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Ponam in deserto...

Un ermite lit les Orientations

Vies Consacrées

N°2022-2 Avril 2022

| P. 21-28 |

Kairos

Formé par la vie cartusienne, ermite diocésain depuis une quinzaine d’années, l’auteur propose sa lecture concrète des Orientations « Ponam in deserto viam » : selon lui, la spiritualité du désert et son incarnation s’y rencontrent admirablement, grâce à certains critères de discernement, au premier rang desquels, souligne-t-il, l’indispensable absence de connexion internet.

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Ponam in deserto viam est un document entièrement dédié à la vie érémitique, publié en septembre dernier par la Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique. Les Orientations qu’il contient concernent particulièrement les ermites qui dépendent directement d’un Évêque. Elles s’appuient sur la Tradition et sur le canon 603 du Code de droit canonique de 1983, par lequel cette forme de vie a été reconnue officiellement par l’Église. Le moment est finalement arrivé, après une expérience de presque quarante ans, de voir explicité avec ampleur le contenu de ce canon pour donner des indications précises nécessaires à l’encadrement de cette forme de vie dans les diocèses.

Les grandes lignes du document

La radicalité de la vocation érémitique est soulignée avec force dans tout le document, soit lorsqu’il parle de la solitude – l’élément spécifique qui la caractérise – soit quand il évoque les traits qu’elle partage avec les autres formes de vie consacrée (par exemple, la prière) : « séparation du monde la plus stricte ou rigoureuse » (FVE 1 ; 2 ; 11) [1] ; « extrême don de soi » (10) ; « sequela pressius Christi » (1 ; 33 ; 35) ; « contestation radicale des logiques de la mondanité » (21) ; « voie exceptionnelle » (30)... sont des expressions tranchantes, à peine mitigées par une invitation à « éviter de pousser à l’extrême les styles de vie » (21).

En même temps, le document s’applique constamment à corriger l’imaginaire collectif lié à la figure de l’ermite, souvent considéré comme une personne un peu « spéciale », vivant en autarcie en marge de la société, dans la subjectivité la plus individualiste (13 ; 16). Il le fait en évoquant souvent le tissu des relations que l’ermite est appelé à entretenir avec l’Église et avec le monde. L’Église, sein maternel qui engendre sa vocation, est aussi le contexte vital dans lequel celle-ci fleurit et « s’accomplit en authenticité » (13) ; le monde, dont il est séparé physiquement devient, précisément pour cela, d’autant plus présent dans son cœur avec son besoin de salut. « La vie de l’ermite n’est donc pas une vie dans laquelle la singularité, et donc la subjectivité, s’élève comme critère de tout » (16), mais une vie « livrée entre les mains », comme celle du Seigneur Jésus son modèle (9), une solitude habitée par l’amour au cœur de l’Épouse du Christ (1) pour la gloire de Dieu et le salut du monde (cf. La Proposition dans l’Appendice).

L’Église désire que ses ermites soient authentiques. Ce désir transparaît dans tout le document et constitue sans doute sa raison d’être profonde. Elle ne veut pas des personnes en fuite (24) ou repliées sur elles-mêmes, mais des vrais solitaires, hommes et femmes de communion, une communion authentifiée par l’obéissance à la hiérarchie, notamment à l’Évêque diocésain. Une solitude qui soit un chemin d’accomplissement pour l’ermite, en marche vers la purification du cœur (11) et la perfection de la charité (39), devenant ainsi une lumineuse présence pour toute l’Église, « perle précieuse » pour laquelle elle désire rendre grâce (1 ; cf. aussi 38, très beau).

Puisque corruptio optimi pessima (la corruption du meilleur donne le pire), on comprend qu’elle s’applique de toutes ses forces à protéger le don reçu du Seigneur d’une vocation si bonne et si belle (38). En particulier, l’Église demande à l’ermite de renoncer à transformer son ermitage en un « centre » de spiritualité ou d’accueil (21), un lieu de pèlerinage. Il vaut mieux laisser le Seigneur opérer lui-même, éventuellement, cette transformation, comment et quand il le voudra. Normalement, d’après la tradition, ce ne sera pas avant d’avoir transformé profondément l’ermite – peu avant sa mort ou après – pour donner à l’Église un signe de sa sainteté. Cependant, l’ermite n’étant pas un reclus, des rencontres avec les gens restent possibles. Mais elles sont plutôt rares (26).

Un manque dans le texte ?

Ce point mérite à notre avis une certaine attention, car aujourd’hui, on peut entrer et sortir d’un ermitage de manière virtuelle – mais pourtant bien réelle ! – à travers l’Internet. Le document ne parle pas explicitement de cette réalité ; il est permis de le regretter. Cependant, tout ce qu’il dit, en particulier lorsqu’il traite de la vocation et de l’identité de la vie érémitique dans l’élément spécifique qui la caractérise à l’intérieur de la vie consacrée, c’est-à-dire le silence de la solitude et la séparation du monde (14-16 ; 24-26 ; 30-38), tout cela nous paraît absolument incompatible avec l’Internet. Le rappel de quelques expressions suffira pour s’en convaincre : le silence comme disponibilité radicale à l’écoute de Dieu de celui qui est totalement centré sur la recherche de l’union avec Lui (14) ; sa recherche radicale d’un désert toujours plus intérieur (24) ; la séparation du monde la plus rigoureuse, signe de renoncement et de privation des paroles et relations (24), et aussi des images, ajouterions-nous ; l’ermite poursuit l’intériorisation et l’unification (24 ; 26) ; la vie chaste de l’ermite, séparée et cachée, solitaire et silencieuse, sera nourrie par l’ascèse, la défiance de soi, la mortification, la garde des sens et du cœur (34) ; demeurer en Dieu seul (38) ; etc.

C’est pourquoi nous croyons devoir exprimer ici, dans la ligne même du document de la Congrégation, notre ferme conviction que la présence de l’Internet dans un ermitage a pour effet de réduire à zéro la valeur de témoignage de la vie de l’ermite qui y réside. À notre avis, le télétravail n’est pas compatible avec la vie érémitique.

Qui peut être ermite ?

La vie en solitude ne s’improvise pas. Elle requiert tout un ensemble de conditions subjectives et objectives dont la possibilité de réalisation concrète pour chaque ermite fait déjà apparaître clairement qu’il s’agit là d’un don de Dieu à son Église, car c’est vraiment Lui, et Lui seul, qui peut « ouvrir un chemin dans le désert » (selon le titre du document). Ces conditions sont évoquées en détail dans le chapitre 3 du texte. Rappelons entre autres :

  • Qualités physiques et psychiques particulières (3) ;
  • Possibilité d’initiation et accompagnement de la part d’une personne expérimentée (31) ;
  • Existence d’un ermitage adapté, bien solitaire et silencieux, mais pas isolé, qui puisse assurer les exigences minimales de la vie personnelle, pourvu d’un espace adapté à la prière et éventuellement à la célébration de l’Eucharistie (41) ;
  • Un travail compatible avec les exigences de la vie érémitique – donc nécessairement part-time – par lequel d’ordinaire, l’ermite pourvoira à ses besoins (40). Cela pourrait s’avérer très difficile dans des pays comme la France où les charges sociales sont onéreuses, surtout pour les prêtres. C’est pourquoi le document n’exclut pas l’éventualité d’un recours à des ressources supplémentaires pour aider l’ermite qui, de toutes façons, travaille déjà pour assurer son équilibre en solitude, et aussi pour rendre service d’une manière ou d’une autre à la communauté ecclésiale où il est inséré.

On le voit, l’accueil de cette forme de vie implique « un délicat processus de discernement, qui s’étalera normalement sur plusieurs années, et qui postule, pour sa pleine réalisation, l’exercice ecclésial de la synodalité » (12). Les expressions « discernement attentif », et « jugement prudent » de la part de l’Évêque apparaissent plusieurs fois et sont, sans aucun doute, pleinement justifiées.

*

Poser un cadre de référence pour la vie érémitique n’était pas une tâche aisée, étant donné que chaque ermite est un cas bien particulier et, pourrait-on dire, « un monde à part ». La Congrégation y a pourtant admirablement réussi, en présentant un document qui traite avec compétence et pénétration de ce qui concerne la spiritualité du désert et son incarnation concrète, laissant aussi transparaître, par de belles expressions évocatrices, le respect et l’estime de l’Église pour cette forme de vie. On ne peut que rendre grâces pour cela.

Grâce à ce texte, les aspirants ermites pourront identifier avec sûreté les caractéristiques de la vocation à laquelle ils se sentent appelés. Les ermites déjà expérimentés pourront y reconnaître avec joie ce qui fait l’essentiel de leur vie, avec des ouvertures peut-être encore insoupçonnées. Enfin, les Évêques y trouveront des indications précieuses pour discerner, accueillir et accompagner la vie érémitique dans leur diocèse. Ils pourront ainsi découvrir, avec émerveillement, la mystérieuse fécondité pour toute l’Église du témoignage, paradoxal mais éloquent, de la vie solitaire et silencieuse des ermites (14). Ad maiorem Dei gloriam.

• Un ermite sans Internet

[1Tous les chiffres entre parenthèses renvoient aux paragraphes correspondant de Ponam in deserto (= FVE).

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