Marianne Bonzelet
Noëlle Hausman, s.c.m.
N°2021-3 • Juillet 2021
| P. 3-10 |
RencontreSecrétaire de la Famille spirituelle qui réunit tous les groupes et instituts qui, à travers le monde, se réclament de Charles de Foucauld, membre de la Fraternité séculière, Marianne Bonzelet, de Cologne, est maintenant animatrice de retraites et directrice spirituelle. Elle nous indique ici des aspects inaperçus de l’influence du futur saint.
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Vs Cs • Vous êtes secrétaire de la Famille spirituelle Charles de Foucauld ; voulez-vous nous présenter cette association qui regroupe une vingtaine de groupes de laïcs ou de religieux, à travers le monde ?
M. Bonzelet • À la suite de Charles de Foucauld, des chrétiens de tous pays et de toutes cultures ont entendu le même appel. Ainsi sont nées diverses communautés et des associations de laïcs, de religieux et de prêtres. Aujourd’hui, « l’Association Famille Spirituelle Charles de Foucauld » (AFS) réunit 19 groupes différents, dont 12 communautés religieuses, 2 instituts séculiers, une communauté de prêtres diocésains et quatre communautés laïques partageant les valeurs spirituelles suivantes :
- vivre dans l’esprit de Jésus à Nazareth,
- mettre la Parole de Dieu et l’Eucharistie au centre de leur vie,
- vivre en proximité avec les plus pauvres,
- porter le désir d’une fraternité universelle.
Certains de ces groupes sont assez petits, les deux plus grands étant la Fraternité sacerdotale Jesus Caritas avec environ 4.000 membres et la Fraternité séculière Charles de Foucauld avec environs 6.000 membres, répartis dans le monde entier. Certaines branches de la Famille Spirituelle sont des fondations locales, par exemple en Afrique centrale, en Haïti, au Canada, au Vietnam. À partir de 1955, les responsables généraux ont voulu se rassembler tous les deux ans environs. Décrire plus en détail les différentes branches dépasserait le cadre de cette rencontre. Mais, comme membre de la Fraternité séculière, j’aimerais vous donner au moins une idée de ce que nous essayons de vivre.
Suivant l’intuition originelle du frère Charles, nous sommes appelés à vivre le mystère de Nazareth, c’est-à-dire à méditer l’Évangile pour mieux connaître, aimer et imiter Jésus, à la prière personnelle, à la solidarité avec les pauvres, spécialement les plus démunis, et à la recherche de communion et d’amitié universelle avec tous les peuples de la terre, tout cela en menant une vie simple comme une alternative à la société de consommation. La connaissance de la vie du frère Charles, de ses écrits et de son chemin spirituel sont des moyens pour nous maintenir fidèles aux appels du Seigneur et nous permettre de vivre aujourd’hui les exigences de l’Évangile.
Vs Cs • Comment peut-on choisir le patronage d’un religieux (d’ailleurs insolite) quand on fait partie d’une fraternité de laïcs, au sens habituel du terme ?
M. Bonzelet • Pour moi, un trait quasi prophétique de Charles de Foucauld est son idée d’encourager les laïcs, les prêtres et les religieux à se laisser impliquer dans le plan de salut de Dieu, à travailler ensemble à la croissance du Royaume de Dieu dans un « apostolat de bonté » – et cela déjà 50 ans avant le Concile Vatican II ! « Tout chrétien doit être apôtre, c’est un devoir strict de charité » (Lettre à Joseph Hours, 3 mai 1912). Tant le Concile Vatican II que la période postconciliaire n’ont, jusqu’à nos jours, pas vraiment mis en œuvre ce point de vue. Foucauld était préoccupé par une spiritualité « inclusive », et non par la séparation !
Et il était avant tout homme et chrétien. Il n’a été religieux au sens strict que pendant son séjour chez les Trappistes ; à Nazareth, il était laïc, et à Beni-Abbès et Tamanrasset, il était prêtre diocésain de Viviers. C’est avec cette désignation que le pape François le canonisera bientôt. Même les congrégations religieuses de la Famille Spirituelle ne s’inspirent pas avant tout du moine trappiste.
Alors que nous avons célébré le 50e anniversaire de l’AFS, Petite sœur Jeanne et Marguerite Garde (laïque), qui étaient toutes deux présentes lors de la fondation en 1955, ont rapporté qu’à l’époque, on demandait toujours aux Petites Sœurs de Jésus pourquoi elles étaient religieuses alors qu’elles vivaient comme des laïcs, parmi les gens, au lieu d’être dans un « vrai » couvent. Par contre, on demandait aux laïcs pourquoi ils n’étaient pas des religieux, puisqu’ils menaient une vie de prière intense comme les religieux...
Vs Cs • Le bienheureux Charles de Jésus sera prochainement canonisé ; qu’est-ce qui peut être inspirant dans son parcours si singulier pour les chrétiens d’aujourd’hui ?
M. Bonzelet • Nous vivons aujourd’hui dans un monde où la foi en Dieu n’est plus une réalité vivante pour beaucoup de gens. La foi et la vie quotidienne sont souvent très éloignées. Foucauld a compris comment concilier vie quotidienne et prière. De là s’est développée une spiritualité très ancrée dans le réel. Frère Charles était fasciné par la vie cachée de Jésus à Nazareth, mais il a réalisé que cette vie n’est pas liée à ce lieu concret ou à un certain état de vie, et qu’elle peut être vécue partout et par n’importe qui. C’est dans « Nazareth », dans le quotidien ordinaire, que se produisent la croissance et la maturation devant Dieu et devant les hommes. La vie quotidienne est l’espace des surprises de Dieu et le lieu où je peux développer les dons que Dieu m’a confiés, c’est-à-dire vivre ma vocation. Pour Charles de Foucauld, la haute estime dont jouit « Nazareth » s’exprime par l’hospitalité, un mode de vie simple et des relations fraternelles vécues.
À Nazareth, au cours de nombreuses heures d’adoration, frère Charles s’est laissé transformer par l’amour de Dieu. En plus, il s’est plongé dans les Évangiles pour mieux connaître et aimer encore Jésus, devenu le point de référence central de sa vie. Comme il serait important aujourd’hui de rapprocher les croyants de l’Évangile afin qu’ils puissent grandir dans une relation plus intime avec le Christ ! Et combien notre monde a lui aussi besoin d’une orientation claire ! Combien de personnes dans nos paroisses ont faim de savoir que Jésus est la mesure de tous les changements à venir, souvent douloureux !... Foucauld voulait « crier l’Évangile par la vie ». Notre monde a besoin de témoins crédibles, témoignant par leur vie, en paroles et en actes, de ce qui les habite. La question est de savoir si les gens peuvent lire ou sentir dans ma vie et mes actions que ma vie est centrée sur Dieu et imprégnée de Dieu.
Frère Charles a développé de plus en plus une vie contemplative ouverte à tous et qui peut être vécue dans les conditions de la vie quotidienne ordinaire, au milieu du monde. Ainsi, son « monastère » de Beni-Abbès était à la fois un ermitage et un lieu d’hospitalité. Sa passion pour Dieu était nécessairement liée à sa passion pour les gens. Sa vie d’adoration et de contemplation de l’Évangile le conduisait toujours plus profondément à être présent pour et avec les gens, à un « apostolat de la présence » (dans le double sens du mot « présent » : l’adjectif renvoie à une façon de vivre dans le moment actuel ; le substantif indique un don, un cadeau). Il était présent, plein d’attention, pour les personnes qui l’entouraient et devenait ainsi un cadeau pour elles. C’est aussi la mission de tous les baptisés !
Comme Nazareth, le désert était plus qu’un lieu géographique spécifique. Carlo Carretto, Petit frère de l’Évangile, a écrit un livre intitulé en allemand La ville est ton désert (en français : Le désert dans la ville, Cerf, 1979). Au milieu de ce « désert », j’ai besoin de temps et d’espace pour prendre du recul et clarifier ce qui me nourrit vraiment. Le besoin d’un tel recul à une époque où tant de choses se déversent sur nous se fait sentir partout (par exemple, recherche du bien-être, « monastère temporaire », journées oasis...) « En temps normal, le silence de l’écoute doit avoir une place dans notre vie de tous les jours. Car sans elle, nous sommes comme un navire sans boussole ni gouvernail. Nous ne savons pas alors comment agir, où aller, que faire » : c’est ainsi que s’exprimait Charles de Foucauld.
Vs Cs • Et pour les croyants de l’Islam ?
M. Bonzelet • Je ne me sens pas suffisamment compétente pour répondre à cette question de manière adéquate. C’est ici que les musulmans eux-mêmes devraient avoir leur mot à dire (cf. le livre d’Ali Merad, Charles de Foucauld au regard de l’Islam, DDB, 1975) ou les chrétiens qui, sur les traces de Charles de Foucauld, ont longtemps vécu avec les musulmans en Algérie ou en milieu islamique.
Frère Charles lui-même disait qu’il n’était pas avec les Touaregs pour les convertir, mais pour les comprendre. Pour ce faire, il a appris leur langue, rédigé un dictionnaire impressionnant, collecté la poésie touarègue... Le bien-être des tribus touarègues et leur développement lui tenaient à cœur. Et cela a certainement eu une influence jusqu’aujourd’hui. Charles fut considéré d’abord avec suspicion comme un « infidèle » et un représentant de la puissance coloniale ; ce n’est que progressivement qu’un rapprochement et une plus grande familiarité se sont produits, ce qui a également entraîné un approfondissement de la foi des deux côtés. Ce n’est que lorsqu’un véritable dialogue d’égal à égal est établi que les préjugés peuvent être dépassés, que l’appréciation grandit et que des amitiés se développent.
Pour les musulmans, frère Charles est un marabout : un homme de Dieu. C’est pourquoi bon nombre de Touaregs aussi sont heureux qu’il soit maintenant canonisé.
Vs Cs • L’échec apparent de sa vie au désert, puisqu’il meurt sans avoir réussi à s’associer des frères, et plus largement l’instabilité de ses engagements successifs, cette sorte de ligne brisée de sa trajectoire quand on la regarde de l’extérieur, vous inspire-t-elle un commentaire ?
M. Bonzelet • On ne peut parler d’échec que si l’on applique nos normes, qui sont conçues pour un succès mesurable. Le succès est rarement mesuré à travers des valeurs authentiquement vécues. Nous ne devrions pas dépendre des grands nombres pour parler de succès. Même Jésus n’a commencé qu’avec une petite foule, et laïque de plus ! À propos de la « ligne brisée de la carrière » de frère Charles, cela dépend des « lunettes » avec lesquelles nous la regardons. Les nombreux départs dans sa vie n’ont pas eu lieu par pur désir ou caprice, mais sont les signes de sa recherche incessante d’une vie pleine de sens, c’est-à-dire, sa recherche de la volonté de Dieu pour sa vie. La recherche humaine ne va pas toujours en ligne droite, elle a parfois besoin de détours, de moments de maturation.
De plus, l’Esprit Saint est une force dynamique qui nous invite quotidiennement à nous demander quelle mission Dieu nous confie aujourd’hui. Charles a eu le courage de vivre son christianisme dans l’Église et pourtant en dehors des structures habituelles. Il est un véritable témoin de la fraternité – il a simplement pris son temps pour comprendre ce que le Seigneur voulait qu’il fasse. C’est ainsi qu’il est un encouragement pour les chrétiens d’aujourd’hui – souvent aux périphéries de la société et/ou de l’Église – dans leurs doutes, leurs tâtonnements incertains, leur recherche du bon « chemin » sur lequel Dieu veut les conduire, aussi bien en tant qu’individus qu’en tant qu’Église entière.
Il y a une vingtaine d’années déjà, j’ai « déclaré » Charles de Foucauld saint patron « der Suchenden und der Sehnsüchtigen » – des chercheurs et des personnes qui sentent un grand désir, un désir inassouvi, un désir profond, intérieur, ardent...
● Propos recueillis par Noëlle Hausman, s.c.m.
