Éclairer et accompagner des engagements toujours plus évangéliques
dans toutes les formes de la vie consacrée

Vers le colloque

Première partie

Moïsa Leleu

N°2025-3 Juillet 2025

| P. 65-70 |

Chronique

En vue du colloque à venir, cette Chronique exceptionnelle est conçue comme un simple partage de lectures. En commençant par la première journée, on tâche ici de présenter quelques ouvrages qui, parmi bien d’autres, peuvent aider tous les lecteurs à s’approprier la problématique qui nous occupera à l’automne : faut-il réparer la vie consacrée ?

À l’approche du colloque des 100 ans de la revue, parcourons ensemble quelques ouvrages susceptibles d’accompagner nos réflexions autour du thème du colloque : « Faut-il réparer la vie consacrée ? ». On a déjà eu l’occasion de s’en expliquer : le colloque, construit en deux journées clairement identifiées, voudrait permettre une traversée. Pour autant, s’il s’agit bien de fonder une espérance renouvelée et de tâcher d’en apercevoir les chemins, cela n’ira pas sans se confronter aux impasses dans lesquelles la vie consacrée elle-même s’est parfois laissé égarer. Ainsi vont les deux journées : 1. Affronter les problèmes, identifier les impasses ; 2. Ouvrir à de nouvelles espérances [1].

I. Affronter les problèmes, identifier les impasses

I. Le Bourgeois, Vivre avec l’irréparé
Albin Michel, Paris, février 2024, 240 p., 12 x 20,5 cm, 17 €

● S’il s’agit bien d’« affronter les problèmes », ce n’est pas pour en tirer honte et confusion mais plutôt pour se rendre en ce lieu d’où il sera possible, avec et pour d’autres, d’apercevoir à nouveau l’espérance. L’ouvrage d’Isabelle Le Bourgeois, Vivre avec l’irréparé, permet à ce propos de situer ce qu’il en est, dans des existences parfois brisées, de « l’irréparé au cœur de l’expérience humaine », de « l’irréparé en Dieu », des « illusions et tentations » (d’effacer l’impur, de nier l’irréparable, de pardonner intempestivement, de colmater l’inachevé, l’inaccompli, l’impardonné…). Ainsi se décline le thème, tissé de rencontres personnelles et de leurs résonnances chez l’auteur, psychanalyste de métier.

Ph. Lefebvre, Comment tuer Jésus ? Abus, violences et emprises dans la Bible
Éditions du Cerf, Paris, 2021, 280 pages, 13,5 x 21 cm, 20 €

● Le titre d’un des derniers ouvrages du dominicain Philippe Lefebvre, Comment tuer Jésus ?, a pu surprendre. C’est en réalité un titre simplement biblique, citant littéralement l’évangile de Mc au chapitre 14 (verset 1) : « Les grands prêtres et les scribes cherchaient comment, ayant pris Jésus par ruse, le tuer ». Les grands-prêtres et les scribes... ceux-là mêmes qui faisaient profession d’étudier, de démêler et de célébrer les mystères divins. Ceux qui cherchent à « tuer Jésus » ne sont pas toujours là où on les prévoit, là où, d’avance, on les a identifiés : tel groupe, telle tendance, tels ennemis de l’Église... Aujourd’hui, l’Église est ouvertement blessée de l’intérieur : à la souffrance subie s’ajoute la souffrance infligée. Il est donc temps de se laisser éclairer, pourquoi pas en commençant par l’Écriture. L’exégète prévient : l’aventure risque de nous dépasser et de nous déplacer : « La Bible n’est pas d’abord un livre que nous lisons ; c’est avant tout un livre qui nous lit. Concernant telle ou telle forme d’abus, concernant les stratégies d’évitement de l’institution, la Bible a déjà parlé et sa Parole est actuelle. Sa Parole est libérée depuis longtemps, elle fait son chemin et nous décrypte » (p. 33).

P. Agneray, E. Chauty, Ph. Lefebvre, M. Léna, B. Oiry, Chr. Pichon, Chr. Raimbault, S. Ramond, Déjouer les logiques abusives. Perspectives bibliques à la suite du rapport de la CIASE
Cahiers Évangile 201, septembre 2022, 72 p., 10 €

● Toujours dans le domaine des Écritures, comment passer sous silence le Cahier Évangile dédié au discernement des logiques abusives, rédigé par des exégètes, suite au rapport de la CIASE ? « Ces articles, écrit le Comité de rédaction, réfléchissent à la manière dont le mensonge est à la racine du mal, et en particulier, l’usage mensonger de la Parole » (p. 2), et cela, en arpentant l’Écriture, « afin que la logique du texte biblique – et non tel ou tel texte – nous apprenne à accueillir la parole des victimes et à ouvrir des chemins d’espérance » (p. 3).

P. C. Goujon, Prière de ne pas abuser
Paris, Le Seuil, 2021, 12 x 20, 96 p., 12 €

● Un ouvrage très connu, et déjà traduit en de nombreuses langues, qui représente une porte d’entrée dans le réel des agressions sexuelles sur mineurs et de leurs conséquences. Réputé notamment pour la rigueur de ses travaux en histoire de la spiritualité, spécialiste de la direction spirituelle, Patrick Goujon, jésuite, se laisse atteindre, quarante ans après, par la mémoire jusque-là déniée de la perversion sexuelle d’un prêtre à l’égard de l’enfant de 8 à 11 ans qu’il était, et qui continue de vivre en lui. Ayant pu porter plainte et parler, il assiste, plutôt qu’à la guérison espérée de son âme et de tous les maux qui ont détruit sa santé, à l’effondrement de toutes ses certitudes. Un chemin douloureux, sur lequel la parole et l’écriture jouent un rôle essentiel.

St. Joulain, K. Demasure, J.-G. Nadeau, L’Église déchirée. Comprendre et traverser la crise des agressions sexuelles sur mineurs
Paris, Bayard, 2021, 15,5 x 22,5, 608 p., 34,90 €

● En complément du livre précédent, ce fort volume, assorti d’une bibliographie complémentaire, propose de Comprendre et traverser la crise des agressions sexuelles sur mineurs. Il procède en quatre temps : « les victimes : conséquences des abus de l’enfance à l’âge adulte » ; « les auteurs : profils et prise en charge » ; « l’Église dans la tourmente » ; « emprunter de nouveaux chemins ». On voit le parti-pris, délibérément réaliste tout en demeurant ouvert à une forme d’espérance. Les questions du pardon, du soin de la victime et de sa famille, de la justice pénale et canonique, traversent tout l’ouvrage, qui ne manque pas de s’interroger sur la crise institutionnalisée, le modèle sacerdotal devenu système clérical, le célibat comme déni du corps, l’étrange autonomie canonique des évêques, les mécanismes de résistance, ici ou ailleurs.

C. Villanova, Le grand silence. Religieuses abusées. Enquête
Perpignan, Artège, 2020, 14 x 21, 216 p., 17 €

● Poursuivons avec une enquête courageuse qui conduit l’auteur à recueillir les témoignages de celles qu’elle désigne comme des « femmes oubliées », et permet de retracer la mise au jour de bien des crimes sexuels par les victimes elles-mêmes, depuis les premières lanceuses d’alerte américaines jusqu’à celles que l’on trouve à Rome aujourd’hui. Le « grand silence » qui s’est étendu sur tous les continents est analysé, au fur et à mesure des témoignages, dans ses conditions de possibilité. Les réponses de l’institution ecclésiale aussi, en Italie et en France notamment, et celles de la justice des hommes.

C. Hoyeau, La trahison des pères. Emprise et abus des fondateurs de communautés nouvelles
Montrouge, Bayard, 2021, 280 p., 14,5 x 19, 19,90 €

● À propos d’un autre continent de la vie consacrée, les « communautés nouvelles », Céline Hoyeau contribue efficacement à mettre à plat les pièces de ce qui se présente, pour une part au moins, comme un dossier commun (chap. 1 : La chute des étoiles) : des communautés nées dans la France de l’après concile Vatican II, dans un « contexte de crise très profonde » (p. 53), et apparaissant comme la réponse providentielle de l’Esprit Saint aux appels de l’Église (chap. 2) ; des figures charismatiques capables d’entraîner, d’attirer, de dynamiser, de susciter des vocations (chap. 3) ; des disciples convaincus et fervents qui offrent pérennité et visibilité à la pensée et à l’œuvre du fondateur (chap. 4) ; des soutiens ecclésiaux, souvent épiscopaux (chap. 5). C’est précisément le mérite de l’ouvrage : chercher les fils rouges, comprendre ce qui relie ces expériences si prometteuses, si brillantes et dont les fruits se sont révélés mitigés, amers, voire carrément pourris. Une épreuve qu’on pourrait qualifier de nécessaire.

G. Fiasse, Communion fusion confusion. Les abus d’adultes dans l’Église et ailleurs
Médiaspaul, Montréal, 2025, 220 p., 14 x 21 cm, 17 €

● Par une philosophe belge, enseignante à l’université Mc Gill (Montréal) et excellente connaisseuse d’Aristote et de Ricœur, un ouvrage tout récent qui, par sa description fine des enjeux affectifs engagés dans ces relations tout autant que par sa rigueur morale ancrée sur le respect d’autrui, éclaire remarquablement, exemples à l’appui, ces situations dramatiques qui défraient régulièrement la chronique. Situant la relation d’aide dans son contexte institutionnel, l’auteure met en évidence, à côté des mécanismes (manque affectif, passion, contre-transfert, secret…) qui conduisent à l’abus dans tous les milieux, la tentation plus grande vécue dans les milieux d’Église où les personnes parlent plus fréquemment d’amour, d’égalité, de liberté et d’union mystique mais en s’aveuglant plus facilement sur leur propre désir sexuel.

I. Jonveaux, « L’abus ordinaire dans les communautés monastiques féminines »
● On pourra encore renvoyer les lecteurs motivés à un article d’Isabelle Jonveaux (en accès libre ici), s’attaquant à la question des abus sur les moniales catholiques : « L’abus ordinaire dans les communautés monastiques féminines : une approche structurelle transnationale » (Université de Fribourg, Suisse). S’appuyant sur des enquêtes de terrain menées dans des communautés monastiques catholiques en Europe et en Afrique entre 2004 et 2021, ainsi que sur des entretiens, menés entre 2020 et 2024, avec des sœurs sorties de leur monastère, cet article propose une approche empirique du sujet.

V. Margron, J. Cordelier, Un moment de vérité. Abus sexuels dans l’Église. Une théologienne s’engage
Paris, Albin Michel, 2019, 14,5 x 22,5 cm, 192 p., 18 €

● Pour achever ce premier volet de nos réflexions, on rappellera cet ouvrage de référence, en pointant en particulier la deuxième partie, où l’on cherche les espaces d’un « renouveau spirituel » en examinant d’abord les réponses juridiques et théologiques. En effet, la responsabilité des clercs pédocriminels renvoie à celle des formateurs, à la juste place du pardon, à la référence à Dieu comme Père devenue tragique facilitateur d’emprise et d’abus... L’Église, c’est-à-dire tous les baptisés et donc aussi toutes les personnes consacrées en son sein, se trouve à présent devant une liste d’au moins « douze travaux » ! Une tâche mais aussi une espérance.

[à suivre...]

[1Cette seconde partie sera publiée dans le numéro 4 de 2025, à paraître le 15 octobre.

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