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dans toutes les formes de la vie consacrée

Une étape continentale en vue du Synode... Pourquoi ?

Alphonse Borras

N°2023-1 Janvier 2023

| P. 27-40 |

Kairos

Après ses « Libres propos » du numéro précédent (Vs Cs 94, 2022-4, 29-44), le théologien au service du Secrétariat du Synode des Évêques sur la synodalité nous fait en quelque sorte assister à la lecture des synthèses des Conférences épiscopales qui ont permis, en septembre-octobre dernier, l’élaboration collective du Document pour l’Étape Continentale (DEC).

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Pour répondre à cette question, il convient de faire le point sur le chemin parcouru en vue de la célébration de la XVIe Assemblée générale ordinaire du Synode des Évêques qui aura lieu en deux sessions, l’une en octobre 2023 et l’autre en octobre 2024, sur le thème : « Pour une Église synodale : communion, participation et mission ». C’est précisément cette trilogie qui explicite la visée du Synode, à savoir d’activer au mieux la dimension synodale de l’Église. Cette visée correspond à un souhait profond du pape François mais elle s’inscrit surtout dans la perspective de l’ecclésiologie du peuple de Dieu, induite par la doctrine conciliaire de Vatican II.

Le pape François fait souvent référence au magistère de Paul VI : comme celui-ci, le pape actuel encourage à faire le lien avec l’événement conciliaire qui a mis en relief la dimension à la fois pérégrinante et dialogale de l’Église [1]. Songeons à ce sujet à l’encyclique du pape Paul VI au début de son pontificat, Ecclesiam suam de 1964, où il partageait son rêve d’« une Église qui se fait conversation » (n° 67), ainsi qu’à la Constitution pastorale Gaudium et Spes de 1965, abordant ce que l’Église reçoit autant qu’elle offre au monde (cf. n° 40-44).

Plusieurs catholiques ont éprouvé des difficultés à entrer dans le processus synodal en cours, spontanément considéré comme une enquête ou pour le moins un sondage. Une telle perception résulte peut-être du fait que, sur le terrain, la démarche n’a pas été présentée dans ses tenants et aboutissants, ni surtout dans son enjeu, à savoir la mise en œuvre de pratiques vraiment synodales. Un indice du malentendu est précisément la qualification de la consultation dans les médias, même catholiques, et sur le terrain des diocèses, comme portant sur « l’avenir de l’Église ».

De plus, parmi les catholiques qui ont pris part à la consultation, bon nombre se sont exprimés « face à l’Église » ou « à l’adresse des autorités ecclésiastiques », surtout romaines. Une telle représentation de la consultation ainsi que l’impression qui se dégage des synthèses diocésaines et nationales résultent, selon moi, d’une perception ab extra, « de l’extérieur », de l’Église : les catholiques se tenant encore dans un rapport d’extériorité à la réalité ecclésiale. Ils parlent de leur Église comme s’ils n’en étaient pas, comme si ce n’était pas leur affaire. Beaucoup d’évêques le regrettent – certains s’en scandalisent – mais n’est-ce pas justement le signe du déficit de synodalité ? Malgré le tournant de Vatican II favorisant une vision de l’Église comme peuple de Dieu et exaltant la vocation et la mission de tous les fidèles, ceux-ci se sentent encore étrangers à leur Église, souvent parce que celle-ci ne les écoute pas, ne les prend pas au sérieux, ne les implique dans son quotidien et dans sa mission.

À la suite de mes « libres propos » parus précédemment sur le processus synodal, il m’est demandé de parler des résultats de la consultation planétaire et de faire le lien avec la suite du processus, en particulier l’étape continentale. Les documents des consultations diocésaines ne sont pas disponibles. Seules sont disponibles les « synthèses » qui ont été faites par les Conférences épiscopales [CE], en général sur le plan national, dans la mesure où celles-ci les ont rendues publiques. Le Secrétariat général du Synode des Évêques [SGS] [2] ne se considère pas autorisé à les rendre accessibles dès lors que les CE n’ont pas entendu le faire à leur niveau, notamment à cause de situations politiques délicates.

Je vais plutôt présenter à gros traits l’évolution actuelle du processus synodal en cours : des consultations diocésaines aux « synthèses » des CE, puis de celles-ci à l’élaboration du Document de travail pour l’étape continentale [DEC] et, enfin à partir d’une brève présentation de son contenu, de celui-ci à ce qui s’annonce en 2023, à savoir l’étape continentale, en vue de la célébration de l’Assemblée synodale des évêques qui se tiendra en deux sessions, l’une en octobre 2023 et, à partir des priorités qui s’en dégageront, l’autre en octobre 2024.

Des consultations diocésaines aux « synthèses » des Conférences épiscopales

D’après le calendrier établi par le SGS, les CE devaient lui remettre les résultats des consultations de leurs diocèses respectifs pour le 15 août 2022. C’était également attendu des Synodes des Églises orientales et des Dicastères romains ainsi que des Unions des Supérieur(e)s Majeur(e)s et des associations et mouvements de fidèles laïcs. Par ailleurs, tel que le dispose la Constitution apostolique Episcopalis communio [EC] (art. 7 §2), les fidèles pouvaient envoyer directement leur contribution, individuellement ou collectivement, au SGS. Je me limite principalement à la consultation des Églises particulières et la remontée de leurs résultats au SGS par les CE respectives.

Ce qui est remarquable, c’est que 112 CE sur 114 ont effectivement remis leurs (r)apports. Une telle participation n’avait jamais eu lieu précédemment ! C’est dire combien le processus synodal actuel a concerné l’intégralité de l’Église catholique. Certes, les CE elles-mêmes n’ont pas omis de dire qu’en revanche, la participation des fidèles dans les diocèses était principalement circonscrite aux personnes impliquées dans la vie des paroisses et autres communautés.

C’est un constat général que l’on peut établir à la lecture des apports des CE : la consultation diocésaine qui les précédait n’est pas parvenue à concerner le tout-venant ni à toucher les personnes « aux périphéries », surtout celles qui se sont éloignées de l’Église ou qui se sentent écartées par elle. De plus, peu de jeunes ont participé à la consultation malgré les moyens mis en œuvre et des initiatives heureuses et fécondes, telle le « Synode numérique ». Cela mérite d’être réfléchi pour l’avenir.

Malgré cela, la consultation effectuée représente une expérience totalement inédite, vu l’échelle à laquelle elle s’est opérée à travers toute l’Église catholique. Pour la première fois, des fidèles se trouvaient embarqués dans la préparation d’un synode en échangeant à partir de la question fondamentale : « comment se réalise aujourd’hui, à différents niveaux (du niveau local au niveau universel) ce “marcher ensemble” qui permet à l’Église d’annoncer l’Évangile, conformément à la mission qui lui a été confiée ; et quels pas de plus l’Esprit nous invite-t-il à poser pour grandir comme Église synodale ? » (Document Préparatoire [DP] n° 2 ; cf. n° 26).

Les catholiques étaient invités à y réfléchir à partir de leurs expériences, grâce à une relecture des joies et des difficultés rencontrées sur le terrain, ainsi que des fruits évangéliques, des intuitions missionnaires et des initiatives pastorales que l’Esprit Saint avait suscités dans leurs communautés. Une telle relecture de leur « marcher ensemble » devait déboucher sur des conversions à vivre et des changements à opérer (cf. DP n° 26). Pour faciliter la consultation, le SGS avait dégagé dix thèmes exprimant différentes facettes de la « synodalité vécue [3] ». Car, c’est bien de cela qu’il s’agissait : comment le peuple de Dieu vit-il déjà maintenant ce « cheminer ensemble » en se rassemblant pour discerner ce à quoi le Seigneur l’appelle et pour faire part de l’Évangile comme d’une bonne nouvelle pour tous ?

La modalité préconisée de cette consultation était celle du discernement communautaire par l’écoute de l’Esprit Saint qui agit dans les cœurs, habite la communauté des croyants, ouvre l’intelligence des Écritures pour déchiffrer les signes des temps. Une telle écoute est nécessairement réciproque entre tous – nul ne pouvant prétendre à lui seul posséder l’Esprit Saint – pour ensemble « écouter Dieu jusqu’à entendre avec Lui le cri du peuple » et à la fois « écouter le peuple jusqu’à y respirer la volonté à laquelle Dieu nous appelle », selon ce double mouvement exprimé en ces termes par le pape François [4].

Du dépouillement des synthèses des CE à l’élaboration collective d’un document

Les résultats de cette écoute ont fait l’objet d’un « dépouillement » selon une démarche tout à fait originale. Comme je le dis volontiers, il ne s’agissait pas de faire « la synthèse des synthèses », mais d’opérer un travail de lecture rigoureuse et respectueuse des apports des CE en vue de l’élaboration du DEC. Ce travail s’est déroulé du 21 septembre au 2 octobre 2022, mais il avait été précédé par la lecture personnelle des apports entre le 16 août et le 9 septembre. Chaque « lecteur » avait reçu une vingtaine d’apports (principalement ceux des CE, mais aussi des Dicastères romains et des Unions des Supérieurs majeurs des Instituts de vie consacrée, y compris même de certains mouvements internationaux). Chacun des apports était cependant lu par quatre lecteurs différents permettant à chacun de dégager les convergences, les divergences, les voix prophétiques. Au terme de son travail chacun(e) en reprenait l’essentiel en une feuille récapitulative (summary sheet).

L’ensemble de ces summary sheets constitua alors la base de départ du dépouillement collectif. Celui-ci consista premièrement en des lectures croisées, cette fois-ci par petits groupes de quatre ou cinq personnes maximum (reading groups), en mélangeant les personnes selon différents critères afin de maximaliser le « croisement » des regards (et des lectures), concrètement : par continent, par des groupes mixtes clercs/laïcs/religieux, par des groupes uniquement de clercs de laïcs ou de religieux, par des groupes distincts hommes/femmes, etc.

Ces lectures croisées par mixages des personnes donna lieu à des plénières (plenaries) successives de mise en commun et de réflexions partagées où le mot d’ordre était le respect strict de ce qui avait été lu : la littéralité des propos « lus » dans les apports, en évitant d’entrer dans une interprétation (personnelle et collective portant déjà à énoncer quelques réflexions critiques et pratiques). Cette deuxième phase déboucha alors sur la proposition des thèmes majeurs : ils étaient au nombre de cinq pour être ensuite déclinés en une douzaine de thèmes.

Dans une troisième phase, les participants se répartissaient librement sur base des thèmes qu’ils avaient choisis pour rédiger un texte sur ce thème. À ce stade, intervenait le tandem des « rédacteurs » (deux personnes, l’une de langue anglaise et l’autre de langue italienne) qui constituaient avec l’aide de l’un ou l’autre assistant le writing group. Celui-ci entama la reprise et le « tissage » des textes rédigés pour aboutir à un premier projet de DEC.

On entra alors dans la quatrième phase où ce premier projet fut lui-même soumis à des lectures croisées par des groupes divers de quatre ou cinq personnes maximum. À la suite des échanges sur le premier projet, un second fut présenté et de nouveau discuté par les participants mais, cette fois-ci, avec la contribution des membres du Conseil ordinaire du Synode, à savoir une douzaine d’(arch)evêques pour la plupart diocésains (c’est nouveau depuis 2018, les membres sont « diocésains », c’est-à-dire des évêques de terrain à la tête effective de [archi]diocèses). Les échanges sur le second projet débouchèrent sur le projet présenté au pape François dans la soirée du samedi 1er octobre et qui obtint son agrément.

Le lendemain, le pape reçut en audience privée les participants en se félicitant de leur travail et en les remerciant de leur prouesse. Précédemment la consultation liée à un synode romain reposait sur des « rapports » des CE et de certaines institutions comme les facultés de théologie et de droit canonique [5] ! Cette fois-ci, on est vraiment parvenu à consulter le peuple de Dieu, même si on doit constater – et regretter – une participation en deçà de ce qui était espéré, et a fortiori sans vraiment rejoindre les périphéries et pouvoir donner la parole.

C’était également la toute première fois qu’un document de ce genre – précédemment appelé instrumentum laboris – était rédigé sur la base d’une écoute du peuple de Dieu en respectant au mieux ce qui s’était exprimé sur le terrain diocésain et recueilli dans leurs apports et au niveau des CE. C’est l’indice de la volonté résolue du pape (et du SGS) d’écouter le peuple de Dieu et d’entreprendre avec lui et grâce à lui un discernement pour chercher ce que l’Esprit dit aux Églises (cf. Ap 2,7 ; 3,22).

Le Document pour l’étape continentale [DEC]

Après les vérifications et retouches d’usage du projet de DEC, l’insertion de citations supplémentaires provenant des synthèses des CE et l’harmonisation soignée des deux versions originales, italienne et anglaise, le document a été traduit en d’autres langues (espagnol, portugais et français). Le jeudi 27 octobre était officiellement publié le « Document de travail pour l’étape continentale » [DEC] sous le titre principal « Élargis l’espace de ta tente ». Le DEC résulte d’un travail de lecture rigoureuse et respectueuse des apports des Églises particulières [6]. Il n’est pas un écrit théologique, c’est-à-dire le résultat d’un effort rationnel de réflexion critique et systématique au regard de la foi de l’Église. Il est tout simplement le fruit d’une synodalité vécue sur le terrain, celle de l’expérience d’écoute de la première année du processus synodal. Il reviendra certes aux théologiens d’entreprendre cet effort pour dégager la cohérence des propos, la vision de l’Église et de sa mission, les exigences de repenser la tradition à partir des questions nouvelles et, surtout, des attentes pressantes de la part des fidèles.

Je reviens au titre du DEC. Il suggère déjà ce que le document souhaite : un élargissement non seulement des perspectives mais surtout du regard sur la réalité pour poursuivre le discernement grâce à la « restitution » des apports des Églises locales. Le mot restitution dit bien que le contenu est « rendu » à ses auteurs, à savoir aux communautés et aux fidèles consultés. En leur rendant ce qu’ils ont exprimé – mais cette fois-ci en les ouvrant à ce que tous les autres ont exprimé – ils acquièrent de la sorte une vue globale du discernement à l’échelle de toute l’Église catholique, et non plus de leur propre diocèse ou de leur respective CE. Cette restitution leur est due en même temps qu’elle les fait entrer dans une démarche circulaire, non pas pour tourner en rond, mais pour poursuivre le discernement entamé dans la dynamique « dialogique » ou dialogale du peuple de Dieu qui s’entretient sur son tonus évangélique, sa vie ecclésiale et surtout son élan missionnaire.

Remis aux pasteurs des Églises locales de chaque continent, le DEC entend les faire entrer en dialogue avec son contenu à partir et grâce à leurs apports diocésains, nationaux et autres. Cette démarche circulaire nous incite à enlever de nos esprits cartésiens la représentation d’une dynamique linéaire de « synthèse des synthèses » qui aboutit à de l’incolore, inodore et insipide. Une telle dynamique linéaire correspond, selon moi, à une vision pyramidale de l’Église, largement véhiculée parmi les catholiques, selon un axe vertical de haut en bas (du pape aux diocèses) et vice versa. La démarche dialogale repose sur une dynamique transversale qui traverse les Églises locales dans leurs relations réciproques de communion entre elles, à différents niveaux (local, national, régional/continental), et avec l’Église de Rome dont le pasteur est garant de l’unité de toutes les Églises autant que de leurs particularités légitimes (cf. LG 13c). La linéarité traduit une ecclésiologie de type universaliste, alors que la transversalité traduit une ecclésiologie de la communion de toutes les Églises.

Quatre chapitres

Le contenu du DEC se déploie en quatre chapitres. Après l’introduction qui mérite d’être lue attentivement pour se remémorer le processus et surtout son esprit (DEC n° 1-14), le premier chapitre (n° 15-22) comporte deux sections dont la première signale ce que l’on peut retirer jusqu’à présent de ce « marcher ensemble » : les fruits bénéfiques et prometteurs, notamment la méthode de « conversation spirituelle » (« fruits et semences » n° 16-17), mais aussi les difficultés rencontrées, les réticences et résistances empreintes des désillusions passées et du scepticisme de certains cercles comme le clergé, notamment vu le scandale des abus (« mauvaises herbes ») (cf. 18-21). La seconde section rappelle la commune dignité baptismale et ce qui en résulte, la vocation de tous à participer à la mission de l’Église (n° 22-24).

Le deuxième chapitre (« Écouter les Écritures », DEC n° 25-28) offre une méditation sur le titre du DEC, à propos de l’élargissement de la tente. Cette métaphore inspirée d’Is 54,2 a surgi au cours du travail collectif des synthèses. Elle est la clé d’interprétation du moment présent au seuil de l’étape continentale.

Sous le titre « Vers une Église synodale missionnaire », le troisième chapitre présente ce qui a émergé lors de la relecture collective des synthèses. Il se déploie en cinq sections recueillant les constats, les idées et les questions issues de la consultation. Tout d’abord, l’écoute et l’accueil d’une Église en marche (« Une écoute qui se fait accueillante », n° 32-40). Ensuite, la prise de conscience d’une fraternité ecclésiale inclusive tournée vers la mission au cœur du monde avec ses blessures et ses espoirs, dans la diversité des cultures et des religions (« Sœurs et frères pour la mission », n° 41-58). Vient alors une troisième section (« Communion, participation et coresponsabilité », n° 59-70) qui débute avec la requête de « repenser la participation des femmes » pour qu’elles soient pleinement partie prenante de la vie et de la mission de l’Église ; elle se poursuit en évoquant charismes et ministères, notamment les ministères laïcs, qui traduisent la coresponsabilité diversifiée de tous. La quatrième section (« La synodalité prend forme », n° 71-87) traite de l’indispensable traduction institutionnelle de la synodalité, si celle-ci ne veut pas rester un vain mot ou un vœu pieux ; mais cela requiert une formation adaptée à tous et à chacun(e) et appelle une spiritualité qui nourrisse l’élan synodal. Dans la foulée, la cinquième section (« Vie synodale et liturgie », n° 88-97) renvoie à l’enracinement profond dans la liturgie et en particulier l’eucharistie, pour (di)gérer les tensions inévitables dans le peuple de Dieu, entre la nécessité du renouveau et celle de la réconciliation, et apprendre ainsi à « célébrer dans un style synodal ».

Le quatrième chapitre s’ouvre sur les « prochaines étapes » (n° 98-109) : au long terme, l’appel pérenne à la conversion personnelle et à la réforme de l’Église, et au court terme, l’étape continentale et sa méthodologie. Cette étape est l’autre nouveauté inédite du processus synodal en cours. En vue d’une authentique synodalité à tous les niveaux de la vie de l’Église catholique, il importe de promouvoir des pratiques synodales sur le plan continental ; celles-ci sont encore déficientes, en dehors de quelques régions caractérisées par une dynamique historique particulière, telles l’Amérique latine et les Caraïbes.

L’étape continentale

L’introduction d’une étape continentale n’est pas un simple expédient organisationnel, mais correspond à la dynamique de l’incarnation de l’Évangile – son annonce inculturée – enracinée dans les « territoires socio-culturels » (cf. AG 22), caractérisés de la sorte par une certaine cohésion et homogénéité culturelles et la physionomie particulière de l’Église catholique qui en découle. Le DEC entend stimuler cette dynamique dans le contexte actuel d’un monde à la fois globalisé et fragmenté. Il reviendra aux Églises particulières de chaque continent d’assumer à ce niveau les défis de l’évangélisation moyennant un renforcement de leurs liens réciproques par le partage des expériences et l’échange des dons pour imaginer avec audace et mettre résolument en œuvre de nouvelles options pastorales (cf. DEC n° 73).

L’étape continentale se basera certes sur les coordinations ecclésiales existant sur le plan de chaque continent. Elle devra se déployer sur la base des CE. Celles-ci vont dès lors expérimenter un nouveau rôle qui, tout en contribuant à la promotion de la communion en leur sein, renforcera le dialogue entre les Églises liées par la proximité géographique et culturelle (cf. DEC n° 76). Par la tenue d’assemblées ecclésiales – et pas seulement épiscopales – l’étape continentale continuera à renforcer la collégialité épiscopale, mais en l’articulant à la synodalité ecclésiale moyennant ce que celle-ci suppose d’écoute du peuple de Dieu, de discernement communautaire et d’entreprise missionnaire. La relecture du processus synodal en cours à l’échelle continentale aidera à dégager les enjeux de la mission et les priorités que les évêques détermineront dans la célébration du Synode. Utile dans la phase de préparation de l’Assemblée synodale et précieuse dans sa phase de célébration, elle sera un gage de fécondité missionnaire et pastorale pour l’ensemble de l’Église – l’Église tout entière (ecclesia integra, universa vel tota) honorant mieux ce qu’elle est, à savoir la communion des Églises particulières (communio ecclesiarum).

Dans cette perspective, le DEC ne peut se comprendre comme un simple « outil stratégique » : il est le support du discernement déjà entamé et une référence pour le poursuivre à l’échelle de chaque continent en vue d’une Église authentiquement synodale, et cela en gardant à l’esprit la question fondamentale qui anime tout le processus : « Comment se réalise aujourd’hui, aux différents niveaux (du niveau local au niveau universel), ce “marcher ensemble” [...] ? Et quels pas de plus l’Esprit nous invite-t-il à franchir pour grandir en tant qu’Église synodale ? » (DP n° 2). Tel est son but clairement affiché (cf. DEC n° 105). C’est dans cette perspective qu’il « rassemble et restitue aux Églises locales ce que le Peuple de Dieu du monde entier a dit au cours de la première année du Synode » (ib.).

Il ne peut donc nullement se comprendre comme une synthèse des synthèses dans une perspective linéaire et univoque, de la base au sommet, selon un axe vertical (logique du sondage et de l’enquête). Il se comprend comme l’instrument privilégié dans une perspective circulaire pour encourager le dialogue des Églises locales entre elles et avec l’Église universelle (cf. DEC n° 106).

À ce stade et sur la base du DEC, trois questions émergent pour la suite : « dans le DEC, qu’est-ce qui est le plus en résonnance avec la réalité de nos Églises à l’échelle d’un continent ? Quelles tensions, voire divergences, fait-il apparaître du point de vue de notre continent mais aussi quelles questions incite-t-il à traiter dans les prochaines étapes du processus ? Cela étant déterminé, quels sont priorités, thèmes récurrents et appels à l’action qui pourraient être partagés avec d’autres Églises locales dans le monde et discutés lors de la première session de l’Assemblée synodale en octobre 2023 ? » (cf. DEC n° 106).

Ces questions seront abordées successivement au niveau diocésain et au niveau de la CE concernée, à l’écoute de toutes les voix du peuple de Dieu (cf. DEC n° 109,1°). Avec la participation des équipes synodales respectives [7], chaque diocèse et puis chaque CE recueillera les réflexions pour les partager au sein de l’Assemblée continentale (cf. n° 109, 2° et 3°). Lors de celles-ci, les évêques concernés veilleront à établir les modalités de validation et d’approbation de leur fonctionnement dans le respect d’un processus authentiquement synodal et à l’écoute de toutes les voix du peuple de Dieu (c’est moi qui souligne, cf. n° 108).

Selon le vœu de la majorité des CE exprimé au printemps 2021 au SGS, les Assemblées continentales seront composées d’évêques, de prêtres, de diacres, de laïcs, d’hommes et de femmes consacrés, ainsi que de personnes susceptibles d’exprimer les points de vue de ceux qui sont en marge (cf. DEC n° 109, 8°).

*

Au terme de son discernement sur la base du DEC, chacune des Assemblées continentales rédigera un Document final approuvé par les Évêques concernés (cf. n° 109). L’ensemble des Documents finaux à remettre pour le 31 mars 2023 serviront de base à la rédaction de l’Instrumentum laboris pour juin 2023 (cf. DEC n° 107 et 109, 5°). C’est alors que se terminera la phase de préparation de l’Assemblée ordinaire générale du synode des évêques et nous serons à quelques mois de la première session de sa célébration et à seize mois de la seconde. Au-delà se dessine déjà maintenant la phase de mise en œuvre [8].

Prenons le temps de lire le DEC : il nous permettra d’entrer dans la dynamique du parcours synodal, si nous étions jusqu’ici restés à l’écart. Et si nous y étions déjà engagés, il nous permettra de vérifier non seulement l’honnêteté intellectuelle de la démarche entreprise, mais surtout d’envisager avec plus d’acuité les points de progression, là où nous sommes certes, mais dans l’horizon de la catholicité du peuple de Dieu. Car l’enjeu n’est pas d’abord « l’avenir de l’Église » qui reste dans les mains de Dieu, mais une Église plus authentiquement synodale en vue d’une annonce inculturée de l’Évangile, dès aujourd’hui.

[1Au terme de la session de travail pour l’élaboration du Document pour l’étape continentale [DEC], le dimanche 2 octobre, le pape a encore fait ce lien en évoquant la création du Synode des Évêques par le pape Paul VI dans sa brève allocution inédite à l’adresse du Secrétariat général du Synode des Évêques [SGS], du Conseil ordinaire du Synode et des experts réunis pour ce travail de discernement communautaire et de rédaction collective.

[2L’observateur attentif constatera que depuis le printemps le SGS omet de préciser « des évêques ». À ma connaissance, ce changement d’appellation n’a pas été entériné par un document officiel du pape.

[3Pour mémoire, ces « pôles thématiques » étaient les suivants : 1. Les compagnons de voyage ; 2. Écouter ; 3. Prendre la parole ; 4. Célébrer ; 5. Coresponsables dans la mission ; 6. Dialoguer dans l’Église et dans la société ; 7. Avec les autres confessions chrétiennes ; 8. Autorité et participation ; 9. Discerner et décider ; 10. Se former à la synodalité.

[4Pape François, Discours à l’occasion du 50e anniversaire de la création du Synode des Évêques, 17 octobre 2017. Consultable en ligne.

[5Pour le double Synode sur la famille, il y eut pour la première fois une consultation « ouverte », que l’on pourrait cependant caractériser a posteriori d’« artisanale » ; mais c’est surtout pour le Synode des Jeunes de 2018 que l’on voulut procéder d’une manière plus rigoureuse. La méthodologie ne fut cependant pas encore tout à fait au point !

[6Le DEC préfère l’expression « Église locale » qui est ambivalente puisqu’elle peut désigner un diocèse mais aussi l’Église sur le plan d’une nation ou d’une région alors que l’expression exacte et rigoureuse est celle d’Église particulière dans la diversité de ses figures (cf. c. 368).

[7L’équipe synodale veillera à suivre la méthode de la « conversation spirituelle » préconisée dès le début du processus et pour tous les niveaux de son déroulement (cf. DEC n° 109, 4°) et qui, pour mémoire, comporte ces trois phases : la prise de parole de chaque participant, la résonance de l’écoute des autres et le discernement des fruits par le groupe (cf. Vademecum, annexe B, n° 8).

[8La Constitution Apostolique EC de 2018 prévoit ces trois phases « préparation-célébration-réalisation », n° 8 du préambule, et art 4 et 5-21.

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