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dans toutes les formes de la vie consacrée

La vie spirituelle des vierges consacrées

Dans la tradition chrétienne

Dominique Salin, s.j.

N°2022-3 Juillet 2022

| P. 43-56 |

Orientation

Adressé d’abord à un groupe de vierges consacrées, cette réflexion d’un jésuite expert en spiritualité et ami de notre revue, conduit avec une rare pertinence aux sources évangéliques et historiques d’une vocation qui apparaît ici dans sa complémentarité avec toutes les autres.

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À peu près aussi ancienne que l’Église, mais réapparue, après une longue éclipse, à la suite du concile Vatican II, la forme de vie chrétienne qu’est la « virginité consacrée », hors instituts religieux, peut-elle revendiquer une « spiritualité » particulière ? La question peut sembler abstraite. Elle interroge, en réalité, tous les chrétiens sur la manière dont ils mènent leur vie spirituelle, en les renvoyant à l’Écriture.

De la spiritualité chrétienne aux « spiritualités particulières »

Dans la tradition chrétienne, les « spiritualités particulières », comme on dit depuis le XXe siècle, sont liées à des contingences historiques précises. Elles ont été d’abord la manière particulière qu’a eue un homme ou une femme de répondre à l’appel de l’évangile, de vivre de l’Esprit du Christ. Leur aventure s’est trouvée en phase avec l’esprit du temps ; elle correspondait, apparemment, à un besoin spirituel de l’époque. Leur expérience spirituelle, en effet, a immédiatement parlé à une foule sans cesse grandissante de gens qui se sont reconnus en elle.

On pense à François d’Assise et à sa spiritualité de la pauvreté à l’époque de la mise en place du capitalisme bancaire dans l’Europe du XIIe siècle ; à Bruno et à son désir de relancer la vie érémitique ; à Bernard, soucieux, au seuil du Moyen Âge, de retrouver la fraîcheur et la frugalité originelles de la vie monastique, en offrant une alternative à l’establishment de Cîteaux ; pensons à Dominique, parti pour être missionnaire chez les « Cumans » (dans les pays nordiques) et qui, croisant sur sa route l’impressionnant cortège papal parti convertir les Albigeois, a compris que l’évangile ne pouvait être sérieusement prêché qu’à mains nues, dans la pauvreté, la prière et la pénitence ; pensons à Thérèse d’Avila et à Jean de la Croix, soucieux de placer la vie contemplative, non au fin fond des forêts, mais au cœur des cités de la Renaissance, là où se développait un humanisme qui risquait d’expulser Dieu du cœur de l’homme ; pensons à Ignace de Loyola qui voulait faire sortir la spiritualité hors des cloîtres en proposant une vie spirituelle pour tout le monde, et en suscitant un ordre religieux d’un nouveau type, sans clôture et sans l’office choral ; pensons à Charles de Foucauld qui a inauguré parmi les Touaregs un nouveau style missionnaire : le « défrichage » évangélique, sans autre fondation qu’une simple « confrérie » appelée « L’Union » – même si une douzaine de fondations religieuses se réclament de lui.

À chacun de ces noms restent attachés non seulement un ou des instituts religieux, mais surtout une « sensibilité spirituelle », un « style », une manière particulière de se rapporter au Christ, de vivre le mystère du Christ, qui porte l’empreinte de l’expérience originelle qu’a faite le fondateur. Cette spiritualité est historiquement datée, mais elle transcende les époques.

Il en va ainsi, à y réfléchir, depuis les origines de l’Église. À lire le Nouveau Testament, il est clair que la « spiritualité » de saint Paul n’était pas celle de saint Jean, ni celle de saint Pierre ni celle de saint Jacques. Chacune de ces « spiritualités » apostoliques allait de pair avec une vision « théologique » propre à l’individu, à son tempérament, à son histoire personnelle.

Il en est allé ainsi dans la suite des temps. En tout état de cause, il faut le souligner vigoureusement, jamais aucun fondateur d’ordre n’a eu l’impression qu’il était à l’origine d’une « nouvelle » spiritualité ! La pluralité des « spiritualités » est l’expression d’une surabondance de la source. S’il y a un mystère de Dieu, il y a un mystère de l’homme, de la manière dont celui-ci se choisit et choisit d’aimer. Cela, aucune science humaine, aucune théologie ne l’épuisera jamais.

En outre, il faut l’affirmer avec force, ce que les « spiritualités particulières » ont en commun, est infiniment plus important et précieux que ce qui les distingue. Les spiritualités particulières sont sans doute à considérer comme des narthex, des porches d’accès à l’édifice ecclésial, pour nous aider à reconnaître la vie christique en nous. Car c’est la vie christique en nous qui importe, la vie dans l’Esprit du Christ. Ce n’est pas à Loyola qu’il faut adorer, ni à Fanjeaux, ni à Assise, ni à Avila, ni à Lourdes ni à Jérusalem, ni même à Rome, mais « en esprit et en vérité » (Jn 4,23).

Vierges consacrées : une spiritualité pas comme les autres

Comment situer la spiritualité des vierges consacrées ? Si cette spiritualité ne figure pas comme telle dans les dictionnaires et les répertoires spécialisés, c’est pour une bonne raison : la grâce qu’elle représente, n’est liée à aucune personnalité historique particulière, à aucun événement particulier de la vie de l’Église, à aucune époque particulière de la vie de l’Église. Le don qui est fait à certaines femmes [1] de vivre le mystère du Christ dans l’état de virginité hors vie religieuse, n’est assignable à aucune circonstance historique particulière. Ce don est coextensif à toute la vie de l’Église, depuis ses origines. Le don de la virginité consacrée est aussi vieux que l’Église et il est toujours aussi jeune qu’elle.

Il en va de la spiritualité de la virginité consacrée comme de la spiritualité mariale : on ne peut pas les compter parmi les « spiritualités particulières » parce qu’elles ne sont pas des spiritualités particulières. Spiritualité mariale et spiritualité des vierges consacrées s’enracinent directement dans l’Écriture, plus précisément dans le Nouveau Testament. En effet, ainsi que nous allons le voir, la virginité consacrée, comme la spiritualité mariale, sont une manière de vivre au quotidien le mystère de l’Église, épouse du Christ.

Pour dire les choses simplement, les vierges consacrées sont, au cœur de l’Église, témoins particuliers de la vocation chrétienne. En effet, les chrétiens en général sont appelés à être des veilleurs : « Veillez ! Veillez et priez ! Ouvrez l’œil ! Ne vous endormez pas ! » : l’injonction est récurrente dans les évangiles. Cette invitation à la vigilance, certains ont choisi d’y répondre de manière particulière. La virginité consacrée est une manière spéciale d’être veilleur. Les vierges sages de la parabole évangélique ont entendu la consigne insistante de Jésus. La petite flamme, la discrète flamme de leur lampe brille dans la nuit du monde. Elles attendent l’Époux. L’Époux de l’Église, leur époux. C’est cette vigilance, cette attente, cette ardeur lumineuse au cœur de la communion de l’Église, au cœur du corps ecclésial qu’on souhaite mettre ici en valeur : la vocation des vierges consacrées et leur vie spirituelle se rattachent directement aux Écritures, au Mysterion, au Mystère de la révélation chrétienne. Mais, pour mieux comprendre la vocation à la virginité consacrée, il convient de rappeler brièvement que la valorisation de la continence n’est pas une originalité du christianisme, mais que le christianisme lui donne un sens tout à fait particulier.

La continence dans l’antiquité païenne

Dans l’Antiquité païenne, d’importants courants philosophiques ou spirituels (l’époque ne faisait pas la distinction) valorisaient grandement la continence. Par exemple le stoïcisme ou, plus tard, au IIIe siècle de notre ère, le néoplatonisme de Plotin. Le sage parfait se devait d’être continent. Plotin, philosophe païen contemporain d’Origène, était père abbé d’une véritable communauté monastique.

Le témoignage le plus significatif à cet égard est celui de saint Augustin dans ses Confessions. C’est à l’âge de 32 ans qu’il a décidé de se faire baptiser et de devenir moine. Ce qu’on ne souligne pas, d’ordinaire, c’est qu’il avait connu une première conversion douze ans plus tôt, au moment où il entamait les brillantes études qui devaient faire de lui un des plus importants personnages de l’Empire, l’orateur personnel de l’empereur. Une première conversion, à l’âge de 19 ans, non au christianisme, qu’il ne connaissait pas vraiment, mais à la sagesse stoïcienne. En lisant Cicéron, plus précisément un traité (perdu) intitulé Hortensius, Augustin avait été enthousiasmé par la magnifique sagesse stoïcienne, si proche de la morale chrétienne. Or l’idéal du sage stoïcien impliquait la continence. Et, à 17 ans, Augustin rêvait d’une vie de philosophe, à l’abri des soucis de la sexualité : « Cette lecture changea mes sentiments [...] Toutes mes vaines espérances, soudain perdirent pour moi leur prix et je désirais l’immortelle sagesse avec une incroyable ardeur » (Conf. III, 4). Il était devenu amoureux de Sophia...

Mais les études, puis la carrière professionnelle et l’amour de sa compagne prirent le dessus, et il poursuivit le cursus honorum, tourmenté par une honte secrète, celle de ne pouvoir être continent. Ce n’est que douze ans plus tard, lorsqu’il découvrit le vrai visage du christianisme, à Milan, qu’Augustin se trouva à nouveau confronté au choix de la continence. Voici comment il se considérait alors :

Je m’exécrais, je me détestais [...] Car de nombreuses années s’étaient écoulées – douze environ – depuis qu’à dix-neuf ans la lecture de l’Hortensius de Cicéron m’avait éveillé à l’amour de la sagesse ; et je différais de mépriser les félicités de la terre pour me consacrer à la poursuite de ce bien dont, je ne dis pas la découverte, mais la seule recherche devait être mise au-dessus des trésors, des royaumes de ce monde et de ces voluptés matérielles qu’un signe suffit à faire affluer. Jeune homme pitoyable, oui pitoyable dès le seuil de la jeunesse, je vous avais demandé la chasteté [il s’adresse à Dieu en écrivant]. J’avais dit : « Donnez-moi la chasteté et la continence, mais ne me les donnez pas tout de suite... ». Je craignais d’être exaucé trop vite, d’être trop vite guéri de la maladie de la concupiscence, que j’aimais mieux assouvir que supprimer (Conf. VIII, 7).

Le désir sexuel comme maladie, la continence comme valeur suprême... Ce désaveu de la chair n’est pas une invention du christianisme, comme on l’a dit trop souvent. Les historiens et les anthropologues sont aujourd’hui d’accord pour dire que cette dévalorisation du corps et de la sexualité était imputable au dualisme typique de la pensée grecque (dualisme chair/esprit, supériorité de l’esprit sur la chair) [2].

On entrevoit déjà la différence d’avec la perspective chrétienne. Dans l’Antiquité païenne le choix de la continence représentait une sorte d’exploit ascétique, « pélagien » voire « encratiste » (pour employer des catégories chrétiennes). Il s’agissait de devenir parfaitement maître de soi et de ses passions : idéal de sagesse. À partir de là, on pouvait tenter de s’unir à la divinité par la contemplation (L’Un chez Plotin). Or il n’en va pas de même dans le christianisme.

La continence dans le christianisme

La virginité chrétienne choisie présente deux traits qui la différencient radicalement de la continence sapientielle, philosophique. D’abord, le choix de la virginité relève d’un appel personnel de Dieu et donc d’un don spécial de Dieu, d’une grâce gratis data. Saint Augustin insiste vigoureusement sur ce point dans le récit de sa « conversion ». Il a fini par comprendre que la continence, dans le christianisme, n’est pas une affaire d’énergie, comme dans le paganisme ; que l’appel évangélique à « se faire eunuque pour le Royaume de Dieu » (Mt 19,12) ne s’adresse qu’à ceux à qui il est donné d’y répondre.

Augustin a compris aussi que cet appel à la continence a quelque chose à voir avec la fin des temps. Comme disent les théologiens modernes, le choix de la continence « a une signification eschatologique ». Il signifie, pour reprendre les expressions de saint Paul, que « le temps est court », que « la figure de ce monde passe » (1 Co 7,20.31), que tout ici est provisoire, qu’il convient donc de ne pas s’attacher indûment aux biens de ce monde, aussi bons soient-ils, à commencer par le bien du mariage. La virginité, qui est normalement, dans les sociétés humaines, un état provisoire, devient signe du caractère provisoire de la figure de ce monde. L’humanité n’est pas encore ce qu’elle est appelée à être : une avec Dieu.

Nous retenons donc que la virginité consacrée est réponse à un appel personnel à une plus grande liberté spirituelle : se rendre plus disponible pour accueillir le Royaume de Dieu. Et cet appel ne s’adresse qu’à quelques-uns.

Un second trait, capital, différencie la virginité consacrée de la continence païenne. La virginité consacrée ne relève pas seulement d’un choix solitaire, elle n’a de sens que par rapport au mystère du Christ et à la sainteté de l’Église. La virginité consacrée a son fondement dans le mystère du Christ et de son corps ressuscité, l’Église. C’est dans le mystère de l’Église, tel que l’envisage l’Écriture, que la virginité consacrée trouve sa raison d’être. Qu’est-ce que l’Église, en effet, dans le Nouveau Testament ?

L’Église est d’abord l’« assemblée des saints », c’est-à-dire assemblée de ceux que Dieu le Père « a choisis en Christ, avant la fondation du monde, pour qu’ils soient saints et irréprochables, sous son regard, dans l’amour » (Ep 1,4). L’Église est le corps de ceux qui, de toute éternité, ont été « mis à part » pour témoigner de la sainteté de Dieu. Les chrétiens, même pécheurs, sont appelés « les saints » (Ac 9,13 ; 1 Co 16,1 ; Ep 3,5 ; Ac 9,3-41 ; Rm 16,2 ; 2 Co 1,1 ; 13,12). Par l’Esprit Saint, ils participent à la sainteté divine. « Nation sainte », constituant le « Temple saint » (1 P 2,9 ; Ep 2,21), ils s’offrent avec le Christ en « sacrifice saint » (Rm 12,1 ; 15,16 ; Ph 2,17). Ils se soumettent à l’exigence d’une vie sainte, non par ascèse, mais pour communier à la passion/résurrection du Christ. Lors de la parousie, paraîtra la Jérusalem nouvelle, « cité sainte » (Ap 21).

Or ce corps de sainteté qu’est l’Église, c’est le corps de l’Épouse que Dieu s’est destinée de toute éternité.

Virginité et nuptialité : le mystère de l’Église

En effet, de toute éternité, Dieu veut épouser l’humanité, c’est-à-dire ne faire qu’un avec elle. Dieu veut que l’humanité vive pleinement de sa vie [3]. L’avenir de l’humanité, c’est Dieu. L’avenir de l’humanité, c’est la « divinisation » (la theiôsis de nos frères byzantins, qui n’ont pas nos pudeurs de romains, juristes jusqu’au bout). L’Église est le laboratoire de ces noces de Dieu avec l’humanité. Elle est le lieu où s’effectuent déjà les « noces de l’Agneau », les épousailles du Fils avec l’humanité. Ce qu’exprime Ep 5,26 : « Le Christ a aimé l’Église et s’est livré pour elle : il a voulu ainsi la rendre sainte en la purifiant avec l’eau qui lave, et cela par la Parole ; il a voulu se la présenter à lui-même splendide, sans tache ni ride, ni aucun défaut ; il a voulu son Église sainte et irréprochable. »

C’est dans ce contexte de nuptialité et de sainteté conjointes que s’éclaire et se justifie la virginité consacrée. Dans ce corps de saints qui est l’Église, les vierges consacrées ont reçu d’être témoins visibles de cette élection à la sainteté, de cette « mise à part », puisque la sainteté, dans la Bible, c’est d’abord l’état d’être « à part ». Le premier « séparé », c’est Dieu. Or – c’est l’incroyable affirmation chrétienne qu’il faut souligner avec insistance – Dieu appelle tous les hommes à le rejoindre dans sa séparation. La virginité consacrée témoigne de cette élection. Encore une fois, tous les chrétiens sont appelés à être saints, c’est-à-dire séparés. Mais, parmi eux, il y en a certains qui sont appelés à être plus visiblement séparés que les autres, si l’on peut dire, plus visiblement à part : ceux qui vivent dans la virginité choisie.

On voit donc que la virginité consacrée est au plus près de la Parole de Dieu, des Écritures. Dans l’Église, les vierges consacrés témoignent de la sainteté de la vocation chrétienne, de la distance ainsi prise par rapport au « monde ». Ils en témoignent en refusant de contracter l’alliance naturelle, bénie par Dieu, entre l’homme et la femme. Il n’y a là nul mépris de la condition conjugale. Au contraire même, pourrait-on dire. En assumant ouvertement le manque qu’implique le refus du mariage, les vierges soulignent l’importance de la valence sexuelle et ils lui rendent un paradoxal hommage. La sexualité est si importante que le plus beau cadeau qu’on puisse rendre au Seigneur, c’est la consécration de sa sexualité. On est ici à l’opposé du paganisme gréco-latin, que d’aucuns voudraient aujourd’hui ressusciter. Le paganisme, en effet, relativise la sexualité, il la banalise. Le judaïsme et le christianisme, au contraire, la valorisent en valorisant la nuptialité. Dans le christianisme, en effet, la virginité consacrée ne trouve tout son sens que par rapport au mariage, et le sens du mariage se trouve exalté par la virginité consacrée. C’est tout le sens de la théologie de la vie consacrée qui a été développée dans l’Église depuis Vatican II. Pour dire les choses platement, célibat consacré et mariage chrétien ne se comprennent pleinement que l’un par rapport à l’autre. Il est vain de proclamer la supériorité de la virginité sur la nuptialité. Le choix est une affaire de vocation personnelle. L’une et l’autre vocation se valorisent, se rehaussent mutuellement.

Nous n’approfondirons pas ici les attendus théologiques de la virginité consacrée. Nous pourrions suivre par exemple les analyses de saint Augustin dans son magistral traité De sancta virginitate, écrit après son traité De bono conjugali (De ce qui est bien dans le mariage). (N’oublions pas qu’Augustin avait une expérience de la vie conjugale qui avait duré une quinzaine d’années, et qui avait été heureuse [4], en dépit de l’aspiration à une joie jugée supérieure, celle de la continence.) Nous retiendrons simplement que, dans son traité sur la virginité, Augustin montre magnifiquement comment la virginité consacrée s’enracine dans le mystère de l’Église, le mystère de l’Église en tant que sainte et épouse du Christ, comme nous venons de le voir. La vierge consacrée est témoin privilégié de la sainteté de l’Église, qui est aussi l’épouse du Christ, vierge épouse du Christ, comme l’affirme Ep 5,26, cité plus haut.

Par conséquent, pour Augustin, la virginité consacrée s’enracine aussi dans le mystère de Marie, vierge mère du Christ et de l’Église, comme il apparaît au Calvaire puis au Cénacle. La virginité consacrée a donc à voir avec la nuptialité et la maternité – donc la fécondité, comme le fera ressortir Maître Eckhart dans le célèbre sermon allemand 81 [5].

Plutôt que de poursuivre le déploiement de ces thèmes dans l’histoire de la spiritualité chrétienne, on conclura cette réflexion par un retour à l’évangile et à la figure des « vierges sages ».

L’évangile, appel à la vigilance. Les « vierges sages »

Il y a dans l’évangile un appel à la continence. C’est un appel général, qui s’adresse à tout le monde mais qui, dit Jésus, ne peut être entendu que par quelques-uns. Or cet appel, dans l’évangile, est lié à une certaine conception du temps : du temps comme fugace et imprévisible [6]. La continence est d’abord une posture de vigilance : il s’agit de ne pas laisser passer l’occasion, l’opportunity, en grec le kairos.

Si on le compare aux fondateurs des grandes religions, Jésus n’a guère laissé de consignes précises en matière de rites, de prières, de règles de conduite extérieures. Dire le Notre Père, célébrer l’eucharistie en mémoire de lui, c’est à peu près tout. En matière de vêtements, de régime alimentaire, d’interdits ou d’obligations extérieures, la manière de vivre du chrétien ne se distingue guère de celle de tout le monde.

En revanche, on l’a dit, il est une consigne très précise qui revient constamment dans l’évangile : « Veillez [7] ! Ne vous endormez pas ! Ouvrez l’œil ! faites bien attention ! » L’évangile est plein d’histoires qui se passent la nuit : un maître qui est parti, en voyage ou à des noces, et des serviteurs qui sont tentés d’en profiter pour faire la foire ; des demoiselles d’honneur qui attendent le cortège et dont les lampes se sont éteintes ; un ami qui débarque au milieu de la nuit ; et d’abord les bergers dans la nuit de Bethléem. Dans la grande nuit du monde, où tant de gens préfèrent s’assoupir, fermer les yeux, le chrétien est une sentinelle. Il ne se laisse pas bercer par le ronron des préjugés, des idéologies toutes faites, des slogans à la mode. Il ne prend pas des vessies pour des lanternes. Le disciple de Jésus est quelqu’un qui reste vigilant, aux aguets. Il discerne les signes des temps.

Car il est essentiellement quelqu’un qui attend. Jésus a annoncé son retour, bien sûr. Mais c’est Dieu, Dieu lui-même, dont l’Écriture et la liturgie parlent comme de quelqu’un qui n’est pas encore là, qui est en chemin, et dont l’heure d’arrivée est imprévisible. Notre Dieu est « Celui qui est, Celui qui était », mais aussi « Celui qui vient ». On oublie toujours la fin de la phrase, on n’y fait pas attention. Elle exprime pourtant une des vérités les plus profondes de celles qui composent le message de Jésus. Dieu risque d’arriver à chaque instant. Il s’agit de ne pas le manquer ! Chaque instant peut être l’instant décisif, le kairos. Déjà le judaïsme était une religion de l’attente. Mais le christianisme introduit un élément d’urgence. C’est à tout instant que le Seigneur peut revenir.

Et cet état de veilleur « eschatologique » est au mieux symbolisé, dans la parabole des dix demoiselles d’honneur, par la figure des « vierges sages » (Mt 25,1-13). Cette figure des vierges sages implique un rapport tout à fait spécial au temps. En effet, ce temps, le temps que nous vivons, n’aura qu’un temps. La figure de ce monde passe. Il s’agit d’être prêt pour le moment décisif. Les vierges insouciantes ne sont pas prêtes, elles ont laissé filer le temps : « Trop tard ! je ne vous connais pas ! », répondra l’Époux. Les vierges sages sont prêtes. La virginité consacrée rappelle que ce temps n’a qu’un temps, la figure de ce monde passe, et ce n’est pas demain la veille, mais c’est aujourd’hui. C’est aujourd’hui qu’il faut être prêt à toute éventualité, à l’Éventualité avec un É, c’est-à-dire au point final (en anglais, eventually signifie « finalement »).

La spiritualité des vierges consacrées est une spiritualité de veilleuses. Veilleuses, car elles restent vierges pour mieux signifier que le temps qui court n’aura qu’un temps ; pour mieux guetter, aussi, les signes de la fin de la nuit, les signes du Royaume qui vient, qui n’en finit pas de venir. Elles sont veilleuses aussi comme la flamme de leurs lampes à huile, ces veilleuses qui jalonneront le chemin de l’époux, comme ces braseros que les hommes et les femmes de la Résistance alignaient dans la nuit des campagnes françaises pour baliser l’atterrissage des avions anglais.

Virginité consacrée et rapport au temps

Pour penser la virginité consacrée, il faut revenir au sens basique, simplement anthropologique, de la virginité. La femme qui se marie s’engage et engage l’avenir. La femme qui choisit de rester vierge choisit le présent, elle choisit la posture de l’expectative, de la disponibilité.

Normalement, en effet, dans les sociétés humaines, la virginité est, pour une jeune fille, un état transitoire, un état qui devrait prendre fin à plus ou moins brève échéance. Un état « précaire » (étymologiquement, un état « qui a à voir avec la prière », un état impliquant une intervention supérieure, donc un état mal assuré : dépendant d’une intervention divine). C’est un statut provisoire, une situation d’attente, d’incomplétude. On est dans l’inaccompli. Ainsi Marie, lorsque Gabriel entra chez elle. Donc la femme qui choisit de rester vierge, choisit de prolonger, sine die, cette attente, cette incomplétude. Elle témoigne visiblement qu’il lui manque quelqu’un. Un quelqu’un qui manque à tous les chrétiens, bien sûr : celui qui nous manque à tous, c’est le Seigneur, « et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en lui ». Mais ça ne se voit pas toujours chez les chrétiens : le manque peut rester plus ou moins invisible, camouflé sous la riche tapisserie de la vie familiale, ou de la vie communautaire (dans le cas de la vie religieuse), ou de la vie pastorale (si on a des responsabilités dans la communauté chrétienne).

La vierge consacrée, elle, assume le manque sans compensation visible, sans béquilles, sans adjuvant visible. Elle est seule, elle reste seule, elle n’a pas peur d’afficher sa solitude choisie. C’est une existence sans filet. Car sa solitude n’est pas choisie pour elle-même. Elle est choisie parce qu’elle permet de mieux vivre l’attente. On attend mieux quand on est seul, on guette mieux. La solitude permet d’être plus libre pour percevoir les signes avant-coureurs du Royaume et pour mieux les accueillir. Nous retenons que la virginité consacrée est tendue vers l’avenir qui approche. Mais elle sait que « la vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent » (la formule est d’Albert Camus, dans L’homme révolté). Tendue vers l’avenir, la spiritualité de la vierge consacrée est une spiritualité du moment présent. Elle vit à plein le moment présent.

C’est dès à présent, dans le moment présent, que la virginité consacrée connaît sa fécondité. Une fécondité paradoxale mais réelle. Car la liberté qui est la sienne lui permet d’être particulièrement attentive au bien à faire, attentive aux manques des autres et aux moyens de les aider. Les béguines du Moyen Âge étaient aussi des assistantes sociales ou des infirmières. C’est maintenant, le kairos, « c’est maintenant le moment favorable, c’est maintenant le jour du salut ! » (2 Co 6,2).

[1Et à certains hommes. Le fait que l’expression « vierges consacrés », au masculin, n’ait pas cours dans l’Église, appellerait une réflexion particulière.

[2P. Brown, Le renoncement de la chair. Virginité, célibat et continence dans le christianisme primitif, Paris, Gallimard, 1995. Confirmé par M. Foucault, Histoire de la sexualité III. Le souci de soi, Gallimard, 1984.

[3Adam et Ève ont préféré croire que Dieu voulait garder sa vie pour lui : c’est cela, le « péché originel ».

[4Heureuse jusqu’au bout, quoi qu’en dise Claude Pujade-Renaud dans sa biographie très romancée de la compagne d’Augustin (Dans l’ombre de la lumière, Actes Sud, 2013). Elle soutient que cette femme était restée manichéenne après qu’Augustin s’est séparé d’elle, alors que, selon les Confessions, « elle était retournée en Afrique en faisant [au Seigneur] le vœu de ne plus connaître désormais aucun homme et en me laissant le fils que j’avais eu d’elle ».

[5Depuis 2018, le Lundi de Pentecôte, l’Église célèbre « Marie, mère de l’Église ». Virginité, sainteté et nuptialité féconde trouvent en Marie leur accomplissement.

[6Conception bien éloignée de la conception grecque du temps : circularité, éternel retour du même.

[7Grègorein : 14 mentions dans les évangiles synoptiques, plus 9 dans le reste du Nouveau Testament. L’impératif est souvent lié à la prière : « Veillez et priez ! » (Grègoreite kai proseukhesthe !). On trouve aussi la formule parallèle : « Ouvrez l’œil et faites attention ! » (Horate kai prosekhete !)

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