Le Magnificat. Menace ou promesse ?
François Odinet
N°2022-4 • Octobre 2022
| P. 45-52 |
OrientationProfesseur au Centre Sèvres, prêtre du diocèse du Havre et normalien, l’auteur nous a plusieurs fois invités à partager ses recherches sur l’expérience spirituelle des pauvres. Sa méditation du Magnificat, où s’annonce déjà tout l’Évangile, signale le combat que se livrent en nous la promesse et la menace : il s’agit pour tous de se convertir à la fidélité renversante de Dieu.
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Alors que Marie porte dans ses entrailles le Messie attendu, elle rend visite à Élisabeth, sa parente. C’est un moment de joie saisissante que raconte l’évangéliste Luc (Lc 1,39-45), si bien que l’allégresse et la louange de Marie débordent en un cantique devenu le Magnificat, que l’Église, depuis des siècles, reprend à la prière du soir.
« Mon âme exalte le Seigneur,
exulte mon esprit en Dieu mon Sauveur !
Il s’est penché sur son humble servante :
désormais, tous les âges me diront bienheureuse !
Le Puissant fit pour moi des merveilles :
saint est son Nom !
Déployant la force de son bras,
il disperse les superbes.
Il renverse les puissants de leur trône,
il élève les humbles.
Il comble de biens les affamés,
renvoie les riches les mains vides.
Il relève Israël son serviteur,
il se souvient de son amour,
de la promesse faite à nos pères,
en faveur d’Abraham et de sa descendance, à jamais. »
Lc 1,46-55
Il vaut donc la peine de s’interroger : ce cantique doit-il résonner comme une menace ou comme une promesse ? La question est légitime, si l’on veut bien prendre au sérieux des mots tels que : « Déployant la force de son bras, il disperse les superbes ; il renverse les puissants de leur trône ; [...] il renvoie les riches les mains vides. » Si ces phrases sont autre chose qu’un moment de poésie dénué de réalité, alors elles peuvent constituer une menace redoutable !
En réalité, tout dépend du point de vue à partir duquel on lit le Magnificat : c’est ce que j’exposerai d’abord. À ce titre, le Magnificat, inséré dans les récits de l’enfance du Christ (Lc 1-2), est une superbe introduction à l’ensemble de l’évangile – j’y viendrai dans la seconde partie.
Une promesse pour les pauvres, et donc pour tous
Plutôt que de nous demander si le Magnificat est porteur d’une menace, il est plus pertinent de nous interroger : pour qui pourrait-il constituer une menace ? Il nous apparaît réellement dangereux, voire atrocement subversif, si nous nous mettons dans la peau des superbes, des puissants et des riches. Alors, en effet, il y a de quoi craindre. Si nous nous reconnaissons en ceux qui ont constitué leur identité autour de ce qui ne vaut pas grand-chose, en ceux qui s’accrochent à leur avoir autant qu’à leur pouvoir, alors en effet – comme le proclame Jésus dans l’évangile (Lc 6,24-26) –, « malheur à nous ! ».
Toutefois, l’évangéliste Luc met en scène le jaillissement de ce cantique à l’occasion d’une visite toute simple, loin des palais royaux. Plus encore, il place une telle louange dans la bouche de Marie, dont tout indique la condition modeste : autant les circonstances de son accouchement, sans possibilité d’installation (Lc 2,6-7), que l’offrande qu’elle et Joseph présentent ensuite au Temple (Lc 2,24), deux tourterelles, c’est l’offrande de ceux qui n’arrivent pas à se procurer un agneau pour le sacrifice (Lv 12,6-8). Le Magnificat nous entraîne donc précisément dans la perspective des pauvres et des humbles. C’est parce qu’elle appartient à leur monde que la Vierge Marie lance ce cri de louange. Ce qui confirme certainement cela, c’est qu’elle-même se met en scène dans ce cantique, à l’enseigne de l’humilité (Lc 1,48) – une humilité qui ne se limite pas à une disposition intérieure, mais s’avère l’exact opposé de la puissance politique et économique.
Alors, si nous entrons dans la perspective des humbles et des affamés, le Magnificat n’est plus une menace mais une promesse.
Faudrait-il alors conclure aussitôt que le Magnificat est une promesse pour les pauvres, et donc une menace pour les riches ? Nullement. En effet, ce que le cantique promet aux pauvres, ce n’est pas une vengeance ni même une revanche. Il n’est pas annoncé que les humbles prendront la place des puissants, acquérant au passage tous les défauts de ceux-ci. Élever les humbles, ce n’est pas en faire des rois ; combler de bien les affamés, ce n’est pas en faire des riches confits dans le luxe et la consommation. Ce que le Magnificat promet aux pauvres, c’est ce que la Vierge Marie commence par chanter : rien d’autre que la fidélité de Dieu.
C’est bien la grande promesse, car la fidélité de Dieu demeure l’assurance de ceux qui n’en ont pas. Combien de fois entendons-nous des personnes confrontées à la grande précarité, à la misère, affirmer avec une force venue d’on ne sait où : « Dieu ne peut pas m’abandonner » ? Comme la Vierge Marie, les plus humbles témoignent étonnamment de la fidélité divine. Ils répètent leur conviction que celui qui a créé l’humanité ne peut pas délaisser ses créatures. Il doit être fidèle à ses enfants pauvres, humiliés, peut-être oubliés de tous mais pas de lui. C’est pourquoi, au cœur des heures sombres qu’ils traversent si souvent, les plus pauvres peuvent trouver dans l’enthousiasme de la Vierge Marie une raison d’espérer encore. Méditer le Magnificat, c’est, pour eux, entrer dans une perpétuelle conversion à la confiance.
Dans la bouche de la Vierge Marie, le miracle de cette confiance déjà présente donne au Magnificat sa tonalité de louange. Celle-ci ne procède pas d’un aveuglement devant le monde tel qu’il va, mais représente un acte inouï d’espérance. Parce qu’elle porte en elle cet enfant, Marie est le témoin privilégié d’une réalité en germe. La fidélité de Dieu s’incarne dans ses entrailles et, en proclamant comme déjà certaines les réalités que le Messie vient accomplir, elle manifeste toute sa confiance en Dieu. C’est l’espérance des pauvres qui anime ici la Mère de Dieu, une espérance qui correspond parfaitement à la fidélité divine.
Dès lors, on peut percevoir que le Magnificat constitue également une promesse – non pas une menace – pour les riches, les rois et les superbes. S’ils veulent bien quitter leur propre point de vue, c’est-à-dire réaliser une conversion, s’ils veulent bien voir le monde à partir des humbles, s’ils acceptent de se mettre à l’école des affamés, alors ils entendront dans ce chant une promesse pour eux aussi : la fidélité de Dieu les libère de ce qui les aliène. C’est une bonne nouvelle que de pouvoir quitter sa superbe ; c’est une promesse que d’apprendre à avoir les mains vides, pour tout recevoir de la miséricorde ; c’est une joie que d’apprendre à passer après les plus pauvres et non avant eux. Le Magnificat chante, pour les riches aussi, une promesse extraordinaire : à l’école des plus pauvres, dans le cœur de qui est né ce chant, il y a pour les puissants une vie plus juste, accordée à la fidélité de Dieu. Cette conversion est une bonne nouvelle pour tous, à condition qu’on veuille bien la lire comme elle a été écrite : depuis le point de vue des pauvres.
Le Magnificat est un chant de louange, d’une louange sans partage car elle ne laisse personne de côté. Cette louange ne proclame pas seulement la promesse, mais encore l’accomplissement de celle-ci. Marie annonce déjà que la justice de Dieu s’accomplit, parce que celui-ci se montre fidèle aux humbles et appelle à la conversion ceux qui les oppriment. Plus qu’une menace, c’est l’ urgence de la promesse et de son accomplissement qui s’annonce ici, une urgence toute messianique.
La puissance de Dieu s’exerce dans sa fidélité miséricordieuse. Il est offert à tous d’y collaborer, au prix d’une conversion ; dans le cas contraire, la destitution annoncée contient l’annonce d’une inéluctable fin de règne. Le renversement dont il s’agit rime donc avec une réconciliation ; mais la certitude avec laquelle il est proclamé indique qu’il n’y a pas d’avenir pour la superbe, la puissance ou la richesse auxquelles nous pourrions être tentés de nous accrocher.
Ici s’annonce tout l’évangile
Le Magnificat contient donc une promesse, ou plutôt l’aube d’une promesse. En effet, il est placé par Luc dans l’évangile de l’enfance (Lc 1-2), alors que la venue du Messie est un secret partagé par deux couples, dont les femmes ici se rencontrent et exultent. C’est encore un signe que ce chant porte une promesse plus qu’une menace : il naît de la joie partagée, et non de la colère. Il ne s’y mêle rien de morbide : la louange de Marie condense au contraire toute l’espérance qui s’exprimera dans l’évangile.
Pourtant, le contenu de ce cantique n’est pas nouveau. Le renversement ici proclamé, la promesse annoncée, ne sont nullement propres à l’évangile. Le Magnificat est tissé tout entier de citations venues de l’Ancien Testament. Ce sont les Écritures juives qui annoncent ce renversement, ce sont elles qui font corps avec l’espérance des pauvres. Elles annoncent que Dieu se montrera fidèle envers eux, tandis qu’il convertira le cœur des riches et des superbes. À sa manière, Jésus ne fera que reprendre et assumer cette espérance des pauvres et cette promesse du Dieu fidèle.
Alors, qu’y a-t-il de nouveau dans l’évangile, et dans le Magnificat ? C’est justement que cette promesse apparaît comme telle, en tant que promesse : elle est entièrement une bonne nouvelle, dénuée de tout accent de revanche ou de vengeance. Elle est une promesse pour tous : à l’espérance des humbles et des affamés répondra la fidélité de Dieu ; quant à la superbe des riches et des puissants, elle peut trouver sa fin dans la conversion joyeuse et confiante à laquelle ils sont appelés.
Tout au long de l’évangile écrit par Luc, Jésus ne cesse de fêter ses retrouvailles avec les pauvres et avec les pécheurs, grâce à des guérisons (Lc 6,6-11) et à travers des repas (Lc 5,27-32). Pourtant, il y a des trouble-fête. Le Christ rencontre des contradicteurs. À leurs yeux, ce qui est en train d’advenir constitue une menace, un danger pour l’ordre social et religieux tel qu’ils le conçoivent. Jésus cherche sans cesse à les convaincre d’entrer dans la joie. N’est-ce pas exactement dans ce but qu’il invente la parabole de la brebis perdue, dont le berger invite ses amis à partager sa joie d’avoir retrouvé sa brebis (Lc 15,1-7) ? Ou encore la parabole du père miséricordieux (Lc 15,11-32), un récit qui fait attendre la réponse du fils aîné à son père : ce fils peine terriblement à entrer dans la joie que provoque la fidélité du Père et les retrouvailles avec le fils cadet...
Le Magnificat annonce et éclaire également les béatitudes et les malédictions prononcées par Jésus (Lc 6,20-26). Malheureux sont les riches, dans la mesure où ils se cramponnent à leurs sécurités, qui pourtant ne sont vouées qu’à disparaître. Et bienheureux sont les pauvres et les affamés, dès maintenant, parce que Dieu est fidèle ! En proclamant les béatitudes, Jésus fera retentir un cri de louange devant la miséricorde de Dieu telle qu’elle travaille l’histoire humaine. Sa joie donnera un écho à celle de sa mère, à celle dont tressaillent toutes les Écritures d’Israël – Marie elle-même n’annonçait-elle pas que c’est la fidélité divine envers Abraham et les siens qui continue à se manifester (Lc 1,54-55) ?
Le fait d’inviter les riches, les puissants et les superbes à se dépouiller de leur fausse identité pour entrer dans la fête et la joie, montre que Dieu travaille et transforme le monde en faveur des pauvres et des affamés, mais qu’il veut le faire avec les riches et les puissants et non contre eux. C’est donc la même promesse qui retentit pour tous : il est radicalement bon d’entrer dans l’œuvre divine de miséricorde et de justice.
Cependant, il est clair que Jésus a échoué. C’est lors de son procès que la question parvient à son acmé : la miséricorde qu’il incarne, la fidélité de Dieu telle qu’il la rend présente, sont-elles une promesse ou une menace ? Ceux pour qui il représentait une menace ont triomphé, puisqu’ils l’ont fait arrêter et crucifier. Les accusateurs du Christ n’ont pas perçu que le visage de Dieu, tel que Jésus le révélait, était celui d’une promesse de communion et de réconciliation.
C’est pourtant dans la Pâque du Messie que la promesse du Magnificat se trouve confirmée. Face au mensonge et à la violence qui se coalisent contre lui (Lc 23,12), Jésus rejoint bien des pauvres, des opprimés et des humbles. Au creux de l’injustice, où réside la fidélité de Dieu ? Pour eux, elle ne s’incarne plus que dans la possibilité qui demeure de crier vers Dieu, de l’appeler, et de demeurer tendus vers sa justice et sa miséricorde. C’est cela seul qui reste à Jésus (Lc 24,33-46 ; cf. He 5,7).
L’annonce de sa résurrection viendra comme la réponse de Dieu, l’attestation de la fidélité du Père, plus certaine que le malheur et que la mort. Dieu se montre fidèle envers ceux qui ont été méprisés, écartés, dépouillés, torturés et martyrisés, ceux parmi lesquels son Fils a pris rang. Puisque le Christ est ressuscité, le Magnificat peut retentir chaque jour dans nos églises, à l’heure de la prière du soir. Dieu est fidèle, et sa fidélité peut être annoncée comme une bonne nouvelle pour tous – porteuse, il est vrai, d’un grand bouleversement.
Cette heure de la louange est aussi celle de notre conversion. Le besoin que notre cœur change est exactement signalé par le combat que se livrent en nous la promesse et la menace. Là où la fidélité renversante de Dieu nous apparaît comme un danger ou une menace, c’est qu’il faut nous convertir. Là où la fidélité du Père nourrit notre espérance et notre allégresse, c’est que, déjà, le royaume de Dieu grandit en nous (Lc 17,21).