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Libres propos sur la préparation du Synode sur la synodalité

Alphonse Borras

N°2022-4 Octobre 2022

| P. 29-44 |

Kairos

Au moment où débute la deuxième étape synodale (une phase continentale, après la phase diocésaine et avant la phase universelle) du Synode sur la synodalité, un canoniste et ecclésiologue belge, membre de la Commission théologique au service du Secrétariat général du Synode, et par ailleurs impliqué dans la récente Conférence ecclésiale de l’Amazonie, rend compte de l’avancement des travaux.

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Avant de parler de la XVIe Assemblée générale ordinaire du synode des évêques sur la synodalité [1], de l’avancée du processus synodal et en particulier du travail des Commissions et spécialement de la Commission théologique, je voudrais souligner que les niveaux d’implication et d’intérêt sont variables sur le terrain des Églises locales, mais aussi parmi les participants des différentes Commissions. Tous cependant entrent dans la démarche. Globalement d’ailleurs, l’ensemble de l’Église catholique est en mouvement. Et comme on est dans un cheminement, selon les métaphores de l’Ecclesia peregrinans, on bouge, bien plus, « on marche ensemble ». Il faut savoir que, plus que dans n’importe quelle aventure – encore un autre synonyme –, l’incertitude est présente quant à ses résultats, mais la certitude est acquise qu’il fallait se mettre en route.

Il est important de restituer le point où nous en sommes sur l’arrière-fond de deux textes majeurs du Pape François. Le premier, c’est son fameux discours du 17 octobre 2015, à l’occasion du 50e anniversaire du motu proprio Apostolica Sollicitudo du 15 septembre 1965, par lequel Paul VI, avant même la fin du Concile et la promulgation du décret Christus Dominus sur le ministère des Évêques, a instauré cette institution nouvelle, un Synode des Évêques pour l’Église universelle. Certes, il n’y a jamais de nouveauté absolue mais c’était inédit d’instaurer ce synode des évêques que Paul VI entrevoyait principalement comme une aide à l’exercice de son ministère.

Le Synode naissait donc comme une instance en rapport avec la primauté pontificale. Or, dans les échanges et les discussions conciliaires, et notamment quelques semaines plus tard avec la publication de Christus Dominus, l’accent fut mis par les pères du Concile sur la dimension collégiale du Synode des évêques. On trouve ainsi, d’une part, cette volonté du Pape Paul VI de se doter d’une instance qui l’entoure pour l’aider dans son ministère pontifical et, d’autre part – et c’est lié –, l’accent sensiblement différent mais néanmoins complémentaire de la part du Concile, préoccupé surtout de la collégialité épiscopale. D’ailleurs, la primauté pontificale ne se conçoit pas sans la collégialité, ni celle-ci sans celle-là. On était là en 1965. Cinquante ans plus tard, lors du Synode des évêques sur la famille, le pape François prononce donc ce discours fort important, qui revient sur cette relation entre collégialité et primauté mais en l’insérant résolument dans la réalité des Églises locales. Il ancrait le ministère des évêques dans celle-ci et la primauté dans la communion de toutes les Églises. C’est certainement une pièce-clé pour comprendre dans quoi on est embarqué aujourd’hui et surtout l’arrière-fond ecclésial du processus actuel : la communio fidelium (Églises locales), la communio ecclesiarum (leur communion réciproque) et la communio episcoporum (le corps épiscopal) au service de la communion de toutes les Églises, y compris la communio hierarchica avec l’évêque de Rome, garant tout autant de leur unité que de leurs légitimes diversités (cf. LG 13 c).

Des accents nouveaux

Pourquoi est-ce une pièce-clé ? À partir de ce discours, le pape comprend la réalité de l’Église et les différents registres de communion sur l’arrière-fond de la synodalité ecclésiale. Dans l’exhortation apostolique Evangelii Gaudium du 24 novembre 2013, la première du nouveau Pape, la seule mention de la synodalité avait été faite comme en passant, à propos des orthodoxes [2]. Mais très vite, entre 2013 et 2017, on va voir apparaître cette insistance du Pape François sur la synodalité. C’est un concept abstrait. Je l’ai dit et répété (avant que cela ne devienne un thème à la mode), le mot « synodalité » est en effet un concept abstrait, tout comme le mot « collégialité » est un mot abstrait. Et pour « collégialité », nous le savons bien, on peut secouer les textes du Concile Vatican II dans tous les sens, on ne trouvera jamais le terme. On trouvera certes cette référence au corps épiscopal et à sa dimension collégiale qui est singulière. Les évêques forment un « collège » au sens canonique du terme, c’est-à-dire avec égalité, parité de tous les membres, mais aussi, avec cette asymétrie que l’on retrouve dans toutes nos institutions dans l’Église catholique, c’est-à-dire qu’il y a toujours, parmi les égaux, l’un d’eux qui est prééminent mais pas sans lien avec les autres. Le Pape, lui-même évêque de Rome, a une place singulière. Il n’est certes pas sans les autres évêques, mais son rôle est de présider à leur unité dans la communion de toutes les Églises et au service de celle-ci.

Une Église synodale est une Église de l’écoute, avec la conscience qu’écouter « est plus qu’entendre ». C’est une écoute réciproque dans laquelle chacun a quelque chose à apprendre. Le peuple fidèle, le Collège épiscopal, l’Évêque de Rome, chacun à l’écoute des autres ; et tous à l’écoute de l’Esprit Saint, l’« Esprit de Vérité » (Jn 14,17), pour savoir ce qu’il dit aux Églises (Ap 2,7). Le Synode des Évêques est le point de convergence de ce dynamisme d’écoute mené à tous les niveaux de la vie de l’Église. Le chemin synodal commence en écoutant le Peuple qui « participe aussi de la fonction prophétique du Christ » selon un principe cher à l’Église du premier millénaire : « Quod omnes tangit ab omnibus tractari debet »(ce qui concerne tous doit être traité par tous). Le chemin du Synode continue en écoutant les pasteurs. À travers les pères synodaux, les Évêques agissent comme d’authentiques gardiens, interprètes et témoins de la foi de toute l’Église, qui doivent savoir discerner avec attention parmi les mouvements souvent changeants de l’opinion publique. À la veille du Synode de l’an dernier je disais : « Nous demandons tout d’abord à l’Esprit Saint pour les pères synodaux, le don de l’écoute : écoute de Dieu jusqu’à entendre avec Lui le cri du peuple ; écoute du peuple jusqu’à y respirer la volonté à laquelle Dieu nous appelle ». Enfin, le chemin synodal culmine dans l’écoute de l’Évêque de Rome, appelé à se prononcer comme « pasteur et docteur de tous les chrétiens », non à partir de ses convictions personnelles, mais comme témoin suprême de la fides totius Ecclesiae, « garant de l’obéissance et de la conformité de l’Église à la volonté de Dieu, à l’Évangile du Christ et à la Tradition de l’Église ».
(Pape François, Discours du 17octobre 2015)

Un deuxième élément important, c’est que ce discours de 2015 intervient alors qu’à Rome, on est déjà en train de préparer une Constitution apostolique sur le synode des évêques. Là, vous notez la différence : Apostolica Sollicitudo en 1965, c’était un « motu proprio », un texte pris à la propre initiative du Pape, qui estimait important de mettre en œuvre cette institution nouvelle. Désormais, il s’agit d’une constitution apostolique, c’est-à-dire un document qui n’entend pas simplement être un dispositif ou une régulation d’une institution existante, mais veut l’inscrire d’une manière plus systémique dans un ensemble institutionnel de la vie de l’Église catholique. Le fait de passer d’un « motu proprio » à une « constitution apostolique » souligne justement cette volonté de donner une place-clé à cette institution, non seulement dans l’Église, mais aux yeux de tous les fidèles.

Notons bien toute l’importance que le synode des évêques avait déjà dans le Code de droit canon de 1983. On oublie qu’avant même que l’on y parle du collège des évêques, il y a la mention que les évêques assistent le pontife romain, en particulier par le synode des évêques. C’est le canon 334 [3], et puis quelques canons plus tard, vient la petite dizaine de canons sur le synode des évêques (c. 342-348). Quand on veut parler du synode des évêques, on va voir immédiatement cette section. Or, celle-ci s’éclaire à partir du canon 334. Le synode est une institution nouvelle, si on parle des évêques individuellement, mais, collectivement, le Code a déjà souligné institutionnellement la place et le rôle du synode des évêques. Dans le livre II du Code de 1983, après ce qui concerne le pontife romain et le collège des évêques (chapitre I) viennent (chapitre II) les canons qui situent le synode des évêques ; c’est dire la place importante de cette institution, avant même les cardinaux (chapitre III), la curie romaine (chapitre IV) et les légats pontificaux (chapitre V). La curie romaine est plus directement en lien avec la mise en œuvre du ministère pontifical. Mais le synode des évêques est une instance de gouvernement autour du Pape pour l’assister dans son ministère sur le plan de toute l’Église. Texte-clé donc que ce canon 334 et ceux qui développent ensuite ce qu’il en est du Synode des évêques.

La récente constitution apostolique de 2018 Episcopalis Communio [4] va en quelque sorte apporter une explication à ce qui était déjà dit dans Apostolica Sollicitudo, mais en tirant profit de cinquante ans d’expérience, pour ainsi dire, car vingt-sept synodes ont été célébrés dans l’intervalle, que ce soit des synodes ordinaires, extraordinaires ou des synodes spéciaux. L’Ordo synodi publié en 2006, sous Benoît XVI, récapitule pas mal de choses et en particulier les dispositions et la volonté de Jean-Paul II, sur la fin des années 90, en relation avec le ministère des évêques, qui a donné lieu au Synode de 2001 et à l’exhortation apostolique Pastores Gregis de 2003, où le Pape Jean-Paul II soulignait l’expression de la collégialité dans le synode des évêques.

La consultation va connaître un premier banc d’essai avec le double synode, extraordinaire d’abord (2014) puis ordinaire (2015) sur le couple et la famille. On va largement diffuser un document de 120 questions que la plupart des conférences épiscopales ont corrigé et réduit pour qu’il soit lisible ou compréhensible par les gens du terrain ou « de la base », comme on dit dans certains milieux. La volonté de consulter largement le peuple de Dieu était donc bel et bien présente.

Cette consultation du premier moment du synode extraordinaire sur la famille a laissé « remonter » pas mal de choses, de la vie concrète du peuple de Dieu puis dans les faits, en relation avec la deuxième étape de ce synode devenu le synode ordinaire sur le couple et la famille, il y a eu un sursaut de certains lobbies qui ont amené leur vision des choses. On s’est trouvé en quelque sorte avec une riposte par rapport aux premiers apports. Rien d’étonnant puisqu’on était face à de nouvelles pratiques. On était en train de faire l’apprentissage pour la première fois d’une consultation large et ouverte !

À Rome, on a donc été submergé par des piles de caisses pour cette consultation dont malheureusement certaines risquaient de ne jamais être dépouillées. Mais l’idée, l’intention y était. Je crois qu’on a fait travailler un peu tout le monde, c’était vraiment un banc d’essai, avec le constat de pratiques de lobbying qui réagissaient sur certains points émergents, notamment la question des personnes homosexuelles et la question des divorcés remariés.

Une consultation très large

Mais Episcopalis communio va apporter des nouveautés par rapport aux dispositifs antérieurs régulant les différentes assemblées du Synode des évêques. La première concerne la consultation dans la phase préparatoire. Désormais, celle-ci déborde la consultation des Conférences épiscopales, des facultés de théologie et de droit canonique et de différents experts et instances de référence. Elle entend impliquer le peuple de Dieu, à partir des Églises locales. Autre nouveauté d’Episcopalis Communio, c’est qu’on entrevoit, avant la célébration du synode proprement dite, une préparation pré-synodale, éventuellement au niveau continental. Vous le savez, un synode des évêques comprend trois phases : la préparation, la célébration, la mise en œuvre. La consultation s’inscrit donc dans la préparation. C’est la deuxième nouveauté que je mets en exergue. Le reste, ce sont des retouches et des actualisations de l’Ordo synodi de 2006.

Arrive l’annonce par le Pape François en 2020, d’un synode à célébrer sur le thème de la synodalité dans l’Église. Cette annonce déclenche de l’enthousiasme, de l’effervescence. C’est quelques mois plus tard, en avril 2021, que vient l’indiction officielle de la tenue de la célébration de ce synode prévue en octobre 2022. Très vite, dans les semaines et mois qui ont suivi, on a dû passer à octobre 2023. C’est ce qui fait que le document préparatoire, rédigé en mai 2021, soumis en juin 2021 à la Commission théologique naissante, a ensuite été publié et circule depuis le 9 septembre 2021. Un document qui a l’avantage, par rapport aux synodes précédents, d’être très soigné au niveau de la typographie, tout à fait attractif dans sa présentation. Pour le regard, c’est une belle brochure, une quarantaine de pages, des images, des couleurs, très soignée au niveau de la communication. Nous verrons que, malgré tout, ce document a été rarement lu dans son intégralité au niveau diocésain. Ça nous donne à penser.

Le document préparatoire « Pour une Église synodale : communion, participation et mission » est donc publié le 7 septembre 2021 [5] et l’ouverture du Synode est célébrée les 9 et 10 octobre 2021. J’ai parlé de la bulle d’indiction annonçant le synode. Normalement, c’est cela qui fait l’ouverture du processus synodal, quand on l’annonce officiellement. L’annonce déclenche la phase de préparation. Or, ici, il y a eu une double annonce, officieuse et puis officielle quelques mois plus tard, avec la rencontre du mois d’octobre 2021 où le Pape a inauguré le processus synodal.

Le point le plus sensible de ce processus, repose sur une intuition fondamentale, mais qu’on ne trouvait pas dans Evangelii Gaudium de 2013. Cela tient aux premières années du pontificat du Pape François, où manifestement, lui-même a fait du chemin. Ce qui l’habitait, c’était la volonté de se réapproprier la théologie du peuple de Dieu de Vatican II : une Église pérégrinante, en marche, où, chemin faisant, le peuple de Dieu avance à l’écoute de la parole de Dieu, dans un dialogue constant avec son environnement. C’est-à-dire dans un décryptage des signes des temps, un discernement, de ce que le Seigneur attend de lui ici et maintenant dans la diversité des situations. Donc c’est cela qui inspire le Pape François : ce peuple de Dieu avance dans l’histoire, et celle-ci est orientée vers la plénitude du Royaume, qui va conduire l’humanité par grâce à la plénitude de son accomplissement. On remarque ici la dimension historique valorisée par Vatican II, mais qui, corrélativement, met en valeur sa dimension eschatologique.

Revaloriser le peuple de Dieu, c’est du coup valoriser la condition commune à tous ses membres : en vertu de leur baptême et selon la diversité de leurs charismes, ils prennent tous part à la mission d’annoncer, de célébrer et d’attester la Bonne Nouvelle de l’Évangile. On trouve ici la comparaison utilisée par le pape François dans son discours du 9 octobre 2021, à savoir celle du baptême comme carte d’identité. C’est de la condition baptismale commune que découle l’exigence de participation de tous. Celle-ci, dira avec insistance le pape, est « non pas une exigence de style, mais de foi » (cf. 1 Co 12,13). Dans ce sens, je dirais volontiers que la synodalité n’a pas d’autres lettres de créance que le baptême !

C’est cet arrière-fond de la théologie de Vatican II que le Pape se réapproprie et à partir de laquelle il aboutit à la valorisation de ce concept de synodalité. Il met en route quelque chose, qu’aujourd’hui encore on a du mal à classer dans les catégories juridiques parce que l’on ne sait pas tout à fait quand le Synode a commencé. Est-ce en le 15 février 2020, lors d’une annonce par un communiqué de presse (mais le sujet du Synode n’était pas défini) ou en avril 2021 avec l’indiction officielle, ou bien en octobre 2021 ? Peu importe ! L’aventure a débuté.

On notera qu’en octobre 2021, le Pape fait aussi quelque chose qui n’avait jamais eu lieu précédemment. À l’occasion de cet événement d’ouverture, il rassemble des personnes et les fait déjà travailler dans un premier temps. C’était une espèce de mise en branle. Une véritable amorce à partir d’un discours très fort où il met en exergue face à une assemblée de 300 personnes [6], qu’à la base de cette démarche synodale, il y a la prise au sérieux de la condition commune de tous ; il répète que le baptême est la carte d’identité commune à tous. Après son discours, viennent les discours d’usage du Secrétaire rapporteur, le Cardinal-archevêque de Luxembourg J.-Cl. Hollerich, rapporteur général du synode sur la synodalité [7], et du Cardinal Mario Grech, secrétaire général du Synode des évêques. Suit un travail de groupe, pendant 2 h-2 h30, en sous-groupes mélangés. Il y avait non seulement des personnes des Commissions concernées dont je vais reparler, mais aussi par exemple le frère Aloïs de Taizé. Cela pour dire le dépassement du cadre strictement épiscopal et, dès le départ, l’ouverture significative à tous les fidèles. Le lendemain, le dimanche 10 octobre, c’était la messe d’ouverture. Les 11 et 12 octobre furent deux journées de travail des Commissions. Voilà le coup d’envoi.

Des commissions

Pour ce travail synodal ont été convoquées quatre Commissions dont il faut préciser, dans la mesure où on le peut, la qualification : la Commission théologique, la Commission spiritualité, la Commission méthodologie, la Commission communication. Les 11 et 12 octobre, manifestement, la Commission méthodologique avait déjà bien travaillé. Pourquoi ? Parce qu’à côté du Document préparatoire, elle avait élaboré un Vademecum projetant et anticipant en quelque sorte tout le processus dans la phase de préparation [8], en étant à l’écoute de la réalité de la vie des Églises, par analogie avec l’expérience des synodes diocésains. Lors de la célébration des Synodes diocésains, il y a des documents préparatoires, pour stimuler et soutenir l’implication résolue du diocèse selon des modalités propres à chacun des synodes tels qu’ils se sont tenus. Dans cette Commission méthodologique se trouve notamment le professeur Arnaud Join-Lambert, mon collègue à la faculté de théologie de l’Université catholique de Louvain. C’est une commission d’une quinzaine de personnes, qui, comme toute commission, repose manifestement sur le travail de tous ses membres, mais en particulier du noyau dur et qui résolument veut avancer. Là elle était au top. Ce qui ne veut pas dire que tout est clair. Mais on avait le Vademecum relatif à la phase de préparation, c’est-à-dire à la mise en route de la consultation du peuple de Dieu dans les diocèses.

À Rome, Alphonse Borras et Arnaud Join-Lambert - DR

La Commission spiritualité, elle, était encore inchoative. Elle a progressivement pris de la consistance au fil des mois. C’était la volonté du Pape de rassembler une petite quinzaine de personnes qui reflètent les grandes familles spirituelles dans l’Église catholique, bénédictins, jésuites, etc.

Puis vient la Commission théologique pour laquelle j’ai été sollicité fin mai et qui elle-même avait déjà réagi à la première ébauche du Document préparatoire. Dans cette commission théologique, on se retrouvait à 25 personnes, de tous les continents. Pour faciliter le travail, on a désigné des personnes qui se débrouillent dans plusieurs langues : Rafaël Luciani, théologien laïc du Venezuela mais qui enseigne à Boston et qui peut parler anglais, espagnol, italien, et moi-même, pour d’autres raisons. Cette commission théologique a eu besoin de plus de temps que les autres pour prendre son envol. Son rôle s’est progressivement précisé en tant que commission théologique au service du Secrétariat du synode. Ces 25 personnes s’étaient exprimées dans un premier temps de diverses façons, forcément, parce que le Pape veut vraiment une diversité. Mais il fallait gérer cette diversité. Il ne suffit pas de faire un tour de table et dire : c’est bien... Et puis, quoi ?

Le cardinal Grech avait les idées très claires sur le processus, alors que l’on avance dans un environnement d’incertitudes. Il navigue dans un brouillard relatif. Mais on sent qu’il tient le cap. La session plénière du mois d’avril 2022 a permis à la Commission théologique de préciser certaines choses sur base d’un document travaillé et retravaillé et qui était déjà ébauché entre nous au mois d’octobre. Ce document a repéré une série de thématiques susceptibles de se retrouver au cœur des échanges à venir.

Par exemple, à propos des laïcs qui ne sont pas membres du synode mais experts, auditeurs, délégués et invités spéciaux, on se mettait à envisager que les laïcs soient à proprement parler membres du synode à l’instar des supérieur(e)s majeur(e)s non ordonnés évêques que le pape a la faculté de nommer librement. C’est ce vers quoi certains s’embarquaient avec enthousiasme. Je crois que cette semaine de travail a été très heureuse parce que cela a permis aux membres des commissions, une soixantaine de personnes, de lire Episcopalis Communio et de pouvoir se l’approprier.

Sur les 119 conférences épiscopales, fin mars, il y en avait déjà une bonne moitié qui s’étaient manifestées et qui annonçaient des remontées dans leur propre domaine. Sur cet ensemble, une majorité indiquaient qu’elles tenaient à une assemblée continentale. Certes, Episcopalis Communio prévoit cette éventualité d’une réunion synodale au niveau continental. Mais c’était « pré-synodal ». Or, ici, nous sommes déjà à l’intérieur du processus synodal, dans l’étape de préparation de la célébration du Synode, en octobre 2023.

Et maintenant

Dans la perspective de 2023, ce qui semble acquis dans les premiers pas de ces derniers mois, c’est qu’il s’agit de rester ouvert à tout le peuple de Dieu, bien au-delà des Évêques. Mais évidemment, pas sans eux, ni ceux-ci en-dehors ou au-dessus du peuple de Dieu ! La reprise de l’écoute du discernement des Églises locales, via les Conférences épiscopales, fera l’objet de l’étape continentale dont les modalités ne sont pas encore tout à fait déterminées. Dans les semaines qui viennent, beaucoup de choses se préciseront non seulement quant aux « remontées » des Églises locales, mais aussi quant à la poursuite de cette aventure.

On parle donc d’une phase continentale. Il ne s’agit pas d’y arriver avec la « synthèse des synthèses », mais d’y offrir, dans chaque continent, l’écoute du discernement des Églises locales concernées (convergences entre elles, tensions et divergences, mais aussi voix prophétiques) et de mettre cela en dialogue sur le plan continental. Il n’y aura donc aucun lissage des apports mais une reprise dialogale de leurs discernements qui ouvrira, à son tour des perspectives, pour la célébration du Synode proprement dite, à Rome, en 2023.

C’est ce qui se prépare. La question est de ne pas limiter l’écoute, le discernement, les intuitions au seul niveau des Églises locales, aux seuls évêques de chaque continent, mais de travailler à l’échelle de chaque continent. Et cela, si possible, avec une ouverture au peuple de Dieu, car les assemblées continentales ne seront pas exclusivement épiscopales. On ne voit pas pourquoi, une fois qu’on a « écouté » les fidèles sur le plan local ou national, on cesserait tout à coup de les « écouter » sur le plan continental ! Il s’agira de continuer à les impliquer, on ne sait pas encore concrètement comment, mais on a devant les yeux à la fois une jeune institution comme la Conférence ecclésiale de l’Amazonie encore en rodage quant à une implication paritaire des évêques (8) et non évêques (18 à 24, c’est à l’étude) [9], et surtout l’expérience récente en 2021 de la première Assemblée ecclésiale pour l’Amérique latine et les Caraïbes [10].

*

Avançons. Le processus en cours est synodal, mais parce qu’il se veut missionnaire – comme toute démarche ce type – son but sera de concrétiser ce « rêve missionnaire d’arriver à tous » (EG 31), pour la simple et bonne raison que tout être humain mérite d’entendre la Bonne Nouvelle de l’amour de Dieu.

Synodalité et mission sont intimement liées et se fécondent mutuellement. Pas de synodalité sans élan missionnaire, pas de visée missionnaire sans impliquer le peuple de Dieu où les fidèles marchent ensemble et se réunissent en assemblées pour chercher ce que le Seigneur attend d’eux dans leurs environnements respectifs et où son Esprit les envoie. Une Église missionnaire requiert que tous les fidèles dans le peuple de Dieu participent à sa mission. Au titre de leur baptême, ni plus, ni moins, à l’écoute du Seigneur pour accueillir ce à quoi il les appelle afin de rendre ce monde plus beau, plus fraternel, plus habitable. On peut – et même, on doit – légitimement parler d’un processus synodal et missionnaire. Bien plus, un cheminement synodal et missionnaire, a synodal and missionary journeying, comme dit le jésuite flamand Jacques Haers [11].

Il en faudra du courage et de l’audace (gr. parrhèsia) pour accueillir le discernement opéré au niveau des Conférences épiscopales dès lors que la méthode (de « dépouillement ») mise en œuvre ne se contente pas de retenir ce qui est convergent entre tous les diocèses – et puis au niveau continental – mais s’attachera tout autant à repérer les tensions, voire les divergences, et à recueillir les « voix prophétiques » afin d’entrer en dialogue sur le plan de chaque continent ! Ce qui se prépare pour l’automne, ce n’est donc pas une synthèse des synthèses, incolore, inodore et insipide, mais le résultat d’un discernement qui ne manquera pas d’être interpellant pour continuer, d’une manière dialogale, le cheminement synodal et missionnaire. Seul l’Esprit de sainteté pourra donner la force d’aller de l’avant.

[1Verbatim d’une conférence donnée au Groupe des Canonistes Francophones de Belgique (GCF) à Louvain-la-Neuve, le 21 mai 2022 (texte remanié en août).

[2« Simplement, pour donner un exemple, dans le dialogue avec les frères orthodoxes, nous les catholiques, nous avons la possibilité d’apprendre quelque chose de plus sur le sens de la collégialité épiscopale et sur l’expérience de la synodalité. À travers un échange de dons, l’Esprit peut nous conduire toujours plus à la vérité et au bien » (EG 246).

[3Can. 334 – Les Évêques assistent le Pontife Romain dans l’exercice de sa charge en lui apportant leur collaboration sous diverses formes, entre autres celle du Synode des Évêques. Il est aidé, en outre, des Pères Cardinaux, ainsi que d’autres personnes et diverses institutions selon les besoins du moment ; toutes ces personnes et institutions remplissent en son nom et sous son autorité la tâche qui leur est confiée pour le bien de toutes les Églises, selon les règles définies par le droit.

[6« Près de 300 participants venus de quatre continents étaient présents le 9 octobre en salle du Synode pour un temps de réflexion sur le Synode sur la synodalité. Cardinaux, évêques, prêtres, religieuses et religieux, laïcs – dont 20 jeunes » (https://www.vaticannews.va/fr/pape/news/2021-10/ouverture-officielle-synode-synodalité-vatican-pape-discours.html).

[7Pour l’assister, le Synode des évêques a nommé cinq membres d’un Comité d’organisation qui a un rôle consultatif. Il s’agit de Mgr Eric Castellucci, archevêque de Modène-Nonantola et évêque de Carpi (Emilie-Romagne), du Père Giacomo Costa, prêtre jésuite investi dans les questions médiatiques et sociales, de Mgr Pierangelo Sequeri, doyen – sur le départ – de l’Institut pontifical Jean-Paul II d’études sur le mariage et la famille, du Père Dario Vitali, professeur de la faculté de théologie de l’Université pontificale grégorienne et de Myriam Wijlens, professeur de droit canon à l’Université d’Erfurt.

[9Cf. A. Borras, « La Conférence ecclésiale pour l’Amazonie : une institution synodale inédite », Ephemerides Theologicae Lovanienses 96/2 (2021), p. 223-292.

[10Le pape François y disait le 24 janvier 2021 dans son message vidéo d’ouverture : « (...) l’Église est là quand elle rompt le pain ; l’Église est là avec tous sans exclusion et une assemblée ecclésiale est le signe d’une Église sans exclusion ». Cf. https://www.vatican.va/content/francesco/es/messages/pont-messages/2021/documents/papafrancesco_20210124_messaggio-celam.html.

[11J. Haers, « A Synodal Process on Synodality. Synodal Missionary Journeying and Common Apostolic Discernment », Louvain Studies 43 (2020), p. 215-238.

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