Éclairer et accompagner des engagements toujours plus évangéliques
dans toutes les formes de la vie consacrée

Synodalité et vie consacrée

João Braz de Aviz

N°2022-4 Octobre 2022

| P. 13-28 |

Kairos

Le préfet du Dicastère pour la vie consacrée a donné cet été à la Cathédrale de Liège la conférence dont on va lire un abrégé, suivi de quelques échanges avec l’assemblée des consacré(e)s de Belgique. La synodalité étant le chemin de l’Église, il est aussi celui de la vie consacrée et le Cardinal brésilien nous dit comment. Une courte vidéo, à découvrir sur notre site, accompagne ces balises synodales.

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La synodalité est devenue le chemin de l’Église et donc aussi le chemin de la vie consacrée ; l’Écriture sainte nous en donne les sources (et l’histoire de l’Église en montre ensuite la réalisation progressive) ; comme disciples du Seigneur, hommes et femmes consacrés se trouvent ensemble à l’école de la communion trinitaire : voilà l’itinéraire que je propose de parcourir pour avancer dans notre réflexion [1].

Conférence

● La synodalité, chemin de l’Église et de la vie consacrée

Nous trouvons de précieuses indications à cet égard dans les paroles du pape François du 17 octobre 2015 [2]. Souvenons-nous d’elles afin qu’elles guident ces jours de grâce pour toute l’Église et pour nous :

Ce que le Seigneur nous demande, en un certain sens, est déjà pleinement contenu dans le mot « Synode ». Marcher ensemble – laïcs, pasteurs, évêque de Rome – est un concept facile à exprimer en paroles, mais pas si facile à mettre en pratique.

Il est certain que nous, consacrés, hommes et femmes, sommes inclus dans cette marche ecclésiale commune. C’est donc le moment de travailler à faire grandir notre conscience d’appartenir à l’Église, en dépassant toute tentation d’isolement ou d’Église parallèle. « Le Peuple de Dieu est saint – poursuit le Pape – à cause de cette onction que le rend infaillible in credendo » (en raison du baptême). Le sens surnaturel de la foi appartient à tout le peuple de Dieu, des évêques aux fidèles dans leur totalité (cf. Lumen gentium 12). C’est pourquoi on ne peut séparer de manière rigide l’Église qui enseigne et l’Église qui reçoit l’enseignement,

puisque le Troupeau possède aussi son propre « flair » pour discerner les nouvelles routes que le Seigneur ouvre à l’Église. (...). Une Église synodale est une Église de l’écoute, avec la conscience qu’écouter « est plus qu’entendre ». C’est une écoute réciproque dans laquelle chacun a quelque chose à apprendre. Le peuple fidèle, le Collège épiscopal, l’Évêque de Rome, chacun à l’écoute des autres ; et tous à l’écoute de l’Esprit Saint, l’« Esprit de Vérité » (Jn 14,17), pour savoir ce qu’il dit aux Églises (Ap 2,7).

Le Pape François a demandé ce don, qui est aussi un don pour toute l’Église, pour les Pères synodaux, donc aussi pour nous, consacrés, hommes et femmes, « le don de l’écoute » : écoute de Dieu jusqu’à entendre avec Lui le cri du peuple ; écoute du peuple jusqu’à y respirer la volonté à laquelle Dieu nous appelle.

Enfin, le chemin synodal culmine dans l’écoute de l’Évêque de Rome, appelé à se prononcer comme « pasteur et docteur de tous les chrétiens », non à partir de ses convictions personnelles, mais comme témoin suprême de la « fides totius Ecclesiae » (la foi de toute l’Église), « garant de l’obéissance et de la conformité de l’Église à la volonté de Dieu, à l’Évangile du Christ et à la Tradition de l’Église ».
La synodalité, comme dimension constitutive de l’Église, nous offre le cadre d’interprétation le plus adapté pour comprendre le ministère hiérarchique lui-même (...) ; nous comprenons aussi qu’en son sein personne ne peut être « élevé » au-dessus des autres. Au contraire, il est nécessaire dans l’Église que chacun s’« abaisse » pour se mettre au service des frères tout au long du chemin. (...) C’est pourquoi, ceux qui exercent l’autorité s’appellent « ministres » : parce que, selon la signification originelle du mot, ils sont les plus petits entre tous.
(...) Ne l’oublions jamais ! Pour les disciples de Jésus, hier, aujourd’hui et toujours, l’unique autorité est l’autorité du service, l’unique pouvoir est le pouvoir de la croix, selon les paroles du Maître : « Vous le savez : les chefs des nations les commandent en maîtres, et les grands font sentir leur pouvoir. Parmi vous il ne devra pas en être ainsi : celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur ; et celui qui veut parmi vous être le premier sera votre esclave » (Mt 20,25-27).

Le pape François nous rappelle enfin que l’Église synodale est liée à la base et qu’elle est l’Église qui part des gens, des problèmes de chaque jour, dans une attitude d’écoute et de partage. Le Pape voit à cette lumière également le travail œcuménique qui suppose « une conversion de la papauté ».

● Les sources de la synodalité dans l’Écriture Sainte

L’expérience ecclésiale de la synodalité nous conduit à rechercher la raison profonde de l’attitude constante d’écoute de l’autre, de l’Autre, et de la nécessité de partir « d’en bas », de la base : pourquoi est-il nécessaire d’être et d’agir de cette manière ? Sur ce chemin de recherche, nous partons du mystère du Dieu un et trine, pour rejoindre les hommes et les femmes et comprendre qu’ils sont appelés concrètement à l’expérience de la communion, d’une relation d’amour, dans toutes les dimensions de leur vie, avec toutes les personnes et aussi avec la nature, avec la création. Dans une attitude d’écoute de la Parole de Dieu, nous allons maintenant essayer d’approcher ce grand et merveilleux mystère de la Sainte Trinité, seule et véritable source de l’expérience de la synodalité. C’est le mystère de Dieu révélé et communiqué dans l’Incarnation du Verbe, dans la Passion, la Mort et la Résurrection de Jésus.

Prenons trois textes de la Bible et rapprochons-les les uns des autres : Gn 1,26 s. ; 1 Jn 4,7-18 ; Ph 2,5-11. Dans ces trois textes bibliques, placés les uns en face des autres, nous percevons quel a été le mouvement, le chemin parcouru par le Verbe de Dieu vers l’Incarnation dans le sein de Marie. Mais aussi quel a été le chemin de la Parole de Dieu vers la passion, la mort et la résurrection de Jésus. Cette façon d’agir de Dieu nous révèle et nous communique l’identité de Dieu, son être profond.

Le texte du livre de la Genèse indique que Dieu a créé l’homme et la femme à son image et à sa ressemblance. Comment entendre cette affirmation ? Le deuxième texte, extrait de la première Lettre de saint Jean (1 Jn 4,7-18), en particulier les versets 8 et 16, nous aide à le comprendre : « Dieu est amour ». Cette affirmation sur l’être de Dieu nous aide à découvrir qu’être image et ressemblance de Dieu, c’est être image et ressemblance de l’amour. Notre identité d’homme, de femme, c’est d’être comme Dieu, c’est d’être amour.

Par conséquent, s’il est vrai, comme nous l’enseignent certains Pères de l’Église, qu’être l’image et la ressemblance de Dieu est donné à l’homme et à la femme par la raison, la mémoire et la volonté, il est également vrai que tout homme et toute femme est image de la Sainte Trinité. Cela devient plus clair lorsque nous assumons notre identité d’être amour, comme Dieu est amour. Mais la question qui demeure sur notre chemin qui va de Dieu à l’homme et à la femme est alors de savoir ce qu’est l’amour. Comment se manifeste-t-il en Dieu pour que nous puissions le comprendre dans la vie concrète des hommes et des femmes ?

Nous n’avons pas d’autre moyen que de suivre le chemin emprunté par le Verbe de Dieu dans l’incarnation, la passion, la mort et la résurrection. C’est pourquoi nous lisons l’hymne christologique de la lettre de Paul aux chrétiens de Philippes (2,5-11). Dieu, grand et puissant, créateur du ciel et de la terre, se fait petit, à la taille des hommes et des femmes, parce que c’est cela la dynamique de l’amour, capable de provoquer la rencontre : se vider pour s’approcher de l’autre, de l’Autre. Dieu, dans son Verbe (le Fils), par la puissance de l’Esprit Saint, s’est « vidé » de la gloire de sa divinité, et s’est fait petit, comme un homme et une femme. C’est la façon parfaite d’aimer : ne faire qu’un avec les autres afin de les ramener à leur source, qui est Dieu, qui est amour. C’est ce que Jésus, le Fils de Dieu, a fait. C’est ce que nous sommes appelés à faire dans notre relation d’amour avec nos frères et sœurs.

C’est l’écoute dont parle le pape François lorsqu’il nous explique la synodalité : faire en sorte que tous les membres de l’Église redeviennent des frères et des sœurs. Prendre soin de l’autre, ne faire qu’un avec lui, marcher avec lui en communauté. Comment la vie consacrée peut-elle suivre ce chemin ?

● Pour une vie consacrée en chemin synodal : 8 étapes

Où sont les « nœuds » de la vie consacrée qui entravent la saveur évangélique et ecclésiale de la synodalité ? J’énumère ici quelques enjeux dont beaucoup d’entre nous sont conscients. C’est également notre cas au Dicastère pour la vie consacrée à Rome. Il s’agirait de :

  • composer nos diversités individuelles en une nouvelle synthèse vitale pour donner une consistance joyeuse à la vie fraternelle en communauté (à travers les diversités de caractère, de culture, de charismes, de sensibilités, d’histoires personnelles parfois très douloureuses...).
  • conquérir des espaces d’écoute personnelle et communautaire, avec plus de temps pour un dialogue sincère et fraternel. Cela nous empêchera de nous arrêter trop facilement aux apparences.
  • percevoir et accueillir le moment présent du frère ou de la sœur tel qu’il se présente, sans jugements ni évaluations hâtives. En fait, la plupart du temps, ce dont nous avons d’abord besoin, c’est d’être acceptés tels que nous sommes, et ce n’est qu’ensuite que nous pouvons chercher ensemble des solutions aux difficultés et aux problèmes de notre vie.
  • considérer que la culture de mon frère, de ma sœur, a la même valeur que ma culture, même si elle est très différente. Pour cela, nous devons laisser de côté le modèle culturel que nous avons hérité du passé et qui crée des comportements de supériorité et d’infériorité. Cela est vrai d’un pays à l’autre, d’un continent à l’autre, mais aussi pour les différences culturelles au sein des régions d’un même pays. La culture est la synthèse d’une manière d’être et de vivre qu’un peuple a développée au fil du temps, au milieu des succès et des échecs, des victoires et des défaites. Elle manifeste une façon particulière de penser, de sentir et d’affronter la vie.

Nous, chrétiens, avons une conviction confirmée par l’histoire : plus les cultures s’approprient concrètement les valeurs de l’Évangile, plus elles se rapprochent, formant une communauté humaine rendue solide dans l’unité, tout en préservant la richesse de ses diversités.

 nous rééduquer à vivre de manière vraiment humaine nos affections et notre sexualité au sein de nos communautés et avec les communautés masculines et féminines avec lesquelles nous entrons en contact. Si mon expérience de l’union avec Dieu me fait ignorer mon frère ou ma sœur, en communauté ou en dehors, c’est un signe que je suis spirituellement malade et que j’ai besoin de me convertir. Une accolade, une salutation, un sourire, un geste d’attention envers l’autre, les autres, sans les ignorer au passage, est un signe de mon union avec le Dieu-amour et de la construction de la synodalité. Cette disposition permanente crée la confiance et favorise la fraternité.

C’est le moment d’ouvrir nos communautés à l’expérience d’une affectivité et d’une sexualité saines qui intègrent notre consécration à Dieu de manière heureuse. Notre célibat, notre chasteté, ne doivent pas anéantir notre humanité mais plutôt lui donner les moyens de servir. Établir de véritables relations d’amitié entre les consacrés, à partir de notre consécration, nous rend plus mûrs, plus complets dans notre humanité.

  • aimer avec une grande ouverture les autres charismes dans l’Église, en les considérant comme différentes pages de l’Évangile de Jésus données à l’Église. Remplacer les expériences néfastes d’autorité-pouvoir par des expériences joyeuses d’autorité-service, comme Jésus l’enseigne aux Apôtres. Ici, nous avons encore beaucoup de travail à faire, à commencer par nous, cardinaux et évêques, ainsi que par les supérieurs majeurs. Dans le christianisme, le mot « supérieur » pose problème car là où il y a des supérieurs, il y a aussi des inférieurs, et cela détruit la fraternité, où tous ont la même dignité d’enfants de Dieu et ne sont que des frères et sœurs.
  • revenir à une obéissance vivante comme celle de Jésus, pleine de confiance dans le Père, courageuse pour manifester la conviction de la vérité qui est dans son propre cœur en toute sincérité, devant Dieu et sans omission ni violence. L’obéissance aveugle et mutique est déséquilibrée et crée des maladies. Jésus a parlé clairement avec le Père, surtout lorsque le chemin était très difficile, comme ce fut le cas au moment de son cri sur la croix.
  • s’insérer dans la vie de la communauté ecclésiale pour construire avec tous les autres la même Église de Jésus, dans l’unité et le service.

● Hommes et femmes consacrés, disciples du Seigneur, à l’école de la communion

Nous parlons de personnes consacrées, c’est-à-dire de personnes sur lesquelles Dieu a posé son regard d’amour très intense, et qu’il a appelées. Ce regard de Dieu accompagne tous les autres appels dans l’Église et, pour cette raison, il n’est pas le privilège des personnes consacrées. À celles-là, cependant, le Seigneur a permis de voir, dans la beauté de certaines dimensions de l’Évangile, une façon de le suivre. C’est le cas, en particulier, des conseils évangéliques de pauvreté, de chasteté (virginité) et d’obéissance [3].

L’appel à la consécration est un don de Dieu qui est amour. À d’autres, le même appel a été lancé pour le mariage ou d’autres formes de vie dans l’amour. L’appel dont nous parlons, venant de Dieu, est entièrement gratuit. La réponse, comme l’appel lui-même, est donnée librement, même si elle est exigeante sur le chemin du disciple. La réponse positive du disciple au Seigneur le conduit à des choix dans lesquels certaines réalités seront mises de côté, non sans souffrance intérieure.

Aujourd’hui, nous comprenons mieux le fait que tous, en tant que baptisés, sont appelés à être des disciples, c’est-à-dire des personnes qui mettent en pratique ce que le Seigneur a enseigné et dont il a témoigné. En ce sens, la « théologie des états de perfection » doit être bien comprise, sous peine de donner à croire que les autres sont voués à l’imperfection. Il est nécessaire que nous revenions à notre baptême, pour en approfondir le mystère. Toutes les vocations, parmi lesquelles l’appel au service du sacerdoce ministériel, ont la même dignité, la plus grande dignité, celle que nous avons reçue au baptême : la dignité d’enfants de Dieu. Tous sont également fils de Dieu. Mais il y a des dons différents et des vocations différentes pour servir le seul peuple de Dieu. C’est l’enseignement de l’Évangile repris par la Constitution dogmatique Lumen Gentium du Concile Vatican II. Cinquante ans après le Concile, il est nécessaire de continuer à parcourir ce chemin afin d’en faire un style de vie ecclésial [4]. Le centre de la sequela Christi est le contact continu avec la Parole de Dieu et la décision quotidienne de la transformer en vie, d’en faire notre expérience. En outre, Dieu-Amour nous vient en aide par la force des sacrements, dont les disciples ressentent le besoin pour suivre son chemin.

L’élément nouveau dans la vie chrétienne et dans la suite de Jésus, pour ceux qui sont ou veulent devenir ses disciples, un élément indispensable dans la culture mondialisée d’aujourd’hui, est le passage d’une sequela Christi individuelle, toujours nécessaire, à une sequela Christi communautaire [5]. C’est pourquoi, dans le nouveau moment historique qui se construit, la spiritualité de communion offre les principes éducatifs nécessaires pour façonner la personne humaine et le chrétien [6].

● Des interrogations

Les hommes et les femmes consacrés de vie contemplative et tout autant ceux de vie active ne sont pas là pour s’occuper d’abord des œuvres et des structures qui sont nées du passé dans leur histoire. Souvent, ces œuvres et structures sont aujourd’hui devenues lourdes et de plus en plus difficiles à gérer dans une situation où le personnel disponible est de moins en moins nombreux et où les exigences sociales et publiques sont de plus en plus importantes. Cela semble être la réalité d’un bon nombre d’ordres religieux et de congrégations, notamment en Europe, aux États-Unis, au Canada et en Australie. Le même phénomène commence toutefois à s’accentuer dans les autres continents également.

Comme nous y invite le Concile, il est nécessaire de revenir au vrai sens de la vie consacrée, c’est-à-dire suivre Dieu, découvrir, comme une expérience, son amour, parce qu’il nous a appelés via notre fondateur, notre fondatrice. En fait, ce qui caractérise les fondateurs, c’est qu’ils ont suivi l’illumination que Dieu leur a donnée. C’est pourquoi ils étaient épanouis, heureux, et ont érigé des « monuments » de beauté et de sainteté dans l’Église. D’autre part, nous prenons conscience que les hommes et les femmes d’aujourd’hui ont atteint une nouvelle maturité. Ils sont attachés à des valeurs telles que la liberté, l’égale dignité, la justice, la diversité, la paix... La mondialisation, facilitée par l’amélioration de la technologie, a envahi tous les coins de la planète. Mais, en même temps, nous sommes les héritiers de phénomènes marquants comme l’individualisme, la perte des valeurs traditionnelles et universelles, la laïcité qui, dans sa volonté de combattre la religion, devient elle-même une religion, le rêve éternel de l’homme sans Dieu qui se suffit à lui-même. Dans le cœur des hommes et des femmes d’aujourd’hui, l’aspiration au bonheur, la recherche de l’épanouissement personnel et collectif, même s’il ne s’agit que de quelques instants éphémères, est toujours vivante.

Et nous, chrétiens, nous nous rendons compte que le grand héritage lumineux des millénaires passés de l’histoire de la foi, bien que ressenti comme une grande richesse, ne suffit plus aujourd’hui de la même manière que dans le passé. Les temps ont changé, les besoins humains ont changé, les possibilités de vie ont changé, et, aujourd’hui, nous sommes quelque peu perdus au milieu des évolutions culturelles. Les tendances au traditionalisme (qui enferme dans le passé) ou au « futurisme » reviennent dans l’Église comme des moyens de trouver la sécurité dans l’expérience de la foi. Le vieillissement de nombreuses congrégations, l’absence de vocations, les nombreux abandons de la vie consacrée par des hommes et des femmes à tous les âges de la vie, le désaccord entre les personnes consacrées plus âgées et plus jeunes, l’apparition de fondateurs infidèles à leur charisme comme conséquence de leur infidélité à l’Évangile, tout cela nous interroge. Qu’est-ce donc que la vie consacrée authentique à la mesure de Dieu et à la mesure des hommes et des femmes d’aujourd’hui ?

● Dieu est Amour (1 Jn 4,8.16). L’homme et la femme sont Amour eux aussi (Gn 1,27)

Au début de notre parcours vocationnel en tant que consacrés, nous avons sans doute été marqués par une expérience profonde de Dieu qui nous a attirés par son amour, doucement ou même fortement. Ce dont la plupart d’entre nous ne doutent pas, c’est qu’il s’agit là d’une expérience réelle et marquante. Dans l’amour, nous avons suivi cet appel, d’abord avec des signes parfois simples, sans nous rendre compte, peut-être, de la dimension d’exigence qui pourrait ensuite apparaître, et nous suivions le Seigneur sans crainte et sur des chemins inconnus. C’est le moment le plus significatif de ce qui a déterminé notre vie. Il est nécessaire d’y revenir résolument pour ne pas perdre le chemin et garder allumée la flamme de la recherche du bonheur qui brûle en nous.

L’apôtre et évangéliste Jean nous assure que Dieu est amour (1 Jn 4,8.16). Il ne s’agit pas d’un sentiment, en Dieu, ou de sa vertu, mais de ce qui définit ce qu’est Dieu : il est amour. C’est son être, c’est son essence, si vous voulez. Faire l’expérience de l’appel de Dieu au début d’un appel à la vie consacrée signifie faire l’expérience de la présence de l’amour, faire l’expérience du pouvoir d’attraction de l’amour, ressentir la volonté d’être amour. En toute certitude, à ce moment-là, Dieu n’a pas seulement impliqué notre intelligence pour l’adhésion à une vérité de foi, ou notre volonté pour l’adhésion à une morale chrétienne qui génère de nouveaux comportements. Il s’agissait sans aucun doute d’une expérience plus complète, qui impliquait tout notre être, y compris nos affections et notre sexualité.

Ce n’est qu’en faisant l’expérience de l’amour que nous pouvons comprendre pourquoi Dieu a pris l’initiative de se faire chair, de se faire homme, en la personne du Fils, en Jésus de Nazareth, fils de la Vierge Marie. L’amour vient à la recherche de sa créature chassée par le péché, pour reprendre à son compte ce qui lui appartient. Le mystère de l’Incarnation du Fils a les caractéristiques de l’amour. C’est une manifestation d’amour. Avec la venue du Fils, nous comprenons que l’amour n’est pas solitude mais communion. Jésus, le Fils de Dieu incarné, nous révèle qu’il n’est pas seul. Il a un Père qui est Dieu, et il nous communique aussi le Saint-Esprit qui est Dieu, comme lui et le Père. Donc, les Trois qui sont amour ne forment pas trois solitudes. Au contraire, les Trois sont différents et bien individualisés : chacun, en tant que personne, diffère de l’autre et, en même temps, forme avec l’autre une seule unité en parfait équilibre. En fait, dans le Dieu-Amour, l’unité et la diversité ne s’opposent pas, mais sont les deux faces d’une même réalité. Cette approche du mystère central de Dieu peut aujourd’hui aider l’ontologie (philosophique) et l’anthropologie chrétienne à faire de nouveaux pas pour aider la culture contemporaine à articuler, de manière positive, les dimensions d’unité et de diversité dans l’expérience humaine et dans la compréhension et l’expérience de la nature et du cosmos [7].

Pourquoi cherchons-nous dans le mystère de la Sainte Trinité la réalité la plus profonde capable d’ouvrir la voie à une expérience anthropologique pour notre temps ? Parce que les temps sont nouveaux, exigeants, complexes, marqués par le progrès technologique qui permet de nouvelles expériences humaines impossibles auparavant, et modifie de nombreux paramètres et critères de vie auxquels nous nous référions jusqu’à présent. La foi elle-même a pris les formes de la culture d’autres époques aujourd’hui dépassées. On a pris conscience de l’importance des valeurs humaines qu’il faut atteindre et qui peuvent être en opposition avec les valeurs proposées par la foi. Il semble préférable d’atteindre un bonheur humain possible que de rechercher un bonheur futur incertain et difficile. Pour nous, hommes et femmes de foi, chrétiens qui voulons tout risquer pour la personne de Jésus Christ, voici le nouveau défi. Pourquoi notre expérience de la foi ne semble-t-elle pas nous offrir plus de bonheur que l’expérience de ceux qui ne suivent pas Jésus ?

La Parole de Dieu nous permet d’effectuer le passage nécessaire de la réalité de Dieu à notre réalité humaine et cosmique. Il faut pour cela revenir au récit de la Création tel qu’il est décrit dans le livre de la Genèse 1,27-28 où l’homme et la femme sont compris comme créatures, fils et fille, et image de Dieu [8].

Dialogue avec l’assistance

● Comment concilier autorité et obéissance ?

Cal Braz de Aviz • Nous devons faire de nouveaux choix. Dans l’esprit de synodalité, nous devons changer notre façon d’agir. Cela résoudra des problèmes essentiels dans l’Église. Si on agit avec la force du pouvoir, on s’impose et on est contre l’Évangile. Nous devons changer. Notre seule dignité est d’être enfants de Dieu. Chacun est aimé et connu par son nom, comme Dieu connaît les étoiles. Chaque personne a le droit d’être ce qu’elle est. Si elle suit le chemin de Jésus, elle reste elle-même et ne perd pas sa personnalité. La solitude est parfois mise dans les mains des psychologues ; mais cela ne suffit pas à résoudre les problèmes ; il faut une fraternité chaleureuse. Avec des relations authentiques, pas des relations-pièges.

Les structures, comment les vivre, qu’il s’agisse du conseil général, de la supérieure générale ou locale, etc ? Certes, c’est une nécessité, mais surtout, c’est une paternité/maternité, car l’autorité est différente du pouvoir. La supérieure suit en quelque sorte la communauté. Elle ne peut pas détruire les personnes. Si les structures détruisent les personnes, il faut changer les structures. Nous devons être des personnes joyeuses. Tant pis si on a moins de collèges, d’écoles et d’hôpitaux. Il faut diminuer les structures pour sauver les gens. C’est important pour que les petites communautés ne meurent pas et pour que les grandes communautés n’en deviennent pas des petites !

● Comment garder le charisme sans le figer ?

Cal Braz de Aviz • Le problème est qu’on a aussi des fondateurs qui n’ont pas été de vrais témoins. Il existe des fondateurs déséquilibrés, problématiques, nous en suivons une quinzaine au moins ; ils anéantissent toute une génération. Comment faire ? Comment garder le charisme, si on enlève le fondateur ? On doit distinguer le charisme de la fondation de celui du fondateur. Le charisme est une grâce. C’est la vie chrétienne exprimée d’une certaine façon. Il se peut qu’un fondateur ait reçu la grâce mais ne vive pas la vie chrétienne. Les premiers disciples sont les plus importants. Si le charisme se contente de répéter le fondateur, il oublie l’Esprit Saint. Évitez de répéter des mots de la fondatrice, comme ses « dévotions ». Cela devient ridicule. Évitez de répéter les gestes de la fondatrice ou les chapeaux de la fondatrice !

● Comment voyez-vous le lien entre hiérarchie et charismes dans les mouvements ecclésiaux ?

Cal Braz de Aviz • Le charisme est né d’une personne. Parfois il naît d’un groupe, comme chez les Servites de Marie. La personne commence par vivre son charisme, elle ne va pas directement chez l’évêque. Pour qu’il soit reconnu, le charisme doit être vécu, puis ensuite, reconnu par l’évêque. On doit dépasser l’opposition entre charisme et hiérarchie : ce sont deux dimensions essentielles de l’Église. Nous avons besoin de ces mouvements ecclésiaux, pour eux-mêmes et pour les congrégations. Les associations doivent cependant être en lien avec l’évêque et avoir son approbation.

● Comment réconcilier les différentes cultures au sein des communautés ?

Cal Braz de Aviz • Il faut témoigner de l’Évangile ! Il peut y avoir six ou sept cultures dans une communauté. Mais on doit voir ce qui, pour l’Évangile, n’a pas de sens dans nos cultures. Hier, je racontais aux Dames de l’Instruction chrétienne qu’une jeune femme d’Afrique avait ressenti l’appel à être consacrée. Mais la maman, chef de famille et très catholique, a dit à sa fille : « Va, mais auparavant tu nous laisses un fils ! ». Car chaque membre de la famille doit laisser une postérité à la famille. Il a manqué à cette mère le sens de la virginité chrétienne, qui a une dimension prophétique. Donc on doit s’ouvrir aux valeurs évangéliques. Dans mon pays, on a attendu trop longtemps avant de soutenir les vocations d’Afro-brésiliens, c’est de la discrimination. Le Brésil a 50 % de personnes d’origine africaine mais on a peu d’évêques noirs. Il faut changer l’histoire.

● Ne découvrons-nous pas seulement maintenant cette question de la synodalité alors que le protestantisme l’a découverte il y a 500 ans ? Mais ne risquons-nous pas une protestantisation de l’Église ?

Cal Braz de Aviz  La synodalité existe aussi, et de longue date, chez les Orthodoxes. Nous devons imiter les protestants dans ce qui est bien ! Car il y a des discriminations dans nos communautés. Mais il faut que la synodalité soit une vraie expérience de fraternité ! Retourner à la vie synodale dans tout ce que nous pouvons.

● En matière de fraternité et de pardon, que signifie « dénouer les nœuds » ?

Cal Braz de Aviz • Prenons par exemple ce que la Russie a fait à l’Ukraine. Le chemin du dialogue est bloqué. Alors on détruit tout... Comment défaire les nœuds ? Il ne faut pas accréditer la violence, mais la fraternité, pour créer la communion. Il ne faut pas continuer les structures pyramidales dans les communautés. La vie fraternelle est importante... Les supérieurs de communauté doivent être au service de la communauté et créer des liens d’union pour la communauté, non avec leurs propres pensées, mais en accueillant ce qui est né dans la communauté en vue de sa croissance. Ainsi dans une communauté, des sœurs ont fait un Symposium avec les sœurs plus jeunes, pour voir comment elles comprennent la synodalité. Le résultat a été transmis au Chapitre général. Ainsi chacune des sœurs pouvait comprendre mieux les autres et accomplir un passage. C’est merveilleux ! L’Esprit parle !

[1Le Préfet du dicastère pour la vie consacrée a donné (en portugais) cette conférence à Liège, à l’invitation de l’évêque du lieu, Mgr Jean-Pierre Delville, le 9 juillet 2022 ; nous remercions le Cardinal et les organisateurs, en particulier l’Institut des Dames de l’Instruction chrétienne, auteur de la traduction française, de nous en avoir permis la publication. Nous la présentons ici en version abrégée.

[2Discours pour la Commémoration du 50e anniversaire de l’institution du Synode des Évêques, le 17 octobre 2015 (https://www.vatican.va/content/francesco/fr/speeches/2015/october/documents/papafrancesco_20151017_%2050-anniversario-sinodo.html).

[3Cf. l’Exhortation apostolique postsynodale Vita consecrata, 25 mars 1996, VC 15-18.

[4Cf. LG 32 ; CIC, can. 208 ; Code des Églises orientales, can. 11 ; AG 4 ; LG 4.12.13 ; GS 32 ; AA 3 ; Christifideles Laici 20-21, Congrégation des Évêques, Lettre Communionis notio (28.05.1997), 15.

[5Cette affirmation se fonde sur le « caractère communautaire de la vocation humaine dans le plan de Dieu », comme l’affirme Gaudium et Spes, qui ouvre de nouveaux horizons : « Lorsque le Seigneur Jésus prie le Père pour que ‘tous soient un... comme nous sommes un’ (Jn 17,21-22), il (...) suggère une certaine similitude entre l’union des Personnes divines et l’union des enfants de Dieu dans la vérité et la charité » (GS 24 § 3).

[6Cf. Saint Jean-Paul II, Lettre Apostolique Novo Milennio Ineunte, 43 ; cf. VC 51 et CIVCSVA, Repartir du Christ, 28-29.

[7B. Moricon. (coord.), Antropologia Cristiana. Bibbia, Teologia, Cultura, Città Nuova, Roma, 2001.

[8C’est ce qu’a fait le Cardinal, dans la suite de sa conférence que nous omettons : nous avons préféré donner quelques échos du dialogue avec l’assemblée qui s’en est suivi, à partir notamment des notes de Mgr Jean-Pierre Delville, l’hôte de cette conférence en sa Cathédrale. Les questions partagées dans de petits groupes étaient présentées au Cardinal par François Delooz, adjoint au père Patrick Bonte, Vicaire épiscopal pour la vie consacrée.

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