Éclairer et accompagner des engagements toujours plus évangéliques
dans toutes les formes de la vie consacrée

L’obéissance évangélique

Risque et espérance

Gilles Berceville, o.p.

N°2022-3 Juillet 2022

| P. 27-42 |

Kairos

Professeur de théologie spirituelle à l’Institut catholique de Paris et directeur de l’Institut d’Histoire des Missions, G. Berceville, o.p., convaincu que « derrière le scandale systémique des abus se cache le scandale des systèmes communautaires » (audition devant la CIASE, 15 novembre 2019), réfléchit à nouveaux frais aux contours d’une obéissance selon l’Évangile.

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Comment former aujourd’hui à l’obéissance ? [1] La question peut être entendue comme un aveu d’impuissance : n’est-ce pas impossible aujourd’hui ? Mais avant de s’interroger sur la possibilité de satisfaire aux objectifs de la formation religieuse, il importe de ne pas perdre de vue sa finalité ultime. Abba Moïse invitait ceux qui venaient l’interroger sur la vie monastique à bien distinguer d’abord dans la vie du moine les objectifs (ce qui relève du scopos) de la finalité ultime (ce qui relève du telos) [2]. Nous pouvons définir le telos de la vie religieuse comme libération en nous de la capacité d’aimer comme aime le Christ [3]. Au regard de ce but ultime, de cette espérance du consacré, quelle est la signification de cet objectif, de ce scopos de la formation qu’il reçoit, qui est l’aptitude à pratiquer le vœu d’obéissance ? Nous le savons : ce scopos, cet objectif de la formation religieuse qu’est l’aptitude à pratiquer l’obéissance devrait idéalement faire de nous, par-delà règles et préceptes, des personnes aptes à répondre aux appels de l’Autre, aux appels de Dieu et du prochain, aux appels de l’Esprit, aux besoins de l’Église, des communautés et du monde, de faire donc de nous des êtres d’écoute, des êtres réceptifs et disponibles. Car c’est évidemment là une condition essentielle de l’amour du Christ.

Je suis étonné par le peu d’études théologiques qui ont été consacrées au thème de l’écoute. Par exemple, en compulsant ce monument d’érudition qu’est le Dictionnaire de spiritualité, je n’y ai pas trouvé d’entrée au thème de l’écoute. Cela rejoint la remarque d’un grand théologien, qui a écrit un maître-ouvrage sur l’écoute, Maurice Bellet [4]. Dans ces pages, il fait remarquer que l’on trouve des traités sur certaines formes d’écoute, certaines méthodes d’écoute, mais peu de réflexions sur l’écoute elle-même, l’écoute purement et simplement, ce qu’il appelle « l’écoute pure », l’écoute absolue, le fond de toute écoute. Si l’on a assez peu d’articles, ou pas du tout, dans les dictionnaires de théologie et de spiritualité, on trouve une très bonne petite notice dans le Vocabulaire de Théologie Biblique [5]. Il existe des textes, mais en petit nombre et assez peu développés.

En revanche, on trouve dans les mêmes dictionnaires beaucoup de choses sur l’obéissance ! J’ai été heureux de découvrir, en relisant l’article consacré à l’obéissance dans le Dictionnaire de spiritualité, que l’obéissance y est présentée comme étant fondamentalement une écoute, et je dois beaucoup ici à cet article. Il a été rédigé par le théologien dominicain Jean-Marie Tillard [6]. Sur les pas du Père Tillard, nous envisagerons d’abord l’obéissance évangélique comme expérience humaine décrite par l’Écriture ; l’obéissance du Christ et du chrétien à sa suite y apparaît comme un mystère. Tout au long de l’histoire de l’Église, l’obéissance pratiquée comme un vœu est vécue selon des formes diverses, en fonction de la structuration que les communautés tirent de leur spiritualité propre. L’obéissance est alors une aventure, toujours menacée par le risque des abus, tendue vers l’espérance du Royaume.

L’obéissance évangélique comme expérience d’écoute

Une, un consacré(e) doit être formé(e) à l’obéissance. Mais de quelle obéissance parle-t-on ? Ce à quoi nous sommes appelés, ce n’est pas à imposer l’obéissance pour l’obéissance, à rendre les gens obéissants à n’importe quel prix et n’importe comment. Nous sommes d’abord appelés à découvrir ce qu’est l’obéissance selon l’Évangile. Imposer l’obéissance, c’est ce dont on soupçonne beaucoup l’Église aujourd’hui. Depuis les grandes révolutions, on soupçonne l’Église d’être un grand appareil dont la fonction est de maintenir l’ordre social en le sacralisant, et donc de s’opposer au progrès des libertés, et d’entériner les injustices. Or il ne s’agit pas pour nous de maintenir les gens dans l’obéissance en général, mais il s’agit tout d’abord de découvrir ce qu’est l’obéissance à laquelle nous appelle l’Évangile. De la même manière d’ailleurs que l’Évangile nous révèle, nous manifeste, une certaine manière d’aimer, une certaine qualité de l’amour, l’agapè dont parle le Nouveau Testament. Les hommes savent ce qu’est l’amour comme éros, ce qu’est l’amour comme philia, comme amitié, ce sont des réalités humaines et bonnes en elles-mêmes, mais le Christ vient nous enseigner sa manière à lui d’aimer qui est l’agapè, qui vient répondre aux aspirations profondes que l’homme exprime à travers l’éros et la philia.

On peut commencer à présenter ce qu’est l’obéissance évangélique à partir des deux termes qui servent à la désigner dans le Nouveau Testament. Il y a un terme général, qui est hupotaguè (ὑποταγή), et qui signifie sujétion, assujettissement. Cet assujettissement, cette dépendance des personnes, est une réalité naturelle, universelle, nécessaire au bon fonctionnement des sociétés : les enfants sont assujettis à leurs parents, la femme dans les sociétés anciennes est assujettie à son mari, les esclaves sont assujettis à leurs maîtres, les sujets au souverain. Dans l’Évangile, il n’est dit de Jésus qu’une seule fois qu’il était « assujetti », « soumis » : lorsque l’on dit que Jésus était assujetti à ses parents (Lc 2,51). Partout ailleurs, on emploie, lorsqu’il s’agit d’obéissance au sujet de Jésus, un autre mot, hupakoè (ὑπακοή), qui signifie l’écoute. L’obéissance vécue par Jésus, nous le voyons d’emblée, est une attitude d’écoute. Examinons les composantes de cette écoute évangélique à partir de quelques textes de l’Écriture.

Vous rappelez-vous la petite « Rose » ? Il en est question en Actes 12 : l’Apôtre Pierre est en prison, un ange vient le délivrer, il sort de la prison, il se retrouve dans la rue, il rejoint la maison de Marie, la mère de Jean-Marc et il frappe à la porte ; il y a une petite servante qui s’appelle Rhodè en grec (Ῥόδη), Rose, et elle entend que l’on frappe à la porte, elle reconnaît la voix de Pierre, mais elle ne lui ouvre pas ; elle est tellement contente qu’elle rejoint l’assemblée pour lui dire : « c’est Pierre qui est là ! ». Mais on lui répond : « tu es folle ! ». Pierre continue à frapper, et on finit par lui ouvrir, tout troublé et tout craintif, pensant qu’il s’agit peut-être d’un esprit.

Ce récit évoque un autre récit, celui de la Résurrection, où là aussi des femmes ont pris les devants, ont entendu une voix et ont été annoncer ce qu’elles avaient entendu ; elles n’ont pas été crues, on a dit qu’elles « déliraient », mais la voix s’est faite insistante, jusqu’à s’imposer à la communauté. C’est donc le même processus, une personne qui entend, une personne qui écoute et qui en écoutant reconnaît : Rose reconnaît la voix de Pierre ; dans l’apparition des anges, puis du Ressuscité en Luc 24, lorsque les anges annoncent la Résurrection, on nous dit que les femmes ont le visage baissé, et qu’elles se souviennent des paroles que Jésus avaient dites en annonçant sa résurrection. Cette écoute est un envoi : les femmes, dans l’un et l’autre cas, courent annoncer ce qu’elles ont entendu, reconnu, et elles sont plus ou moins bien reçues.

L’hupakoè (ὑπακοή), l’écoute, trouve ainsi dans l’Écriture une belle métaphore pour l’exprimer : elle est comme l’attitude de la personne qui prête l’oreille à qui vient frapper à la porte, et qui est invitée à ouvrir. Nous voyons que l’obéissance dont il s’agit, l’hupakoè, est vécue dans la liberté. On entend une parole, on l’écoute, on la sonde, avec toute son intelligence et tout son cœur, pour en percevoir la bonté et c’est cette bonté qui fait que l’on s’attache à elle ; on est, pour reprendre une expression du Père Tillard, comme « transpercé » par son exigence. Une exigence qui fait que l’on « s’oblige » alors à suivre la personne qui nous parle là où elle nous conduit. Il s’agit de reconnaître qui nous parle ; cela veut dire que je suis attentif à ce que l’autre me dit, et que je suis attentif plus globalement à l’autre lui-même qui me parle, à la personne-même de l’autre qui s’adresse à moi.

J’écoute qui s’adresse à moi. Ce qu’il me dit s’impose à moi ; la bonté de sa parole s’impose à moi de telle sorte qu’elle m’oblige. Pourquoi m’oblige-t-elle ? Parce qu’elle m’a libéré ! Et comment m’a-t-elle libéré ? En rejoignant quelque chose de très profond en moi, un désir, une lumière qui m’habitent. Elle me les révèle à moi-même. Et c’est ainsi qu’elle me permet de parler à mon tour, de prendre la parole. De l’offrir à un autre écoutant.

J’obéis à une parole qui me rejoint profondément. Ce n’est pas une recette qui me dispense de toute réflexion critique. Cela aussi est matière à discernement. Il y a des paroles qui vous transpercent, qui vous émeuvent, mais qui sont des paroles captieuses, qui deviennent un moyen d’emprise, parce que l’on a trouvé en vous une faille et que l’on veut en profiter. Ayant repéré la faille, la béance du désir, on entretient, on aggrave la blessure, pour garder la personne sous emprise. Donc dire que la parole me touche parce qu’elle rejoint quelque chose de profond en moi ne suffit pas. Mais peut-être que l’on s’approche de la vérité si l’on dit que la parole qui m’oblige rejoint vraiment ce que j’ai de plus profond en moi, en le libérant.

L’obéissance évangélique est donc d’abord une expérience d’écoute. Lorsque l’Évangile nous appelle à l’écoute, il rejoint, je crois, une constante des sociétés traditionnelles, où l’acquisition de la sagesse est d’abord une formation à l’écoute. Dans l’Écriture, voilà ce qu’enseignent les livres sapientiaux, notamment le Siracide [7]. Ces textes appellent à l’écoute d’une personne qui vient à nous. La sagesse est personnifiée. Il faut apprendre à l’écouter comme on écoute une personne. Elle nous parle à travers la parole vivante d’un maître. Cette écoute de la sagesse, du maître qui l’incarne, est une discipline. Nous sommes appelés, nous sommes précédés, c’est la sagesse véhiculée par une tradition et ses maîtres qui prend l’initiative, et cela va demander beaucoup d’exercice, un effort qui va porter un fruit de joie et de paix. Cet appel est le fond commun que l’on trouve ailleurs que dans l’Ancien Testament, dans les cultures anciennes, traditionnelles, dans les cultures qui aujourd’hui encore sont des cultures de l’oralité. On sent encore très vivant cet art d’écouter quand on dialogue avec des frères, des sœurs d’Afrique ou d’Asie, davantage que dans nos cultures occidentales. Aujourd’hui cependant, que ce soit en Afrique ou en Asie, comme en Europe, l’omniprésence de l’écran et du son numériques rend plus difficile l’exercice de l’écoute des personnes et des traditions par laquelle s’acquiert une sagesse capable de mûrir en nous un fruit de paix et de joie.

L’obéissance comme mystère. L’obéissance du Christ et du chrétien

Si l’on trouve en elle certains traits communs des sagesses traditionnelles, l’obéissance évangélique est cependant habitée par un mystère qui distingue l’obéissance vécue par Jésus et son disciple : « Nouvel Adam, le Christ, dans la révélation même du mystère du Père et de son amour, manifeste pleinement l’homme à lui-même et lui découvre la sublimité de sa vocation [8]. » Il est question de l’obéissance/écoute du Christ dans trois textes essentiels du Nouveau Testament.

● Romains 5

Paul oppose l’obéissance hupakoè (ὑπακοή) du Christ à la désobéissance parakoè (παρκοή) d’Adam. Il ne suffit pas d’écouter ce qui se dit. Il y a des écoutes qui sont des écoutes bienfaisantes et des écoutes qui conduisent à une réponse, à une conduite, mortifères. Adam est l’homme de la parakoè. Le suffixe para peut être compris comme signifiant : « à côté », « contre ». Dans son cas, la parole tombe « à côté ». Elle suscite en lui résistance et opposition.

● Philippiens 2,8-9

On y insiste sur la liberté de Jésus, dans l’hupakoè, dans l’obéissance qui est la sienne. Il a vécu un dépouillement, un anéantissement, mais « il s’est dépouillé lui-même », nous dit le texte : l’insistance est ici placée sur la liberté que déploie Jésus dans l’obéissance qui est la sienne.

● Hébreux 5,8-9

« Tout Fils qu’il était, il apprit par ses souffrances l’obéissance et conduit jusqu’à son propre accomplissement, il devint pour tous ceux qui lui obéissent, cause de salut éternel ». Tout Fils qu’il était... C’est en fils et en frère que Jésus vit l’obéissance, il apprend à la vivre en partageant de manière très réaliste tout ce qui fait notre condition d’homme, en particulier, les souffrances que celle-ci nous fait traverser. Mais cela le conduit jusqu’à son propre accomplissement, dans l’amour.

Dans l’œuvre du salut, il ne faut pas comprendre l’obéissance comme une condition extérieure au salut. Comme le billet qui paie le prix du ticket de métro pour nous rendre au musée et le prix de l’entrée au musée. Aucune mesure entre le billet sorti de notre poche et la splendeur des œuvres que nous allons admirer. L’obéissance n’est pas le prix à payer pour forcer la porte du Royaume. « Après tout ce que tu as souffert, tu mérites bien quelques compensations. » La joie du Royaume n’est pas compensation de l’obéissance du chrétien et des souffrances qu’elle implique. Elle en est le fruit.

*

Pour notre foi chrétienne, la Passion de Jésus est inséparable de la Résurrection. Et la résurrection, c’est – je reprends encore ici des termes de Jean-Marie Tillard – l’entrée de la plénitude de la grâce de Dieu dans la plénitude de la fidélité de Jésus. La fidélité de Jésus, l’obéissance de Jésus sont ouverture à la vie même de Dieu qui va triompher en elle et à travers elle, conduisant Jésus à son accomplissement. La résurrection est la part proprement divine de ce mystère de communion mutuelle qu’est l’hupakoè de Jésus, l’écoute de Jésus. Jésus manifeste alors l’authentique vérité de l’homme devant Dieu, mais il manifeste aussi – et c’est pourquoi nous pouvons dire que l’obéissance / hupakoè est un mystère – Dieu en elle, la vérité de notre Dieu, du Dieu de l’Évangile, et de notre être profond, créé à son image. Lorsque Jésus nous aime en donnant sa vie pour nous, et nous y invite (Jn 15,3 : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis »), il nous révèle ce Dieu qui nous a tant aimés qu’il a livré son fils pour nous (Jn 3,16). Dans l’obéissance de Jésus, c’est Dieu qui nous manifeste son visage, et il nous manifeste son visage comme un Dieu nous aimant, et donc comme un Dieu à l’écoute lui-même de l’homme. Dieu parle, mais aussi Dieu écoute ! Il n’y a pas de parole sans écoute. Dieu en lui-même est écoute.

Dieu nous parle mais aussi il nous écoute ! Cela ne signifie pas seulement qu’il nous exauce, c’est à dire qu’il vient répondre aux demandes que nous formulons comme nous le pouvons. Mais il nous écoute de cette écoute simple, de cette écoute pure, de cette écoute qui nous fait exister pour ce que nous sommes. Et nous vivons nous-même de cette écoute. Il nous faut écouter Dieu, écouter Dieu en nous, nous écouter ! Un évêque avec qui je préparais une session sur l’écoute pour les prêtres disait : les hommes de notre génération (il avait mon âge) ont été formés à être des hommes de parole mais pas des hommes d’écoute. Or je crois que c’est d’abord notre représentation, notre intelligence du mystère même de Dieu qui est en cause.

Dieu se révèle à nous comme un Dieu qui écoute. Nous le voyons en particulier dans l’attitude de Jésus quand il dit : « Crois-tu ? » Sur quel ton Jésus a-t-il prononcé ces mots ? Un ton menaçant ? « Crois ! Si tu ne crois pas, tu es perdu ! »... La foi comme condition nécessaire pour le salut, le prix à payer pour le billet d’entrée dans le Royaume ? « Et puis d’ailleurs même si tu crois, ce n’est pas sûr que tu sois sauvé... ». Nous ne sommes pas loin du « Dieu pervers » dénoncé par Maurice Bellet ! N’est-ce pas plutôt tout humblement que Jésus prononçait ces mots ? Non pas pour nous faire peur, mais dans un grand respect. Jésus en disant « Crois-tu ? » ne se mettait-il pas lui-même à l’écoute des personnes qu’il rencontrait ? Et s’il nous révélait ainsi le mystère même de l’écoute de Dieu ? « À toi de m’exaucer ! Crois-tu en la parole que je t’ai adressée ? »

Jésus met au cœur de sa mission, écrit le Père Tillard, le souci de creuser en ses auditeurs un espace d’accueil de la parole. Il ne suffit pas que la parole soit dite. Il faut qu’elle soit reçue, accueillie. Jésus accompagne ceux et celles qu’il rencontre dans leur effort d’accueil. C’est pourquoi tout récit de miracle est un récit de résurrection. Parce que c’est un récit où l’homme vit le mystère de l’obéissance-écoute et ainsi s’ouvre à la grâce de Dieu qui vient se déployer en lui et le renouveler, le recréer d’une certaine manière.

La pratique de l’obéissance. La diversité des traditions religieuses

L’obéissance de Jésus et de celles et ceux qui l’ont accueilli, à commencer par Marie et les Apôtres, s’est déployée dans différentes traditions spirituelles, qui chacune s’exprime dans une certaine manière de pratiquer l’obéissance.

Un philosophe contemporain comme Alasdair McIntyre, et à sa suite des théologiens comme Stanley Hauerwas [9], ont mis en lumière l’importance des vertus. Dans la réflexion éthique contemporaine, il y a en effet une redécouverte et une revalorisation de la notion traditionnelle, grecque, de vertu. L’obéissance est aussi une vertu, et ce que peuvent nous faire comprendre les philosophies anciennes et contemporaines, c’est que comme vertu, elle est le fruit d’une certaine pratique communautaire, d’une certaine tradition. Ce qu’un philosophe comme McIntyre ou un théologien comme Hauerwas nous rappellent, c’est que lorsque les anciens développaient une théorie de la vertu, de la vertu d’obéissance en particulier, celle-ci était selon eux le fruit d’un apprentissage communautaire. La vertu, ce n’était pas un idéal abstrait impossible à atteindre. La vertu, en particulier l’obéissance – et les autres vertus aussi bien sûr – ce sont d’abord des apprentissages communautaires, portés concrètement par des traditions qui leur donnent leur visage propre. En climat évangélique, les traits de l’hupakoè de Jésus s’épanouissent dans la diversité des traditions spirituelles.

La matrice d’un tel apprentissage communautaire était la règle dans les anciennes communautés religieuses. On a oublié comment la règle exerçait autrefois son influence. Les Dominicains, par exemple, écoutaient une fois par semaine au réfectoire (on ne fait plus cela chez nous) la Règle de saint Augustin. Quoi que l’on pense de cette répétition hebdomadaire, même si on la juge fastidieuse, on comprendra que si, votre vie durant, vous avez écouté la règle lue une fois par semaine au réfectoire, cette écoute aura façonné votre existence. Nos frères et sœurs bénédictins, bénédictines, vivent encore cela de façon très concrète, l’écoute constante de la règle de leur père saint Benoît. La vertu d’obéissance, c’est aussi le façonnage d’une règle communautaire écoutée assidûment.

On constate que les différentes traditions religieuses qui façonnent le comportement vertueux de l’obéissance, le font en faisant ressortir de manière prédominante l’une des deux approches possibles du mystère du Christ. Soit le mystère du Christ Dieu fait homme, se tenant face à son Église, le Christ Maître, Image du Père, le Christ Seigneur, Époux que nous donne le Père. Dans ces traditions religieuses, le « charisme » du fondateur (je reviendrai en conclusion sur ce mot de charisme qui me gêne dans l’emploi qu’on en fait aujourd’hui), disons la grâce du fondateur, est la source où l’on vient puiser l’intelligence de la foi, à l’écoute de Dieu révélé dans son Verbe, et dans ces traditions, on va insister sur l’obéissance qui lie à la personne du supérieur, de l’Abbé, de l’Abbesse, représentant de Dieu et du Christ. Les Pères du désert ont jeté dès le IIIe siècle les bases de cette formation à l’obéissance comme écoute du père spirituel, écoute de celui qui, au désert, a expérimenté la grâce pascale pour la transmettre au cœur de l’Église. On trouve cette conception et cette pratique de l’obéissance chez Jean Cassien. Benoît recommande la lecture de ses Conférences dans la Règle. Telle est l’origine de toute une lignée spirituelle, une première compréhension traditionnelle de l’obéissance. Elle est renouvelée par François au XIIIe siècle, François pour qui la seule Règle devait être l’Évangile sans glose, c’est-à-dire la seule conformation au Christ. François lui-même, le stigmatisé de l’Alverne, est devenu modèle de cette conformation au Christ. Alter Christus. Rejoindre les sœurs et les frères de l’Ordre, c’est rejoindre François sur le chemin de la conformation au Christ. « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi », qui vient en moi vivre sa vie, et qui renouvelle ainsi radicalement ma propre vie. L’expression « sicut ac cadaver » que l’on trouve chez François avant de la trouver chez saint Ignace, est l’expression tranchée (et dangereuse extraite de son contexte) du paradoxe évangélique : qui perd sa vie en Christ, la trouvera.

Un peu avant Cassien, d’abord en Orient avec Pacôme, puis chez Basile de Césarée, on insiste davantage sur la communauté elle-même que sur le supérieur, à partir d’une théologie du mystère du Christ serviteur du dessein d’amour du Père, assumant notre condition et se liant à ses frères, à commencer par les plus petits parmi eux, et dans cette tradition domine la considération de la présence du Christ en son corps ; on se rappelle que chez Paul ou dans la Tradition, chez Augustin notamment, la présence réelle du corps du Christ, c’est d’abord l’Église. Dans cette seconde tradition, on insiste sur la présence du Christ en son corps ecclésial, et donc sur l’obéissance mutuelle que se doivent les frères les uns aux autres. Après Pacôme, Basile, ce fut cette tradition dont hérita Augustin et qu’il exprima lui-même dans la règle qu’il a transmise à toutes les familles augustiniennes, les chanoines et les chanoinesses, les Prémontrés, les Dominicains au XIIIe siècle et encore à l’époque contemporaine, chez les Assomptionnistes.

Au XVIe siècle, alors que se développe une spiritualité de la mission, puis au XVIIe, alors que le terme de « mission » devient vraiment prégnant dans les formes de vie religieuse à partir de l’enseignement d’Ignace de Loyola, on va repenser l’obéissance à partir du discernement en vue de la mission, et Ignace va s’appuyer pour cela sur une conception de l’obéissance qui relève plutôt du premier courant dont j’ai parlé, le courant des Pères du désert, celui de Cassien, renouvelé par François d’Assise.

Le risque d’abus dans la pratique de l’obéissance

Quand on a dit ce qui vient de l’être au sujet de l’obéissance, on comprend la gravité de ce que l’on appelle l’« abus spirituel ». Je comprends l’abus spirituel comme une manipulation de la confiance, de la foi. S’il s’agit vraiment de foi, celle-ci actionne chez le croyant l’ultime ressort de sa confiance. Dans l’obéissance de la foi comprise comme écoute, il s’agit bien de cela, je me mets à l’écoute et à la disposition de Dieu qui parle. L’abus spirituel est une manipulation des personnes à partir de là, d’où souvent la gravité de ses conséquences, parce que l’abus spirituel vient briser le premier ressort de la confiance. Tuez la confiance, vous tuez l’âme, dit saint François de Sales dans ses entretiens spirituels aux sœurs de la Visitation. L’abus spirituel peut conduire au désespoir et au suicide.

Souvent, l’abus spirituel, qui est une manipulation de l’obéissance de la foi, s’appuie sur la revendication d’un charisme. Selon moi, un charisme a priori, ça n’existe pas ! On a beaucoup développé la théologie des charismes dans la suite du Concile Vatican II – il faut se rappeler qu’elle s’est développée surtout à partir des années soixante. Dans les textes du Concile [10], pourquoi a-t-on parlé du charisme ? Parce que l’on a voulu faire comprendre que la grâce n’a pas pour unique canal les sacrements – et donc la hiérarchie qui dispense les sacrements – mais qu’elle sourd aussi de la base, à même la vie de foi des croyants. L’Esprit Saint est présent dans le peuple de Dieu, dans le cœur des fidèles et c’est aussi à partir d’eux, de leurs intuitions, de leurs talents, de leur créativité, qu’il édifie son Église.

Alors que l’intention du Concile était de contrebalancer une conception trop unilatéralement hiérarchique de la vie de l’Église, souvent, me semble-t-il, la reconnaissance de supposés charismes est devenue le moyen de mettre en place des hiérarchies parallèles, à partir d’un charisme prétendument possédé par telle personne privilégiée. Eh bien, loin de nous avoir débarrassés d’une vision trop pyramidale de l’Église, c’est d’autres pyramides, petites ou écrasantes, les unes à côté des autres, que l’on a mises en place !

Beaucoup d’abus spirituels s’appuient sur une conception douteuse du charisme, un cadeau que le Bon Dieu a fait en se trompant d’adresse ! Et donc quelque « chose », qui serait détenu par un individu, ou par une communauté, sur quoi l’individu et la communauté peuvent se reposer, quoi qu’il en soit de leurs pratiques et de leur moralité. Quoi que fassent les fondateurs, les supérieurs, les inspirateurs des mouvements, il faut fermer les yeux et s’accrocher à leur « charisme ». Or, dans la théologie la plus classique, chez saint Thomas – il parle de « grâce gratuitement donnée » – le charisme, c’est une intervention exceptionnelle de l’Esprit Saint. Et saint Thomas insiste, le charisme, ce n’est pas une vertu, ce n’est pas un savoir-faire ; on peut à la rigueur le comprendre comme une disponibilité acquise à se laisser mouvoir par l’Esprit. Alors bien sûr, les charismes existent, nous devons le croire ; mais, comme je commençais à le dire, ils ne sont pas acquis a priori : le charisme doit être discerné a posteriori, et non pas supposé a priori. Et il faut le discerner à partir de la manière dont la personne ou la communauté qui l’ont reçu de l’Esprit l’ont mis en œuvre pour le bien commun, le bien de toute l’Église.

Nous croyons en l’Église, en l’Église de la Pentecôte ; nous croyons que l’Esprit Saint intervient aux origines et tout au long de l’histoire du peuple de Dieu, parfois de façon extraordinaire, mais surtout dans l’ordinaire des vies communautaires. Une spiritualité authentiquement charismatique, c’est une spiritualité où les dons, les talents, les ressources qui sont les nôtres, sont mis à la disposition de l’Esprit pour l’édification de toute la communauté, de toute l’Église, alors que la prétention de détenir a priori un charisme aboutit à mettre en concurrence les personnes, les communautés, à partir du divin « cadeau » que l’on aurait reçu, et qu’il faudrait protéger, souvent contre les autres. Une spiritualité authentiquement charismatique, c’est une spiritualité où l’on s’efforce d’ouvrir ce que l’on est, personnellement et communautairement, à l’œuvre de l’Esprit, et donc toujours, de le mettre au service du bien commun, au service des autres, au service de la Mission, au-delà des limites et des intérêts de sa communauté propre. C’est l’obéissance qui est une vertu, pas le charisme !

Au cœur de l’Église, l’obéissance de Marie comme promesse

Le christianisme est Mystère de Dieu en conversation, de Dieu qui se dit et s’écoute. Une parole ne se déploie en Dieu et dans notre humanité que dans la mesure où elle est écoutée. L’écoute s’approfondit à la mesure de la parole accueillie. Dans notre histoire humaine, la Parole de Dieu se déploie dans la mesure où on lui obéit. Or elle est parfois rejetée. Dieu demeure libre face à ce refus opposé par la créature spirituelle. Libre non pas de forcer la liberté des créatures – car forcée, cette liberté n’est plus et Dieu n’abuse jamais ainsi de sa force –, mais libre de surmonter le refus qui lui est opposé. Autrement dit, nos refus ne mettent pas en échec sa sagesse et sa miséricorde, elles les font surabonder, elles rendent toujours plus éloquente sa parole, plus admirable sa providence.

Quelles que soient les ressources infinies de Dieu face au rejet de la grâce, face au péché, ce n’est pas le péché en tant que tel qui a permis la pleine manifestation de sa bonté. Ne manque-t-il pas quelque chose d’essentiel à la manifestation de la Parole divine tant que celle-ci n’a pas été pleinement accueillie ? La plénitude de l’accueil, de l’écoute obéissante, on l’attendra de la plénitude, de l’œcuménicité de l’Église. Nous nous complétons les uns les autres, personnes et communautés, dans notre écoute, dans notre obéissance docile et active à la Parole de Dieu. L’écoute à ce niveau ecclésial ne sera entière qu’au terme de l’histoire. Dieu seul en sait l’heure. Mais il manquerait quelque chose à la plénitude de la Révélation si, dès le commencement, aux origines apostoliques de l’Église, tout n’avait pas été donné en germe de la plénitude de l’écoute où peut se déployer la plénitude la Parole. Autrement dit, s’il n’avait pas existé un cœur sans péché pour recevoir la Parole.

Tout est offert à l’humanité en Jésus, dans le dialogue qui l’unit au Père. Mais pour que Jésus puisse manifester en notre monde le mystère qui l’habite, pour que l’Église puisse se déployer à partir de là dans toutes les dimensions de son être, il convient que dès les origines de la foi dont Jésus est l’auteur, et les Apôtres les témoins, il soit offert au Verbe l’espace humain d’accueil où il puisse se dire dans l’intégralité de son mystère.

La foi virginale et féconde de Marie n’est-elle pas cet espace que se donne la Parole divine pour s’exprimer tout entière, et pour qu’elle puisse se déployer, désormais glorifiée auprès du Père, dans l’Esprit, en toute culture humaine ? La virginité de Marie nous dit l’infini respect dont Dieu l’entoure, à rebours de toute forme d’abus, physique, moral ou spirituel. Sa maternité nous offre le plus haut modèle d’une mise à disposition de soi-même, sous la conduite de l’Esprit, au service du Christ et de son Église. Marie est la vivante icône de l’obéissance au Christ à laquelle nous appelle notre baptême et nous voue notre consécration.

[1Reprise d’une intervention donnée lors d’une session pour les formateurs, organisée par la CORREF les 10-12 décembre 2021. Nous remercions l’auteur et la CORREF de nous en avoir autorisé la publication.

[2Jean Cassien, Première conférence de l’Abbé Moïse, Conférences I, IV, Paris, Cerf, « Sources chrétiennes » 42, p. 80-81.

[3Cf. Thomas d’Aquin, Somme de théologie IIa IIae, 184, 2. La vie religieuse a pour objectif cette « perfection » qui est de libérer l’âme de ce qui l’empêche de se porter tout entière vers Dieu.

[4M. Bellet, L’écoute, Paris, DDB, 1989.

[5Vocabulaire de théologie biblique, Paris, Cerf, 1969. La notice « écouter » est signée Charles Augrain.

[6J.-M. R. Tillard, « Obéissance », Dictionnaire de spiritualité, Paris, Beauchesne, 2003, tome 11, colonnes 535-563.

[7Siracide 6.

[8Vatican II, Constitution Gaudium et spes 22.

[9S. Hauerwas et W. Willimon, Étrangers dans la cité, Paris, Cerf, 2016.

[10Concile Vatican II, Constitution Lumen Gentium 12.

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