd’hui la pression du monde financier des « adultes » enlève souvent à certains sports l’esprit de droiture et de fair play. C’est difficile ; le stade des sportifs se transforme vite en arène de gladiateurs.
Deux tentations : la trahison et l’escalade des moyens
Deux raisons vont rendre difficile la contrôle de la force guerrière : la trahison et la technique. Dans le film, la trahison est due à la faiblesse des personnes. On se moque facilement du futur traître et de la sorte, celui-ci est comme poussé à la trahison ; tous sont donc pour une part responsables de la trahison. Mais le traître est sensuel (et Marie répondra avec énergie), royaliste et ne connaît comme chants que des cantiques (ce qui relève ici un peu de l’idéologie, c’est-à-dire d’idées faciles et toutes faites).
La deuxième raison d’un contrôle difficile de la guerre est le perfectionnement des moyens techniques : « après la cavalerie, les tanks » ! Le film Le dernier Samouraï traite essentiellement de cette question : l’escalade des moyens techniques de destruction tend à ne plus considérer la noblesse des mœurs dans le combat lui-même comme une question importante. On se rappelle que l’Église avait interdit pour cette raison l’usage de l’arbalète : elle transperçait trop facilement l’armure.
La maison
Mais l’énergie des enfants construira aussi une maison, et c’est là sans doute un symbole très fort de la finalité de l’énergie humaine : bâtir ! Bâtir une demeure, une ville, un château, une cathédrale (exploit du Moyen-Âge), une culture, une science, une industrie, un empire, etc.
Dans le monde des enfants, c’est la cabane, où s’entasse le butin, le trésor, les dépouilles des vaincus ; on y fait la fête et on fait déjà comme les grands : on fume, on boit, on apporte des revues, on parle de l’oédème... ; mais la poésie ici encore enveloppe le tout, même si on pressent que la pression du monde des adultes sur le monde des enfants est forte.
Avec la maison apparaît la Marie, qui balaye déjà le sol de terre battue délimité par des murs à peine ébauchés, recoud les boutons... Nouvelle pression du monde des adultes, tolérée naturellement par les garçons.
La République
La construction de la maison est déjà ici celle de la République : l’égalité de tous en droit, les différences de force (santé, intelligence, éducation, richesse…) et l’existence des leaders, la pauvreté (« Lebrac, tu ne te soucies pas des pauvres ; cela n’est pas très républicain ! »), etc. On mettra en commun ce qui a été produit en commun.
3. Le compteur remis à zéro
Le film exprime essentiellement un émerveillement : avec l’enfance, Dieu remet le compteur à zéro ! Mais surgit alors la question du monde des adultes : dans quel sens sera-t-il, selon sa vocation, modèle pour les enfants ?
Il y a deux notes pessimistes, à savoir la dernière parole du film : « Quand on sera grand, on sera comme eux ! » et la parabole de l’arbre abattu, où se trouve Lebrac, qui criera cependant : « Vive la liberté ! » Demeure ainsi ouverte la question que se posera l’adolescent : avec toute l’énergie de l’âme et du corps, pourrai-je bâtir une maison où l’amour est premier ? Dans le mouvement qui va du désir à l’amour, il y a un critère simple de vérité : l’amour est bâtisseur !
On peut se demander si actuellement la pression du monde adulte (mode, médias, finances, musique, objet de consommation…) n’est pas trop forte ! Elle pourrait paralyser le monde des enfants, ne pas lui permettre de se déployer pour lui-même ; elle pourrait même retarder, sinon empêcher, un vrai choix de valeurs et de vie, qui doit être pris, pour une part suffisante, en première personne ! Dans le film, comme il y a cinquante ans, les enfants ont pour eux seuls la forêt et la carrière ; là, ils sont encore proches de la nature et pas trop influencés par la culture des adultes.
4. L’adolescence
On peut ajouter ici brièvement un point qui n’est pas présent dans le film, parce qu’il vient à un moment ultérieur de la croissance. Toute l’énergie forte, belle et joyeuse de l’enfance doit grandir pour devenir la force immense et adulte du travail et du service, dont le but le plus profond est de bâtir et d’abord de créer à son tour une famille (à côté de cela, être premier ministre n’est rien !) Le passage de l’enfance à l’âge adulte se fait par des options sur les valeurs profondes de la vie : respect, amour, service, etc. ; c’est le moment propre de l’adolescence, de sa « crise », de sa « critique », si l’on veut bien lire dans ce mot, qui vient du grec, le sens de jugement, de choix de valeur : « Je juge, j’estime que... ». On a dit « je... », car il s’agit d’options que chacun, normalement, fait de sa propre liberté et non par procuration ; options pas toujours très conscientes certes, sauf pour une part, espérons-le, quand l’adolescent les traduit dans un engagement déterminé : le mariage, le sacerdoce ou la vie religieuse. En bref, on peut dire que l’homme devient mûr, adulte, par l’engagement de sa liberté en première personne : Thérèse de Lisieux à 15 ans lors de l’entrée au Carmel, Ignace de Loyola à 30 ans lors de sa conversion…
Le moment de « crise » de l’adolescence est aussi celui de la perception très forte de la polarité homme-femme. Ce qui a été dit de l’énergie « naturelle » et poétique de l’enfance va s’appliquer bien sûr à cette découverte. « Avant d’aimer, l’homme désire », disait le futur Cardinal de Lubac dans la conclusion de Surnaturel. En bref encore, on peut dire que l’amour a ainsi trois notes essentielles : émerveillement, engagement libre et déterminé (avec la parole donnée), service humble et bâtisseur enfin.
Jean-Marie Glorieux s.j.
