Éclairer et accompagner des engagements toujours plus évangéliques
dans toutes les formes de la vie consacrée

Apprendre des pauvres

Une attitude spirituelle

François Odinet

N°2021-3 Juillet 2021

| P. 57-70 |

Orientation

Mais oui, « les pauvres sont nos maîtres ». Normalien et vicaire de paroisse, François Odinet, désormais docteur en théologie du Centre Sèvres, y poursuit par son enseignement et ses recherches sur l’expérience spirituelle des pauvres – ceux-là même dont Jésus lui aussi a appris, comme en témoignent les rencontres de la Cananéenne et de Bartimée, longuement méditées.

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Depuis son élection, le pape François invite les chrétiens à prendre à cœur la mission de l’Église. Or, dès l’aube de son pontificat, il a donné dans Evangelii Gaudium (§ 198) une note originale à cette mission d’annoncer et de servir l’Évangile :

Je désire une Église pauvre pour les pauvres. Ils ont beaucoup à nous enseigner. En plus de participer au sensus fidei, par leurs propres souffrances ils connaissent le Christ souffrant. Il est nécessaire que tous nous nous laissions évangéliser par eux. La nouvelle évangélisation est une invitation à reconnaître la force salvifique de leurs existences, et à les mettre au centre du cheminement de l’Église. Nous sommes appelés à découvrir le Christ en eux, à prêter notre voix à leurs causes, mais aussi à être leurs amis, à les écouter, à les comprendre et à accueillir la mystérieuse sagesse que Dieu veut nous communiquer à travers eux.

François opère un renversement notable : l’évangélisation suppose de se laisser évangéliser par les pauvres ! C’est donc à une attitude d’apprentissage qu’il invite les chrétiens. Accepter d’apprendre n’est pas un simple préalable à la mission, c’est une attitude coextensive au désir d’annoncer et de servir l’Évangile du Christ, car Dieu veut communiquer, par les pauvres, une sagesse mystérieuse.

Le présent article voudrait donner un écho à cette invitation du successeur de Pierre. Nous le ferons d’abord en lisant un épisode trop peu commenté des évangiles de Matthieu et Marc, avant de déployer l’attitude d’apprentissage à laquelle tout disciple du Christ est invité, à la suite du maître.

Quand Jésus apprend

Partant de là, Jésus se retira dans la région de Tyr et de Sidon. Et voici qu’une Cananéenne vint de là et elle se mit à crier : « Aie pitié de moi, Seigneur, Fils de David ! Ma fille est cruellement tourmentée par un démon ». Mais il ne lui répondit pas un mot.
Ses disciples, s’approchant, lui firent cette demande : « Renvoie-la, car elle nous poursuit de ses cris ». Jésus répondit : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël ».
Mais la femme vint se prosterner devant lui : « Seigneur, dit-elle, viens à mon secours ! » Il répondit : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens » – « C’est vrai, Seigneur ! reprit-elle ; et justement les petits chiens mangent des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres ».
Alors Jésus lui répondit : « Femme, ta foi est grande ! Qu’il t’arrive comme tu le veux ! » Et sa fille fut guérie dès cette heure-là (Mt 15,21-28, TOB, 2010).

Les évangiles abondent en récits de miracles réalisés par Jésus ou en enseignements délivrés par lui. Ils savent aussi nous faire entendre son dialogue avec ceux et celles qu’il rencontre. Cependant, il est moins fréquent qu’ils montrent Jésus en train d’apprendre. Or c’est cela que nous observons dans le face-à-face entre Jésus et cette femme cananéenne – dans une péricope parallèle, Mc 7,24-30 évoque une femme syro-phénicienne.

De prime abord, la scène correspond à un modèle bien attesté dans les évangiles : quelqu’un émet une demande à l’adresse de Jésus ; cette requête est aussi pressante qu’insistante, comme en témoignent les deux appels « Aie pitié de moi », puis « Viens à mon secours ». Quant au Christ, il répond à cette demande, parfois de manière surprenante. Il le fait ici, puisque le passage progresse à partir des quatre emplois du verbe « répondre », dont le sujet est toujours Jésus.

Si la présente rencontre prend un tour inhabituel, c’est par l’évolution de l’attitude de Jésus : d’abord silencieux, il répond ensuite aux apôtres, puis fait entendre à la femme une phrase qui pourrait la rebuter, avant d’émettre une bénédiction qui commence par un cri d’admiration. À travers cette évolution, nous voyons Jésus apprendre. Or, la personne de qui il apprend n’a aucune des caractéristiques habituellement attribuées aux maîtres : il s’agit d’une femme ; elle est étrangère au peuple d’Israël – la rencontre ayant lieu elle aussi en terre étrangère – ; cette femme est plongée dans une grande détresse et, sans doute pour cette raison, elle insupporte les disciples du Christ.

Notre hypothèse est la suivante : c’est peut-être parce que cette femme est à l’opposé d’un maître confortablement assis dans la chaire des enseignants que Jésus peut apprendre d’elle. C’est du fond de sa détresse, exprimée par deux cris successifs qui en appellent à la compassion du « Fils de David », que jaillit une étonnante sagesse dans laquelle Jésus lui-même reconnaît la voix du Père. Reprenons donc le déroulement de la rencontre étape par étape.

« Aie pitié de moi, Seigneur »

Il est évident dès le départ que cette femme est étrangère. Elle appelle pourtant Jésus « Fils de David » : quoique n’étant pas juive, elle reconnaît dans l’héritier de David une caractéristique messianique qui pourrait rendre cet homme compatissant envers elle, et assez puissant pour chasser le démon qui fait souffrir sa fille.

Les disciples, aussi bien que Jésus, entendent cette femme crier. Comment interpréter le silence de celui-ci ? Veut-il demeurer dans une certaine discrétion après ses controverses avec les pharisiens sur des sujets hautement sensibles (Mt 15,1-24 ; Mc 7,1-23) ? Pense-t-il que la demande de cette femme est déplacée ? Ou, tout simplement, son silence vise-t-il à éprouver les cœurs – celui de cette femme en grande douleur tout comme celui de ses disciples ? Le texte ne précise pas qui sont les destinataires des deux premières réponses de Jésus. S’agit-il de la femme, des disciples, ou d’eux tous ? Faut-il comprendre que Jésus médite aussi pour son propre compte sur le dessein de son Père lorsqu’il énonce ces phrases à portée générale ?

Quoi qu’il en soit, les disciples n’entendent pas que se poursuive ce scandale gênant. Le cri d’une femme qui étale sa douleur et ne reçoit que silence de la part du maître leur est insupportable. D’ailleurs, ils se sentent eux-mêmes poursuivis par les cris de cette femme qui s’adressent pourtant à Jésus. Reconnaissons-le : l’étalage d’une détresse à laquelle il est impossible de répondre adéquatement provoque toujours un tel malaise. À défaut d’aider la personne, mieux vaudrait l’éloigner ; si on ne peut lui répondre, mieux vaudrait la faire taire.

Cette femme en pleine épreuve repartira bientôt, mais pas selon les modalités anticipées par les disciples. Elle donne auparavant une leçon de foi à tous ceux qui sont présents, au point de provoquer une exclamation admirative du Christ. On est d’abord marqué par son humilité. Elle qui espérait que le « Fils de David » agirait avec autant de puissance que de compassion ne se laisse pas rebuter par ses paroles. Aucune réponse dilatoire ne pourra la faire dévier de son espérance. Après que Jésus a parlé, la cananéenne ne se récrie pas mais vient se prosterner devant lui, franchissant la barrière que forment les disciples. Elle se comporte comme tant de personnes habituées à l’humiliation : quoique celle-ci puisse déchirer leur cœur, elle ne les fera pas dévier de leur objectif. Aussi la foi de cette femme s’exprime-t-elle par autant d’humilité que de force dans la supplication.

Après la seconde réponse de Jésus, la cananéenne s’adresse à lui en acceptant la brève parabole, pourtant dévalorisante, que celui-ci lui propose. Elle ne conteste pas le statut de « petit chien » auquel cet aphorisme paraît la réduire, mais élargit la perspective. S’il ne faut pas que les petits chiens (les païens) mangent le pain des enfants (le peuple d’Israël), cela implique que le pain est destiné aux enfants, de sorte que « prendre » le pain de ces enfants, ce serait leur enlever ce qui leur revient de droit. Autrement dit, Jésus n’entend pas enlever au peuple d’Israël le bien qui lui est destiné pour le donner aux païens. La femme ne réprouve nullement le privilège accordé aux enfants, mais remplace le risque de vol par la perspective d’un partage : quand les petits chiens mangent les miettes, ils ne volent personne mais reçoivent ce qui déborde de la table des enfants. Au cœur de sa détresse, cette mère cananéenne a l’intuition que le don de Dieu qui se révèle dans le messie d’Israël est surabondant, au point que nul ne sera lésé si l’immense souffrance qu’elle exprime est prise en compte. En appelant au secours, elle ne prend la place de personne ; tout au contraire, elle rend hommage à la surabondance de la miséricorde.

Jésus et la Cananéenne. Ms égyptien de Ilyas Basim Khuri Bazzi Rahib, XVIIe s. (W 592)
© Walters Art Museum

« Femme, ta foi est grande »

La « foi » que Jésus reconnaît en cette femme n’est pas une confession de foi à la manière des disciples (cf. Mt 16,13-20 ; Mc 8,27-30). Cette mère, d’ailleurs, retournera aussitôt vers son enfant, sans suivre Jésus. La « foi » dont il s’agit ici est composée d’au moins trois éléments : un désir poussé à l’extrême qui ne dévie pas avant d’avoir obtenu quelque chose de vital, une confiance dans la bonté divine comme ultime recours, une reconnaissance de la mission du Christ comme celui qui peut manifester cette bonté. Ici, l’espérance placée dans la mission de Jésus s’incarne dans sa reconnaissance en tant que messie d’Israël en terre païenne. L’exclamation de Jésus devant cette foi et la bénédiction qui produit aussitôt ses effets attestent qu’il reconnaît en cette femme cananéenne une foi authentique, quoi qu’il en soit du contenu dogmatique de la confession. La « foi », c’est tout simplement ce qui justifie l’espérance, cette espérance que la Cananéenne paraît placer en Dieu et dans le fils de David. La « foi » justifie le cri de cette mère et sa persévérance, que la remarque des disciples tendait précisément à disqualifier.

La reconnaissance de la foi de cette femme par Jésus ainsi que la libération ainsi obtenue montrent comment le Christ a appris de cette rencontre. Lui qui objectait sa mission destinée aux brebis perdues d’Israël voit son horizon soudain élargi. La double scansion de la dernière phrase (reconnaissance et bénédiction) indique que, dans la parole de la Cananéenne, Jésus a reconnu la volonté du Père. Lui, le Fils, qui ne cesse de se référer à son envoi par le Père, avait paru objecter à la femme son refus de dévier de la volonté du Père. Or, précisément, cette femme en grande détresse lui révèle comment accomplir la mission qu’il reçoit du Père. Dans son cri, Jésus peut entendre la voix du Père. Seule cette reconnaissance explique que Jésus accède à une demande qu’il paraissait réfuter quelques instants plus tôt. Autrement dit, la compassion de Jésus pour cette femme ne le fait pas dévier du dessein divin. Au contraire, la personne qui provoque sa compassion lui révèle le dessein du Père sous un jour nouveau.

Jésus apprend d’une personne en grande détresse, qui le supplie pour un proche et non pour elle-même. Cette prière des pauvres, cette intercession des souffrants est le lieu, pour le Christ, d’un apprentissage sur sa propre mission. Il ne découvre pas qu’il est « Fils de David » ; mais sans doute découvre-t-il un des aspects de la mission qui lui est confiée, à la faveur de cette rencontre. Du fond de la détresse la plus humaine jaillit une vérité qu’il est bon pour Jésus d’entendre. On ne peut expliquer l’évolution des paroles du Christ autrement que par ce constat : le Père lui parle autant par la voix de cette femme en détresse que dans sa prière, lorsqu’il est seul sur la montagne.

Un autre aspect témoigne de l’apprentissage de Jésus. Cette rencontre, dans laquelle il est question de pain partagé, se situe entre les deux multiplications des pains racontées par les évangélistes Matthieu (Mt 14,14-21 ; 15,32-38) et Marc (Mc 6,30-44 ; 8,1-10). Or, dans le second récit, de nombreux indices montrent que des païens se trouvent parmi la foule qui reçoit les pains : Jésus voyage à travers des terres étrangères au royaume d’Israël ; les textes répètent le chiffre 7 (celui de la création) alors que la première multiplication privilégiait le nombre 12 (celui des tribus d’Israël) ; les malades guéris – qui font partie de cette foule – glorifient « le Dieu d’Israël », une formulation qui suppose qu’eux-mêmes n’appartiennent pas à ce peuple. Autrement dit, cette femme en grande souffrance semble avoir montré à Jésus le chemin qui va de l’offre du pain au peuple d’Israël à l’offre du pain aux nations païennes, qui par là même reconnaissent la mission d’Israël et de son messie. Jésus ne délaisse pas son peuple pour aller vers tous les autres peuples ; au contraire, sa mission liée à celle de son peuple apparaît dans toute son ampleur, à l’échelle de l’humanité. Dans cette ampleur même, la spécificité des « enfants » d’Israël est honorée et non oubliée – encore moins reniée.

De plus, les disciples ont invité Jésus à renvoyer la femme comme ils lui avaient suggéré de renvoyer la foule juste avant la première multiplication des pains ; Jésus s’y était refusé (Mt 14,15). Lors de la seconde multiplication des pains, Jésus semble prévenir l’objection car lui-même annonce qu’il ne souhaite pas renvoyer la foule (Mt 15,32). A-t-il en mémoire la rencontre qui vient d’avoir lieu lorsqu’il parle ainsi ? La « foi » de la Cananéenne le pousse-t-il à ne pas retarder la manifestation de sa compassion pour ces foules ? À tous égards, cette femme plongée dans la souffrance a ouvert le chemin.

Revenons maintenant au paragraphe d’Evangelii Gaudium cité en ouverture de cet article. Nous synthétiserons ce qu’apporte notre lecture de la rencontre entre Jésus et la femme cananéenne à partir de trois expressions employées par le pape François : la « mystérieuse sagesse que Dieu veut nous communiquer » à travers les pauvres, la « force salvifique de leurs existences » et la nécessité de « les mettre au centre du cheminement de l’Église ».

« La mystérieuse sagesse que Dieu veut communiquer »

L’épisode de la rencontre entre Jésus et cette femme cananéenne témoigne de la valeur d’une attitude qui consent à apprendre, et spécifiquement à apprendre de ceux qui sont plongés dans la détresse, eux qui sont souvent les derniers dont on pense recevoir quelque chose. Accepter d’apprendre des pauvres, et non seulement des maîtres patentés, c’est entrer dans l’attitude que Jésus déploie à cette occasion. Au cours de son itinéraire, le Christ se conforme au dessein du Père en vertu de sa propre prière, mais aussi en vertu de rencontres qui lui indiquent le chemin..., des rencontres qui se font surtout avec les plus pauvres. Outre la femme cananéenne, qu’on pense à la veuve déposant quelques piécettes dans le trésor du Temple (Mc 12,41‑44), en qui le regard attentif de Jésus discerne une femme qui dépose sa vie, comme lui-même le fera peu après. Encore une femme, encore une figure de souffrance, qui ici indique à Jésus son chemin. En disant cela, nous ne prétendons pas que Jésus aurait ignoré quel itinéraire il allait prendre, de sorte que de telles rencontres lui auraient tout appris. Les annonces successives de sa passion et de sa résurrection, tout comme la tension qui grandit autour de lui, témoignent du contraire. Cependant, tout se passe comme si Jésus savait interpréter ses rencontres avec les plus pauvres comme des signes de son Père, et comme s’il savait discerner le dessein de celui-ci dans l’aller-retour entre sa prière nocturne et ces rencontres dans lesquelles l’essentiel d’une vie est en jeu.

De fait, lorsque les cris des plus pauvres nous rejoignent, l’essentiel se révèle parce que la réalité nous saute au visage. Les cris des pauvres sont parfois l’ultime tension qui les garde en vie, simultanément protestation contre la souffrance et persévérance dans la recherche d’une « vraie vie ». Ce que l’entretien entre Jésus et cette mère cananéenne fait découvrir, c’est que les pauvres ne font pas que crier et demeurer ainsi tendus vers la vie : la sagesse des pauvres est, elle aussi, une sagesse tournée vers la vie. À la perspective d’un privilège source de privation, la femme substitue la possibilité d’un partage de la nourriture la plus vitale selon les Écritures : le pain. La sagesse des plus pauvres, c’est d’ouvrir la possibilité d’un passage de la vie à travers les épreuves qui débordent, les divisions irréconciliables, et la menace directe de la mort même. En ouvrant notre regard, la parole des plus pauvres nous emmène là où nous ne pensions pas aller, sur un chemin ouvert par ceux dont la voix, surgie des ténèbres, offre un écho à la parole de Dieu. Le Dieu dont la voix résonne ainsi, c’est celui qui ne se lasse pas d’appeler à la vie tout humain... à commencer par le Crucifié.

« La force salvifique des existences »

Ceci nous conduit au cœur d’un profond paradoxe. Les vies des plus pauvres sont souffrantes, abîmées, et même broyées. La misère détruit, sans laisser de côté aucune dimension de la personne ou des relations... C’est pourtant dans ces existences-là que le pape François demande à l’Église de reconnaître une « force salvifique » tout à fait particulière.

On peut parler d’une « force salvifique » parce que les cris des plus pauvres nous posent la question centrale : celle de la victoire de la vie ou de la mort. Et s’ils posent cette question, ce n’est pas de manière détachée et théorique, mais en cherchant toujours et partout le passage de la vie. C’est de vie – et de mort – qu’il est ultimement question dans l’appel de la Cananéenne, et dans bien des cris des plus pauvres que l’Évangile donne d’entendre. Ce sont des cris pour la vie et vers la vie, des cris adressés à Jésus dont on espère qu’il sauve la vie, des cris qui appellent Dieu à se montrer garant de la vie, et d’une vie capable de traverser la mort qui la menace. Jésus, pour sa part, sert la vie et parfois la sauve littéralement. C’est ainsi que les plus pauvres le reconnaissent comme sauveur.

Face au surgissement d’un appel au secours aussi pressant, Jésus fait preuve d’une grande sagesse en se taisant. Lui dont la parole est revêtue d’une autorité inhabituelle (Mt 7,28 ; Mc 1,22) au point qu’elle n’est comparable à nulle autre (Jn 7,46), est celui qui ose se taire, écouter, laisser résonner ce cri en lui-même. Ce silence révèle que c’est dans le cœur de Jésus, dans sa contemplation, que cette rencontre et ce cri trouvent leur sens. De même que ses journées trouvent leur vérité dans ses nuits de prière – au sujet desquelles demeure un large silence –, de même est-ce son attitude contemplative qui lui permet d’accueillir les cris des plus pauvres, y compris quand personne ne souhaite les entendre, par exemple avec Bartimée (Mc 10,46-52).

Jésus apprend de la manière dont les plus pauvres voient le monde (par en bas) et de la « foi » qu’ils manifestent. L’apprentissage touche à l’essentiel parce que le visage et le dessein de Dieu sont ici en jeu. Pour les disciples du Christ également, c’est l’expérience spirituelle dans ce qu’elle a de plus intime qui est atteinte et renouvelée par la rencontre des plus pauvres et l’écoute de leur parole. Un tel renouvellement ne peut faire abstraction de ce que l’on nomme couramment relecture, qui consiste à lire ensemble, à la lumière de la foi au Christ, la parole de Dieu et les rencontres vécues. Ici, contemplation et discernement ne sont pas disjoints mais articulés. Dans les existences des plus pauvres qui cherchent le passage de la vie à travers la mort, la présence du Dieu de la vie se révèle et se donne à goûter, apportant avec elle allégresse et espérance. Cependant, lorsqu’elle est découverte, la présence de Dieu l’est à la manière d’un mouvement qui appelle et emporte, suscitant d’un même élan la joie gratuite et la conversion qui n’ignore aucune âpreté. Sans cette conversion qui accepte la confrontation à la misère et à son univers, le dessein de Dieu échappe pour ne demeurer qu’un rêve.

« Au centre du cheminement de l’Église »

Pour comprendre l’invitation à mettre les plus pauvres « au centre du cheminement de l’Église », la relecture des évangiles nous semble nécessaire. On pourrait identifier deux types d’illustration de cette proposition du pape François, avec la rencontre entre Jésus et Bartimée d’un côté, et son dialogue avec la femme cananéenne de l’autre.

En Mc 10,46-52, Bartimée est sur le bord du chemin qu’emprunte la foule entourant Jésus, et il est assis, immobile alors que cette foule avance. Lorsqu’il en appelle au « Fils de David », il est rabroué par une foule qui entend manifestement poursuivre son chemin sans s’en laisser détourner par les cris d’un aveugle, mendiant de surcroît. C’est Jésus qui ouvre le cercle en convertissant la foule, puisqu’il demande à ceux qui l’entourent d’inviter Bartimée. Aussitôt guéri, celui-ci se retrouve, non plus en marge de la foule et des disciples, mais avec eux, participant à leur marche. On peut dire que Bartimée se retrouve au centre du cheminement de Jésus avec les siens, parce qu’en renonçant à poursuivre le chemin sans écouter son cri, Jésus a préféré mettre Bartimée au centre de l’attention, faire droit à son cri et ainsi l’intégrer à son cheminement. Permettre aux plus pauvres de trouver leur place suppose donc qu’ils soient au centre de l’attention. Tant qu’ils n’y sont pas, leurs cris n’apparaissent que sous leur aspect dérangeant.

La rencontre de Jésus avec la femme cananéenne offre une perspective différente. Rien n’indique que cette femme ait ensuite suivi Jésus, ni même qu’elle l’ait simplement rencontré à nouveau, plus tard. En revanche, il est indéniable qu’elle est « au centre du cheminement » de Jésus et de ses disciples : ces derniers apprennent de cette rencontre dans laquelle Jésus lui-même a appris et, nous l’avons dit, on peut comprendre cette intervention de la cananéenne comme ce qui « ouvre » Jésus et ses disciples à la seconde multiplication des pains, leur donnant un signe sur le chemin qu’ils peuvent maintenant emprunter pour correspondre au dessein de Dieu.

Dans les deux cas, que les cris des plus pauvres ou des plus souffrants soient au centre de l’attention permet, soit de les intégrer au cheminement de l’Église, soit – ce qui est encore davantage – d’orienter ce cheminement par les signes qui parviennent à l’Église à travers les plus pauvres.

Une telle attitude implique une manière de veiller qui demeure attentive à ce qui vient des plus souffrants. Ceux-ci sont toujours les moins visibles, les moins écoutés, les moins considérés. Il faut donc veiller pour ne pas manquer d’accueillir ce qu’ils ont à donner, ni d’entendre ce qu’ils ont le droit de demander ou de proclamer. Il s’agit de veiller pour ne pas être surpris (Mc 13,33‑37), ou plus exactement : il s’agit de veiller pour se laisser surprendre. Cette attitude de veille est nécessaire, car la lumière qui vient des pauvres surgit dans des ténèbres épaisses. Il faut de la persévérance et le consentement à une conversion perpétuelle du regard pour percevoir une lumière qui vient dans des conditions si paradoxales.

Pour la « nouvelle évangélisation »

S’il est vrai que la « nouvelle évangélisation est une invitation à reconnaître » ce que Dieu donne à travers les plus pauvres, alors l’Évangile apparaît dans toute sa vérité. Il n’est pas seulement une bonne nouvelle à annoncer, mais une manière de vivre qui s’incarne dans la manière dont le Christ vit de multiples rencontres. Cette vie tissée par les rencontres se poursuit sans cesse puisque le ressuscité précède les siens en Galilée (Mc 16,7), la terre où il enseigne ses disciples dans les lieux mêmes où il est proche des plus pauvres et des plus souffrants. Les attitudes de veille et de contemplation que nous venons d’évoquer aident à entendre les échos que l’Évangile reçoit dans les cris et la sagesse des pauvres et à discerner, dans ce jeu d’échos, le chemin par lequel l’Évangile peut être servi et annoncé.

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