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dans toutes les formes de la vie consacrée

Les curieux usages séculiers des Exercices spirituels

Étienne Perrot, s.j.

N°2021-3 Juillet 2021

| P. 23-35 |

Kairos

Voici un jésuite et économiste français, enseignant l’économie et l’éthique sociale à Paris et l’éthique des affaires à Fribourg, déjà connu de nos lecteurs, qui nous offre ici une analyse pertinente de la difficile question des usages tous azimuts des Exercices spirituels. Un grand moment d’intelligence spirituelle.

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Décider est difficile, surtout quand on hésite en ayant le désir de bien agir. Sur ce terrain de la décision, les Exercices spirituels (ES) de saint Ignace sont une aide. Les Exercices se présentent en effet comme un moyen de se disposer à choisir un état de vie conforme à la volonté de Dieu. Alors, dans un esprit plus utilitaire que religieux, ne seraient-ils pas également un bon manuel pour bien décider dans la vie courante, et cela quelle que soit la foi, ou l’incroyance, de celui ou de celle qui les utilisent ? Il va de soi que cet esprit séculier rompt avec les conditions posées par le Directoire des Exercices, qui rassemble les conseils prodigués par saint Ignace à ceux qui donnaient les Exercices sous sa supervision [1]. Les deux premières conditions étant l’ouverture du retraitant à une éventuelle vocation religieuse et le désir de servir Dieu pour le salut de son âme. Même ceux qui ne sont pas prêts à faire un choix de vie définitif sont invités à placer leurs décisions sous le regard de Dieu. Si l’on oublie ces préalables, les Exercices peuvent néanmoins servir d’autres buts, plus séculiers.

Oubliant l’impératif religieux, certains ont sélectionné, parmi les Exercices, telle notation qui semble pouvoir être détachée du postulat de la foi chrétienne. Ainsi, dans les Règles à observer quand on a la charge de distribuer des aumônes, la septième donne l’exemple (emprunté à saint Augustin) du mobilier de l’évêque, qui doit être « commun et pauvre », et celui de Joachim et Anne, les grands parents de Jésus (tiré des évangiles apocryphes), « qui avaient fait trois parts de leurs biens ; ils donnaient la première aux pauvres, la deuxième au ministère et au service du Temple et ils réservaient la troisième à leur propre subsistance et à celle de leur famille » (ES 337-344).

Placés en dehors du contexte des Exercices, ces notations ne sont plus que des principes moraux, des règles de sagesse qui n’appellent aucune disposition religieuse particulière. La voie est ainsi ouverte à l’idée selon laquelle les Exercices peuvent servir à n’importe qui, quelles que soient ses convictions, religieuses ou athées. Cette porte séculière offre un large choix de récupérations des Exercices au profit du management des autres et de soi-même. Je balise ici ces curieux usages séculiers des Exercices, en en présentant quatre, allant du plus éloigné vers le plus proche de l’expérience d’Ignace : l’utilitaire managérial, le discernement pratique, le sensualisme mystique et l’altérité stoïque.

L’utilitaire managérial

Pas plus que les Évangiles, les Exercices ne sont un manuel de gestion. Et ceux qui, comme Laurent Falque et Bernard Bougon [2], ou Étienne Perrot, ont travaillé le discernement managérial, voire ont proposé des Exercices spirituels pour managers [3], n’ont jamais prétendu tirer des Exercices les bonnes pratiques économiques à la manière dont Bossuet tirait des Écritures le meilleur des régimes politiques, la monarchie !

J’ai cependant rencontré des officines de conseil en gestion, bien situées sur la place de Paris, qui prétendaient tirer de la démarche ignatienne le secret de la réussite en entreprise. Le schéma frisait la caricature. Considérant le Principe et fondement, ces considérations qui ouvrent les Exercices, ils n’en retenaient qu’une sorte de rationalité instrumentale qui subordonne les moyens à la fin. Ils confondaient sous ce mot de « fin » deux choses très différentes. D’une part, l’objectif de l’entreprise (produire, vendre, faire du profit, peut-être aussi permettre aux fournisseurs et aux salariés de vivre honnêtement dans le respect de l’environnement), d’autre part, la finalité propre à chaque partenaire de l’entreprise (salarié, fournisseur, dirigeant) qui donne sens à son action – et que saint Ignace désigne dès la première phrase : l’être humain a tout pour « louer, respecter et servir Dieu notre Seigneur, et par là sauver son âme » (ES 23). Tout le monde peut voir ce que désigne un objectif ; mais seule l’âme individuelle peut ressentir le désir de la louange qui, respectant Dieu comme ce qu’il est – et non pas pour ses bienfaits ou ses avantages –, pousse à servir Dieu dans ses manifestations terrestres (les pauvres, les proches, la prière, les sacrements).

Considérant la première semaine des Exercices centrée sur le péché, cette même récupération des Exercices rejoignait les considérations managériales bien connues sur la nécessité pour chacun, dans les équipes performantes, de reconnaître ses erreurs et ses torts. On allait jusqu’à identifier la bonté de Dieu à l’attitude bienveillante demandée aux directeurs et chefs de Services. C’était oublier que l’enjeu de la première semaine ne concentre pas l’attention du retraitant sur ses accidents de parcours, ses limites, ses erreurs et ses fautes, mais sur la bonté du Seigneur qui l’appelle à participer, quoi que pécheur, à l’œuvre de la Grâce.

La méditation dite « du Règne » inaugure la deuxième semaine des Exercices au cours de laquelle la vie de Jésus est contemplée ; elle était interprétée comme l’incitation pour chacun des employés de l’entreprise, à s’interroger sur la volonté de son chef de Service, de la clientèle ou des apporteurs de capitaux. De même, dans la lecture de la méditation dite « des deux Étendards », le combat spirituel se transformait en incitation à faire corps contre l’environnement hostile, les concurrents ou l’État.

De telles récupérations des Exercices au profit du management trahissent le désir d’orner des pratiques managériales d’une autorité spirituelle qui leur est étrangère. Bien que plus subtil, l’usage des Exercices au profit du discernement pratique n’en est pas moins fallacieux.

Le discernement pratique

Le discernement pratique se distingue du discernement spirituel en ce sens qu’il porte non pas sur les esprits qui se disputent l’âme du retraitant, mais directement sur des alternatives concrètes. Ainsi l’exemple suivant est donné à deux reprises « accepter ou abandonner un bénéfice ecclésiastique » (ES 3-6). À vrai dire, tout choix peut (et même, d’un certain point de vue, doit) se présenter comme une alternative concrète. On ne choisit pas entre un four à micro-ondes et le néant. Si je n’achète pas le four à micro-ondes, que ferai-je de l’argent économisé ? si je l’achète, sur quel autre usage sera-t-il prélevé (ou à qui manquera-t-il) ?

L’usage séculier des Exercices consiste ici à utiliser les annotations rassemblées sous le titre Pour faire élection, en privilégiant généralement la première manière du « troisième temps », mais en écartant deux parmi les trois premiers points. Ces points, essentiels pour un discernement spirituel, précisent qu’« il faut que j’aie pour objectif la fin pour laquelle je suis créé : louer Dieu notre Seigneur et sauver mon âme [...] Demander à Dieu notre Seigneur qu’il veuille mouvoir ma volonté et me mettre dans l’âme ce que je dois faire par rapport à l’objet proposé, qui soit davantage sa louange et sa gloire... » (ES 180 s).

Lorsqu’on écarte ces préalables, l’objectif économique, politique, psychosociologique ou personnel se substitue à la finalité qui donne sens à la vie de l’âme. La performance, le rendement, la sécurité, le plaisir, le pouvoir prennent alors la place de la louange. Il ne reste plus alors qu’une méthode banale de choix du moyen le plus économique pour atteindre un objectif fixé par soi-même ou par son supérieur hiérarchique, objectif de richesse, de confort ou de sécurité. Méthode banale en effet que celle présentée dans les quatrième et cinquième points quand on oublie ses prémices religieuses ; c’est la méthode des colonnes où l’on aligne dans l’une les arguments « pour », dans l’autre les arguments « contre » pour chacune des options envisagées.

C’est ainsi que Benjamin Franklin – que le sociologue Max Weber présentait comme l’archétype du capitaliste – explique sa façon de procéder [4] :

Ma méthode consiste à diviser une feuille de papier en deux colonnes ; dans l’une j’inscris ‘Pour’, et dans l’autre ‘Contre’. Puis au cours de trois ou quatre journées de délibération, je note sous les deux en-têtes de brèves indications des différents motifs qui me viennent à l’esprit et vont dans le sens ou à l’encontre de la mesure envisagée. Puis lorsque je dispose de tous les éléments sous les yeux, j’essaie d’évaluer leur importance respective ; si j’en trouve deux qui me semblent égaux, un dans chaque colonne, je les barre tous les deux. Si j’estime que l’un des arguments ‘pour’ est égal à deux arguments ‘contre’, je barre les trois. Si je juge que deux arguments ‘pour’ égalent trois arguments ‘contre’, j’annule les cinq. Je procède de cette façon jusqu’à ce que je parvienne enfin à un équilibre ; si, après un ou deux jours supplémentaires de réflexion, aucun élément nouveau important ne vient s’ajouter d’un côté ou de l’autre, je prends une décision en conséquence.

Il s’agit finalement de la confrontation habituelle des avantages et des inconvénients. Sous une forme plus ou moins semblable, une telle méthode se trouve dans toutes les approches rationnelles de la décision. Lorsque n’est envisagée qu’une seule option qu’il s’agit d’accepter ou de refuser, le choix n’est pas supprimé. Il est conseillé généralement de dresser d’abord la liste des inconvénients puis celle des avantages, toujours en commençant par les plus importants, méthode que tous les gestionnaires connaissent bien sous le nom de « méthode SWOT » (pour Strengths, Weaknesses, Opportunities, Threats – forces, faiblesses, opportunités, menaces).

La seconde manière proposée par Ignace pour faire une bonne élection en l’absence d’évidence claire ou d’états d’âme bien discernés se prête, elle aussi à une utilisation séculière. En effet, en écartant les deux premières règles et la note finale qui placent la volonté de Dieu comme horizon, il ne reste que les trois conseils donnés généralement par les coachs ou les psychosociologues aux dirigeants ou aux tout-venants, et qui correspondent à la deuxième, troisième et quatrième « règles » d’Ignace :

Imaginer un homme que je n’ai jamais vu et que je ne connais pas. Désirant pour lui une perfection totale, considérer ce que je lui dirais de faire et de choisir. [...] Considérer, comme si j’étais à l’article de la mort, l’attitude et la norme que je voudrais alors avoir gardée dans la conduite de l’élection actuelle. [...] Regarder et considérer l’état où je me trouverai au jour du jugement. Penser à la façon dont je voudrais alors avoir décidé sur l’affaire actuelle... (ES 185-187).

Ici encore, délestées de leur orientation divine, ces règles se réduisent à prendre de la distance par rapport aux sentiments immédiats pour agir plus rationnellement.

Ce que le livret des Exercices dénomme « second temps pour faire une saine et bonne élection » évoque « l’expérience des consolations et des désolations » et, partant, « l’expérience du discernement des divers esprits » (ES 176). Cette expérience des divers états d’âme, elle non plus, n’est pas épargnée par la récupération séculière. C’est ainsi que les lecteurs du Figaro-économie ont pu lire, après des propositions directement inspirées du « troisième temps » évoqué plus haut :

Quand la décision commence à mûrir, faites comme si vous aviez fait votre choix : dites-vous, je quitte Paris et je vais à Perpignan prendre le poste de directeur industriel qui m’est proposé. Et vivez avec cette idée. Portez-la en vous, et observez ce qui se passe. Notez, là encore, les réactions qui remontent en vous, les éventuelles peurs ou hésitations, mais aussi l’enthousiasme, la volonté de relever un nouveau défi, de prendre des responsabilités plus larges. Si, en vivant avec cette décision, vous vous sentez heureux, détendu, plein d’un Fighting Spirit, il y a fort à parier que cette décision est la bonne. Si, au contraire, vous – et les autres – vous sentez inquiet, amer, triste, il faut sans doute tester l’autre hypothèse.

L’auteur prétend qu’il s’est inspiré des Exercices de saint Ignace. En fait, il a réduit le discernement spirituel au critère simpliste – et fallacieux, ô combien – de la bonne conscience. Comme s’il suffisait de se sentir bien dans ses baskets pour prétendre que l’on marche sur le chemin de Dieu.

Puisque « il faut présupposer que tout bon chrétien doit être plus prompt à sauver la proposition du prochain qu’à la condamner » (c’est le presuponendum inscrit en préalable des Exercices, au n° 22), je retiens de l’article du Figaro l’idée de Fighting Spirit, c’est à dire de l’esprit de lutte, du désir de se battre. Car le sentiment que telle option « vaut le coup » – à recevoir, autant peut-être qu’à donner – insère dans le discernement un principe de réalité qui autorise une expérience de l’altérité où l’usage séculier des Exercices frôle de plus près l’expérience d’Ignace.

Sens et sensation

Parmi les 35 exercices spirituels selon Iñigo de Loyola proposés par le Père Guy Jonquières de la Compagnie de Jésus, certains ne font aucunement référence à Dieu, et pourraient donc fort bien être pratiqués par un athée [5]. Ainsi le troisième exercice :

Au lever ou en quittant la maison, décide ceci : je veux prendre conscience, aux cours de la journée de l’usage que je fais de mes yeux. Ainsi tu vas te questionner sur ton regard. Ensuite, tandis que passent les heures, apprécie ton comportement. Comment regardes-tu ? Qui ou que regardes-tu ? Principalement quand tu te déplaces, en voiture ou dans le métro, le train, le bus ou à pied, dans la rue, dans la campagne, dans le jardin. Pose-toi la même question quand tu restes sans rien faire. À midi, à la pause, ou le soir, fais le bilan. Es-tu paisible et heureux de tes regards ? Est-ce qu’ils t’ont pacifié, élargi ? Ou perturbé ? N’es-tu pas honteux de certains d’entre eux ? As-tu tiré profit de tes observations ? Ont-elles favorisé des pensées ou des actions positives ?...

Tous les familiers des Exercices ont reconnu là une transcription intelligente de la troisième règle de discernement des esprits propre à la deuxième semaine : « Avec une cause (ici les personnes et les paysages croisés du regard), le bon ange aussi bien que le mauvais peuvent consoler l’âme, mais pour des fins contraires : le bon ange pour le progrès de l’âme, afin qu’elle croisse et s’élève de bien en mieux ; le mauvais ange pour le contraire, et ensuite pour l’entraîner dans son intention maudite et dans sa perversité » (ES 331). Mais, laissée à elle-même, sans référence à quelque divinité que ce soit, cette expérience de la consolation avec cause n’irait guère plus loin que celle de la conscience « océanique ». Prajnique, dirait une certaine tradition bouddhiste [6]. Pire encore, j’ai rencontré des chrétiens sérieux, ayant fait avec conviction les Exercices, qui prétendaient que là s’exprimait le fruit de la quatrième semaine des Exercices, celle qui conduit le retraitant à méditer les scènes de la résurrection du Christ avant de le conduire au dernier exercice dit Contemplation pour obtenir l’amour où le retraitant s’abandonne à Dieu ne Lui demandant que « la grâce de l’aimer » (ES 230-237).

Ce type d’expérience immanente d’une sorte de communion cosmique où l’âme s’épanouit dans une espèce de béatitude sensible, certains athées l’expérimentent sans avoir à se soumettre à quelque religion que ce soit. Cette expérience fait penser à la fusion du bébé avec sa mère nourricière. L’individu, sujet de cette conscience prajnique, englobe en lui-même tout l’environnement. C’est l’adéquation du sujet à quelque chose, paysage, texte, tableau, situation particulière, visage d’autrui, adéquation qui fait éclater le contour des formes environnantes tout autant que l’individualité. Le sujet semble rencontrer l’autre ; mais ce n’est que l’apparence d’une expérience subjective et de fausse altérité. Le philosophe Maurice Blondel en résume l’essentiel : « Le fait subjectif est la perception de l’indivisible unité (l’âme ?) dans l’irréductible multiplicité [7] ».

Voici quelques années, j’avais tenté une transcription pseudo-poétique de cette expérience subjective sans altérité :

Une fenêtre. Une pinède tout proche. C’est l’été baigné dans la somnolence d’un début d’après-midi. La fenêtre est ouverte. L’odeur des sapins. Au loin, le cliquetis des grillons. Puis, tout-à-coup, la pinède envahit la pièce. Le quidam, debout près de la fenêtre, se sent investi par cet univers qu’il voyait sans le regarder vraiment. L’a-t-il aspiré avec l’odeur ? Est-ce l’effet de sa tête un peu lourde ? Non, ce n’est pas ça. Car, en dépit du demi-sommeil qui le tient assoupi, il est lucide, d’une lucidité encore inédite. Conviction d’exister, libre comme l’air. Sorte de lumière intérieure. Le sous-bois, les pins, leurs odeurs et leurs bruits s’installent dans son corps. Étrange sensation.

Une telle expérience psychosomatique n’implique aucune spiritualité religieuse. Le philosophe André Comte-Sponville en témoigne dans son livre L’esprit de l’athéisme. Introduction à une spiritualité sans Dieu :

Cela dura quelques secondes, écrit-il. J’étais à la fois bouleversé et réconcilié, bouleversé et plus calme que jamais. Détachement. Liberté. Nécessité. L’univers enfin rendu à lui-même. Fini ? Infini ? La question ne se posait pas. Il n’y avait plus de questions. Comment y aurait-il des réponses ? Il n’y avait que l’évidence. Il n’y avait que le silence. Il n’y avait que la vérité, mais sans phrases. Que le monde, mais sans signification, ni but. Que l’immanence, mais sans contraire. Que le réel, mais sans autre. Pas de foi. Pas d’espérance. Pas de promesse. Il n’y avait que le tout, et la beauté de tout et la vérité de tout, et la présence de tout. Cela suffisait. Cela faisait beaucoup plus que suffire ! Acceptation, mais joyeuse. Quiétude, mais tonique – oui, cela faisait comme un inépuisable courage –. Repos, mais sans fatigue. La mort ? Ce n’était rien. La vie ? Ce n’était que cette palpitation en moi de l’être. Le salut ? Ce n’était qu’un mot, ou bien c’était cela même. Perfection. Plénitude. Béatitude. Quelle joie ! Quel bonheur ? Quelle intensité !

Un usage séculier des Exercices conduit à confondre ce type d’expérience athée avec « la consolation sans cause préalable » dont parle la deuxième règle du discernement des esprits concernant la deuxième semaine des Exercices : « Seul Dieu notre Seigneur donne à l’âme la consolation sans cause précédente » (ES 330). Par abus de langage, certains ont même prétendu que « l’application des sens » dont parle le livret des Exercices ne visait pas autre chose que cette expérience psychosomatique, oubliant que saint Ignace range l’application des sens dans le cadre de la prière.

L’altérité stoïque

Enfin, un curieux usage séculier des Exercices spirituels frôle sans la toucher l’expérience de saint Ignace. Il s’agit d’envisager l’échec, à la manière de la troisième semaine des Exercices où le retraitant contemple longuement la Passion de Notre Seigneur, non pas pour éprouver avec Jésus en croix l’amour divin, mais simplement pour éprouver la résilience du décideur face aux déceptions les plus fortes. Certes, l’échec est l’expérience la plus radicale de la dépossession ; c’est le signe de la présence d’autrui aux multiples visages : maladie, contradiction, événement inattendu, remise en question des certitudes acquises, accident ; mais aussi indignation devant l’injustice, questionnement devant les phénomènes les plus simples de la nature, étonnement devant des pensées toujours inabouties, angoisse même qui témoigne de la liberté. Tout cela peut nourrir l’expérience centrale des Exercices, celle de la croix du Christ.

Mais dans son registre séculier, cette référence à la troisième semaine des Exercices ne conduit que vers une attitude stoïque, et une décision gérée à la manière d’un chef de guerre devant les sacrifices inéluctables : pour atteindre tel objectif qui pour lui a du sens, est-il préférable d’opter pour telle solution ou pour telle autre ? Tout y est – ou presque – le sens qui permet de se libérer des envies immédiates, et l’alternative qui souligne en creux le sacrifice nécessaire d’un bien pour obtenir un meilleur. Nous sommes ici à la frontière qui sépare les Exercices spirituels de saint Ignace et ces curieux usages séculiers.

*

Ces usages bizarres existent, je les ai tous rencontrés. Ils postulent que n’importe qui peut faire les Exercices spirituels et en tirer profit. En fait, ces bizarreries se trompent d’objet. Dans une sorte de naturalisme, ils usurpent l’autorité des Exercices au profit – dans le meilleur des cas – du développement personnel. Dans le pire des cas, il y a franche manipulation sous prétexte de mettre au jour « les bons côtés » du tempérament de chacun.

L’enjeu théologique en est le défi posé par la modernité. Etiamsi daremus non esse Deus, écrit Hugo Grotius, ce jurisconsulte du XVIIe siècle qui prétendait qu’il n’est pas besoin de croire en Dieu puisqu’il suffit de prendre le bien pour balise. Tous ces usages curieux des Exercices reposent sur un postulat semblable. Chacun voit le bien à sa porte. Pour les uns, c’est la performance, pour les autres, la sécurité, pour d’autres enfin, le pouvoir. Et les Exercices sont là pour aider à atteindre l’objet de son désir.

N’importe qui peut tirer des Exercices ce qui lui convient – qui pourrait bien l’en empêcher ? Mais à sélectionner tel paragraphe qui plaît, ou interpréter la méthode selon un principe séculier, on remplace le Dieu personnel par un principe abstrait, et donc « le seul bonheur qui nous est promis », la communion en Christ, par un principe de plaisir, de domination ou de suffisance. Mais, comme le disait un de mes amis mathématiciens : « Les suffisants ne sont pas nécessaires » (j’ajouterais : au salut).

[1A. Vitoria s.j., 1555, Le Directoire des Exercices. Réédité par le Père I. Iparaguirre MHSJ II, t. II, Rome, 1955.

[2B. Bougon, L. Falque, Pratiques de la décision, Dunod, 2005.

[3É. Perrot, DDB, 2014.

[4B. Franklin, Lettre datée de Londres, le 19 septembre 1772.

[5G. Jonquières s.j., 35 Exercices spirituels selon Iñigo de Loyola, traduit de l’espagnol par G. Quatrefage s.j., Médiapaul-source de vie, 1990.

[6Dans la spiritualité nourrie du bouddhisme Zen, « prajnâ est une intuition qui saisit à la fois la totalité et l’individualité des choses ». Daisetz T. Suzuki, 1953, Préface au livre d’E. Herrigel, Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, Paris, Dervy 1970.

[7M. Blondel, 1893, L’action, Paris, PUF 1950.

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