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Envisager, prendre soin, promouvoir

20/112020 Véronique Margron

Notre Assemblée de Lourdes était prête, avec des mesures sanitaires très importantes, spécialement pour la tenue des assemblées et pour les repas. Tous nos intervenants étaient au rendez-vous, et l’ensemble des questions statutaires au point pour être présentées à notre assemblée. Mais voilà, les décisions de l’État, justifiées par la grave crise sanitaire ont imposé que nous restions chez nous. Aussi nous avons cherché comment repenser la programmation et proposer une bonne partie des réflexions qui étaient prévues. Ainsi, les quatre matinées du 10 au 13 novembre 2020 se sont passées en visio-conférence depuis les bureaux de la CORREF, 3 rue Duguay Trouin, Paris 6e. Il s’agissait de pouvoir marquer un rendez-vous et de nous enrichir de ce que les uns et les autres souhaitaient nous partager.

« Penser la gouvernance dans un monde changé », tel était le thème retenu. Alors que les crises succèdent aux drames, qu’au scandale des abus s’ajoute la remise en cause de nos manières de vivre la pandémie, nous avons été convoqués avec plus de force encore, à regarder ensemble notre place et notre service de fraternité dans la société. Le faire avec lucidité, persévérance et espérance, soutenus par les réflexions et les questionnements des intervenants avec en écho les expériences de quelques responsables d’instituts. Nous avons progressé à partir de trois verbes : Envisager, prendre soin, promouvoir.

- « Envisager », à partir de la réalité du monde global et de la réalité ecclésiale touchées par la pandémie, avec Mme Isabelle de Gaulmyn, journaliste, et le Père Thierry Lamboley s.j., théologien ;

- « Prendre soin », en développant une écologie des relations avec le Docteur Jean-Guilhem Xerri, psychanalyste, et en questionnant l’éthique du « care » avec Madame Nathalie Sarthou-Lajus, philosophe ;

- « Promouvoir », afin d’entrer en résonance avec le monde dans sa globalité (mondialisation, économie, écologie) avec le Père Grégoire Catta s.j., théologien moraliste, et avec Madame Marie-Laure Durand, théologienne bibliste, s’ouvrir à un nouveau type de relations sociales et de gouvernance.

Dès la deuxième matinée, Monsieur Jean-Marc Sauvé, Président de la CIASE (Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église), a fait un point sur la mise en place et l’avancement des travaux. Il a livré des premiers résultats, des perspectives et quelques réflexions. À la suite, des membres – responsables d’instituts et personnes victimes – du groupe de travail de la CORREF autour de la « réparation », ont fait aussi état de l’avancée de leurs réflexions. Puis deux personnes victimes se sont exprimées sur ce point de la réparation et de la reconnaissance. Quelques échanges ont pu s’ouvrir entre ces différents intervenants. Il va sans dire que cette matinée tout particulièrement, marquée d’un silence grave, perceptible malgré les écrans, été un moment important pour notre conférence.

Chaque jour, une méditation biblique proposée par Madame Marie-Laure Durand, nous a fait croiser la Parole de Dieu avec le service de gouvernance, à partir du texte de Matthieu 22, 1-14, « le roi déçu ».

Tous les modules de ces matinées sont disponibles sur le site de la CORREF ainsi que sur Youtube, n’hésitez pas à aller ouvrir la rubrique AG 2020.

Le dernier jour, j’ai envoyé les 260 responsables d’instituts avec ces mots :

Gouverner, ou trouver et garder le cap dans un monde changé. Au regard de notre semaine, quel cap, de quelles manières Le suivre ?
Je me garderai de répondre à ces interrogations, laissant chacune et chacun, en fonction de ce qui l’a touché durant ces quatre matinées, répondre à cette question.

Permettez-moi juste quelques petits cailloux pour la route. Alors que la pandémie, la peur aussi, nous poussent à rester dans nos maisons, dans nos enclos, les peines et les douleurs et les angoisses de nos contemporains, le drame des abus et des agressions sexuelles nous demandent d’aller « hors les murs ». Dans le sillage de ce qu’exprime si fréquemment le pape François : « l’Église en sortie ». Non tant une sortie spatiale ou géographique, mais cette attitude spirituelle et donc humaine de proximité, d’hospitalité, de fraternité avec ceux qui se croient perdus, avec chacun. Sœurs et frères de tous – et non maîtres – à la suite du Christ, sorti de son tombeau, « ayant franchi la porte que nous avions verrouillée par peur des autres ». Là est la Galilée où nous attend le Christ vivant.

Voilà qui soutient notre courage de discerner ce qui va et qui doit mourir, pour soutenir et encourager là où la vie pointe et s’invite. La résurrection n’est pas une réanimation, le retour à un état antérieur, à un monde à jamais disparu, mais une profonde transformation qui pourtant garde trace vive.

Nous pourrions alors aussi mettre nos pas dans ceux de Thomas confessant « Mon Seigneur et mon Dieu ! » en voyant les cicatrices de Jésus, la mémoire charnelle de son amour et de son don. Le reconnaître à ses blessures, c’est affirmer que notre Dieu n’est pas sans blessures. Dont celles qui nous ont encore saisis cette semaine, celles des victimes d’abus de pouvoir, de conscience, spirituels et de violences sexuelles. Comme Thomas, les reconnaître en vérité comme visage du Christ, visage de l’homme bafoué et pourtant l’homme véritable. Leur rendre justice, c’est aussi nous donner cette chance de nous mettre à leur école d’humanité, de dignité car elle est l’école du Fils.

Enfin, chacune et chacun à sa façon a su nous dire combien l’écoute, le soin, l’attention, le dialogue fraternel, la coopération, la compétence, le souci de communion, sans nier les singularités, étaient essentiels à l’art de gouverner. Et ce d’autant plus que nous sommes des passants et non des propriétaires. Dans la vie bien sûr, mais déjà, et heureusement, dans notre charge et notre service d’autorité. Elle passe. Aussi nous obligent-ils à ne pas faire sans les autres, nos sœurs et frères, nos conseils, et bien d’autres nécessaires ; ne pas faire sans pluralité. Ils nous assignent aussi à être passeurs, à transmettre, à nous interroger alors sur comment l’autorité autorise-t-elle plus de vie, de liberté croyante, de vérité, d’engagement du vivre ensemble et en faveur d’autrui. Comment fait-elle signe, non vers elle-même, non vers nous-mêmes, mais avec d’autres vers la seule autorité qui soit intégralement juste et bonne, celle du Christ et de son évangile.

Nous croyons de toute notre foi et notre souffle que notre Dieu est notre espérance et celle de notre monde qu’il habite et ne saurait délaisser. Pas plus qu’il ne délaisse nos existences et nos Instituts qui ont vocation, dans le temps, de le chercher et d’en témoigner. Mais nous sommes aussi l’espérance de Dieu. Notre prière continue, nos actes, notre cœur et notre intelligence peuvent alors changer aussi notre monde et le rendre plus habitable.

*

« Le Maître n’avait pas institué un bureau de rédaction pour paroles exactes ni un ministère de la méticulosité des faits. Ce n’est pas son genre d’instituer. Son genre, c’est de nous envoyer vivre et faire vivre de sa vie de Fils, mais il semble penser qu’on ne sera guère pénétré de son Esprit filial sans avoir été comme labouré par ce langage que sont ses paroles et sa vie » [1]

[1Jean GROSJEAN, Araméennes. Conversations avec Roland Bouheret, Dominique Bourg et Olivier Mongin, Cerf, 1988, page 107.

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