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Les « nonnes » bouddhistes chinoises

Un renouveau de la vie monastique

Jacques Scheuer, s.j.

N°2025-3 Juillet 2025

| P. 53-64 |

Chronique

Dans d’autres traditions religieuses aussi, la vie monastique cherche son renouveau, et l’on en trouve une étonnante émergence dans un livre récent dont Jacques Scheuer nous donne un aperçu : un ordre de moniales bouddhistes, dans la Chine d’aujourd’hui, s’engage dans la pratique religieuse, l’éducation, la compassion.

Amandine Péronnet, Nonnes bouddhistes en Chine post-maoïste. Discipline, éducation, philanthropie au mont Wutai
Paris, Maisonneuve et Larose/Hémisphères éditions, 2024, 256 p., 14 pl. illustrées, 24 €

Il est rare qu’un livre décrive – en langue française, de surcroît – la vie d’une communauté féminine de tradition bouddhiste. Plus rare encore qu’une telle étude concerne la Chine continentale. Faut-il rappeler que le bouddhisme – avec le jaïnisme – doit probablement être considéré comme l’inventeur de la vie monastique en communauté ? Au Ve siècle avant notre ère, dans le nord de l’Inde, un jeune prince quitte le palais de son père en quête de sagesse et de libération intérieure. Après quelques années de réflexion méditative et d’exercices spirituels intenses dans la solitude d’une forêt, il parvient à l’éveil. Désireux de partager la voie qu’il a ouverte, il rassemble un groupe de disciples auxquels il propose une discipline rigoureuse de détachement de soi, de célibat, de mendicité, de méditation constante. Une règle précise définit bientôt le cadre de la vie communautaire, les relations entre disciples et avec la population laïque, l’examen de conscience, la formation des candidats.

Un ordre de moniales : une décision révolutionnaire

Des femmes – y compris des parentes du Bouddha – lui demandent bientôt l’admission dans la communauté, la fondation d’une branche féminine. Le Bouddha ne donne son consentement qu’après plusieurs instances. Est-il prisonnier de quelque préjugé de son temps ? Ou bien son silence met-il à l’épreuve le sérieux de la demande ? Quoi qu’il en soit, le bouddhisme connaît, dès cette époque, une double communauté monastique. La voie de l’éveil ou du nirvâna est ouverte aux femmes comme aux hommes, sans distinction d’aptitude spirituelle. La communauté féminine jouit d’une assez large autonomie. Les moniales cependant demeurent soumises à une certaine supervision de l’ordre masculin et se voient imposer une règle plus minutieuse.

La suite de l’histoire est, comme on peut s’y attendre, fort complexe. Cela tient au passage des siècles ainsi qu’à la diffusion du bouddhisme dans des sociétés et des cultures fort différentes, de l’Inde au Japon, du Sri Lanka au Tibet et à la Mongolie... Dans le bouddhisme de l’Asie méridionale, qui observe la « Doctrine des Anciens » (Theravâda), le monachisme féminin disparaît progressivement. Son éventuelle restauration est aujourd’hui l’objet d’un âpre débat. Selon la tradition en effet, les moniales doivent prononcer leurs vœux en présence d’un quorum de moines puis de moniales : en l’absence de celles-ci, comment autoriser un nouveau départ ? En revanche, dans le monde chinois et tout l’Extrême-Orient, où prévaut la tradition du « Grand Véhicule » (Mahâyâna), l’ordre féminin s’est maintenu.

La vie monastique féminine dans la Chine d’aujourd’hui

Ces brèves notations devraient suffire à situer quelque peu l’étude d’une jeune anthropologue française. Son ouvrage ambitionne de combler une lacune « en (re)mettant les nonnes [1] au centre d’un récit qui s’appuie sur la mémoire, les expériences, les pratiques, les discours, les attentes, le vécu d’une communauté de Chine post-maoïste » (p. 17). Il propose concrètement une étude de type ethnographique, par observation – et, dans une certaine mesure, par observation participante – d’une communauté nouvelle, de ses projets et de ses activités. Une fondation nouvelle sur un site ancien et vénérable puisqu’elle s’érige à partir de 1991 sur le prestigieux mont Wutai, une des quatre montagnes sacrées pour les bouddhistes de Chine.

Il s’agit d’un temple « public » (ou « des dix directions de l’espace »), c’est-à-dire indépendant de lignages héréditaires et institué en accord avec les autorités civiles. L’ampleur du projet et cette reconnaissance par les autorités font qu’il n’est pas représentatif de la grande majorité des temples, fondations plus modestes liées à des familles ou se transmettant de maître à disciple. Son essor et ses activités n’en jettent pas moins une vive lumière sur des formes de renouveau du bouddhisme chinois et de sa vie monastique. À la fois temple, monastère et institution d’enseignement sur le bouddhisme, la fondation héberge en permanence, après une trentaine d’années d’existence, pas moins de 600 résidentes, nonnes novices et postulantes, sans compter des institutions ailiées établies dans la capitale provinciale.

Les temples et monastères bouddhiques sur le Mont Wutai (fresque du Xe s., située dans la grotte de Mocao no 61, province de Gansu, Chine) © WMC

Le projet de la fondatrice se déploie selon trois grands axes qui se retrouvent dans les trois sections du livre : une vie communautaire selon l’esprit et les dispositions concrètes d’une règle monastique (vinaya : « comportement ») que la tradition fait remonter tout entière au Bouddha ; l’étude approfondie des fondements du bouddhisme et plus spécialement de cette discipline monastique ; des activités de service aux disciples laïcs et à la société. Le projet de la fondatrice entend donc relever trois défis : « améliorer la pratique religieuse grâce à la mise en application du vinaya, promouvoir l’éducation supérieure des nonnes, s’engager activement dans la société » (p. 23).

Tout au long de l’enquête, la formation religieuse des nonnes et les relations mouvantes tant avec l’ordre masculin qu’avec les autorités civiles constituent deux fils rouges.

Pratique : la discipline monastique

La connaissance approfondie et la pratique exemplaire du vinaya, c’est-à-dire des textes fondateurs qui règlent la discipline monastique et la conduite de chaque membre, sont une clé essentielle d’un renouveau du bouddhisme dans le monde contemporain. Cette préoccupation était déjà bien présente il y a un bon siècle, lors de la transition de l’ère impériale à l’ère républicaine. Elle a été ravivée lorsque, au sortir de la période maoïste et plus précisément des années de destruction et de désorganisation qui marquèrent la « révolution culturelle », quelques femmes entreprirent de ranimer la flamme de la vie monastique. Née en 1957, Rurui, la jeune fondatrice du temple-monastère, a pu bénéficier de la continuité, durant la période sombre, d’un mince fil de tradition entretenu par quelques femmes remarquables.

Le souci d’une pratique rigoureuse de la règle signifie un recours aux sources, une remise en valeur de pratiques négligées ou tombées en désuétude (par exemple, l’interdiction de prendre de la nourriture solide après midi) ; il comporte aussi des adaptations réfléchies à des situations sociales nouvelles ; il ambitionne enfin d’améliorer l’image du bouddhisme – et tout spécialement du monachisme féminin – dans la population générale ainsi qu’aux yeux de la branche masculine, l’une et l’autre encore marquées par une culture patriarcale.

En particulier, le respect scrupuleux des procédures d’ordination (vœux monastiques) et des étapes de la formation devait légitimer les communautés féminines aux yeux tant de la branche masculine que des autorités politiques et administratives. Il peut sembler que l’allongement (librement décidé) de la formation ainsi que l’obligation (au demeurant traditionnelle) pour les nonnes de prononcer leurs vœux en présence d’un quorum de nonnes et de moines accentuent encore l’inégalité de statut entre les deux branches de l’ordre monastique. Mais c’est aussi ce qui permet aux religieuses d’être plus éduquées, mieux formées et mieux reconnues. En ce sens, l’« asymétrie ne signifie pas subordination, et peut même être activement convoitée et encouragée » (p. 95).

Éducation : un institut d’études bouddhistes

Fin XIXe et début XXe siècle, des courants modernisants et souvent anticléricaux proposaient de transformer les temples (bouddhistes et autres) en écoles. Pour défendre leurs propriétés et même leur existence, de nombreux temples fondèrent alors des écoles ouvertes aux matières profanes et à l’éducation civique, prenant ainsi leur part à l’édification d’une nation chinoise moderne. D’autre part, répondant au besoin d’un enseignement plus académique que celui dispensé dans les institutions traditionnelles, se fondent alors des « instituts d’études bouddhistes » ouverts aux moines et aux laïcs éduqués.

C’est à de tels instituts que reviendra, mais cette fois avec le soutien et sous le contrôle de l’État, la charge de relancer l’enseignement du bouddhisme dans les années 1980. Ces instituts occupent désormais « une place privilégiée dans la formation d’un clergé conforme aux attentes des instances politiques, un clergé patriote et capable de participer activement à l’édification de la société chinoise » (p. 107). Les relations y sont moins de maître à disciple que d’enseignant à étudiant. Bientôt se fondent les premières institutions d’éducation supérieure destinées aux femmes, nonnes ou laïques. Selon la fondatrice de l’une d’elles,

actuellement, le plus important n’est pas de construire des temples, mais de former des personnes. (...) Si possible, il faudrait fonder une école de perfectionnement spirituel pour les femmes sur le plan national. Les femmes sont aujourd’hui très nombreuses, mais leur vie spirituelle est insuffisante, la qualité de leur foi peu élevée. Si nous avons une école comme celle-là, pour étudier et approfondir la doctrine bouddhiste, elles pourront au terme de leurs études aller partout aider d’autres personnes à s’exercer à la pratique de la perfection (p. 111).

Peu après la fondation du temple sur le mont Wutai, Rurui, la fondatrice et supérieure de la communauté, ouvre donc un centre d’étude et de formation axé lui aussi sur le vinaya. Le projet est ainsi défini :

L’Institut non seulement transmet la connaissance de la culture bouddhiste, mais met l’accent sur l’apprentissage et la formation des nonnes au sein du sangha [communauté monastique] selon le modèle éducatif qu’est la combinaison équilibrée de l’étude et de la pratique, et vise à éduquer à la fois des nonnes-étudiantes en possession de connaissances rituelles et d’un comportement propre au sangha, et des nonnes capables d’administrer un temple en conformité avec le dharma [l’enseignement doctrinal et pratique du Bouddha] (p. 113).

Structurée selon un modèle universitaire (en trois niveaux d’études) et incluant l’enseignement de certaines matières profanes, l’institution demeure cependant centrée sur l’étude de la discipline monastique et s’intègre comme une pièce essentielle dans le projet d’ensemble. Cet institut d’études bouddhiques est devenu l’un des principaux établissements d’enseignement pour les nonnes en Chine continentale. Il se situe à la charnière d’une modernisation de la religion (bouddhiste) et d’une promotion du statut des femmes – en particulier de celui des nonnes – au sein de la communauté monastique et de la société.

On pourra se demander si une telle institution est mieux à même de former des religieuses expertes en doctrine, rituel et spiritualité bouddhistes ou plutôt de futurs cadres de l’institution monastique et des organes servant de courroie de transmission avec les autorités civiles. De ses observations et de ses analyses, l’auteure conclut que les deux objectifs ne sont pas incompatibles. Ce parcours de formation

confère un capital symbolique significatif. Grâce à ce capital et à la légitimation institutionnelle qui en découle, ces spécialistes peuvent obtenir des positions de cadres mais aussi d’abbé ou d’abbesse, et reproduire ce modèle... en créant leurs propres instituts d’étude. (...) Il me semble qu’il est d’autant plus bénéfique pour les nonnes [que pour les moines]... d’y étudier, puisque cela peut leur permettre 1. d’avoir accès à des positions de cadres, 2. d’être mieux représentées au sein des institutions décisionnaires, 3. de promouvoir leurs propres intérêts et ainsi de construire l’avenir du bouddhisme chinois – dont elles font partie (p. 133-134).

C’est que, aujourd’hui encore, la décision d’entrer dans les ordres est moins bien comprise par la société chinoise quand il s’agit de femmes plutôt que d’hommes. Il semble d’ailleurs qu’elles soient environ deux fois moins nombreuses (en l’absence toutefois de statistiques fiables). Or, Rurui, notre fondatrice, est convaincue qu’elles ont un rôle propre :

Les caractéristiques propres aux femmes confèrent aux nonnes une mission particulière quant à la diffusion de méthodes spirituelles vers l’éveil. Leur nature douce et tendre, quand elle se fond avec les qualités propres au dharma, se sublime. Les nonnes peuvent sans aucun doute s’intégrer à la société grâce à leurs vastes ambitions, leur noble intégrité, et leur bravoure dans la recherche de l’éveil. C’est comme si elles incarnaient la compassion du bodhisattva Guanyin en se préoccupant de la souffrance de tous les êtres. (...) Les nonnes présenteront le bouddhisme pour le monde humain au nouveau monde et à la nouvelle génération, feront en sorte que davantage de personnes se reposent sur le spirituel... (p. 141).

Philanthropie : compassion et service à la société

Outre une pratique exemplaire de la discipline monastique et un programme d’études assurant une meilleure formation, le projet du mont Wutai comporte le volet de l’action philanthropique, expression de la compassion bouddhiste. Tandis que la société chinoise actuelle est marquée par une individualisation croissante, les autorités ne laissent qu’une étroite marge aux initiatives privées, en particulier à celles qui seraient d’inspiration religieuse.

Durant la première moitié du siècle passé, époque de transformations rapides et de violents conflits, des réformateurs s’étaient déjà interrogés sur les contributions à la société d’un « bouddhisme pour la vie humaine » ou « pour le monde humain ». Au cours de la période qui suivit la Seconde Guerre mondiale, de puissantes fondations bouddhistes de Taiwan – dont certaines établies par des femmes – entreprirent d’importants projets éducatifs, médicaux et humanitaires. Cela servit parfois de modèle ou du moins d’inspiration pour de plus modestes initiatives sur le continent, des initiatives tolérées par l’État afin de pallier la carence de certains services sociaux.

L’association philanthropique qui émane du temple sur le mont Wutai se présente comme « guidée par la communauté monastique, avec la participation et le patronage de membres de la société séculière » (p. 152). En fait, les nonnes semblent en avoir la direction effective, même si leur action bénéficie de la coopération indispensable de nombreux laïcs. L’association, qui cherche encore sa voie, s’est engagée dans des programmes d’éducation religieuse pour les laïcs, l’organisation de camps d’été pour les jeunes, l’aide ponctuelle aux démunis, la formation de bénévoles, l’accompagnement en fin de vie. Les thématiques proprement bouddhistes d’interdépendance, de compassion mais aussi d’action méritoire inspirent ces activités. Celles-ci sont par ailleurs l’occasion d’une diffusion discrète du message bouddhiste alors que sa propagation directe dans la société serait impensable.

L’auteure note la participation active d’une nouvelle génération de laïcs plus jeunes et professionnellement plus compétents, ce qui offre à la communauté monastique de nouveaux types de contact et de soutien. Tout cela cependant n’est possible qu’à la condition d’entretenir des relations correctes avec les autorités politiques et administratives :

Être proche du pouvoir et se plier aux politiques officielles peut être un moyen d’obtenir plus de latitude... Une position apparemment délicate peut être exploitée pour se créer des zones d’opportunités (p. 166-167).

*

Au terme de ce parcours de découverte, on pourra certes regretter qu’une plus grande attention n’ait pas été accordée dans cet ouvrage à la vie interne de la communauté, aux relations entre ses membres ainsi qu’aux pratiques de rituel ou de méditation (la couverture de l’ouvrage illustre cependant une pratique de marche méditative). L’auteure note en conclusion qu’à la différence de tel autre projet de recherche axé sur la pratique et le vécu, le sien est centré plutôt sur la structure et l’organisation. Sans doute cela tient-il pour une part aux difficultés de l’enquête de terrain. Il n’a pas été possible de loger dans les bâtiments réservés aux nonnes. D’autre part, au cours des entretiens, les questions un peu directes n’obtenaient souvent que des réponses évasives ou convenues. Sur bien des points, ce sont les laïcs fréquentant le temple-monastère qui fournirent des informations ou des explications plus précises.

Il n’empêche que nous avons ici un travail remarquable qui entrouvre les portes d’un domaine fort mal connu. Nous découvrons avec émotion la résilience, la ténacité et l’inventivité avec lesquelles des femmes, dans une société souvent indifférente et à l’ombre de pouvoirs sourcilleux, réussissent, après plusieurs générations d’épreuves et de silence, à recréer un cadre de vie communautaire au service d’une quête spirituelle de sagesse et de compassion.

[1Les religieuses bouddhistes sont appelées « bhikkhunî » (sinisé en biqiuni), littéralement « vivant d’aumônes » (cf. nos ordres « mendiants »). On traduit par « moniales » ou plus souvent « nonnes » (influence de l’anglais ?).

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