Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Le point de non-retour

Dysmas de Lassus, o.c.

N°2021-2 Avril 2021

| P. 9-36 |

Kairos

Ces pages du Prieur de la Grande Chartreuse reprennent le chapitre 2 de l’ouvrage en préparation Risques et dérives de la vie religieuse, tome 2 : En sortir. On trouvera sur le site http://risques2.org le dernier état de l’ample réflexion du père Dysmas de Lassus, o.c., sur ces situations de crise dont il parvient à indiquer des franchissements possibles.

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Quand un institut a connu une visite apostolique, quand des décisions douloureuses ont été prises, ou bien quand des révélations sur telle ou telle personne en vue dans l’institut ont été faites, un temps de tourmente est inévitable. Il faut faire face à tout en même temps : les membres qui quittent, ceux qui crient à la persécution, un monde qui s’effondre avec la peur du lendemain, et puis aussi ses propres doutes ou colères. Dans un tel chaos intérieur et extérieur, le réflexe automatique, irréfléchi, est de sauver les meubles. Empêcher que trop de membres quittent, empêcher que les choses soient trop connues à l’extérieur, calmer l’ouragan et que tout redevienne comme avant.

Or, de toute évidence, il faut absolument remonter aux premières causes, traiter les problèmes à la racine. Cela aussi provoquera sans doute des départs, et voilà la source de l’angoisse, mais cela donnera aussi de l’espoir à ceux et celles qui sont prêts à assumer les conséquences douloureuses des événements, pourvu que tout redevienne non pas comme avant, mais dans la droiture et la vérité. Il y a un temps pour tout, disait Qohélet et il aurait sans doute écrit, s’il avait pensé à nous, qu’il y a un temps pour sauver les meubles et un temps pour restaurer la maison.

La première urgence peut très bien être de rassurer les membres paniqués à l’excès, de redonner l’espérance qu’avec la grâce de Dieu tout contribuera au bien de l’institut. Rester trop longtemps dans cette phase peut cependant conduire à s’y installer et à renoncer de facto, sinon consciemment, à l’œuvre de restauration qui s’impose. Au-delà de l’urgence immédiate, il faut penser à l’avenir et, pour cela, comprendre le passé. Et avant tout, il s’agit d’atteindre le point de non-retour.

C’est de cela qu’il s’agit dans ces pages ; nous renvoyons les lecteurs au site http://risques2.org pour prendre connaissance de ce qui peut précéder et de ce qui peut suivre ce moment incontournable. De quoi s’agit-il ?

Qu’entend-on par « point de non-retour » ?

On appelle en français point de non-retour le point dans un itinéraire à partir duquel il est plus rapide d’aller au bout que de revenir en arrière. Cela s’applique clairement à un avion qui traverse un océan. Si une avarie survient et qu’il se trouve avant le point de non-retour, il va faire demi-tour pour rentrer au plus vite. S’il a déjà dépassé le point de non-retour, tout le monde comprend que ce serait absurde de faire demi-tour ; coûte que coûte, il doit parvenir au terme de son voyage.

Cette image peut s’appliquer au processus qui suit une visite apostolique. Au départ, la tentation sera forte de tout remettre en ordre comme avant, afin que, le plus tôt possible, la visite ne soit plus qu’un mauvais souvenir. C’est pourquoi, passée la visite elle-même, vient normalement un temps d’accompagnement qui va durer des années. Ce temps apportera-t-il nécessairement la guérison ? Pas automatiquement. Il peut arriver qu’une fois le temps d’accompagnement terminé, irrésistiblement, les vieux mécanismes reprennent leurs droits. Le point de retour n’a pas été atteint ; il est plus facile et plus économique de redevenir comme avant.

Dans le cas qui nous occupe, l’assainissement d’une communauté qui a dévié, le point de non-retour représente la situation où la prise de conscience a été suffisante pour que l’institut ne puisse plus revenir simplement en arrière parce qu’il ne le veut pas et qu’il est prêt à prendre les moyens pour que ce retour en arrière ne se produise pas. Il est aussi possible de voir là, en miroir, un signe très clair de ce que le point n’est pas atteint : aussi longtemps que la communauté ou l’institut considère la visite comme une agression, plus encore si elle est considérée comme une persécution, il est clair qu’aucun changement durable n’est possible.

L’évaluation de ce critère global est cependant malaisée parce que sa pertinence dépend du nombre de personnes qui ont atteint cette vision des choses, et de leur rôle dans l’institut. Il semble donc nécessaire de pouvoir considérer aussi des points concrets et plus vérifiables qui puissent montrer, ou non, que vraiment les choses ont avancé suffisamment. De nombreuses approches seraient possible. Celle qui est proposée ici vient d’une réflexion pragmatique, à partir de ce qui a pu être observé dans diverses circonstances.

Si on le regarde dans sa dynamique même, le point de non-retour découle de la prise de conscience du mal fait aux personnes, suivie de la prise de conscience de la responsabilité de l’institut dans ce mal, puis d’une volonté sincère d’y remédier qui soit partagée par un suffisamment grand nombre de personnes pour avoir des chances de pouvoir s’imposer. De là découlent naturellement trois facettes qui ne sont pas tout à fait des étapes, parce que la troisième suit un parcours relativement indépendant des deux premières : l’écoute des victimes, la reconnaissance de la responsabilité de l’institut, la libération de la pensée, de la parole et des relations. Expliquons-nous d’abord sur ces trois « moments », avant d’entrer plus avant dans chacun d’eux.

Les trois moments du processus

• Écoute et compassion

Un institut malade est foncièrement un institut qui abîme ou détruit une partie de ses membres, psychologiquement ou/et spirituellement, tout en pensant leur faire du bien. Or dans le monde religieux, cela ne vient pas habituellement d’une volonté perverse, ou, si c’était le cas, elle ne concernerait qu’un très petit nombre de personnes, avec beaucoup de belles choses autour. Cette particularité rend difficile la découverte des causes de la maladie par l’examen direct de la doctrine ou des principes de vie. On ne voit partout que bonne volonté, désir de bien faire, générosité, etc. et il faut un regard déjà très averti pour percevoir les failles. Il est donc préférable et généralement indispensable de partir des conséquences.

Ces conséquences sont connues par le témoignage de personnes qui ont souffert et qui ont témoigné. Il faut donc que l’institut se montre capable de les entendre réellement. Pas seulement de les écouter, premier pas indispensable mais insuffisant. La tentation des responsables a changé de forme au cours de la dernière décennie. Elle est passée du déni, qui n’est plus guère possible, en particulier dans le domaine des délits sexuels, à la tentation d’une écoute bienveillante mais inefficace, qui aboutit finalement au même résultat : la victime a parlé, mais cela reste sans impact. Pourquoi ? Parce qu’il ne suffit pas de recevoir une information, il faut avoir perçu dans sa chair la douleur indicible qui essaye de se dire sans jamais y parvenir tout à fait.

Beaucoup de victimes ne parlent pas par crainte de n’être pas comprises, ce qui serait pour elles plus douloureux encore que le silence. Une vraie compassion, une compassion active qui engage, qui ne se contente pas d’une empathie mais entraîne aussi la volonté d’être avec celui qui souffre et de faire tout son possible pour soulager sa souffrance, est une condition pour une véritable écoute. Elle aboutit à la reconnaissance de la souffrance des victimes. Elle doit aussi aboutir au souci concernant les victimes encore présentes dans l’institut, et pour la plupart encore inconnues à ce stade. Elle devrait aboutir à la réaction la plus naturelle face à une telle prise de conscience : « Plus jamais cela. »

• Différents aspects de la reconnaissance

Cette réaction, si elle est vraie, conduit naturellement à la recherche des causes. L’institut cherche à comprendre comment cela a été possible, quels mécanismes ont conduit à un tel résultat. Un premier pas consiste à reconnaître la victime comme victime, ce qui veut dire qu’il ne s’agit pas simplement d’une personne fragile responsable de son propre malheur, mais d’une personne qui a été agressée. Enfin lorsque l’institut aura commencé à prendre conscience de la part qui lui revient dans cette agression, il arrivera à la reconnaissance de sa propre responsabilité dans l’abus.

Cet itinéraire demande une forme particulière de courage qu’on peut appeler le courage de la vérité. Il faut sortir de la culture du mensonge et apprendre à nommer les choses par leur nom.

• Liberté de la parole, de la pensée et des relations

Pour que ce retournement – c’est-à-dire cette conversion – puisse se produire, plusieurs conditions sont nécessaires. La première de toutes est la liberté. Liberté de parole et liberté de pensée. L’ordre choisi pourra sembler étrange. Ne faudrait-il pas l’inverser, la liberté de pensée engendrant de soi la liberté de parole ? Ontologiquement oui, chronologiquement non. Là où il n’y a pas de liberté de parole, la liberté de pensée ne peut pas émerger. Elle peut demeurer si elle préexistait, situation d’une personne normale qui se trouve subitement dans une situation d’oppression où elle ne peut plus s’exprimer, mais elle n’en pense pas moins. Par contre dans une situation où la liberté de pensée a été elle aussi suffisamment affaiblie, voire abolie, elle sera incapable d’émerger de nouveau si l’espace de la parole n’est pas d’abord ouvert.

Cette ouverture va probablement engendrer une certaine pagaille, il faut l’accepter, comme le prisonnier enfin libéré qui va vouloir profiter à fond de la liberté retrouvée et aura besoin de temps pour retrouver l’équilibre entre cette liberté certainement bénie, et les exigences de la vie en société. S’agissant ici de la liberté de penser, le balancier peut passer d’une pensée passivement soumise à une pensée activement rebelle qui jouit de sa liberté retrouvée. Il lui faudra du temps pour revenir à la réalité qui exige que notre pensée soit soumise au réel. Autrement dit, comme c’est le cas chez l’enfant, la manière la plus primitive de manifester sa liberté consiste à dire non. Apprendre à dire un oui libre qui ne soit pas une soumission passive demande plus de maturité.

Les deux premières facettes du point de non-retour se complètent comme naturellement par une troisième. La première visait la vérité des faits, la reconnaissance du mal qui a eu lieu. La deuxième ouvre une porte pour sortir de la pensée unique et laisser advenir une pensée plus conforme à la complexité du réel. L’une et l’autre ont besoin du sens de la vérité qui accepte d’appeler un chat un chat.

• Trois facettes interdépendantes

Si on y regarde de près, on constate que chaque facette appelle, ou contient implicitement les deux autres. Le sens de la vérité, s’il est entier, est spontanément désireux de connaître les faits, donc disposé à écouter les victimes. Il est par nature rebelle à la pensée unique, à la fermeture de la parole et au contrôle étroit des relations. L’écoute compatissante conduit à revoir sa perception spontanée des choses, elle est impossible en dehors de la liberté de penser. Elle requiert impérativement le sens de la vérité, sinon elle sera incapable d’entendre ce qui la choque. La liberté de parole, de pensée et des relations est la facette faible. Seule, elle peut aboutir à n’importe quoi. Elle a impérativement besoin du sens de la vérité pour s’orienter, et de l’écoute compatissante pour ne pas se fermer narcissiquement sur elle-même.

Revenons à présent sur chacun de ces moments.

Écouter et accueillir les victimes

Pour écouter et entendre les victimes, il faut d’abord prendre connaissance de leurs témoignages, avant même des rencontres, elles aussi nécessaires.

• Lire les témoignages

Lire les témoignages représente le nécessaire premier pas, mais il reste insuffisant, d’autant plus qu’on peut lire de bien des façons. Témoigner est difficile et douloureux, il faut accepter que les émotions étant souvent remontées au cours du processus d’écriture, le texte ne puisse pas être entièrement calme et paisible, les émotions seront souvent là. Va-t-on reprocher à quelqu’un qui a le sentiment qu’on lui a volé sa vie de pleurer et même de crier ? La souffrance est là, parfois étonnamment noble et sereine, mais non moins réelle. Comment celui qui lit reçoit-il ce qu’il a lu ? Il sera bon qu’il se pose quelques questions pour se rendre compte de ses propres réactions.

Est-ce que j’y crois ? Si la réponse est non, il faut se demander pourquoi et demander l’avis d’une personne de bon jugement sur ce texte. Cela peut signifier aussi que c’est la première fois que le lecteur découvre une situation d’abus, et dans ce cas le réflexe automatique est connu : « Ce n’est pas possible » [1].

Est-ce que je suis touché ? Autrement dit est-ce que j’ai lu avec un cœur ouvert ou seulement avec ma tête ?

Comment suis-je touché ? Autrement dit, quelles émotions a suscité cette lecture ? Colère, stupeur, douleur, mépris...

Autre version de la même question : quels mots caractérisent mon attitude intérieure en lisant ? Doute, suspicion, tristesse, indignation, compassion...

Comment est-ce que je vois la personne qui écrit ? Menace, détracteur, ennemi, personne fragile, victime...

Quel effet laisse en moi cette lecture ? Qu’est-ce que j’ai envie de faire ? Laisser de côté, ne plus y penser, consoler, réparer...

• Rencontrer les personnes

Ensuite, il faut rencontrer la personne pour comprendre la profondeur des marques laissées par les abus. Dans un texte, cela ne passe pas bien. Il ne faut pas seulement une mais plusieurs rencontres. Lorsque le temps passe et que l’impression reçue du contact direct s’efface, la pensée revient qu’après tout ce n’est peut-être pas si grave. Seul un contact répété arrivera à ancrer dans l’esprit la réalité d’une souffrance qui a quelque chose d’indicible (au sens étymologique du mot).

Cependant certaines précautions doivent être prises. Si la personne qui écoute est externe à l’institut et a une connaissance suffisante de ce que sont les abus, un commun accord pour cette rencontre suffit. L’écoutant n’étant pas responsable de l’abus, il n’y a pas de réaction émotionnelle envers lui, et il lui est beaucoup plus facile de se mettre dans une attitude de compréhension.

Une rencontre entre un abuseur et sa victime demande beaucoup plus de prudence et ne peut absolument pas avoir lieu tant que l’abuseur ne s’est pas reconnu tel et n’a pas acquis une attitude de compassion et de demande de pardon. En dehors de ces conditions, une rencontre va presque certainement rouvrir toutes les blessures. S’il s’agit d’une rencontre avec un ou des responsables de l’institut qui n’ont pas été directement les causes des souffrances, les conditions sont moins rigoureuses. Mais il faut toujours garder à l’esprit que, pour une victime, il est extrêmement douloureux de sentir qu’on ne la croit pas.

• Les victimes présentes et futures

Les victimes connues sont en général des victimes passées, des membres de l’institut qui sont déjà sortis. Il faut aussi songer, c’est primordial mais plus difficile, aux victimes présentes, les membres de l’institut qui, à l’intérieur, continuent à souffrir des dynamiques qui ont fait partir les premières. Ici l’écoute doit s’accompagner d’une volonté de changement si elle ne veut pas être vaine. C’était déjà vrai dans le cas des victimes du passé, mais cela vaut encore beaucoup plus pour les membres présents. Une difficulté spéciale vient de ce que pour pouvoir les entendre, il faut qu’elles puissent parler. D’où l’importance de libérer la parole.

Restent les victimes potentielles, ce qui nous renvoie à la prévention. Que faut-il changer pour que les maux ne se reproduisent pas ? Ce n’est pas la première question à poser, car on ne trouvera pas de réponse adéquate avant d’avoir compris toutes les dimensions de la maladie dont souffre l’institut. Mais il ne faut pas non plus la renvoyer aux calendes grecques et, dans certains cas, il faudra pour un temps arrêter les entrées.

• Richesses et limites d’une cellule d’écoute

Les personnes ayant souffert de leur passé dans un institut auront beaucoup de mal, le plus souvent, à reprendre contact et à en parler, cela se comprend aisément. Une cellule d’écoute, composée de personnes neutres et mieux préparées, peut donc représenter une première étape indispensable pour pouvoir recueillir les témoignages de ceux et celles qui ne veulent pas s’exposer en public, et cela spécialement durant tout le temps où les supérieurs de l’institut n’ont pas encore acquis les qualités nécessaires pour pouvoir rencontrer avec fruit des victimes.

Encore faut-il que les responsables soient capables d’écouter ce que leur transmettent les membres de la cellule d’écoute. Cette première phase permet une maturation et une prise de conscience qui pourra être longue, les résistances étant généralement fortes. Elle ne permet pas encore de se laisser toucher dans sa chair, la distance protectrice restant grande et la prise de conscience généralement encore trop intellectuelle. Pour toucher vraiment la réalité de l’abus, et les blessures inguérissables qu’il laisse, une deuxième étape est nécessaire. Une fois que les conditions précitées sont réunies (et jamais avant), une rencontre directe des responsables de l’institut avec des victimes peut conduire au moins certains à une vraie prise de conscience en profondeur qui les marquera à vie. Pour ceux-là on pourra dire que le point de non-retour est réellement atteint.

La reconnaissance

L’écoute et la compassion ouvrent le cœur à la souffrance de l’autre. Elles doivent être accompagnées d’un retour sur soi car prendre conscience de la souffrance de l’autre est une chose, prendre conscience que j’en suis responsable en est une autre.

• Reconnaissance de la souffrance et reconnaissance de l’abus

Le « je » ici peut désigner des personnes ou l’institut lui-même. Ce que les victimes attendent, ce dont elles ont gravement besoin n’est pas tant (ou pas seulement) la reconnaissance de la souffrance que la reconnaissance de la responsabilité. « Souvent on parle de demande de pardon, mais notre guérison est ailleurs, par le fait d’entendre que c’est vrai, que ce qu’on a vécu n’était pas normal [2] ». Pendant longtemps, elles ont porté cette culpabilité inversée parce qu’on leur a tellement dit qu’elles étaient responsables de leur mal. Pour guérir de cette plaie injuste, il faut que l’institut reconnaisse sa responsabilité.

Il est important de bien avoir à l’esprit la différence entre ces deux reconnaissances qui représentent d’ailleurs un continuum. La souffrance de l’autre est une réalité extérieure que je peux laisser pénétrer en mon intérieur par la compassion et l’empathie. Ceci peut être éprouvé par toute personne extérieure, même totalement indépendante de l’histoire, par exemple dans une cellule d’écoute.

La reconnaissance de la responsabilité change la direction du regard qui n’est plus tourné vers l’effet mais vers la cause. La personne – ou l’institut – ne se sent plus seulement observateur extérieur mais se voit impliquée dans l’histoire, se voit progressivement source de la souffrance. Cette reconnaissance touche donc tout autrement, et plus douloureusement que la première. Cette reconnaissance implique de reconnaître la victime comme victime, mais aussi l’abuseur comme abuseur, et on conçoit facilement que si l’on est soi-même, en tout ou en partie, l’abuseur, une telle reconnaissance soit difficile. C’est un chemin qui reste en lien étroit avec l’écoute des victimes et en dépend, tout en en restant distinct.

Il sera bon ici de ne pas aller trop vite à la demande de pardon qui peut, paradoxalement, représenter une échappatoire. Demander pardon suppose d’avoir pris conscience de la responsabilité. Si cette demande de pardon vient avant que la conscience soit suffisante et avec l’intention, consciente ou non, de clore la question, il s’agit alors d’une solution low-cost.

Un travail sur soi-même doit donc être accompli, par chacun personnellement, mais aussi par les instances dirigeantes de l’institut pour se demander : en quoi sommes-nous responsables ? Dans le contexte d’une vie religieuse, il sera bon de le fonder sur l’essentiel : rien n’est caché aux yeux de Dieu et un jour, nous devrons rendre compte devant lui face à Face. Devrons-nous à ce moment-là admettre que nous avons préféré l’ombre à la lumière [3] ? Il sera bon de méditer sur la brièveté du temps en comparaison avec l’éternité. Il sera bon de nous souvenir que, comme dit l’Apocalypse, nos actes nous suivent [4]. Quelle image de nous-même et de notre institut voulons-nous garder pour l’éternité ? Il sera bon de méditer ce conseil de saint Ignace de Loyola : « Je considérerai, comme si j’étais à l’article de la mort, de quelle manière et avec quel soin je voudrais m’être conduit dans l’élection présente ; et, me réglant sur ce que je voudrais avoir fait alors, je le ferai fidèlement maintenant [5] ».

• Le courage de la vérité

La vérité fait souvent mal. Il est tellement plus confortable, parfois, de ne pas savoir et pour cela de ne pas voir, de ne pas entendre. Le courage de la vérité a été l’honneur, mais aussi la croix, des martyrs. Il leur était promis la vie sauve pour une petite entorse à la vérité. La vie ? Oui, mais quelle vie, après avoir renié Celui qui est mort pour eux et qui a dit : « Quiconque appartient à la vérité écoute ma voix » ? Ils ont préféré la Vie, celle qui porte une majuscule et qui ne supporte aucune compatibilité avec le mensonge, la dissimulation, la manœuvre égoïste ou calculatrice.

Presque tout le projet de réforme dépend de la position sur ce point fondamental, prise par chacun des membres de l’institut d’abord, et par l’institut lui-même en ses instances dirigeantes. Acceptons par ailleurs que les choses ne sont pas en blanc ou noir. Le courage est une vertu qui connaît des degrés. Or si chercher honnêtement la vérité a un coût, la mettre au jour publiquement en a un qui est nettement supérieur sur certains aspects. « Qui vole un œuf, vole un bœuf », dit le proverbe. Il peut être regardé dans l’autre sens : Si tu veux savoir montrer du courage dans les grandes choses, commence par les petites.

Le courage de la vérité est si important qu’il constitue lui aussi une facette du point de non-retour. Il est permis de dire que l’institut qui aura réussi à trouver ce courage de la vérité, avec une volonté vraie et active de faire ses choix en conséquence, a atteint le point de non-retour.

Si on y regarde de près, il s’agit d’une autre manière d’exprimer ce dont il a été question plus haut. Le point de non-retour sera atteint le jour où l’institut aura été capable de les entendre réellement [les victimes]. Cette formulation présente la manifestation concrète du courage de la vérité. Ce dont il est question en ce moment est donc plus fondamental. En l’absence du courage de la vérité, il sera impossible d’entendre les victimes.

• Nommer le mal

Le courage de la vérité doit s’incarner dans une réalité concrète, celle de textes qui diront officiellement : ceci a été mauvais et doit être corrigé. Sinon, avec le temps, en raison des « flux inconscients » dont parle le psychanalyste Michel Bégny, les anciens mécanismes peuvent se réinstaller. Aussi longtemps qu’un médecin n’a pas réussi à faire un diagnostic précis, il se trouve dans l’incapacité de donner au malade des remèdes appropriés. Par ailleurs la crise des abus sexuels a montré combien des abus qui n’ont pas été dénoncés publiquement peuvent reprendre après quelques temps. Le cas du père Thomas Philippe est effrayant en ce sens.

Il est d’une très grande importance que non seulement les faits mais aussi la doctrine qui les porte soient dénoncés, sinon, bien évidemment, les mêmes causes produiront les mêmes effets. Or, en milieu religieux, la perversité directe n’est pas la norme, une pratique perverse s’appuie le plus souvent sur une doctrine ou une spiritualité apparemment élevées, contenant beaucoup d’éléments fascinants, mais gravement faussées sur un ou plusieurs points essentiels.

Il faudrait, de plus, désirer réparer ce qui peut l’être ; mais nous en parlerons plus tard [6]. Poursuivons en nous attachant à ce que peut représenter la libération de la parole pour l’assainissement de la pensée et des relations.

Libérer les relations, la pensée et la parole

Pour restaurer la santé d’un institut, il est indispensable de restaurer en priorité un ensemble de relations saines à tous les niveaux. Ce travail aussi essentiel que difficile comporte de nombreuses dimensions parmi lesquelles l’assainissement de la relation d’autorité a la part du lion. Il en a été longuement traité dans Risques et dérives de la vie religieuse, et la majorité des commentaires reçus indiquent que la partie qui traite de ce thème a été particulièrement importante pour les lecteurs. Il s’agit toutefois davantage d’un point d’aboutissement. Le point de non-retour exige seulement une prise de conscience du problème suffisante pour que la volonté d’y travailler sérieusement existe, ce qui nécessite, comme condition préalable, le retour à une vie relationnelle normale parmi tous les membres de l’institut, pas seulement les instances dirigeantes.

Désirer réparer ce qui peut l’être
Dans la confession, la reconnaissance d’une faute qui a eu pour conséquence un dommage pour l’autre demande une réparation, autrement la contrition n’est pas sérieuse. De même si l’institut reconnaît sa responsabilité, il devrait s’ensuivre naturellement le désir de réparer. Malheureusement la nature du mal en cause rend cette réparation difficile. Dans son rapport de 2020, le groupe « Réparation » nommé par la CORREF* remarque que les victimes sont les mieux placées pour dire ce dont elles ont besoin, et qu’un véritable travail avec elles sera le plus fructueux sur ce point. Ce rapport souligne aussi l’écart énorme entre le mal agi, l’acte commis qui fut pour certains auteurs « un petit moment de plaisir », et le mal subi qui peut être une vie détruite pour la victime. Le contraste est peut-être moins fort dans le cas des abus spirituels car un seul acte ne suffit pas toujours pour provoquer des dommages graves, une répétition est souvent nécessaire. Il reste cependant que la vie de l’auteur (ou des auteurs) du mal n’a pas été bouleversée par ses actes, alors que c’est bien ce qui se produit pour les victimes. Réparer demeurera donc toujours très partiel. Le mieux qui puisse être fait consistera à aider, autant que faire se pourra, les victimes à se relever et à retrouver un sens à leur vie.
Risques et dérives de la vie religieuse, chapitre en cours d’écriture.

Généralement une situation d’abus dans une communauté entraîne ce qui a été appelé « structure pyramidale » dans Risques et dérives. L’expression n’est pas tellement heureuse parce qu’elle est aussi comprise au sens de structure de l’édifice hiérarchique, alors que cette expression vise ici une structure relationnelle à une seule dimension dans laquelle les relations entre frères ou entre sœurs sont interdites et seule reste la relation avec le ou la supérieure [7].

• Assainir la structure relationnelle

Internet a diffusé le concept de toile (web en anglais) pour désigner un modèle relationnel à deux dimensions, dont une image parlante est la toile d’araignée. Chaque point de la toile est en relation (ou peut être en relation) avec n’importe quel autre point, directement ou indirectement. Cette relation est à deux dimensions, c’est-à-dire dans un plan, parce qu’elle n’est pas hiérarchisée. Dans un modèle relationnel à une dimension, il n’y a plus un plan mais une simple ligne, ou, pour rester dans la même imagerie, il n’y a plus une toile mais un seul fil. Nous l’appellerons donc linéaire. Les relations ne sont possibles qu’entre l’individu [8] et son ou ses supérieur(s). Le rétrécissement du monde relationnel est extrême et à la limite du pathologique.

La particularité des deux modèles relationnels précités est leur exclusivisme qui est complètement symétrique dans son rapport à l’autorité. Le web, type du modèle à deux dimensions, est totalement allergique à l’autorité et réclame une liberté sans limite et sans contrainte. S’agissant d’une communauté virtuelle et non réelle, cela peut se justifier au moins en partie [9]. Une communauté réelle ne pourrait pas fonctionner sur ce modèle. Inversement, le modèle à une dimension met au contraire l’individu seul face à l’autorité qui devient pour lui toute-puissante.

Une communauté humaine appelle un modèle relationnel à trois dimensions qui conjugue sans exclusivité l’aspect positif des deux modèles, c’est-à-dire une relation saine entre les membres, dans le respect d’une règle qui établit une relation d’autorité. À la richesse interrelationnelle de la toile, qui englobe toutes les personnes, supérieurs compris, dans des relations d’égal à égal, parce que nous sommes tous des membres également dignes de la communauté humaine, vient s’ajouter la nuance particulière des relations avec les supérieurs, parce qu’aucune communauté humaine ne peut survivre longtemps sans responsables à différents niveaux.

La famille humaine nous en donne l’exemple le plus naturel. Elle inclut les relations d’égal à égal entre les enfants, mais aussi entre tous les membres de la famille car les parents n’agissent pas toujours en tant que parents, comme par exemple dans une partie de jeux à laquelle ils prennent part, et dans bien d’autres circonstances. Elle inclut aussi la relation parents-enfants dont l’aspect clairement asymétrique est nécessaire à la structuration de l’enfant et à l’équilibre de la famille.

Dans une communauté religieuse, l’aspect tridimensionnel est toutefois différent, et en un sens plus marqué, car ses membres ne sont pas des enfants. La dimension de toile concerne tous les religieux sans exception, car les supérieurs sont aussi des frères ou des sœurs. Quant à la dépendance, elle n’est pas naturelle mais choisie et, dans bien des domaines, il arrivera que certains religieux seront plus compétents ou auront plus d’expérience que leurs supérieurs. Il n’y a rien d’humiliant à cela et le vrai supérieur est capable de reconnaître la supériorité de ses frères sur tel ou tel point et sait demander leur avis ou leur donner une responsabilité en conséquence, pour le bien de tous. Ceci engendre un système de relations beaucoup plus riche et complexe. Il ne s’agit aucunement d’une pyramide où celui qui est au sommet a le dernier mot sur tout et le contrôle sur tout, il s’agit plutôt d’une symphonie. Dans un orchestre, un chef d’orchestre est indispensable, mais peut-on imaginer qu’on demande aux musiciens de suivre uniquement et exclusivement les indications du chef sans écouter aucunement les autres musiciens ? La cacophonie serait totale. Pour qu’un musicien puisse jouer en harmonie avec les autres, il faut qu’il les écoute et donc qu’il les entende et que tous pratiquent une soumission juste au chef d’orchestre sans lequel ils ne parviendraient pas à une vraie unité.

Le modèle relationnel à une dimension est incapable par nature de créer une véritable synergie entre les membres. Or cette synergie est plus essentielle que jamais lorsqu’un institut veut repenser en profondeur son fonctionnement. Vouloir tout guérir en partant uniquement de la tête maintient dans le même fonctionnement qui ne fait pas grandir les membres qui restent passifs, même si on leur donne une certaine possibilité de parole. La tête garde indéniablement un rôle de discernement, mais elle doit apprendre à vraiment écouter tous les membres, en n’oubliant pas que si certaines victimes sont sorties, il en reste certainement d’autres qui sont encore à l’intérieur.

Quelques questions sont donc à poser. Quelle est donc la structure relationnelle de l’institut ? A-t-elle été suffisamment assainie ? Une saine liberté de relations existe-t-elle entre les membres, et dans les relations entre les membres et les supérieurs ? Une liberté de pensée existe-t-elle ? Que fait-on pour l’aider à grandir, s’il en est besoin ?

• Libérer la parole reçue

L’impossibilité d’interaction avec les autres sur les questions personnelles importantes restreint le champ de la pensée parce que les informations et l’argumentation proviennent toujours de la même source et vont toujours dans le même sens. Pour redonner à la personne sa stature de personne libre et intelligente, les interactions sont nécessaires avec un nombre suffisamment large de personnes autres que les supérieurs et de textes extérieurs à la pensée unique.

Libérer la parole concerne en premier lieu la parole reçue, ce qui veut donc dire donner accès aux livres, aux études, etc. Donner accès à toute l’ampleur de la spiritualité chrétienne, de la théologie, de la pensée en général. Ce qui veut aussi dire ouvrir la possibilité de contacts avec des professeurs, conférenciers, formateurs qui puissent faire entendre une pensée autre que la pensée unique reçue jusqu’alors. Rien que la prise de conscience de la diversité des approches du réel va désengourdir l’intelligence si elle a été asphyxiée par une pensée unique.

On voit tout de suite combien liberté de la parole et liberté de la pensée sont intrinsèquement liées. Mais dans les faits, la liberté de la pensée advient à travers une parole reçue. Il est bien évident que cela ne suffit pas, tout un travail de discernement, de réflexion, d’assimilation reste à faire. Mais sans l’accès à une parole – écrite ou orale – extérieure, la pensée restera emmurée dans les limites qui lui ont été posées depuis de longues années.

La liberté de parole n’est pas un but en soi, elle vise à redonner à la personne son statut de personne intelligente, capable d’une pensée personnelle, capable de discernement, capable aussi d’apporter quelque chose à la communauté et pas uniquement de recevoir ce qui lui est donné d’en-haut. Mais pour travailler et porter du fruit, l’intelligence doit être nourrie à des sources suffisamment diverses pour pouvoir saisir toute l’ampleur du réel naturel et surnaturel.

• Libérer la parole échangée

La parole reçue ne suffit pas ; d’elle-même, elle appelle une parole en retour. Seule la parole échangée est complète. Elle permet à une pensée de rencontrer une autre pensée et, éventuellement, d’être fécondée par elle, d’arriver ainsi à maturité, ce qu’elle n’aurait pas pu faire seule. Ceci est particulièrement clair dans un contexte de déviance dont une personne a confusément conscience sans avoir les mots pour le dire, et surtout sans pouvoir se persuader seule qu’elle a raison, si elle ne trouve personne pour la confirmer. Une personnalité saine aura nécessairement du mal à croire sa propre pensée si cette pensée va contre tout le monde, dans le cadre dans lequel elle évolue. Penser : « j’ai raison et tout le monde a tort », n’est généralement pas normal pour un être humain bien constitué. C’est possible pour une personne qui a déjà reçu une formation parce que son milieu de pensée est plus large que celui dans lequel elle vit. C’est ainsi que des religieux ayant une formation antérieure pourront garder une liberté de pensée dans un milieu à pensée unique, parce qu’ils portent en eux un autre référentiel qui leur permet de savoir qu’ils ne sont pas seuls à penser ce qu’ils pensent, quand ils portent une critique sur ce qu’ils voient. Mais le jeune arrivé sans formation ne possède pas cet atout.

Face au doute qui émerge sur une situation jugée malsaine, la confirmation d’une autre pensée est donc indispensable. Au moins une autre personne qui pense de la même manière suffit pour changer totalement la donne. L’expérience de personnes sorties perturbées d’une communauté et persuadées pendant de longues années qu’elles étaient seules coupables le montre à l’évidence. Lorsque subitement elles rencontrent quelqu’un d’autre qui a vécu la même expérience, tout bascule : « donc je ne suis pas le seul / la seule », ce qui veut dire : « alors je n’étais peut-être pas fou / folle, j’avais peut-être raison ».

Un mot revient souvent dans les lettres de personnes qui se trouvent dans des communautés problématiques et en perçoivent – parfois très bien – les travers, c’est le mot confusion. Ce sentiment vient d’une contradiction intérieure : d’un côté elles voient ce qu’elles voient et leur bon sens leur dit que ce n’est pas normal ; de l’autre tout le monde leur dit qu’elles ont tort, qu’elles ne se sont pas converties, que cette pensée personnelle est de l’orgueil, etc. Il s’agit probablement d’un exemple de ce que les psychologues appellent double contrainte : les deux solutions possibles sont mauvaises. Penser que j’ai raison et que tout le monde a tort semble réellement insensé. Qualifier de vrai ce que je vois évidemment comme erroné est également insensé puisque cela demande de nier mon intelligence. Une consultation extérieure est indispensable dans de tels cas.

Heureusement tout n’est pas toujours aussi dramatique. La liberté d’échanges avec l’entourage, autre que les supérieurs, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de la communauté, féconde la pensée et peut faire donner à la communauté et à l’institut le meilleur d’eux-mêmes. Dans un contexte où le désir de changer sera déjà présent, il est permis de croire que les religieux sauront donner ainsi le meilleur d’eux-mêmes et pourront apporter leur contribution au rétablissement du bon sens. Cela suppose que les autorités soient prêtes à vraiment donner la parole et à écouter l’ensemble des membres de l’institut.

Concrètement, cela demande qu’il y ait des temps et des lieux, en cohérence avec la forme de l’institut, où il soit possible pour les membres de parler entre eux en privé, librement et sans contrôle, sur des questions personnelles, sans avoir besoin de demander la permission et avec le respect du secret de l’entretien. C’est particulièrement important dans une période de réflexion comme celle qui suit une visite. Plus que cela, pour qu’un changement intervienne il ne suffit pas que l’espace soit donné, il faut que l’échange personnel soit positivement encouragé. D’autre part, tout membre de la communauté doit pouvoir s’adresser à d’autres personnes pour un conseil, un accompagnement, etc. et pas uniquement le ou la supérieur(e). Cette fois encore, on voit que liberté de pensée et liberté de parole sont intrinsèquement liées. Mais si la liberté de pensée est plus essentielle, la liberté de parole en privé vient d’abord, chronologiquement. Dans une situation où la liberté de pensée a été suffisamment affaiblie, voire abolie, elle sera incapable d’émerger de nouveau si l’espace de la parole n’est pas d’abord ouvert.

• Libérer le silence

La juste liberté de la parole demande aussi que soit respecté le droit de se taire. La discrétion, au sens commun du mot est une qualité quand elle est pratiquée avec sagesse. Dans les situations où la transparence est forcée, la parole avec le supérieur n’est pas limitée, elle est demandée avec excès.

Ici s’impose une application stricte du canon 630, qui exige que tout religieux puisse avoir d’autres interlocuteurs que les supérieurs pour tout ce qui concerne le for interne.

• Liberté de parole en groupe

L’expression liberté de parole est comprise en des sens très différents. En particulier, on l’utilise pour signifier la capacité d’une personne de dire ce qu’elle pense au sein d’un groupe. Par rapport à ce qui vient d’être dit, ce sens est très restrictif, au point que les deux significations ne se recouvrent pour ainsi dire pas. Pour éviter toute ambiguïté, il sera préférable de distinguer les expressions et de parler de liberté de parole en groupe, d’une part, et de liberté de relations, d’autre part, cette dernière comportant une part de liberté de parole, comme on l’a exposé.

La liberté de parole en groupe relève en partie de la psychologie, elle sera plus difficile pour une personne timide, quel que soit le contexte. Elle dépend de l’environnement extérieur qui ne dépend pas de la personne, c’est-à-dire des conséquences prévisibles qui s’ensuivront si elle parle. Elle dépend du thème choisi, ce qui est très limitatif, etc. L’existence d’une liberté de parole en groupe est donc un signe positif, mais pour qu’elle puisse advenir, il faut tout un travail en amont, sur la liberté de relation, et sur la capacité d’accueil d’une parole différente par le gouvernement. On pourra donc dire en bref que la liberté de relation qui inclut une libération de la parole échangée favorisera considérablement la liberté de parole en groupe, alors que l’inverse n’est pas vrai.

Les limitations de la liberté de parole en groupe sont nombreuses. S’agissant d’un échange en groupe sur un thème, cela exclut d’emblée toutes les questions vraiment personnelles – alors que c’est justement ce qui est le plus nécessaire dans un contexte qui questionne de nombreux aspects de la vie, même intime. Parler de questions qui touchent l’intimité demande un échange à deux, dans un contexte de confiance réelle. Révéler les questionnements qui nous habitent et sont encore peu clairs est franchement exclu en présence de personnes, supérieurs ou non, dont on sait qu’ils défendent encore entièrement le système en place. La part la plus importante de la liberté de parole est donc exclue d’un échange en groupe.

L’échange en groupe met en jeu la crainte de la réaction des autres, membres du groupe et surtout supérieurs, à la parole dite, en particulier quand cette parole n’est pas alignée. Si l’on sait qu’un religieux a été exclu du groupe pour avoir eu une parole trop franche, cela représentera un frein considérable pour les autres, et la question se posera de savoir si on est prêt à payer le prix d’une parole qui n’est pas politiquement correcte. Si le contexte invite à penser que de toute façon cela ne servira à rien, il est sûr que cette parole ne sera pas prononcée.

Il ne faut donc pas se laisser tromper par une unité qui n’est pas forcément un bon signe. Un groupe peut être très animé, avec une vraie liberté de donner des nuances personnelles, mais si globalement tout va toujours dans le sens de l’équipe animatrice, il est permis d’avoir des doutes sur la vérité des échanges [10].

Car si la mise en place d’une vraie liberté de la parole échangée en privé n’a pas précédé, la belle unanimité de réunions très animées ne signifie plus grand chose [11], et ceci pour une raison simple : dans un milieu apparemment unanime, il est très difficile pour un participant d’exprimer une pensée dissidente s’il sait qu’il va rester absolument seul parce que personne n’osera le soutenir, même si d’autres pensent comme lui. Il sait que sa parole n’aura aucun impact et qu’il paiera le prix fort pour un résultat nul. À quoi bon ?

Il faut même aller encore un pas plus loin : il est très difficile de continuer à croire qu’on a raison quand tout le monde vous dit le contraire. L’impossibilité de se concerter en privé avec d’autres personnes met donc à mal la liberté de pensée, et la belle convergence des réunions contribue à mettre en doute une pensée divergente qui avait déjà du mal à émerger.

• Le risque de la parole

La libération des relations relève d’abord du cadre institutionnel. Théoriquement, le changement n’est pas compliqué à faire, il suffit de le vouloir ; les supérieurs peuvent sans difficulté créer l’espace pour une saine liberté de relations et encourager à l’utiliser. La réalité peut être moins simple. Il faut d’abord comprendre l’importance de cet espace de relations pour tous, il faut avoir compris la nocivité profonde du modèle à une dimension, il faut oser changer un système qui existe depuis des décennies, il faut donc surmonter des freins, des habitudes, des interdits, en soi comme chez les autres.

Il faut surtout que la tête accepte le risque de la parole, accepte de perdre une partie du contrôle que donnait le système en place. La libération de la parole à la base peut faire peur parce que ce qui peut sortir de la base est tout à fait imprévisible et risque fort d’être dérangeant. Il peut y avoir alors assez loin entre l’affirmation que l’on souhaite ouvrir la parole, et la réalisation concrète de ce souhait, car pour passer de l’un à l’autre il faut que le souhait soit vrai et pas seulement velléitaire, même s’il est sincère. On peut être tout à fait sincère et en même temps inconscient de ses propres résistances intérieures à ce que l’on souhaite, tout comme on peut souhaiter sincèrement se lever à l’heure le matin et ne jamais y parvenir. Pour dire les choses autrement, il y a une différence entre je voudrais bien et je veux. Je veux est prêt à payer le prix, je voudrais bien ne l’est pas. La différence se mesurera par les actes qui suivent, ou non.

• Libérer la pensée

Un obstacle beaucoup plus redoutable peut se présenter. Si la pathologie de l’institut concernait seulement l’expression, donc la parole, la limitation des sources d’informations et un enseignement monolithique, le mal viendrait d’un système qui reste encore relativement extérieur, donc possible à corriger. Mais si le mal vient d’un véritable virus, qui touche directement la pensée, la correction va être beaucoup plus difficile. Le virus est par nature intérieur, il modifie les ressorts mêmes de la pensée et du comportement. S’en défaire est une longue histoire. Dans le cas des abus sexuels en contexte religieux, le virus peut s’exprimer ainsi : « Nous sommes dans un amour exceptionnel qui est un don de Dieu sans comparaison et qui nous met au-dessus des lois morales ». Si ce virus n’est pas éradiqué, toute modification du comportement est impossible.

Dans la vie religieuse, un tel virus de la pensée pourrait enseigner, par exemple : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu as », dépouille-toi surtout de ton bien le plus précieux, ta pensée, « puis viens, suis-moi ». Un des ressorts les plus intimes de toute vocation, l’appel du Christ au jeune homme riche, est utilisé pour justifier un dépouillement qui est en réalité une amputation. Celui qui va essayer de faire comprendre au religieux que cet enseignement est faussé aura du mal à se faire entendre, quelque chose va se rebeller à l’intérieur du religieux : « Attention, cette suggestion de penser par toi-même vient de l’ennemi qui veut te faire sortir de la voie de sublime perfection que le Christ t’a montrée, et ainsi te ramener au péché d’autonomie ». Le mal est donc à la fois psychologique et spirituel, ce qui rend le traitement particulièrement ardu. Les changements extérieurs dont on a parlé demeureront importants mais risquent de ne pas suffire, ou alors il faudra vraiment un temps très long, des années, pour qu’un changement puisse intervenir. Un accompagnement personnel est normalement indispensable dans ce cas.

Dans la pratique

Dans une communauté où la structure relationnelle à une dimension a été forte, tout ceci représente une véritable révolution. Il faut donc que l’objectif soit énoncé clairement et expliqué patiemment. Il ne faut pas se contenter de décrire un nouveau fonctionnement concret, mais exposer la raison profonde aussi bien de la déviance (contrôle des personnes) que de la direction prise qui regarde les relations personnelles comme la source de la vie de la communauté, et qui appelle à vivre une saine liberté. Un vrai travail personnel et communautaire doit accompagner et soutenir ces changements, avec l’aide de professionnels extérieurs. Une médiatrice familiale formée à l’animation de groupes de parole écrit :

Je sais par expérience que cet accès à une parole libre et non culpabilisante n’est pas si fréquente. Les contraintes émotives, culturelles, éducationnelles sont telles que même pour des personnes qui a priori ne vivent pas dans un groupe fermé ou sectaire, c’est déjà difficile. Les émotions générées (mais non gérées !) par les conflits larvés ou exprimés, les violences physiques ou psychiques, sont des parasites tenaces de la parole libre et responsable. Il faut commencer par identifier ses émotions pour ensuite accéder à une certaine lucidité, à une certaine « détente » pour commencer à pouvoir exprimer ses propres besoins sans incriminer l’autre.

Quelques-uns, sans doute, se montreront incapables d’entrer dans une telle démarche, il faudra en tenir compte et voir que faire avec eux, mais ce n’est évidemment pas une raison pour ne pas avancer avec les autres.

Un cœur compatissant

Comme un cœur qui écoute. Ce titre du beau livre de Mgr Luc Ravel souligne un aspect central de l’attitude nécessaire pour une réforme : que le cœur soit touché. Il est assez saisissant de faire l’expérience de la dureté de l’attitude de certains responsables face aux témoignages des victimes. Deux exemples ont été cités dans Risques et dérives... Que ces témoignages soient imparfaits, incomplets, parfois maladroits, n’a rien pour surprendre quand on a eu l’occasion de constater par soi-même les flots d’émotions incontrôlables qui remontent lorsque les auteurs en parlent, même après des années. L’analyse froide d’un témoignage passe donc à côté de l’essentiel. Il faut avoir longuement regardé l’arbre cassé et maintenant couché. Les souffrances que laissent les violences sexuelles ou spirituelles ont quelque chose qui dépasse la simple rationalité et demeurent dans des profondeurs qui échappent en grande partie, on ne peut que les constater, pas les expliquer. On ne peut pas non plus, bien souvent, les guérir.

Aujourd’hui, après 35 ans depuis ce départ, j’en reste encore douloureuse – une douleur non visible – une blessure qui demeure à l’intime, au secret et qui me fait encore couler des larmes. Qui peut comprendre cette blessure à l’amour ? « Pose-moi comme un sceau sur ton cœur » et je lui dis aussi : « Pose-Toi comme un sceau sur mon cœur ». Je mourrai avec cette indicible souffrance.

La compassion pour les membres de l’institut qui sont sortis ne représente que le premier pas, le plus difficile. Elle doit ensuite s’étendre aux membres qui souffrent aujourd’hui des choix mauvais ou franchement déviants de l’institut. La souffrance fait partie de la vie, il ne sera jamais en notre pouvoir de la supprimer, cela appartient au Christ en son Royaume. Mais il nous appartient de lutter contre la souffrance comme le Christ l’a fait en guérissant tous ceux qui venaient à lui. Il nous appartient plus encore de lutter contre la souffrance injuste, surtout celle dont nous pourrions être complices. « J’avais faim et vous m’avez donné à manger... j’avais faim et vous ne m’avez pas donné à manger. » Pourquoi la soif spirituelle serait-elle exclue du sens de cette parabole ?

[1Cf. Dysmas de Lassus, Risques et dérives de la vie religieuse, Cerf, 2020, ch. 11, « Les victimes ».

[2Correspondance privée.

[3Jn 3,19-21.

[4Cf. Ap 14,13.

[5Exercices spirituels, n° 186. « Élection » veut dire ici : choix.

[6Dans un autre chapitre : voir le site risques2.org (et un extrait ci-contre).

[7Ou avec les supérieurs. La pluralité à ce niveau ne change pas fondamentalement la structure relationnelle.

[8Le mot est choisi à dessein pour souligner l’isolement de la personne que ce modèle provoque.

[9L’absence de toute considération morale est toutefois un vrai danger.

[10Si un membre n’a pas pu se concerter avec d’autres avant la réunion, il est quasiment sûr qu’il restera seul et, si cela arrive, cela renforce la peur des autres. Si au contraire un deuxième le soutient, parce qu’ils ont eu la possibilité de constater qu’ils étaient d’accord et qu’ils ont tous les deux le courage de parler, ceci va au contraire alléger la peur des autres, sauf bien sûr si l’autorité réagit brutalement pour les faire taire.

[11Une nouvelle supérieure avait été envoyée dans une communauté en difficulté. Elle consulta le cahier du conseil et, remarquant que les votes étaient toujours unanimes, commenta : « Il doit y avoir un problème... »

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