Marie-Pascale Crèvecœur, o.p.
Noëlle Hausman, s.c.m.
N°2022-4 • Octobre 2022
| P. 3-12 |
RencontreEntrée chez les Dominicaines missionnaires de Namur après une jeunesse bien éprouvée, sœur Marie-Pascale a partagé la Parole de Dieu et la joie du salut dans plusieurs pays d’Afrique. En 1983, elle a fondé au Rwanda une jeune communauté autochtone qui, aujourd’hui, devient la sienne et celle de ses sœurs : une aventure inspirante, toujours en vue de la formation et de la mission. Ne manquez pas la vidéo qui accompagne cette rencontre !
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Vs Cs • Sœur Marie-Pascale, vous êtes membre depuis longtemps d’un institut missionnaire. Qu’est-ce que cela veut dire ? La manière de concevoir aujourd’hui la mission ressemble-t-elle à celle qu’on avait quand vous êtes entrée dans votre institut ?
Sr Marie-Pascale • Oui, bien sûr, on dit que cela a beaucoup changé, mais cependant, même si on prend « missionnaire » au sens strict, il y a quelque chose qui reste commun, c’est-à-dire qu’on « sort ». Il y a un mouvement de sortie de sa propre culture pour aller vers l’autre, dans le but de partager ; et si l’occasion s’en présente, et si le Seigneur l’inspire, on va évangéliser. Il y a toujours un mouvement de sortie, mais pour entrer ailleurs. Et cela reste, et dans tous les sens, puisque maintenant, nos sœurs Dominicaines Missionnaires d’Afrique (DMA), qui pensaient peut-être au début ne rester qu’en Afrique, se décident à venir évangéliser l’Europe, parce qu’elles trouvent que vraiment, maintenant, il y a un grand besoin d’évangélisation.
Vs Cs • Parlons donc de votre institut des Dominicaines Missionnaires de Namur (DMN) fondé en Belgique. Et maintenant, vous êtes en train de fusionner avec les Dominicaines Missionnaires d’Afrique, votre institut-fille du Rwanda, et vous allez appartenir à cet institut. Pourquoi cela ?
Sr Marie-Pascale • Parce que notre Congrégation des Dominicaines Missionnaires de Namur, qui a été fondée ici en 1937, depuis bientôt 85 ans donc, est réduite à 8 personnes dont la majorité sont très âgées. Donc, on s’est demandé : quel avenir y a-t-il ? Et depuis déjà longtemps, nous demandions de l’aide sporadique à nos sœurs Missionnaires d’Afrique, dans les missions. Chaque fois, elles répondaient : « oui, on peut venir vous aider par exemple en Centrafrique », « on va reprendre telle mission », etc. Donc, il y a longtemps qu’on se côtoie, qu’on vit ensemble, on se connaissait. Et il y a quelques années, quatre ans en fait, nous pensions encore à faire une union juridique, l’autre formule que le Dicastère pour la vie consacrée avait préconisée, ce qui revenait à faire ensemble un nouvel institut. Mais l’histoire a fait que les Dominicaines Missionnaires d’Afrique ont été reconnues comme Congrégation de droit diocésain seulement le 1er octobre 2020. C’est très récent. Donc, il a fallu attendre que cette érection canonique ait lieu (elle a pris beaucoup de temps, puisque leur fondation date de 1983), pour aller plus loin. Dès que l’érection canonique a eu lieu, nous avons demandé : « Qu’est-ce que vous pensez de cette formule d’union ? ». Elles nous ont dit : « Mais nous sommes à peine érigées, à peine avec notre identité, et vous êtes quand même âgées, on ne voit pas comment faire quelque chose de nouveau ensemble ». Donc, on a entendu cela.
L’autre hypothèse, venant du même Dicastère, était de faire une fusion. On en a parlé à notre évêque, Monseigneur Pierre Warin, qui, en fait, était favorable. Ce qui l’intéressait avant tout, c’est que la vie dominicaine continue dans le diocèse ; je crois qu’il en a assez de fermer des couvents. Avec cet espoir, il a dit : « Bravo !, faites cela ». Il nous a envoyé, pour nous aider à cheminer dans ce sens, sœur Marie-Françoise Assoignon, la religieuse déléguée épiscopale pour la vie consacrée. Voilà, l’idée petit à petit est entrée dans la tête des sœurs : fusion. En commençant à se rendre compte : oui, mais cela veut dire que notre congrégation disparaît juridiquement pour entrer dans l’autre. Oui, pourquoi pas ? Certaines disaient : au fond, c’est un aboutissement, un achèvement. Si maintenant nos sœurs d’Afrique qu’on a fondées, qu’on a fait grandir, etc., sont capables aussi de venir comme missionnaires chez nous et de nous prendre en charge, pourquoi pas ? Là-bas, de leur côté, à leur Chapitre général, l’année passée, elles ont répondu à notre question : « Comment voyez-vous l’avenir ? ». Réponse : « Eh bien oui, nous voulons en fait vous aider jusqu’au bout, en reconnaissance ». Parce que dans la culture africaine, les parents et les grands-parents, c’est sacré. « Nous ne pouvons pas vous laisser tomber ; on va être avec vous jusqu’au bout, nous vous le promettons. Sous quelle forme, on va voir. L’évêque de Namur propose une fusion ; pourquoi pas ? ».
De notre côté, alors, on a fait une consultation secrète de chaque sœur pour savoir si, oui ou non, elle voulait la fusion. Celles qui ne l’auraient pas voulue devaient demander d’aller ailleurs. Évidemment, personne n’a demandé cela, tout le monde a été pour. Alors nous avons quand même réservé la décision finale à notre Chapitre général de 2022, puisque c’était une idée nouvelle par rapport à notre chapitre précédent ; il fallait entériner le changement. Et là, la décision est tombée le premier jour du Chapitre : d’accord pour la fusion.
Il restait ensuite trois grandes étapes à franchir : la déclaration du patrimoine (on va y revenir), le Chapitre général extraordinaire que les DMA doivent encore tenir pour dire leur accord officiel, et ensuite, le dossier part à Rome. Nous sommes sûres qu’avec l’approbation de l’évêque de Namur déjà acquise, ça va passer très vite.
Vs Cs • Vous avez parlé de patrimoine. Est-ce que l’évolution maintenant décidée signifie que votre charisme disparaît ? Comment voyez-vous la transmission ou la transformation du charisme – avant même de parler du patrimoine financier ?
Sr Marie-Pascale • Notre patrimoine, c’est la vie dominicaine, bien sûr ; ça, c’est commun dans chacune des Constitutions que nous avons étudiées de près, nos Constitutions et les Constitutions des DMA. Et nous avons vu que, vraiment, la trame est tout à fait commune : le fond, c’est la vie dominicaine ; même la structure des Constitutions est celle de l’Ordre, mais avec un cachet missionnaire, justement. Donc, une insistance sur « pas de frontières », « sortir de chez soi », « aller à la rencontre des autres », c’est commun en fait depuis la fondation, mais accentué chez les sœurs DMN, parce que les DMA sont assez présentes dans leur propre pays, avec une ouverture missionnaire, alors que celle-ci est plus accentuée chez nous. Donc, notre patrimoine, c’est vraiment de renforcer encore l’identité missionnaire, et en particulier ce qui concerne la foi. Il y a un petit article dans nos Constitutions, le premier de la série sur le charisme, qui vraiment se réalise encore :
L’appel de Dieu sur la Congrégation, depuis les origines et au long de son histoire, est une provocation à la foi. Il nous demande d’aller sans cesse de l’avant, sans trop comprendre où il nous conduit, mais dans la certitude de pouvoir nous abandonner à lui. Comme signe pour notre foi, il réalise par la Congrégation bien au-delà de ce que sa petitesse, la faiblesse de ses moyens, sa fragilité même, pourraient laisser soupçonner (un texte de 1982).
Vs Cs • Vous êtes au service de la Parole de Dieu d’abord ?
Sr Marie-Pascale • Oui, bien sûr. Ici même, la maison s’appelle « maison de la Parole ». Depuis quelques années, on l’a intitulée comme cela, et tout le monde est bien d’accord que cela continue. Il y a des conférences, le partage de la prière, la lectio divina, le partage de l’Office divin centré sur la Parole ; différents groupes viennent ici pour partager la Parole, ou alors, pour se faire accompagner ou pour raconter leur histoire, mais ça débouche souvent sur une Parole.
Vs Cs • Votre institut avait déjà connu de profondes restructurations, antérieurement, mais celle-ci ne va-t-elle pas quand même déboucher sur un effacement complet de ce que vous êtes et avez été ?
Sr Marie-Pascale • Effacement, dans le sens de « s’effacer pour », oui. Mais effacement dans le sens de « gommer », non – cette inspiration me vient à l’instant ; c’est très important. Oui, on s’efface pour donner place : nos supérieures seront africaines, nous referons profession dans les mains d’une Prieure générale africaine – c’est quand même peut-être assez inédit. Nous allons adopter leurs Constitutions, qui sont dans la ligne des nôtres, mais un peu différentes quand même. Donc, en ce sens, quelque chose s’efface, nos Constitutions vont être mises de côté, mais elles restent comme patrimoine. C’est décidé à notre Chapitre : les DMA vont garder ça, parce que dans leurs premières années, elles ont été formées avec nos Constitutions, ça fait partie de leur patrimoine aussi. On s’efface donc en tant qu’identité de DMN, mais ça ne va pas paraître tellement à l’extérieur, parce que les DMA vont continuer la mission dans la même maison. Donc, pour les gens, ce sera toujours les Dominicaines Missionnaires. Et nos sœurs qui sont déjà (à proximité) à l’infirmerie des Sœurs de la Charité à Béthanie sont très contentes. Elles n’ont pas du tout l’impression de mourir, parce que c’est la vie qui triomphe. Elles sont très contentes d’avoir des sœurs, beaucoup de sœurs, des jeunes sœurs, des novices, tout ça : c’est la vie qui reprend. Hier, la maîtresse des novices est allée leur dire au revoir, parce qu’elle retourne au Rwanda (elle a participé à notre Chapitre) ; on voyait la joie de sœurs âgées : « Et les novices, comment ça va ? » et tout ça ; alors que chez nous, il n’y a plus de novices depuis très longtemps. Voilà ; c’est un nouveau souffle de vie, en fait.
Sœur Marie-Pascale avec des novices DMA © DMA
Vs Cs • Comme une adoption par des grands-parents ?
Sr Marie-Pascale • Plus qu’une adoption, c’est une filiation qui continue, quelque chose de ce genre-là.
Vs Cs • Votre aventure qui dure déjà depuis plusieurs années et qui a connu plusieurs étapes, comme vous l’avez dit, représente-t-elle pour la vie religieuse européenne une source d’inspiration ? Il y a d’autres instituts qui prennent des chemins complètement différents, qui ferment portes et fenêtres, qui se séparent de leur province florissante dans de jeunes Églises.
Sr Marie-Pascale • Oui, sans doute. J’ai quelques échos à la fois d’autres Congrégations et de laïcs aussi qui nous disent que notre formule est assez inédite. Oui, ça peut être une inspiration, parce que nous sommes tristes quand on voit des couvents fermer les uns après les autres, c’est tellement triste de fermer un couvent... parce que c’était un rayonnement. Récemment encore, nous avons assisté à une fermeture, et les gens pleuraient. Alors, si on peut, par différents moyens, rester ouverts... Et je me demandais : pourquoi ce monastère a-t-il fermé alors qu’il s’agit d’un ordre international ? Est-ce qu’on n’aurait pas pu trouver quand même 5 ou 6 sœurs de n’importe quel pays qui viennent là pour sauver ce monastère ? Il n’y a pas que les Belges qui existent, quand même ! Peut-être y a-t-il encore un manque d’ouverture, ou d’oser faire appel ? Dire : « voilà, nous sommes pauvres, si vous voulez, venez. Vous aurez l’hospitalité, venez dans nos locaux ; plus tard, vous allez rayonner ici ; on a besoin de missionnaires, regardez comment notre pays en a besoin ». On peut faire appel !
Vs Cs • « Nous sommes pauvres » en personnes, mais nous avons des biens et peut-être nos biens nous retiennent-ils ?
Sr Marie-Pascale • Oui, c’est possible. Nous, on a été à la fois généreuses et prudentes. Généreuses, dans le sens que, bien sûr, on a signé la déclaration de patrimoine prévue dans les étapes d’une fusion, comme quoi tous nos biens passent chez les DMA. En même temps, sachant un peu par expérience que parfois, les Chapitres généraux, les Prieures générales changent, les DMA actuelles elles-mêmes voulaient éviter que plus tard, quelqu’un tout d’un coup ne dise : « Oh non, la Belgique, ça ne nous intéresse pas, nous avons tellement de besoins en Afrique, donc, on ferme Namur » ; et puis, tous les biens repartent en Afrique. On a voulu éviter cela. Et donc, on a le droit de faire des clauses qui sont une garantie pour l’avenir. En fait, nous leur donnons ce qui leur permettra de nous aider : notre patrimoine financier reste ici, géré par l’A.S.B.L. de Namur qui bientôt comprendra aussi des sœurs africaines dans son Organe d’administration et cela, à double finalité : subvenir aux besoins de nos aînées dans leur pension là-bas à l’infirmerie, les soins médicaux et tout ; y compris si les sœurs africaines sont gravement malades et qu’elles viennent ici se faire soigner. Et, deuxièmement, ce fonds va assurer la continuité de cette maison principale de Namur, parce qu’entretenir une maison, cela coûte, et petit à petit, les sœurs pourront peut-être trouver du travail, mais pas nécessairement tout de suite. Une sœur travaille déjà, mais pas de façon à couvrir tout. Et donc, petit à petit, il faudra aussi une sorte d’autonomie, mais le fonds que nous leur laissons permettra au moins que cette maison apostolique, missionnaire, puisse tenir jusqu’à ce que... Et on a prévu aussi que si les DMA veulent faire d’autres implantations en Belgique plus tard, cela continue, ce n’est pas uniquement la maison de Namur qui sera aidée. Nos sœurs seront libres plus tard d’essaimer là où elles veulent.
Vs Cs • Est-ce que vous voulez ajouter quelque chose sur tout ce processus ? Comment vous l’avez vécu, quelle joie cela vous a donné, comment vous avez traversé les difficultés ?
Sr Marie-Pascale • Je dirais que ce qui a vraiment préparé et rendu possible cette fusion, c’est le vivre ensemble depuis des années et des années. Nous vivons ensemble en mission, soit que des jeunes professes DMA soient allées faire des stages chez nous, soit que plus tard, on leur ait demandé de l’aide pour travailler. En fait, on connaissait déjà pas mal de sœurs, ce n’est pas un pays inconnu. Et vivre ensemble 24 heures sur 24, vivre des événements tragiques comme nous les avons vécus, notamment au Rwanda en 1994... On est restées avec elles, parce que c’était nos filles, et c’est sûr que ça les a marquées beaucoup. Que la vie missionnaire, ça va jusque-là : rester dans les moments les plus difficiles, ensemble. Et les DMA nous disent : « Vraiment, vous étiez nos mamans, nos vraies mamans, qui sont restées avec nous dans les moments difficiles, donc nous aussi, nous allons vivre avec vous peut-être des années plus difficiles de la vieillesse, etc. Mais quoiqu’il arrive, nous serons toujours ensemble ». Et ça donne une force extraordinaire. Et je crois que c’est une source d’inspiration !
• Propos recueillis par Noëlle Hausman, s.c.m.

