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dans toutes les formes de la vie consacrée

Charisme, fondateurs et Magistère

Alain-Marie de Lassus, c.s.j.

N°2022-2 Avril 2022

| P. 71-80 |

Sur un autre ton

Il arrive que des théologiens se risquent à suggérer au magistère ecclésial d’approfondir certains aspects de la doctrine. Notre nouveau chroniqueur biblique, par ailleurs Frère de Saint-Jean de longue date, était bien placé pour souligner le besoin de critères de discernement quant au charisme (du) fondateur et en sonder quelques contours.

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Les deux dernières décennies ont mis en lumière les graves difficultés qu’ont connues de nombreuses communautés nouvelles nées après Vatican II, en lien avec leurs fondateurs. De fait, la liste des communautés dont les fondateurs ont déraillé d’une manière ou d’une autre est impressionnante : Arche, Communauté Saint-Jean, Béatitudes, Bethléem, Pain de Vie, Légionnaires du Christ, Institut du Verbe Incarné, Sodalité de vie chrétienne, Schoenstatt, etc. La liste est longue, trop longue... En particulier, de nombreux fondateurs se sont rendus coupables d’abus divers : abus de pouvoir, parfois même abus sexuels.

L’analyse approfondie des raisons de ces difficultés reste à faire et les historiens auront hélas ample matière à les étudier. L’ouvrage La trahison des pères de Céline Hoyeau [1] offre déjà des réflexions intéressantes, notamment pour comprendre le contexte ecclésial post-Vatican II qui a facilité un certain nombre d’abus : négligence (voire mépris) du droit canonique, réticences de la part de l’Église à sanctionner (surtout après Mai 68) [2], manque d’accompagnement de la part de certains évêques, réputation flatteuse de plusieurs communautés proches de Jean-Paul II, voire difficultés de Jean-Paul II à reconnaître que des accusations portées contre tel fondateur illustre n’étaient pas que des calomnies, comme on le voit dans le cas tragique du P. Marcial Maciel, fondateur des Légionnaires du Christ [3], etc.

Lacune dans le Magistère et la théologie

Il semble toutefois que ces difficultés récurrentes aient mis en lumière une lacune dans les documents actuels du Magistère de l’Église sur la vie consacrée [4] : l’absence d’un document sur les fondateurs qui puisse servir de référence officielle pour la doctrine de l’Église en la matière. Certes, tant que la plupart des fondateurs ne posent pas de problèmes majeurs (et a fortiori s’ils sont des saints), un tel document n’apparaît pas nécessaire.

Toutefois, la multiplication à notre époque des fondateurs déviants a changé la donne : il n’est plus possible aujourd’hui de postuler que tout fondateur est un saint, ou du moins une personne hautement recommandable par la probité et la vérité évangélique de sa vie personnelle. Or les rares textes du Magistère de l’Église qui parlent des fondateurs semblent partir implicitement du principe qu’ils sont des saints (ou presque), puisqu’ils exhortent constamment les membres des instituts à revenir à l’esprit de leurs fondateurs. En voici un exemple :

Aussi le Concile insiste-t-il à bon droit sur l’obligation des religieux et des religieuses d’être fidèles à l’esprit de leurs fondateurs, à leurs intentions évangéliques, à l’exemple de leur sainteté, y voyant un des principes de la rénovation en cours et un des critères les plus sûrs de ce que chaque institut peut avoir à entreprendre (Paul VI, Evangelica testificatio, 1971, § 11).

Comment revenir à l’esprit du fondateur lorsque celui-ci a gravement dévié dans sa vie morale et a été cause de scandales durant sa vie ?

Le problème se corse quand on constate que la recherche théologique sur la vie consacrée a encore très peu traité pour elle-même cette question des fondateurs déviants. S’il existe aujourd’hui quelques études théologiques sur les fondateurs, l’éventualité d’un fondateur déviant n’y est guère abordée. Par exemple, elle est absente de l’article « fundador » du Diccionario teológico de la vida consagrada d’Ángel Aparicio Rodríguez (Madrid, Publicaciones Claretianas, 1994) et de son supplément (2005), de l’ouvrage In ascolto dello Spirito. Ermeneutica del carisma dei fondatori (Rome, Città Nuova, 1996) de Fabio Ciardi et de l’ouvrage de Giancarlo Rocca, O carisma do fundador, São Paulo, Paulus, 2010 (original italien : 1998). Sans doute la chronologie joue-t-elle ici un rôle, étant donné que beaucoup de révélations sur des fondateurs déviants datent d’après l’an 2000.

On trouve une allusion rapide (quelques lignes à peine) aux « fondateurs problématiques » dans l’ouvrage Comme des arbres qui marchent de Rick Van Lier, mais c’est essentiellement pour dire que les communautés religieuses qui se sont retrouvées dans la situation d’avoir un fondateur mis au banc de l’Église pour différentes raisons, ont rarement survécu à cette épreuve, à moins d’être déjà solidement implantées et d’avoir des membres aux personnalités fortes [5]. Du coup, les communautés aux prises avec de graves difficultés suite aux égarements de leurs fondateurs, se retrouvent bien démunies sur le plan doctrinal et sont exposées à commettre des erreurs sur des questions aussi fondamentales que celles-ci : qu’est-ce qu’un fondateur ? quel est son rôle ? quelle est son autorité ? quelle doit être l’attitude des membres de l’institut à son égard ? que faire lorsque le fondateur a ou a eu un comportement gravement déviant ?

Il serait donc souhaitable que le Magistère de l’Église intervienne pour exposer les grandes lignes d’une doctrine théologique saine concernant les fondateurs, de manière à offrir aux communautés nouvelles un point de référence jouissant d’une autorité indiscutée.

On dira peut-être qu’il ne revient pas au Magistère de l’Église de faire le travail des théologiens, ce qui est naturellement tout à fait exact. Cependant, cela fait partie essentielle de la mission du Magistère de corriger les erreurs doctrinales graves qui perturbent la vie de l’Église. En outre, le Saint-Siège a recueilli l’expérience multiséculaire de la vie consacrée dans l’Église catholique et a donc le recul nécessaire pour opérer un discernement.

Quelques erreurs doctrinales typiques sur les fondateurs

Illustrons notre propos en mentionnant quelques erreurs doctrinales typiques qui se sont produites dans les communautés nouvelles, ces dernières décennies, et discutons-les brièvement.

Être fondateur, c’est être instrument de l’Esprit Saint. Ce que dit et décide le fondateur vient nécessairement de l’Esprit Saint et il faut lui obéir.

Cette erreur procède d’une mauvaise compréhension de la grâce de fondateur et de son caractère instrumental. Il ne faut pas oublier qu’être fondateur n’est pas un habitus (une disposition intérieure stable) mais un charisme. Un habitus se trouve à demeure dans l’âme de celui qui l’a reçu, de sorte qu’il peut en user quand il veut ; tel est le cas, par exemple, des vertus théologales de foi, d’espérance et de charité [6]. Il en va différemment des charismes, qui ne peuvent pas être exercés à volonté, mais seulement quand l’Esprit Saint l’opère ; pensons par exemple aux charismes de prophétie, aux miracles, aux guérisons, etc. Être fondateur relève d’un charisme (une grâce reçue pour le bien d’autres personnes), ce qui a pour conséquence que le fondateur ne parle pas et n’agit pas toujours sous la motion du charisme [7]. Donc, tout ce que dit et fait le fondateur ne vient pas nécessairement de l’Esprit Saint. Dans ce cas, il est clair que ses paroles et ses gestes n’ont pas tous le même poids.

L’Église dit que les instituts doivent vivre selon l’esprit des fondateurs. Or les autorités de l’Église ont reconnu que N. était fondateur de notre communauté. Donc elles doivent accepter les choix qu’il a faits pour cette communauté, sinon elles s’opposeraient à l’Esprit Saint et les membres pourraient légitimement s’opposer aux décisions remettant ces choix en cause, car il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes.

Si l’on comprend qu’être fondateur relève d’un charisme, on comprend aussi que tous les choix d’un fondateur ne sont pas automatiquement bons, car certains peuvent être faits en dehors de l’inspiration de l’Esprit Saint, voire contre celle-ci. Dès lors, un discernement s’impose et il faut garder à l’esprit que l’Église a autorité pour discerner les charismes [8]. La reconnaissance par l’Église d’un fondateur ne constitue donc jamais un chèque en blanc, assurant que l’Église acceptera tout ce que dira et fera un fondateur. Lorsque l’Église juge ne pas devoir accepter tel ou tel point voulu par le fondateur, cela ne veut pas dire qu’elle ne l’a pas compris.

Le fondateur est le mieux placé pour mettre en œuvre le charisme de l’institut.

Il n’en va pas nécessairement ainsi, car la mise en œuvre du charisme (ce que plusieurs textes de l’Église appellent « le projet de l’institut ») requiert des vertus spécifiques, notamment la vertu de prudence politique, voire un charisme de gouvernement (cf. 1 Co 12, 28), dont le fondateur n’est pas nécessairement pourvu, pour pouvoir gouverner sagement l’institut. Par exemple, tout en reconnaissant avec admiration l’éminente sainteté de François d’Assise, on peut légitimement se demander s’il avait les capacités souhaitables pour gouverner l’ordre qu’il avait fondé. De manière intéressante, Van Lier distingue entre « charisme du fondateur » et « charisme de fondation » [9]. Le « charisme du fondateur » est entendu au sens de Mutuae relationes §11 : « une “expérience de l’Esprit” transmise aux disciples, pour être vécue par ceux-ci, gardée, approfondie, développée constamment en harmonie avec le Corps du Christ en croissance perpétuelle » ; communiqué aux membres de l’institut, le charisme du fondateur devient la racine du « charisme de l’institut ». Le « charisme de fondation », quant à lui, est l’aptitude à organiser une nouvelle communauté, que ne comprend pas nécessairement le premier. À la différence du « charisme du fondateur », le « charisme de fondation » ne serait pas transmissible. Il appartient à la période initiale de l’institut.

Ce qu’apporte le fondateur, c’est un renouveau pour toute l’Église. Ses écrits doivent prendre une place primordiale dans la formation des membres de l’institut.

Il est tout-à-fait exact qu’un fondateur est un don de l’Esprit Saint à l’Église, donc une grâce. Celle-ci, toutefois, doit s’insérer dans le corps mystique du Christ qu’est l’Église, de manière à ce que la nouveauté apportée par l’Esprit Saint contribue à une croissance authentique de l’Église ; sans quoi, le danger serait grand de n’avoir qu’une cellule cancéreuse susceptible de causer d’importants dégâts dans l’organisme tout entier. Les membres de l’institut appartiennent à l’Église, dans laquelle certains écrits ont une importance plus grande que d’autres, à commencer évidemment par l’Écriture Sainte, les Pères et les docteurs de l’Église. Une place importante donnée aux écrits du fondateur peut être légitime, mais elle ne doit jamais devenir exclusive.

Un souhait à propos de certaines questions

Nous émettons donc le souhait que le Dicastère romain de la vie consacrée publie un document sur ce sujet qui puisse servir de référence aux communautés nouvelles, actuelles et futures, car le besoin d’un tel document se fait sentir et aucun ouvrage théologique n’aura jamais le poids d’autorité d’un document magistériel. Ce document serait comme un complément des Éléments essentiels de l’enseignement de l’Église sur la vie religieuse, publié en 1983 par le même Dicastère. Un tel document pourrait aborder, entre autres, les points suivants :

  • Qu’est-ce qu’un fondateur ? Quel est son rôle ? Quelle est son autorité ? Quelle autorité garde de son vivant un fondateur qui quitte la direction de l’institut qu’il a fondé ?
  • La distinction entre charisme de fondation (qui n’est pas transmissible) et charisme de l’institut (partagé par les membres de l’institut dont la vocation a été reconnue). Certains religieux semblent ignorer ou oublier qu’ils ont reçu en partage le charisme de leur institut.
  • L’attitude des membres de l’institut pendant le temps de fondation durant lequel le fondateur est vivant. Ceux-ci doivent naturellement être dans une attitude de réception confiante, afin de ne pas risquer de perdre des grâces que l’Esprit Saint voudrait transmettre par le fondateur, mais doivent-ils pour autant tout accepter ? Sinon, quels seraient les critères de discernement ?
  • L’importance de la réception du charisme par l’institut, notamment à travers les chapitres généraux. Cette réception est capitale et doit avoir lieu, même quand le fondateur est un saint canonisé après sa mort. Tout ce qu’a vécu le fondateur ne relève pas nécessairement de son charisme de fondation. Par exemple, le fondateur peut avoir des goûts artistiques personnels dans le domaine de la musique et de l’architecture. Faut-il pour autant que les membres de l’institut se considèrent comme liés par eux, au point de ne pas pouvoir prendre d’autres options artistiques, notamment quand il s’agit de construire des couvents ou de choisir un chant liturgique propre ? Les goûts particuliers du fondateur appartiennent-ils nécessairement au charisme de l’institut ? Il serait déraisonnable de le penser.
  • Le rôle des autorités de l’Église (évêque diocésain, Saint-Siège) dans le discernement et la régulation du charisme, rôle qui ne se limite pas simplement à reconnaître que N. est fondateur d’un institut, mais qui veille à l’heureuse croissance de l’institut. Le paragraphe 17 de la lettre Juvenescit Ecclesia de la Congrégation pour la doctrine de la foi (2016) contient à ce sujet des éléments intéressants qu’il conviendrait de développer davantage. Dans certains cas, les autorités de l’Église doivent prendre avec courage les mesures qui s’imposent lorsqu’il faut corriger des erreurs et redresser des déviances. Des interventions douloureuses sont parfois nécessaires et ne doivent pas être considérées comme illégitimes (même si elles sont malheureusement souvent perçues de cette manière), encore moins comme rendant impossible la vie de l’institut.
  • La pratique de l’institut quand le fondateur s’est rendu gravement coupable d’abus. C’est le point le plus délicat. Dans un tel cas, quelle autorité, ne serait-ce que morale, le fondateur doit-il ou non garder dans la vie de l’institut ? Certes, son rôle historique dans la fondation de l’institut est indéniable et ne peut pas être effacé, mais peut-il encore être une référence charismatique ? Si l’on considère qu’il ne peut plus l’être, comment les membres de l’institut peuvent-ils discerner ce qui relève authentiquement du charisme ? On pourra, certes, être particulièrement attentif à ce qu’ont vécu les premiers membres de l’institut, mais la chose devient elle-même difficile s’il s’avère que certains d’entre eux ont été compromis dans des abus perpétrés par le fondateur et ont reproduit son fonctionnement déviant.

*

La multiplication de nouveaux instituts depuis Vatican II est certainement un don précieux de l’Esprit Saint fait à l’Église pour son renouveau, sa croissance et sa mission. Cependant, le nombre étonnamment élevé de fondateurs déviants à notre époque est un problème grave. Il y a une urgence pastorale pour l’Église à offrir aux nouveaux instituts des points de référence et des critères de discernement sûrs et faisant autorité, afin que les grâces que l’Esprit Saint leur donne avec abondance ne soient pas perdues et portent tous leurs fruits.

[1Céline Hoyeau, La trahison des pères, Paris, Bayard, 2021.

[2Voir les propos de l’archevêque de Dublin, rapportés par Benoît XVI, sur les conséquences du passage de « l’Église du droit » à « l’Église de l’amour » : « On avait perdu la conscience que la punition pouvait être un acte d’amour » (Benoît XVI, Lumière du monde, Paris, Bayard, 2010, p. 46.)

[3Jean-Paul II a peut-être été inconsciemment conditionné par son expérience en Pologne, où le régime communiste n’hésitait pas à répandre des calomnies pour abattre des prêtres jugés trop influents.

[4Cela vaut aussi, mutatis mutandis, pour les communautés nouvelles qui ne sont pas des instituts de vie consacrée.

[5Rick Van Lier, Comme des arbres qui marchent. Vie consacrée et charismes des fondateurs, Ottawa, Novalis, 2007, p. 19.

[6Ajoutons cependant qu’une chose est d’avoir la vertu de charité, autre chose de l’exercer effectivement. La possession de la charité ne garantit donc pas que tous nos actes soient informés par elle, nous ne le savons que trop bien. Ce n’est que progressivement que la charité grandit, transforme notre personne et informe tous nos actes ; c’est le processus de la sanctification, jamais totalement achevé ici-bas. Précisons aussi que nous ne considérons pas ici le cas particulier des sept dons du Saint-Esprit, qui sont des habitus liés à la charité, mais que seul l’Esprit peut exercer.

[7C’est déjà vrai dans la Bible du charisme de prophétie : un prophète ne prononçait pas nécessairement des paroles prophétiques chaque fois qu’il ouvrait la bouche.

[8« Les esprits des prophètes sont soumis aux prophètes », disait déjà saint Paul en 1 Co 14,12.

[9Op. cit., p. 43-44.

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