La forme de vie érémitique dans l’Église particulière
Présentation
Pier Luigi Nava, s.m.m.
N°2022-2 • Avril 2022
| P. 13-20 |
KairosSous-secrétaire de la CIVCSVA et père montfortain, l’auteur nous offre une présentation particulièrement autorisée du beau texte que son Dicastère vient de publier sur la vie érémitique : un novum depuis le Concile, dont tous peuvent découvrir, depuis déjà quelques semaines, une traduction française sur notre site.
La lecture en ligne de l’article est en accès libre.
Pour pouvoir télécharger les fichiers pdf et ePub, merci de vous inscrire gratuitement en tant qu’utilisateur de notre site ou de vous connecter à votre profil.
La présence des ermites est attestée dans l’Église à partir de la fin du IIIe siècle, mais l’on sait qu’il n’y a jamais eu une forme univoque de vie érémitique. En effet, des formes nombreuses et variées se sont succédé dans l’espace et le temps [1]. Il est en outre connu que le nombre de ceux qui ont recherché des espaces de solitude pour vivre leur christianisme a augmenté surtout aux moments les plus intenses de renouveau évangélique.
La nouvelle floraison d’une vocation ancienne
Bien qu’un phénomène aux formes aussi variées et instables que l’érémitisme ne puisse aisément être recensé, les enquêtes menées en différents pays, en particulier en France, Italie, Allemagne et États-Unis, ont permis de constater qu’aujourd’hui encore, le nombre des ermites est en croissance. Depuis quelques décennies en effet, on assiste à une nouvelle floraison de cette vocation ancienne, à laquelle adhèrent de nombreux hommes et femmes dans l’Église. Les données relevées ne peuvent être qu’approximatives ; cependant certains estiment que dans le monde on peut compter environ vingt mille ermites, dont la majorité a choisi de vivre son expérience non sur des montagnes ou en d’autres lieux isolés, mais au cœur des villes [2].
Cette perspective n’est pas sans intérêt à une époque comme la nôtre, qui a perdu le sens du soin de l’intériorité, et elle est prometteuse si au nombre correspond une qualité de vie spirituelle effective. Un peu de perplexité à ce sujet ne surprendra pas si l’on pense aux traits idéalisés, et également un peu ingénus, avec lesquels revues et journaux décrivent les ermites, surtout à l’approche des vacances d’été, faisant d’eux indistinctement des chercheurs de Dieu, assoiffés de solitude et de silence [3].
Il est évident que ces images stéréotypées ne sont pas en mesure de rendre raison des formes multiples que l’érémitisme a prises au fil du temps, ni des difficultés auxquelles ce genre de vie est confronté quotidiennement. Elles ne tiennent pas davantage compte des motifs de ce choix radical, qui peuvent être recherchés autant dans les circonstances personnelles que dans les situations culturelles et ecclésiales qui, aujourd’hui, rendent plus difficiles des choix simples et clairs, comme cela pouvait arriver par le passé [4].
C’est pour ces raisons que la Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique a choisi, parmi les différentes typologies d’ermites (cf. Forme de Vie érémitique – désormais citée FVE – 27), de s’intéresser préférentiellement aux ermites accueillis et insérés dans l’Église particulière. Le document porte la date du 14 septembre 2021 [5]. Les Orientations ont pour focus le canon 603 du Code de droit canonique, « synthèse théologique et ecclésiale profonde des caractéristiques fondamentales de la vie érémitique » (FVE 9), caractéristiques relues dans le contexte de l’Église particulière, dans laquelle l’ermite « manifeste son sens de l’appartenance à l’Église particulière et s’insère dans son chemin vers le salut » (FVE 29). En même temps, les Orientations mettent en lumière les défis, qui ne peuvent être ignorés, de cette forme de vie.
L’iter des Orientations
La praxis du Dicastère connaît bien les situations concrètes qui forment la toile de fond d’une vocation érémitique, en syntonie avec la grande tradition et l’insertion en une Église particulière. Le document sur la forme de vie érémitique doit avant tout être compris à l’intérieur d’un parcours d’approfondissement théologique et canonique des vocations distinctes à la vie consacrée. Parcours initié avec l’instruction Identité et mission du religieux frère dans l’Église (4 octobre 2015), suivie par la Lettre aux Évêques de l’Église catholique sur les Instituts séculiers. Consécration et sécularité (4 juin 2017), l’Instruction d’application de la Constitution apostolique Vultum Dei quaerere – Cor orans – sur la vie contemplative féminine (1er avril 2018), l’Instruction sur l’Ordo Virginum Ecclesiae Sponsae Imago (8 juin 2018), et enfin, Ponam in deserto viam (Is 43,19) sur la forme de vie érémitique (2021).
La genèse des Orientations est née de l’attention portée aux cas particuliers soumis à l’évaluation du Dicastère, ainsi que des demandes d’éclaircissements de la part des Évêques appelés à accueillir des ermites, hommes et femmes, dans leurs Diocèses. À partir de ces prémices a commencé une première phase de réflexion et d’étude en 2018, en vue de la préparation d’un document. Il semblait opportun de donner quelques éclaircissements, dans le contexte actuel social et ecclésial, sur le sens théologique et le statut canonique de la forme de vie érémitique, en valorisant l’expérience de ceux qui vivent cette vocation particulière ainsi que la contribution d’experts attentifs à ces problématiques. Le Dicastère organisa un séminaire, initialement prévu en la cénobie camaldule de San Gregorio al Celio, mais que la pandémie a contraint à devenir une rencontre par voie télématique [6]. Les contributions furent importantes pour focaliser cette vocation particulière et le dialogue entre les conférenciers permit d’enrichir encore le status quaestionis.
Le choix du genre – Orientations – fait partie de la praxis du Dicastère. Des Orientations entrent dans le cadre de réflexion ecclésiale en syntonie avec le Magistère du Pape François. Elles rappellent et explicitent certains aspects de la législation canonique – dans le cas présent, le canon 603 –, et donnent des indications pratiques pour évaluer correctement les situations d’importance disciplinaire dans le respect du cadre canonique (cf. FVE 1).
Structure des Orientations
Le canon 603 est le fil conducteur des Orientations, sa clé de lecture.
Can. 603 - § 1. Outre les instituts de vie consacrée, l’Église reconnaît la vie érémitique ou anachorétique, par laquelle des fidèles vouent leur vie à la louange de Dieu et au salut du monde dans un retrait plus strict du monde, dans le silence de la solitude, dans la prière assidue et la pénitence.
§ 2. L’ermite est reconnu par le droit comme dédié à Dieu dans la vie consacrée, s’il fait profession publique des trois conseils évangéliques scellés par un vœu ou par un autre lien sacré entre les mains de l’Évêque diocésain, et s’il garde, sous la conduite de ce dernier, son propre programme de vie.
Le texte s’ouvre avec une sobre allusion à la tradition de la vie érémitique (cf. FVE 2-8). Un horizon à l’intérieur de l’image du désert : « J’ouvrirai dans le désert un chemin » (Is 43,19). Ce verset biblique « rappelle la métaphore du chemin tracé par Dieu, sur lequel le disciple se met en route à la recherche de son Visage » (FVE 1). La seconde partie – Vocation et identité de la vie érémitique – décline les éléments propres à cette forme de vie (cf. can. 603 § 1). Un mot doit être dit, à cet endroit, sur le sens de forme de vie : « Ce n’est pas tant un ermite ou une ermite que l’Église reconnaît, mais un trait christologique qui, prenant forme dans la séparation du monde, se propose de réserver au silence, à la solitude et à la prière, un espace qui en tant que tel s’ouvre “à la louange de Dieu et au salut du monde” » (FVE 9).
La troisième partie entre dans le contexte de l’Église locale qui accueille « le charisme de la vie érémitique comme une grâce qui ne concerne pas seulement la vocation spécifique d’un baptisé, mais contribue à l’édification de l’Église tout entière » (FVE 28). Ce qui configure en particulier le statut de l’ermite qui fait profession entre les mains de l’Évêque diocésain, c’est une dépendance non seulement dans la perspective de la communio hierarchica signifiée dans le respect filial et l’obéissance, mais surtout vécue comme « obéissance solidaire avec le chemin du Peuple de Dieu et à son Pasteur, pour faire grandir efficacement l’entente réciproque » (FVE 29).
La vocation à la vie érémitique ne peut se soustraire à un processus de discernement « pour vérifier les aptitudes personnelles et l’idonéité à en assumer les engagements » (FVE 30). Pour ce qui concerne en particulier l’admission, le § 32 donne quelques indications essentielles, en analogie avec les canons 642 et 645 § 2, tout en respectant le pouvoir discrétionnaire de l’Évêque diocésain et la nécessaire rencontre et vérification de l’idonéité par les personnes qu’il a chargées de cette mission, ainsi que pour l’accompagnement de formation (FVE 31). Les ermites qui choisissent de consacrer toute leur existence à Dieu par les conseils évangéliques de chasteté, pauvreté et obéissance, par la profession publique entre les mains de l’Évêque diocésain, par vœux ou d’autres liens sacrés, relèvent du statut de vie consacrée (cf. FVE 33-38).
Le canon 603 précise que l’ermite fait profession entre les mains de l’évêque diocésain – professio in manibus –, formant ainsi un lien de dépendance avec le Pasteur de l’Église particulière. Avant tout, l’ermite aime, sert et reconnaît l’Église comme communio hierarchica (Lumen gentium, 8, 21-22), en particulier dans sa relation avec l’évêque diocésain, auquel il réserve « respect filial et obéissance » (expression tirée du rite de l’ordination presbytérale). La relation avec l’autorité épiscopale découle de la liberté responsable de l’ermite qui, accueilli dans un Diocèse, ne peut se dire « étranger » à sa vie, au territoire sur lequel il habite, à une histoire de sainteté incarnée dans des traditions spirituelles et pastorales, aux institutions d’une communauté concrète. Ponam in deserto viam, 29.
La quatrième partie présente un cadre normatif essentiel sur l’insertion diocésaine de l’ermite et les situations personnelles ou disciplinaires de nature canonique, par analogie – là où les circonstances le permettent – à la législation du Code. Son orientation a été dictée, pour ainsi dire, par la tradition érémitique elle-même, qui n’a pas construit sa conscience identitaire à travers des règles ou d’autres instruments institutionnels. Comme l’observait opportunément J. Leclercq, « l’ermite est l’homme qui, dans l’Église, est réuni à Dieu par le minimum d’institution » [7], même si cela n’a jamais été sans tensions et contestations au cours de l’histoire de l’Église latine.
En synthèse, le parcours des Orientations, dans le contexte du canon 603, part de la grande tradition érémitique, que l’Église est appelée à « conserver dans son authenticité et accompagner dans son développement » (FVE 1). Avec la sagesse de la tradition ecclésiale, il met en lumière le modus vivendi de l’ermite (FVE 14-26) et l’enracinement dans l’Église locale selon une ratio vivendi particulière (FVE 39). Et enfin, il aboutit à un profil normatif qui discipline l’insertion dans le Diocèse.
Le document s’achève avec quelques propositions placées en appendice : un exemple de formule de propositum et de professio ; le schéma d’un projet de vie érémitique, comme exemple d’une ratio vivendi (can. 603 § 2).
*
Le Code de droit canonique de 1917 ne mentionnait pas les ermites. Un commentateur célèbre, le jésuite A. Vermeersch, avait noté, en marge du can. 487, qui définissait les éléments propres du statut religieux, une simple constatation : « Depuis longtemps, l’Église reconnaît la ratio de la vie érémitique ou solitaire [8] ». Le Code de 1983, nous l’avons dit, lui consacre un canon en deux paragraphes. Le premier paragraphe dessine la vocation et l’identité de l’ermite avec le lexique de la tradition. Le second paragraphe configure son appartenance à l’Église particulière et le lien avec son Pasteur, soustrayant l’ermite au risque de l’autoréférentialité (cf. FVE 13). En même temps, l’évidence d’un canon est signe d’une progression, lente mais indiscutable, de l’érémitisme.
Dans cette perspective (can. 603), le document récent sur la « forme de vie érémitique dans l’Église particulière » prend acte des « différentes formes de vie solitaire » qui ne sont que mentionnées dans Lumen gentium 43 (1964) et dans le décret Perfectae caritatis 1 (1965) et leur donne un visage. Il développe les explications, brèves mais précieuses, du Catéchisme de l’Église catholique (1992) aux numéros 920-921, ainsi que du § 7 de l’exhortation post-synodale Vita consecrata (1996). On pourrait dire à l’évidence qu’une lacune a été comblée. Plus concrètement, le document Ponam in deserto viam (Is 43,19) poursuit sur le chemin d’une « tradition bimillénaire » (FVE 9), qui reconnaît dans la forme de vie érémitique « depuis les origines [...] ce qui est typique d’une vie donnée à Dieu, à la louange de gloire de sa grâce (Ep 1,6) » (FVE 1).
Indications bibliographiques
Il y a une quarantaine d’années, quand ce genre de vie a commencé à se répandre, une première enquête sur la présence des ermites en France a été menée par un sociologue et un journaliste : S. Bonnet, B. Gouley, Les ermites, Fayard, Paris, 1980. Plus récemment, le sociologue et anthropologue Luc Mauger a publié ses analyses sur l’érémitisme chrétien dans Rencontre avec les ermites catholiques, Liège, Chaud au cœur, 2017, et Les ermites catholiques contemporains. Méthodologie et analyse, Liège, Chaud au cœur, 2017. La recherche menée par des Jésuites américains est parue dans la Review for Religious de 2002. En Italie, une enquête par échantillon a été menée à partir de 2003 par Isacco Turina, enseignant à l’université de Bologne (cf. I. Turina, I nuovi eremiti. La « fuga mundi » nell’Italia di oggi, Medusa, Milano 2007.
[1] Cf. par exemple les différentes formes présentées par C. Santschi, La solitude des ermites. Enquête en milieu alpin, « Médiévales » 28 (1995) p. 25-40.
[2] Voir les indications bibliographiques, p. 20.
[3] Depuis toujours, certains parcours ont créé un stéréotype de l’ermite, dont les traits sont continuellement actualisés, fondant – et parfois confondant – réalité, imagination et folklore. Cf. O. Redon, Parcours érémitiques, « Médiévales » 28 (1995) p. 5-9 : p. 5.
[4] Il a été noté que, dans certains cas, l’érémitisme semble correspondre à une certaine tendance à se soustraire aux difficultés de la vie communautaire. Sur la diffusion de ce comportement dans la culture contemporaine, on peut voir l’essai de R. Esposito, Il dono della vita tra « communitas » e « immunitas » : « Idee » 55 (2004) p. 31-43 ; 31-32.
[5] Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique, La forme de vie érémitique dans l’Église particulière. Ponam in deserto viam (Is 43,19), Librairie Editrice Vaticane, Cité du Vatican 2021.
[6] Le programme prévoyait l’intervention de Dom Lorenzo Saraceno, o.s.b.cam., sur « le sens d’une forme de vie érémitique dans l’Église et la société de notre temps », le témoignage d’un ermite diocésain, Don Raffaele Busnelli (Archidiocèse de Milan) sur le « Profil spirituel de la vie érémitique » (cf. can. 603 § 1), et de l’ermite Sœur Sonia Sapena Balxauli (Espagne) sur le même thème. Le « Profil juridique et ecclésial du statut de vie érémitique » fut traité par le Chef de Bureau de la CIVCSVA, le P. Leonello Leidi, c.p.
[7] J. Leclercq, L’érémitisme en Occident jusqu’à l’an mil, in « Millénaire du Mont Athos », Chevetogne 1963, t. I, p. 179.
[8] A. Vermeersch, Epitome Iuris Canonici, Mechliniae - Romae 1924, Editio altera, I, p. 299.