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dans toutes les formes de la vie consacrée

Les Instituts séculiers, 75 ans après

Un charisme d’anticipation des temps de l’Église ?

Michelina Tenace

N°2022-1 Janvier 2022

| P. 55-62 |

Orientation

Membre permanent du « Centre d’études et de recherches Ezio Aletti », professeur ordinaire à la Faculté de théologie de l’Université grégorienne, écrivain qui rappelle volontiers aux consacrés les sources orientales de la pensée chrétienne (voir notre site), Michelina Tenace souligne ici le charisme d’anticipation encore porté par les Instituts séculiers.

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Il y a une dizaine d’années, en 2011, la Congrégation pour la vie consacrée (CIVCSVA) inaugurait une nouvelle série de sa revue Sequela Christi. Les deux premiers numéros étaient dédiés aux Instituts Séculiers. Le premier volume avait pour titre italien : Istituti Secolari. La professione dei consigli evangelici nell’ordine temporale ; le second ajoutait un sous-titre (je traduis) : Sources normatives du Magistère, Données statistiques. Ces deux volumes rassemblent donc les informations nécessaires pour saisir l’histoire et l’originalité des Instituts Séculiers. Je vais m’y référer à plusieurs reprises (en citant Sequela). Et puis, il y a les livres classiques qui représentent encore aujourd’hui des sources incontestables [1]. Très utiles également pour approcher cette vocation méconnue, les recueils de conférences de deux colloques : Pleinement consacrés et pleinement dans le monde, Colloque de la Conférence nationale des Instituts séculiers de France [2] et Appelés au cœur du monde avec le cœur de Dieu [3]. Pour des recherches ponctuelles, le site du Conseil Mondial des Instituts Séculiers (CMIS) est très utile et fournit, en plusieurs langues, l’essentiel des informations et des documents concernant cette forme de vie consacrée [4].

Dans l’article de Daniela Leggio paru dans le volume cité d’abord [5], on apprend qu’il y a dix ans, les Instituts Séculiers (environ 214 en tout, cf. p. 192) comptaient autour de 32.352 membres. Un chiffre impressionnant. La distribution géographique révèle une présence « mondiale ». Le lecteur ou la lectrice un peu critique devant ces chiffres a beau dire : « c’est du passé, en dix ans le chiffre aura diminué de moitié », il n’en reste pas moins qu’il y a dans l’Église des Instituts Séculiers très vivants, et que le procès de canonisation de certains membres historiques est en cours (par exemple, Armida Barelli, pour ne parler que d’une prochaine béatification italienne). Grâce à des informations obtenues de vive voix, il semble aussi qu’une expansion récente mérite en particulier d’être relevée : en Russie et en Ukraine par exemple, le charisme des Instituts Séculiers attire les chrétiens ; en Chine, nous savons qu’il y a actuellement 9 Instituts Séculiers comptant plus de 100 membres.

Cette introduction voulait souligner l’importance d’une réflexion sur le phénomène des « Instituts Séculiers » qui anime l’Église depuis près d’un siècle.

Un peu d’histoire : une prophétie qui devance le Concile Vatican II

Le 2 février 1947, le Pape Pie XII donnait à l’Église la Constitution Apostolique Provida Mater Ecclesia qui reconnaissait le parcours de quelques groupes de baptisés voulant être consacrés par des vœux et, à la fois, rester dans le monde comme le levain dans la pâte, complètement mêlés à la vie du peuple de Dieu, sans aucun signe distinctif, assumant les professions séculières et les conditions de vie de chacun.

C’est le premier document du Magistère qui parle explicitement des Instituts Séculiers. Il est le fruit du travail de Mgr Arcadio Larraona, à l’époque Secrétaire de la Congrégation pour les Religieux, que Pie XII avait chargé d’étudier la requête présentée par deux prêtres : Agostino Gemelli (1878-1959) et Giuseppe Dosetti (1913-1996). Le médecin franciscain Agostino Gemelli avait fondé en 1919 un institut de femmes consacrées (Missionarie della Regalità di Cristo) et en 1928, sa branche masculine avec Giorgio La Pira (1904-1977). Provida Mater reconnaissait donc l’expérience d’Instituts Séculiers déjà florissants. Le 12 mars 1948, le Motu Proprio Primo feliciter permettait au pape de préciser Provida Mater : l’accent de cette nouvelle réalité de consacrés dans le monde était mis sur l’adjectif « séculiers », considéré comme l’élément essentiel et la raison d’être des Instituts Séculiers.

Anonyme, 22 maisons et une église, XIXe s. © National Gallery of Art

Réalité simple apparemment : il s’agissait de rendre actuel ce qui avait été l’originalité de la vie des premiers chrétiens, si bien décrite dans la Lettre à Diognète : être dans le monde le levain qui fait lever la pâte du règne. La nouveauté s’indiquait surtout par rapport à la vie consacrée que l’Église catholique avait vu se développer dans les monastères et les instituts religieux de vie active, avec des vœux prononcés dans une communauté et à partir d’une règle et d’un charisme canoniquement reconnus. La vie religieuse évoquait encore la fuga mundi des premiers moines. Les Instituts Séculiers envisagent bien les vœux mais prévoient pour leurs membres 1) de demeurer dans le monde ; 2) de n’avoir aucun signe distinctif, jusqu’à rester anonymes ; 3) que la vie de communauté n’est pas obligatoire. La mission est de féconder le monde de l’intérieur [6].

Si la réalité semblait simple, l’identité des Instituts séculiers n’en était pas moins complexe. Certes, les membres des Instituts Séculiers ne sont pas des religieux, mais ils sont sous la responsabilité du même Dicastère et leurs dénominations ressemblent aux noms des congrégations religieuses. Peut-on les désigner comme laïcs consacrés ? Pas seulement, puisqu’il y a aussi des prêtres. En fait, les Instituts Séculiers ont précédé de plusieurs décennies le Concile et ont été animés par un souffle prophétique qui a porté des fruits dans des réalités que les religieux ne pouvaient atteindre. L’urgence d’une présence chrétienne interpellait d’autant plus à une époque où les États chrétiens sortaient de deux guerres fratricides et où l’athéisme avec l’anticléricalisme envahissaient les milieux culturels. Le mouvement spirituel qui a inspiré les Instituts Séculiers précède Vatican II ; il n’en est pas l’effet mais plutôt une de ses nombreuses anticipations ecclésiologiques. Faire un bilan de la participation des Instituts Séculiers à la vie de l’Église serait faire le récit des transformations culturelles auxquelles les laïcs ont contribué dans la seconde moitié du XXe siècle.

Le pape Paul VI était convaincu que les Instituts Séculiers sont une sorte de « laboratoire d’expérience dans lequel l’Église vérifie les modalités concrètes de ses rapports avec le monde [7] ».

Le dynamisme ecclésiologique qui a précédé Vatican II a surgi du zèle missionnaire de laïcs qui ont témoigné que la radicalité du baptême pouvait aller jusqu’à une consécration vécue dans le monde avec les vœux de pauvreté, chasteté et obéissance. C’est dans ce grand courant « missionnaire » qui resitue les laïcs au cœur de la mission de l’Église que l’on peut comprendre la « parabole » des Instituts Séculiers. Avant et après le Concile, le mot-clé est « réforme », à tous les niveaux de vie, et les chrétiens en seront bien conscients.

En 1970, après deux ans de préparation, eut lieu le premier Congrès International des Instituts Séculiers. Ils étaient 92 à l’époque. Le débat portait surtout sur le sens à donner à « séculiers ». Deux exhortations apostoliques vont permettre d’orienter le sens de « séculiers » en relevant que c’est ce qui spécifie l’état du laïc : Evangelii Nuntiandi (1975) marquera une étape que Christifideles laici (1988) récapitulera et stabilisera. Les laïcs sont des membres actifs de la mission de l’Église. Leur dignité n’est plus contestée et ils ne sont plus perçus comme une force qui rivalise avec le clergé ou la vie consacrée. « Se sanctifier dans le monde » est de fait le titre d’un des chapitres de l’exhortation apostolique Christifideles laici qui correspond à l’essentiel du charisme des Instituts Séculiers.

Ce qui est nouveau, c’est qu’à partir des années 60, après le Concile justement, le même charisme se retrouve dans celui de nombreux Mouvements, Associations, Communautés nouvelles, etc. Les Instituts Séculiers sont bien les ancêtres de ces réalités, mais aujourd’hui ? Comment comprendre la vocation spécifique des Instituts Séculiers : « rendre présent le règne de Dieu dans le monde », tendre à la sainteté, n’est-ce pas la vocation de tout baptisé [8] ?

Quel futur ?

Après le Concile Vatican II, en quelques décennies, des « siècles » se sont écoulés et nous sommes arrivés à un pontificat qui nous oriente vers le dépassement des oppositions.

Les Instituts Séculiers se situent particulièrement bien dans le Magistère pontifical actuel.

Les trois encycliques du Pape François pourraient être lues à la lumière d’une certaine théologie du dépassement des oppositions. Lumen fidei (2013) nous parle de l’unité de l’homme autour de l’amour : il n’y a pas d’opposition entre foi et raison ; Laudato si’ (2015) se réfère à notre rapport avec la création : il n’y pas d’opposition entre le ciel et la terre ; Fratelli tutti (2020) nous invite à revoir les relations entre nous, hommes et femmes d’aujourd’hui : la foi en Dieu ne justifie aucune opposition ou séparation dans l’humanité.

C’est autour de ces sujets que les Instituts Séculiers pourront puiser pour renouveler un charisme de présence féconde du règne de Dieu et être une prophétie d’anticipation spéciale pour l’Église de demain comme ils l’ont été, avant le Concile Vatican II, pour l’Église d’aujourd’hui.

L’expérience des Instituts Séculiers oriente la théologie vers l’importance du témoignage qui part du baptême, fondement qui reste commun à tous les chrétiens et source qui irrigue toute forme de radicalité dans l’Église. Une anthropologie du baptême peut renouveler la vie consacrée car c’est l’Esprit qui est donné lors du baptême qui anime la vie spirituelle du croyant (de tout croyant et pas seulement des membres des mouvements charismatiques). Plus il y a d’Esprit Saint, plus il y a d’« incarnation » christique.

Le témoignage dans le monde signifie témoigner de Jésus-Christ au nom de son Église. Cette Église d’aujourd’hui nous demande de témoigner pour les hommes et les femmes d’aujourd’hui : il faut donc espérer que tout consacré soit animé par un souffle continuel de discernement des signes de ce temps. Le pape Benoît XVI disait dans un discours du 3 février 2007 adressé aux participants à la Conférence Mondiale des Instituts Séculiers : « Le caractère séculier de votre consécration met en évidence [...] la forme de son développement, c’est-à-dire sa relation profonde avec les signes du temps que vous êtes appelés à discerner comme personne et comme communauté [9] ». Ce discernement fait partie du charisme de ceux qui constituent, au nom de l’Église « un laboratoire de dialogue avec le monde ». La mission ou la prophétie des Instituts séculiers pourrait être alors formulée comme suit : à travers la sécularité et la consécration, restaurer la vérité de l’homme créé à l’image et à la ressemblance de Dieu ; prophétiser et donner un témoignage « anticipé » des temps de l’Église ; ou encore, animer un style de vie qui révèle la fraternité universelle dans la louange de l’unique Dieu, le Père, unique Père et Créateur de ce monde où nous sommes appelés à être signes de sa présence.

[1J. Beyer, Les Instituts séculiers, Desclée de Brouwer, 1954 ; J.-M. Perrin, Consécration à Dieu et présence au monde, Bruges, 1958 ; A. Oberti, Mitten in der Welt, Kyrios Verlag, 1968 ; F. Morlot, Des chrétiens comme les autres. Les Instituts Séculiers, Paris 1984 ; G. Lazzati, Consacrazione e secolarità, Roma 1987 ; P. Langeron, Les instituts séculiers, une vocation pour le 3e millénaire, Cerf, 2003.

[2Parole et Silence, 2007.

[3Colloque de la Conférence nationale des Instituts séculiers de France, Bayard éditions, 2015.

[5Sequela, 2011/02, p. 181-200. Pour la revue Vies consacrées, voir www.vies-consacrees.be, au mot-clé « Instituts séculiers ».

[6Cf. Sequela 2011/02, p. 151. Lire aussi le long texte de la Plenaria de 1983 de la Congrégation qui s’appelait encore Congrégation pour la Vie religieuse et les Instituts Séculiers, 3-6 mai 1983, « Assemblea plenaria, Gli Istituti Secolari : la loro identità e la loro missione », Sequela, p. 139-160.

[7Cf. Paul VI, Discours aux responsables généraux des Instituts séculiers, Insegnamenti, XIV, 1976, p. 676 ; voir https://www.cmis-int.org/fr/documents/textes-fondamentaux/

[8Cf. le Pape François dans le Message aux participants de la Conférence italienne des Instituts séculiers, le 23 octobre 2017.

[9Sequela, 2011/2, p. 108.

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