Frère François Bourgois, Tibériade
Noëlle Hausman, s.c.m.
N°2022-1 • Janvier 2022
| P. 3-8 |
RencontreLes frères et sœurs de Tibériade (Belgique) ont élu un nouveau « Serviteur général », non prêtre, à l’issue d’un Chapitre qui les tourne décidément vers une forme vie religieuse encore en genèse. Architecte de formation, longtemps prieur de la petite implantation de Lituanie, Frère François nous dit comment il voit aujourd’hui sa communauté.
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Vs Cs • Frère François, vous venez d’être élu « Serviteur général » de la Fraternité de Tibériade : voulez-vous nous présenter cette jeune communauté belge ?
Frère François Bourgois • Tibériade est un nom qui est devenu peu à peu une évidence pour frère Marc, notre fondateur. C’est un lieu de rencontre. Que ce soit sur le lac ou sur le rivage, une main s’est tendue pour mener l’Apôtre Pierre sur un chemin de foi et de (par) don. C’est un lieu emblématique où le Christ a manifesté sa proximité et sa compassion, nous ouvrant à une nouvelle relation avec Dieu. Cette expérience s’est vécue à Lavaux-Sainte-Anne où tout a débuté en 1979. Par après, des liens se sont tissés avec la Lituanie. Dix ans plus tard, en 2001, quatre frères sont partis fonder dans un petit village, Baltriskes, tout à l’est du pays. En 1995, sœur Agnès est arrivée et, dans son sillage, la branche féminine s’est développée à Pondrôme, à quelques kilomètres des frères. À partir de 1996, des missions ont eu lieu en Chine et aux Philippines. Là, une petite ONG et une coopérative viennent en aide à la population sur l’île de Talim, non loin de Manille. De 2004 à 2018, plusieurs frères se sont établis à Kikwit en RDC. Cette mission se poursuit aujourd’hui avec un « Foyer Évangile et Développement » à travers l’engagement de laïcs et de coopérants.
Vs Cs • Comment vous insérez-vous dans les Églises particulières où vous êtes établis ?
Frère François • Cette insertion peut s’entendre de deux manières. Les collaborations sur le terrain passent par l’accueil des groupes de catéchisme, le lien avec les prêtres aux alentours pour célébrer l’eucharistie, les missions et les témoignages dans les paroisses. Elles se vivent aussi par les échanges fraternels avec d’autres communautés religieuses ou la participation à des projets communs de formation. C’est particulièrement vrai en Lituanie où la vie consacrée est une réalité très petite qui nécessite un soutien mutuel. Il est certain que le lien avec l’évêque local est déterminant dans chacune de nos réalités. Mais il y a aussi une prise de conscience importante pour une « communauté nouvelle » : comprendre son insertion dans l’Église particulière comme une occasion de déployer son charisme. Lors d’une intervention adressée aux religieux à Gênes, le 27 mai 2017, le pape François disait : « Vous, consacrées et consacrés, vous êtes un don pour l’Église, parce que chaque charisme, chacun des charismes est un don pour l’Église, pour l’Église universelle. [...] Chacun des charismes, tous les charismes naissent dans un lieu concret et étroitement liés à la vie de ce diocèse concret ». Pour le pape, un charisme qui prend au sérieux l’aspect de la vie diocésaine acquiert une dimension universelle. Il nous aide à voir que l’Église particulière est un terreau dans le lequel le charisme peut se déployer. C’est sans doute un aspect à approfondir autant pour la vie consacrée que pour la vie diocésaine.
Vs Cs • Vos frères et sœurs ont élu à leur tête commune un frère qui n’est pas prêtre, contrairement à son prédécesseur et au fondateur ; cela change-t-il quelque chose à la fonction, selon vous ?
Frère François • Au début de ma présence en Lituanie, alors que j’étais Serviteur de la Fraternité, l’évêque avait quelques difficultés à accueillir cette réalité. Tout devait passer par le prêtre, qui d’habitude, incarne le service de l’autorité. Autrefois, Vincent Lebbe se révoltait parce que les frères devaient porter les valises de leurs confrères prêtres... Le fait que le Serviteur ne soit pas prêtre nous fait entrer dans une réflexion plus large sur le service de l’autorité dans l’Église. J’y vois un défi à exercer une paternité en dehors du sacerdoce et en même temps, une invitation à creuser un aspect essentiel de notre charisme : la vie fraternelle.
Vs Cs • Le choix pour la campagne, avec le travail agricole ou potager qu’il induit, est-il déterminant chez vous ?
Frère François • Saint François d’Assise vivait avec simplicité et dans une merveilleuse harmonie avec Dieu, avec les autres, avec la nature et avec lui-même. Le pape François rappelle dans Laudato si’à quel point sont inséparables la préoccupation pour la nature, la justice envers les pauvres, l’engagement pour la société et la paix intérieure [1]. De fait, le travail manuel, que ce soit au potager, à la ferme ou à la menuiserie, collabore à un équilibre. Il nous plonge dans le réel. C’est accueillir le temps de maturation des légumes, l’humeur des saisons, le combat avec les limaces et autres prédateurs. C’est une école d’humilité et d’émerveillement, c’est apprendre à travailler ensemble. Je me souviens d’un jeune qui avait travaillé avec les frères, c’était une expérience nouvelle pour lui alors qu’il sortait d’une addiction. En fin de journée, il avait retrouvé la joie d’avoir pu faire quelque chose de concret. Le travail de nos mains construit l’estime de soi et est une composante essentielle de la dignité de la personne. Mais le travail risque de nous asservir. Le son de la cloche nous rappelle à la prière et redonne au travail sa juste place, au service d’une harmonie. Quand le pape parle d’écologie intégrale, c’est celle qui n’exclut pas l’être humain et qui englobe la totalité de notre vie.
Vs Cs • La communauté des sœurs, comme celle des frères, accueille plusieurs jeunes en formation. Qu’est-ce que ces jeunes, hommes ou femmes, qui ne sont pas tous européens, cherchent de particulier dans une fondation aussi peu établie encore que la vôtre ?
Frère François • C’est un privilège d’être témoin de la naissance et de la croissance d’une vocation. Nous ne pouvons pas faire naître la vocation, c’est Dieu seul qui le fait. Mais il y a un chemin à faire, nous ne pouvons pas nous contenter d’une attitude passive, sans pour autant être l’acteur principal. C’est un exercice difficile qu’il nous faut apprendre : comprendre sans révéler, accompagner sans diriger, être sollicité et savoir attendre le temps de Dieu, savoir distinguer une vraie vocation, attirer l’attention sans suggérer pour autant. Chaque jeune qui se présente à nous est sur un chemin de recherche de sens. Un des jeunes récemment entrés était parti de France pour un voyage pèlerinage vers l’Est. Il est passé par notre maison en Lituanie pour une nuit. Le lendemain, suite à la pandémie, les frontières se sont fermées et il n’a pas pu poursuivre son itinéraire. Il est resté bloqué plus de trois mois parmi nous et a entamé un chemin spirituel. Après une année propédeutique à Nantes, il a perçu l’appel à donner sa vie au Christ dans notre Fraternité.
Vs Cs • La prière plusieurs fois par jour (hospitalière à diverses langues), ce travail manuel et artisanal, le partage des tâches et des missions ne semblent pas oblitérer la nécessité de temps d’enseignement, de lectures, d’ouverture aux sessions diverses, bref, la dimension intellectuelle de la formation. Est-ce un acquis de l’expérience ?
Frère François • Autant l’écologie doit être intégrale, autant la formation doit rejoindre l’entièreté de la personne. Ces dernières années, l’Église encourage la formation interdisciplinaire. Il est important de ne pas opposer les différentes activités que nous vivons telles que le travail, la mission, l’accueil, au souci que nous avons de nous former. Le Père Cencini disait : La vie parle, s’il y a un cœur qui écoute [2]. Nous devons insister sur l’importance de la formation permanente pour nourrir notre suite du Christ. Cette formation doit s’adapter aux âges de notre vie religieuse et aux défis de chacun. De manière concrète, nous avons proposé à chaque frère et sœur d’écrire un programme de formation pour l’année qui vient en répondant à ces questions : quelle décision est-ce que je prends pour favoriser ma vie spirituelle, pour être instruit dans la foi ? Quelle spécificité de notre charisme est-ce que je désire approfondir cette année ? Dans le cadre de mes services dans la communauté, qu’est-ce que je vise à apprendre ?
Vs Cs • Quelle est votre espérance pour l’Église d’aujourd’hui, si éprouvée par les violences sexuelles faites aux plus jeunes ?
Frère François • L’épreuve que vit l’Église nous interpelle. Le témoignage des victimes déclenche une réaction de souffrance, c’est en quelque sorte le retentissement en chacun de nous de la blessure infligée à l’autre. Cette compassion est porteuse d’espérance parce qu’elle repose sur le mystère pascal. L’épitre aux Hébreux nous y invite : « Du fait qu’il a lui-même souffert par l’épreuve, il est capable de venir en aide à ceux qui sont éprouvés » (He 2,18). Le Ressuscité vient à nous avec un corps marqué par la passion. Ainsi, comme l’affirme le cardinal Martini : Ce n’est que dans l’espérance en Jésus que nous pouvons véritablement envisager le futur du monde et de l’homme [3]. Et cela vaut aussi pour l’Église.
• Propos recueillis par Noëlle Hausman, s.c.m.
