Les archives des Instituts en Belgique
Un patrimoine pour l’avenir
Kristien Suenens
N°2022-3 • Juillet 2022
| P. 73-80 |
Sur un autre tonDocteur en histoire grâce à une thèse sur les femmes de pouvoir que furent les religieuses du XIX}e siècle, membre du groupe de recherche dans le domaine de l’héritage des instituts religieux au Kadoc-Leuven, l’auteur explique comment son institution valorise les archives religieuses qui lui sont confiées.
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Un petit-fils en Angleterre à la recherche d’anciennes compagnes de classe de son arrière-grand-mère dans les archives d’un pensionnat des Ursulines en Belgique. Une équipe d’architectes essayant de restituer l’histoire architecturale d’un couvent rural réaffecté, à l’aide d’anciens plans conservés dans les archives de la congrégation. Un chercheur international reconstruisant l’histoire de la photographie en Asie centrale en utilisant les collections audio-visuelles des congrégations missionnaires. Ce sont seulement quelques-unes des multiples questions de consultation qui sont adressées aux collaborateurs du KADOC, le centre où sont conservées des collections patrimoniales (archives, bibliothèques, collections audiovisuelles) de presque cent instituts religieux (ordres et congrégations) belges [1]. Le KADOC est le Centre interfacultaire de documentation et de recherche sur la religion, la culture et la société de l’Université catholique de Louvain (KU Leuven). Créé en 1976, il conserve et divulgue une impressionnante collection d’archives dans le vaste domaine de la religion, de la culture et de la société dès 1750, avec toutefois un accent particulier sur les collections patrimoniales des instituts religieux masculins et féminins. Cette contribution attire l’attention sur la collection importante d’archives, livres, photos et vidéos des instituts religieux. Comme beaucoup d’ordres et congrégations en Belgique (et ailleurs) sont confrontées à des questions sur l’avenir de leur patrimoine, insister sur la valeur religieuse, historique et culturelle nous semble de grande importance, ainsi qu’essayer de comprendre les défis et le potentiel liés à la valorisation de ce patrimoine religieux.
Un aperçu général
Les archives des instituts religieux déposées au KADOC sont étroitement liées à l’histoire de la vie conventuelle en Belgique et en Flandre en particulier. La plupart des archives racontent l’histoire des ordres et des congrégations du XIXe et du XXe siècles. Après la politique de suppression des couvents de l’empereur autrichien Joseph II (1780-1790) et du régime français à la fin du XVIIIe siècle, la vie religieuse en Belgique a revécu d’une manière spectaculaire dès le début du XIXe siècle. Au cours du XIXe siècle, entre trois et quatre cents ordres et congrégations ont été (re)fondés en Belgique, la plupart étant des congrégations de sœurs ayant un apostolat actif dans le monde. Ces congrégations féminines actives sont donc représentées d’une manière prépondérante dans les collections conservées au KADOC. Il s’agit de congrégations enseignantes importantes, réparties des deux côtés de la frontière linguistique, comme par exemple les Sœurs de Saint-Vincent de Paul-Servantes des Pauvres de Gijzegem, les Filles de Marie de Louvain (Paridaens) ou les Ursulines de Wavre-Notre-Dame. Leurs archives illustrent d’une manière fascinante et détaillée le rôle des religieuses dans le développement de l’enseignement catholique en Belgique dès les débuts du XIXe siècle. Non moins intéressantes sont les collections des congrégations hospitalières ou destinées à un apostolat mixte. Plusieurs d’entre elles, comme par exemple les archives des Augustines Hospitalières de Bruxelles ont une histoire qui dépasse largement la période postrévolutionnaire, mais sont également essentielles pour la connaissance du récit historique sur les soins de santé et – plus largement – la bienfaisance et les orientations sociales en Belgique.
Mais les collections ne sont pas limitées au patrimoine des congrégations majeures. La valeur historique, religieuse et culturelle des collections du KADOC est aussi constituée par un grand nombre de collections de congrégations locales de petite échelle. Souvent consultées par des historiens de la vie locale et des généalogistes, elles invitent à regarder l’histoire de l’Église et de la société à partir d’une perspective individuelle ou intime qui est souvent difficile à documenter.
Cela est encore plus manifeste pour les collections de instituts monastiques ou contemplatifs qui sont conservées au KADOC. Même si la vie religieuse contemplative s’est développée d’une manière moins spectaculaire que les congrégations apostoliques, la vie des moniales reste néanmoins indispensable pour saisir la portée spirituelle du monde conventuel belge des XIXe et XXe siècles. Dans ce contexte, on doit certainement insister sur l’importance des archives des Pauvres Claires (Clarisses-Colettines) et des Sœurs Capucines déposées au KADOC, deux expressions plus ou moins « belges » des traditions monastiques franciscaines.
À part des congrégations et monastères féminins, le centre est aussi le lieu de conservation des archives, bibliothèques et collections audiovisuelles des frères mineurs franciscains, des frères mineurs conventuels et capucins. Au niveau des instituts religieux masculins, la famille franciscaine est accompagnée au KADOC par des collections d’une vingtaine d’autres ordres et congrégations. Il s’agit de collections de quelques instituts d’origine belge, comme les frères Alexiens, Xavériens, Van Dale (Courtrai) et Notre-Dame de Lourdes (Oostakker) ou les congrégations des missionnaires de Scheut ou des aumôniers du travail. Récemment, le KADOC a aussi accueilli la collection patrimoniale du monastère bénédictin de Saint-André (Bruges). Mais la plupart des collections d’instituts masculins appartiennent aux provinces belges ou flamandes des ordres et congrégations internationaux comme par exemple les dominicains, les montfortains, les rédemptoristes, les passionistes, les frères des écoles chrétiennes, les prêtres du Sacré-Cœur et les jésuites. Ceci est aussi le cas pour un petit nombre de congrégations de sœurs, comme par exemple la province belge ou flamande des Sœurs de la Sainte-Famille de Bordeaux ou les Sœurs du Pauvre Enfant Jésus de Simpelveld. Pour la Compagnie de Jésus, le KADOC conserve les archives des jésuites de l’ancienne province belge et des provinces de la Belgique du Nord et de la Belgique du Sud, ainsi que les archives luxembourgeoises et néerlandaises des jésuites.
Cette dimension internationale est un aspect important des collections des instituts religieux au KADOC, en raison des relations entre les couvents belges et leurs généralats ou maisons-mère internationales, mais aussi avec leurs propres fondations au-delà de la frontière belge. La perspective missionnaire est extrêmement importante pour nombre de chercheurs belges et internationaux et est présente d’une manière prépondérante dans les collections de congrégations missionnaires comme les missionnaires de Scheut, mentionnés ci-dessus, et les sœurs missionnaires du Cœur immaculé de Marie (De Jacht-La Chasse), ainsi que dans beaucoup d’autres archives de congrégations à but mixte. Ensemble, elles offrent un terrain de recherche presque mondial, du Canada jusqu’en Chine, des pays nordiques jusqu’à l’Afrique du Sud.
Coopération et valorisation : l’exemple des jésuites
Après le transfert d’une collection d’un institut religieux au KADOC, le centre a des contacts fréquents avec les membres des instituts religieux pour discuter le processus de classification, la publication des inventaires en ligne et les dispositions sur la consultation. L’autorisation d’un représentant de l’institut est requise pour chaque demande de consultation.
La coopération avec les instituts religieux est également intéressante pour la valorisation des collections. Les ordres et congrégations féminins et masculins ayant eu un impact considérable sur l’Église et la société, leurs archives offrent un vaste potentiel et des perspectives pour la recherche, les publications, les expositions et les initiatives de valorisation pour un public plus large. Cependant, la promotion de l’« utilisation » des archives des instituts religieux nous a également confrontés à des défis intéressants.
Dès les années 1990, les collections des instituts religieux ont été valorisées par de multiple voies. Les archives, les collections bibliothécaires et audiovisuelles ont été des sources fondamentales pour les monographies sur des ordres et congrégations, ainsi que pour des travaux de synthèse sur l’histoire du monde religieux en Belgique. En outre, la diversité d’angles thématiques et la dimension internationale des collections des instituts religieux a aussi stimulé la valorisation et l’utilisation des archives, des livres, des photos et des vidéos pour des recherches, des publications et des expositions sur l’éducation, l’architecture, l’histoire des soins, l’histoire missionnaire, coloniale et post-coloniale, les études de genre, les arts... Parmi les collections du KADOC, les archives des instituts religieux sont les collections patrimoniales les plus fréquemment consultées par un groupe de chercheurs aussi divers que fascinés, des généalogistes qui sont à la recherche d’un membre de la famille entré au couvent, jusqu’aux doctorants analysant les relations internationales entre l’Église de Belgique et celle du Congo ou d’Amérique latine.
Le KADOC cherche continuellement à intensifier la valorisation des collections patrimoniales des instituts religieux. Depuis 2018, par exemple, une plateforme en ligne a été développée pour promouvoir le patrimoine jésuite conservé au KADOC, mais aussi dans d’autres parties de l’université, comme la bibliothèque de la Faculté de théologie de Leuven qui conserve une collection très précieuse de bibliothèques et de publications jésuites. Cette plateforme, baptisée « Ignis-Leuven Centre for Jesuit Studies », a été développée en collaboration avec la bibliothèque de la Faculté de théologie et un groupe interdisciplinaire de chercheurs de l’université, expérimentés dans l’examen et l’utilisation de la collection du patrimoine jésuite sous différents angles : histoire missionnaire et (post-)coloniale, histoire des sciences, théologie, études de genre, histoire de l’éducation et de la pédagogie, etc. La plateforme Ignis a trois objectifs principaux.
Premièrement, elle centralise les différents outils et portails qui donnent accès aux inventaires et catalogues des collections patrimoniales : archives, matériel audiovisuel et bibliothèques. Ainsi, les chercheurs, les étudiants et les autres personnes intéressées par les collections sont aidés à découvrir les collections et à développer, nuancer ou préparer leurs recherches. Deuxièmement, la plateforme veut guider les étudiants universitaires dans leur recherche de sujets intéressants pour des mémoires de master, en présentant plusieurs thèmes de recherches interdisciplinaires et des ensembles de sources intéressantes, liées à l’histoire et au patrimoine jésuite au sein et en dehors de l’université. Attirer les étudiants en master est bien sûr d’une importance capitale pour introduire de nouveaux chercheurs dans l’histoire de la Compagnie et pour les sensibiliser au grand potentiel des archives jésuites. Troisièmement, le réseau et la plateforme Ignis encouragent également la valorisation des archives religieuses en organisant des expositions, des conférences et des réunions sur la pertinence et le potentiel des collections du patrimoine jésuite. Dans l’avenir, le KADOC a l’objectif de créer des plateformes et réseaux similaires pour les collections d’autres ordres et congrégations afin de stimuler la recherche et de sensibiliser sur leur valeur et leur potentiel.
Cela est d’autant plus important que la « promotion » du patrimoine religieux ne va pas de soi. Dans une société et une communauté universitaire d’étudiants, de chercheurs et d’universitaires ayant peu (et de moins en moins) d’affinités et de connaissances quant au monde des instituts religieux, c’est un défi de construire des « ponts » entre ces chercheurs « a-religieux » et le patrimoine et l’histoire des instituts religieux. Un problème similaire se pose lors du développement de projets pour les écoles, même fondées par des congrégations ou intégrées dans des réseaux liés aux instituts religieux. Il est difficile de transposer le projet pédagogique et l’histoire des ordres et congrégations fondatrices dans les écoles contemporaines, car de nombreux enseignants, élèves et parents connaissent peu ou pas du tout le passé de leur école.
La coopération internationale entre les instituts, les centres et les dépositaires des archives et du patrimoine des instituts religieux est très importante pour développer de nouvelles idées et de bonnes pratiques dans le domaine de la préservation et de la valorisation du patrimoine. Le KADOC a des réunions régulières avec les centres d’archives à l’étranger, mais aimerait intensifier ces relations à l’avenir en espérant développer des projets internationaux sur l’histoire des instituts religieux et créer une grande plate-forme pour la valorisation du patrimoine religieux.
[1] Un aperçu des archives des ordres et congrégations conservées au KADOC est accessible en ligne par la plate-forme LIAS (www.lias.be).