Éclairer et accompagner des engagements toujours plus évangéliques
dans toutes les formes de la vie consacrée

Des temps divers pour accompagner spirituellement

Robert Huet, s.j.

N°2023-1 Janvier 2023

| P. 71-80 |

Sur un autre ton

Écrit par un praticien chevronné des Exercices et de la formation spirituelle, ce texte élargit la signification de l’accompagnement à l’ensemble de la vie ecclésiale, avec la variété de ses requêtes et selon différents aspects de la formation chrétienne. Une proposition qu’on sera peut-être intéressé à discuter.

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Au début de mon ministère d’accompagnement des retraites individuelles, j’ai été intéressé par la manière dont l’histoire de l’Église envisage l’accompagnement spirituel. Cela m’a conduit à découvrir l’apport positif des différents siècles sur cette question. Par exemple : la tradition monastique assimilant l’autorité spirituelle à la paternité de l’Abbé, qu’il s’agisse de saint Antoine au désert, de saint Benoit, de saint Bernard... ; d’autres, plus tardivement, au XVIIe siècle, adoptant la désignation de « directeur spirituel » liée à une forme d’obéissance parfaite.

Au XXe siècle, le terme d’accompagnement spirituel est préféré car il semble laisser au sujet accompagné plus de marge de manœuvre, voire plus de liberté pour apprendre à se diriger « seul avec Dieu » [1]. Simultanément, l’apport positif de la psychanalyse nous a introduits à approfondir la question : « qui accompagne qui ? ». Les mécanismes de transfert et de contre-transfert, de projection, et bien d’autres encore mis en lumière par la pratique, interrogent d’une manière nouvelle ce qu’est l’accompagnement humain et spirituel. Il n’est par ailleurs pas possible d’accompagner spirituellement sans avoir des notions sur la nature de l’homme, son accès à la culture, son ouverture au sens symbolique et au minimum de sens poétique nécessaire pour accéder au vrai sens spirituel. Il est aussi essentiel que l’accompagnateur perçoive que la vie selon l’Esprit Saint donne la priorité à l’harmonie dans la façon de vivre en communion avec des frères que l’on aime à la manière de Jésus, par un amour qui tend à s’universaliser de plus en plus. Cette harmonie spirituelle, universelle, permet de vivre les conseils évangéliques avec plus de vérité, d’humilité et de joie.

Personne ne peut prétendre connaître toutes ces réalités, en avoir une connaissance absolue. Il ne suffit pas de posséder un savoir philosophique, théologique, pastoral, ou tout bonnement psychologique, pour être en mesure d’accompagner d’autres personnes. Bien sûr ces savoirs sont utiles mais l’art de les conjuguer reste toujours à acquérir ! Il est nécessaire d’être sur « la voie », le chemin qui mène à Dieu et par lui, au mystère de l’homme.

Souvent l’accompagnement ne peut jouer son rôle et aider quelqu’un à unifier sa vie, parce qu’il reste trop centré sur le psychologique et ne conduit pas suffisamment vers la dimension du don de Dieu qui seule ouvre le mystère de la personne à sa véritable profondeur. Ce que je remarque dans l’histoire de l’Église, c’est que l’accompagnement spirituel est le souci le plus constant de sa mission et de son agir dans la charité auprès des plus pauvres. Le mot charité exprime ici la finalité de l’agir de Dieu à travers la conscience profonde et agissante dans le cœur du fidèle chrétien.

Dès les débuts de leur mission, les apôtres [2] accompagnent les nouveaux fidèles en les invitant à vivre l’Évangile du Seigneur. Il ne s’agit pas tant de faire des discours que de témoigner de la force de la Parole de Dieu à l’œuvre dans la vie. Chacun est sensible à son appel intérieur et essaie d’harmoniser sa manière de vivre en référence avec une communauté de vie qui deviendra, par après, signe de l’Église universelle (Ac 2,42). Ce lien entre l’appel intérieur de Dieu dans le cœur d’une personne s’harmonise peu à peu avec une manière de vivre plus universelle. Cette conformation progressive correspond profondément au désir de Dieu qui se dévoile dans et par le rayonnement du Verbe incarné.

Une manière de relire l’histoire du salut est donc de regarder comment Dieu donne à son peuple de l’accompagner tout au long des temps. Dieu éveille toujours des hommes ou des femmes à un regard prophétique qui stimule la foi de son peuple en marche vers le salut.

Dans les temps qui sont les nôtres, notre lecture de l’histoire s’attache particulièrement à ce qui a fait progresser le peuple de Dieu. L’Église cherche davantage à affermir la sainteté de ses membres, « hommes et femmes de bonne volonté », soucieux de respecter Dieu et la figure de l’humain éveillée par la personne du Christ. Cela demande de trouver des personnes responsables de leur baptême. L’Église dans ses premiers moments s’est attachée à rassembler ce peuple autour de la prière et de l’Eucharistie et en même temps, de l’exercice de la charité auprès des plus pauvres, afin de ne laisser personne hors du désir de Dieu de sauver l’humanité.

Sur ce chemin de la sanctification, nous voyons des femmes et des hommes se lever pour approfondir cet appel de Dieu à conduire son peuple. Des besoins apparaissent : comprendre le geste de l’Eucharistie afin d’en vivre pleinement, reconnaître les deux natures du Christ, unifier sa vie en la mettant sous le regard de Dieu qui conduit par la force de l’Esprit Saint...

Ces constats étant posés, je propose maintenant d’identifier quatre grandes étapes ou temps [3] qui fortifient encore aujourd’hui l’avancée de ceux que le Seigneur appelle à donner leur vie pour la gloire de Dieu et le salut du monde. On verra qu’il s’agit moins d’étapes chronologiques que de moments spirituels à discerner.

Au commencement, un accompagnement ecclésial

Le premier temps reconnaît que l’accompagnement ecclésial de base passe par le côté universel de la fraternité. Il s’adresse à tous sans exception. Il ouvre le chemin de sanctification par une adhésion totale à Dieu. Il s’agit d’augmenter le désir de devenir fils et fille de Dieu, d’apprendre à reconnaître Dieu comme Père de Jésus-Christ et, par Lui, notre Père. Cela se fait par la grâce reçue au baptême, par la prière quotidienne et la participation aux sacrements ainsi que par la catéchèse des jeunes et des adultes.

L’Église doit reconnaître ceux et celles que le Seigneur appelle à conduire sur ce chemin de sainteté. D’où la formation de prêtres, de consacré(e)s et de laïcs pour aider à faire grandir les membres du peuple de Dieu afin de témoigner de l’amour du Créateur et Seigneur. Ce premier temps est un accompagnement ecclésial par la liturgie, les sacrements, la prière et la formation initiale ; c’est l’accompagnement comme expression de la maternité de l’Église.

La vie liturgique est le premier accompagnement que l’on trouve dans l’Église. Elle exprime la qualité de la vie de celles et ceux qui se rassemblent pour rendre grâce à Dieu par la médiation du célébrant. C’est le signe visible d’une communion de destin. Ensemble et personnellement, nous voulons vivre par le Christ, avec Lui et en Lui notre désir de vivre pour toujours. L’Église développe là un accompagnement des fidèles de type familial qui se dévoile notamment lors des rassemblements dominicaux autour de l’Eucharistie. Très rapidement, la manière de se retrouver ensemble autour du Pain et du Vin, signes du Corps et du Sang du Seigneur, met les personnes en situation d’amitié partagée. Jésus eucharistique invite chacun, par son Corps et son Sang, à faire don de sa vie de la même manière que lui.

Par le don de sa propre vie, le Seigneur invite à mettre au jour un lien d’unité et de communion qui dévoile un chemin ouvrant la personne à une plus grande vérité sur elle-même. Accueillir le don de Dieu nous donne de nous détourner de nous-mêmes pour avancer au large. Ainsi, se découvre le besoin de « sauver sa propre vie ». Par la qualité des relations que le Seigneur tisse avec ses disciples émerge le besoin de s’ouvrir à quelque chose ou quelqu’un de plus grand, de plus vrai, de plus beau. Souvent la vie humaine est empêtrée par les effets d’une nature difficile à discipliner. Dans le langage d’aujourd’hui, on l’exprime ainsi : « il faut que je me structure ». Et, bien souvent, l’effort pour y arriver est épuisant voire impossible. Ce n’est pas par la seule volonté d’un libre arbitre que l’on peut y arriver – l’épuisement de la volonté n’indique rien de la qualité de relation ni de la liberté de la personne –, mais par l’entrée dans un monde fraternel.

L’accompagnement comme apprentissage de la fraternité universelle

Dans l’Église, beaucoup cherchent à renforcer leur désir d’être plus proches de Dieu par le partage de la connaissance, ou par l’action. L’Église propose, surtout dans les paroisses, des lieux de vie liturgique et de réflexion chrétienne autour de la connaissance de Dieu, c’est-à-dire une certaine expérience de vie spirituelle souvent jointe à un partage de biens auprès des plus pauvres, et des mises en responsabilités qui permettent à l’Église d’incarner son projet dans la société civile. C’est une première guidance spirituelle très importante que reçoivent les fidèles avec cet enseignement sur la prière et les sacrements et l’invitation à un engagement caritatif concret auprès des plus pauvres.

La post-catéchèse permet à des jeunes ou à des étudiants de réfléchir à leur manière de vivre en vérité le mystère qui les habite. Ils apprennent à se laisser nourrir de l’Évangile et de la Bible. Les couples et plus généralement les adultes peuvent aussi trouver des lieux où parcourir des chemins qui donnent plus de courage pour l’engagement chrétien à la manière du Christ : les équipes Notre-Dame, les CVX, les groupes bibliques... Le signe de cet engagement est d’abord la fidélité à l’équipe et la « consécration » à une meilleure vie du groupe. L’équipe, le groupe, devient signe concret de l’Église engagée dans et pour le monde.

Ces deux premiers temps, s’ils sont bien vécus, amènent les chrétiens à s’engager en conscience pour la transformation du monde. Lire l’Écriture ensemble, en Église, donne plus de force et de lumière pour mettre en œuvre l’Évangile du Christ.

L’accompagnement de l’engagement à la suite personnelle du Christ

Certains, par appel particulier du Seigneur, se sentent conviés à s’engager plus spécifiquement à la suite du Christ. Le « Venez et voyez » du Seigneur adressé à André et Pierre et aux autres apôtres se fait entendre de manière plus personnelle. Invitation à laisser le Seigneur prendre la première place pour conformer sa vie de manière générique à celle du Christ dans l’Église d’aujourd’hui. Cette démarche est personnelle et d’ordre purement intime. Elle a besoin d’une écoute « évangélique » supplémentaire, de plus de temps pour permettre à la personne qui cherche à répondre de trouver la manière spécifique de reconnaitre l’influence de l’Esprit Saint à l’œuvre dans sa vie quotidienne.

C’est l’étape de l’engagement chrétien plus objectif, comme service de tous et des personnes dans l’Église. Elle suppose la formation qui est proposée à certains laïcs ainsi qu’aux séminaristes et aux consacrés. L’Église a besoin de ces personnes qui donnent leur vie gratuitement pour la vitalité de toutes les communautés, qu’elles soient paroissiales, diocésaines ou religieuses. Cette étape demande que des aînés acceptent de proposer des chemins spécifiques, selon le charisme propre à diverses communautés, et puissent reconnaître comment le Christ agit en ceux qui le cherchent pour les fortifier et les aider à découvrir leur vocation. Certains même se sentent appelés à aller plus loin ; de toutes façons, la suite du Christ demande toujours d’approfondir l’Écriture, l’oraison, la contemplation et l’engagement pour les plus pauvres et de découvrir comment le Seigneur lui-même unifie humblement le cœur et l’âme de son fidèle. Cette union plénière à Dieu participe à sa gloire.

La tradition de l’Église, surtout au XVIIe siècle, parle du « directeur spirituel » ou « directeur de conscience ». La difficulté aujourd’hui est que cette expression s’est surtout figée autour d’un comportement moral. Initialement, cela devait éveiller la foi et la recherche de la liberté spirituelle chez l’accompagné.

Ce troisième temps est celui que désirent vivre ceux et celles voulant s’engager comme témoins de l’amour de Dieu dans l’Église et pour le monde. Cela demande un accompagnement personnalisé. Il ne s’agit pas là d’une transmission d’un savoir mais d’une reconnaissance intérieure de l’amour, pour devenir un témoin crédible de l’amour de Dieu dans l’Église. Sans accompagnement personnalisé, il semble impossible d’atteindre cette qualité de témoignage. Le récent rapport de la CIASE a mis le doigt sur la nécessité de se former pour être crédible. Cela demande aussi de s’en remettre à quelqu’un d’autre pour grandir dans une liberté intérieure que seules les personnes bien accompagnées peuvent atteindre. Voilà qui exige une belle humilité, voire une belle simplification de soi-même.

L’accompagnement du désir d’être fils ou fille du Père

Cette quatrième étape demande plus d’attention car il ne suffit pas d’écouter, ni de donner des conseils mais il faut laisser l’Esprit Saint ouvrir le cœur et l’âme de la personne qui demande assistance, avec un amour plus universel, plus éprouvé, plus dépouillé des affects humains. Cela requiert de l’accompagnateur une éducation à la liberté spirituelle qui demande plus d’expérience. Il s’agit de communiquer un élan de communion en Église pour le monde et qui demande une attention spéciale pour ne pas engager la personne accompagnée sur un chemin d’attachement désordonné au particulier. Cette étape demande aussi aux personnes accompagnées l’acquisition d’une liberté spirituelle capable de rendre libre celui ou celle qu’elles reconnaissent comme une personne-témoin. Celle-ci est considérée comme telle parce qu’elle incarne de par sa vie donnée quelque chose de la sagesse de l’Église. Généralement, ces personnes ont une vraie connaissance humaine, culturelle et spirituelle. Leur manière de vivre témoigne de la bonté de Dieu, de sa miséricorde et de son amour pour tous ; elle attire car elle invite à avancer ensemble dans la communion de l’Église à l’œuvre avec le Christ pour le salut de l’humanité et du monde.

Dans le cas particulier de la formation religieuse d’un candidat, le « père spirituel » devra le rencontrer souvent afin de l’aider à relire dans le quotidien sa manière de prier, sa manière de se situer dans la communauté ecclésiale et surtout la manière dont il assume ses pauvretés. Il est important que le candidat puisse s’ouvrir sur tous les aspects de sa propre vie à tous les niveaux (nature, culture-symbole et vie spirituelle). Il faudrait aussi proposer aux supérieurs une formation à la délégation et à la synodalité afin de donner corps au discernement communautaire et personnel. Le supérieur est davantage lié au bien commun et le père spirituel à l’attention personnelle. La vie fraternelle, cet autre accompagnement, est un don que chacun doit mettre en lumière dans sa vie afin que celle-ci témoigne de la Vérité du Royaume de Dieu déjà présent et à l’œuvre dans notre monde.

*

À chaque étape ou à chaque temps que nous avons tenté de décrire ici correspond ainsi une manière d’accompagner pour conduire vers le Christ qui nous apprend à renaître d’en haut (Jn 3,7). Il s’agit donc de bien comprendre le temps où nous sommes (Lc 12,56), pour la plus grande gloire de Dieu.

[1Ignace de Loyola, Exercices spirituels, n° 15 : « Ainsi, que celui qui donne [les Exercices] ne penche ni n’incline d’un côté ni d’un autre, mais restant au milieu, comme l’aiguille d’une balance, qu’il laisse le Créateur agir immédiatement avec sa créature et la créature avec son Créateur et Seigneur. »

[2Dans l’évangile, Jésus demande aux disciples lors de la multiplication des pains : « Donnez-leur vous-mêmes à manger ».

[3On emploie le terme dans le sens des « trois temps en chacun desquels on peut faire une saine et bonne élection » (Exercices spirituels, 175 et s.).

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