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Jean 13-17 et le mystère pascal

Pierre Piret, s.j.

N°2021-2 Avril 2021

| P. 43-56 |

Orientation

Docteur en théologie dogmatique, philosophe, ami des arts, le père Piret, s.j. reprend pour nous la traversée de l’Évangile de Jean, depuis le lavement des pieds jusqu’à la prière sacerdotale – lecture pascale s’il en est. Comme dans ses précédentes contributions liturgiques, on repasse avec lui toute la trame scripturaire, et nous voici surpris de sa nouveauté.

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L’évangile selon saint Jean, reconnaît-on, se compose de deux grandes parties : celle qui se développe du chapitre premier au chapitre 12, dite couramment « le livre des signes », et celle des chapitres 13 à 21, qui concerne la passion et la résurrection du Seigneur Jésus.

De cette seconde partie, nous retenons l’ensemble des chapitres 13 à 17. Nous y découvrirons ce que l’on pourrait nommer une double historicité : l’histoire de Jésus entrant dans la gloire du Père et, attirée progressivement vers celle-ci par Jésus dorénavant glorifié, l’histoire humaine qui est nôtre.

C’est en soulignant leur distinction que l’évangéliste décrit la compénétration de l’une et l’autre histoire, et le passage de la première à la seconde.

Le chapitre 13. « Au cours d’un repas... »

L’exorde, le prologue dense et majestueux prononcé par l’auteur (Jn 13,1-3), engage la seconde partie de l’évangile – ainsi que le geste posé par Jésus au cours d’un repas avec les siens (du v. 3 au v. 4), la fête de la Pâque étant proche.

Jésus sait que l’Heure lui est venue de passer de ce monde à son Père : sorti de Dieu, il va à Dieu. Le Père lui a tout donné dans les mains. Les siens qui sont dans le monde, il les a aimés ; il les aime jusqu’à la fin, à l’extrême.

Y compris Judas. Le diable avait déjà jeté dans son cœur la trahison. Jésus sait les enjeux de sa Passion : affronter et vaincre « le chef de ce monde » par l’amour de son Père (cf. 14,30-31).

Jésus, s’étant levé de table, ayant déposé son vêtement, lave les pieds des disciples. Le geste est décrit de façon détaillée ; il n’est accompagné d’aucune parole, avant que Pierre n’intervienne. Le dialogue serré entre Jésus et lui en transmet une première interprétation. Il ne s’agit pas d’un rite de purification : « vous êtes purs », dit Jésus aux disciples, précisant par la suite qu’ils sont purifiés par la Parole qu’il leur a dite (cf. 15,3). Il s’agit, dans une totale adhésion, de « prendre part » avec lui.

Après quoi, Jésus reprend le vêtement qu’il avait déposé (ces deux verbes furent employés lorsque lui-même parlait de sa vie : cf. 10,18), se remet à table, et il transmet aux disciples une seconde interprétation de son geste. Ils le nomment, à juste titre, « le Maître et le Seigneur ». Qu’ils se comportent, dès lors, les uns à l’égard des autres comme lui-même vient de se comporter envers eux. Ainsi le serviteur correspond-il à son seigneur, l’envoyé (apostolos) à celui qui le mandate (ho pempôn). « Si vous savez cela, heureux êtes-vous si vous le faites » (13,7), déclare Jésus à ses disciples, qu’il mandatera bientôt, comme lui-même l’a été.

Le lavement des pieds (dessin de l’auteur)

Toutefois, il ne parle pas pour eux tous. Il cite le psaume 41, « Celui qui mange mon pain a levé contre moi le talon ». Puis, troublé en esprit, il annonce à ses disciples : « Je vous le dis, un de vous va me livrer » (13,21). Entre eux, ils se demandent de qui il s’agit. Pierre sollicite « le disciple que Jésus aimait » : celui-ci, disposé au côté de Jésus, peut l’interroger et recevoir sa réponse. (Le disciple que Jésus aimait est ici présenté pour la première fois dans l’évangile johannique. Il le sera encore à quatre reprises, dont trois fois, après la résurrection, en compagnie de Pierre : 19,26 ; 20,2 ; 21,7 ; 21,20). Jésus répond par un geste d’hommage : prenant une bouchée, il la tend à Judas. Après celui du lavement des pieds, c’est un autre geste qu’il aura posé au cours du repas. À ce moment-là, « Satan entra en Judas » (13,26). Celui-ci, ayant pris le morceau, sortit aussitôt ; « c’était de nuit » (13,30).

Les circonstances du repas (v. 2), tenu le soir (v. 30), se préciseront encore. Recueil des paroles de Jésus parmi les siens (cf. 17,1), ce repas sera le dernier : lui fait immédiatement suite le parcours au-delà du Cédron, jusqu’au jardin de l’arrestation (cf. 18,1).

*

Judas sorti, Jésus reprend la parole. Trois affirmations se succèdent. « Maintenant le Fils de l’homme a été glorifié, et Dieu en lui... et Dieu aussitôt le glorifiera. Là où moi je vais, vous ne pouvez venir. Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (13,30-35).

Pierre réagit à la deuxième affirmation : « Seigneur, où vas-tu ? ». Il se dit prêt à suivre Jésus dès à présent, jusqu’à donner sa vie pour lui. Jésus répond à Pierre qu’il le suivra « non pas maintenant mais après », et lui prédit son triple reniement proche (13,35-38).

L’ensemble des versets 30 à 38 peut être considéré comme une conclusion du chapitre 13. La triple affirmation de Jésus se trouve adoptée par l’évangéliste dans son exorde : la glorification (correspondant à l’Heure : cf. 12,23), le départ de Jésus, le témoignage de l’amour. Les trois et seules interventions de Pierre dans le déroulement du repas sont rassemblées dans ce chapitre.

Par ailleurs, l’ensemble des versets paraît aussi, plus expressément sans doute, introduire les quatre chapitres suivants, le chapitre 14 en particulier. Les trois affirmations de Jésus demeurent encore indéterminées. Quelle temporalité accorder aux mentions distinctes de la glorification ? Pas davantage qu’aux Juifs (cf. 8,21), Jésus ne dit à ses disciples comment et où il s’en va. Et l’amour mutuel se réduira-t-il au souvenir d’un disparu ? Progressivement, Jésus révélera le contenu, expliquera les caractéristiques de ce qu’il vient d’affirmer. La question de Pierre « où vas-tu ? », pour sa part, conduit au dialogue de Jésus avec Thomas, Philippe et Jude, relaté au chapitre qui suit.

Le chapitre 14. « Là où je vais... »

Ayant répliqué à Pierre, Jésus s’adresse à tous. « Que votre cœur ne se trouble plus. Croyez en Dieu, croyez aussi en moi » (14,1). Cette injonction de croire (pisteuete), il la répétera, et elle soutient les étapes importantes de la révélation qui s’engage (cf. 14,10.11.12, puis 14,29).

Jésus enchaîne aussitôt. Dans la maison de mon Père, aux demeures nombreuses, « je vais (poreuthô) vous préparer un lieu,... je viens de nouveau (palin erkhomai) vous prendre avec moi afin que, où je suis (eimi egô), vous soyez aussi (humeis eite) » (14, 3). C’est donc pour eux que Jésus va vers son Père et ainsi qu’il vient à eux, les prenant avec lui de sorte que là où il est, auprès de son Père auquel il va, ils soient eux aussi. Les disciples ne restent pas inertes dans ce mouvement ; Jésus ajoute : « Et où je vais, vous connaissez le chemin » (14,4).

Retenant de ce qu’a dit Jésus (qui sera appelé « Seigneur » : cf. 14,5.8.22) cette dernière parole seulement, Thomas intervient : « Seigneur, nous ne savons pas où tu vas ; comment saurions-nous le chemin ? ». Jésus lui répond (les trois dénominations sont à saisir à la fois, sans écarts) : « Moi, je suis le chemin, et la vérité, et la vie. Personne ne vient au Père sinon par moi » (14,6). Mais dans quelle mesure eux le connaissent-ils ? « Si vous me connaiss(i)ez, vous connaîtr(i)ez aussi mon Père. Dès à présent vous le connaissez (ginôskete) et vous l’avez vu » (14,7). La connaissance de Jésus et du Père, du Père et de Jésus par les disciples scande la totalité du chapitre, se déploie dans la conversation de Jésus avec Thomas, Philippe et Jude (cf. 14,7. 9.17.20.31).

Contrairement à Thomas, Philippe se réfère au Père mais, pour ainsi dire, en dehors du chemin : « Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit ». Or n’a-t-il pas eu le temps de connaître Jésus ? Celui-ci exprime son étonnement face à la requête et, une deuxième fois, appelle à croire : « Croyez-moi, je suis dans (en) le Père et le Père est en moi » (14,10).

Si ce n’est pour ce qui vient d’être dit, que les disciples croient (c’est le troisième appel à croire) à cause des œuvres – non seulement celles que fait Jésus, mais celles qu’eux-mêmes feront en lui. Elles seront plus grandes encore que les siennes, puisqu’il va vers le Père : « Qui croit en moi fera lui aussi les œuvres que je fais, et même il en fera de plus grandes, parce que moi, je vais vers le Père » (14,12).

Que leurs œuvres, dans leurs déploiements, soient de même celles de Jésus comme celles du Père ? Ils auront à le demander au nom de Jésus, qui leur promet : « Et ce que vous demanderez en mon nom, je le ferai pour que le Père soit glorifié dans le Fils » (14,13).

Cette brève mention de la glorification du Père conclut la première section du chapitre 14 (versets 1 à 14) qu’est l’enseignement à croire, à connaître l’intériorité de Jésus et du Père, du Père et de Jésus, dans laquelle celui-ci introduit les disciples et les œuvres qu’ils feront, puisqu’il vient à eux en allant vers son Père et qu’eux-mêmes savent le chemin.

*

La seconde section du chapitre (versets 15 à 29), toujours à propos de cette intériorité, prend en compte le commandement de l’amour, cite deux fois le Paraclet-Esprit, signale le comportement du monde.

« Moi je prierai le Père, et il vous donnera un autre Paraclet, qui soit avec vous pour l’éternité, l’Esprit de vérité... » (14,16-17). Jésus aura soutenu ses disciples tant qu’il se trouvait parmi eux ; un autre avocat (paraklètos) les défendra après son départ : l’Esprit de vérité. Le monde ne peut le recevoir, ne le voyant ni ne le connaissant. Telle n’est pas leur situation : « Vous le connaissez, vous. Il demeure chez vous et il sera en vous » (14,17).

Le temps présent de Jésus avec ses disciples s’ouvre ainsi, peu à peu, au temps des disciples ultérieur à la Passion. « Encore un peu et le monde ne me verra plus, mais vous, vous me verrez, car je vis et vous vivrez » (14,19. Cf. 16,16). Il vit, il est dans le Père ; ils vivront, ils sont en Jésus et lui est en eux : « En ce jour-là vous connaîtrez que je suis en mon Père et vous en moi et moi en vous » (14,20).

Cette révélation de Jésus vivant et de la vie en lui s’effectue dans l’amour des disciples envers lui par la garde de ses commandements, et, comme en retour, dans l’amour du Père envers eux : « Qui m’aime sera aimé de mon Père et moi je l’aimerai et me manifesterai (emphanisô) à lui » (14,21).

À ces mots, Jude intervient : « Seigneur, qu’est-il arrivé que tu doives te manifester à nous et non au monde ? » (14,22). Jésus répond en développant ce qu’il vient d’affirmer. Après ses commandements, il mentionne sa parole, qu’il tient du Père. Qui l’aime la gardera. Alors, si le Père et Jésus viennent à lui, c’est pour demeurer en lui, faire de lui leur demeure : « Qui m’aime gardera ma parole, et mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons demeure (monè) chez lui » (14,23).

Jésus s’adresse aux disciples. Il leur a dit ces choses tant qu’il se trouvait auprès d’eux. Il y fut mandaté (pempsantos) par le Père. Après son départ, le Paraclet, l’Esprit Saint lui aussi mandaté par le Père, les leur rappellera : « Le Paraclet, l’Esprit Saint que le Père mandate en mon nom, celui-là vous enseignera tout ; il vous rappellera tout ce que je vous ai dit » (14,26).

L’entretien avec les disciples touche à sa fin. Après le don de sa paix, Jésus répète les appels antérieurs à ne pas craindre, à croire, et aussi à se réjouir : il va vers le Père et il vient à eux – sans compromission aucune avec le chef du monde. « Car il vient, le chef du monde, et en moi il n’a rien. Mais pour que le monde connaisse que j’aime le Père, je fais en tout comme le Père m’a commandé. Levez-vous, allons-nous en d’ici » (14,30-31).

Les chapitres 15 et 16. « Quand il viendra, l’Esprit de vérité... »

Le chapitre 14 de l’évangile johannique a déployé les trois thèmes abordés à la fin du chapitre 13. Le thème de la glorification (nommé en 14,13) suit celui du départ et précède celui de l’amour ; il est amené par la considération des œuvres. Les versets 1 à 8 du chapitre 15 viennent à présent en montrer l’ampleur, à décrire ses ramifications.

Nous entendons à nouveau (malgré la finale du chapitre 14) les paroles que Jésus adresse à ses disciples. La vigne leur est familière comme figure du peuple choisi, soutenu, sollicité par Dieu... « Je suis la vigne véritable et mon Père est le vigneron » (15,1). Le vigneron prend soin de sa vigne ; il émonde (cf. 13,10) les sarments fructueux, mettant les autres de côté. « Je suis la vigne, vous, les sarments » (15,5) – non pas deux entités (comme seraient le cep et les sarments) mais une seule et même réalité dans son épanouissement. Puissent les disciples, dans tout ce qu’ils feront, demeurer unis à lui et en lui, Jésus, qui les a choisis. La fécondité de la vigne fait la gloire du vigneron. « En ceci mon Père est glorifié : que vous portiez beaucoup de fruit et soyez mes disciples » (15,8).

Jésus reprend alors (versets 9 à 17) ce qu’il avait dit auparavant à propos de l’amour mutuel (cf. 13, 34) et de la relation du serviteur au maître (cf. 13,16). Maître et seigneur, « tel est mon commandement : vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés », dit-il aux disciples (15,12. Cf. 15,17). Pour autant, « Je ne vous dis plus « serviteurs », parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son seigneur, mais je vous dis « amis », parce que tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître » (15,15).

À cet amour vient s’opposer la haine de la méconnaissance et du refus. « Si le monde vous hait, sachez qu’il m’a haï avant vous » (15,18). Ce constat engage la seconde section du deuxième entretien, ce soir-là, de Jésus avec ses disciples – la suite du chapitre 15 et le chapitre 16.

*

« Mais pour que le monde connaisse que j’aime le Père... » (14,31). Cette espérance que Jésus exprime à la fin du premier entretien ne peut concerner les jours mêmes de la Passion ; il la confie au témoignage de l’Esprit Paraclet et des disciples (cf. 15,26-27). Le rôle qu’il attribue à l’Esprit implique en effet les temps ultérieurs à celui de sa Pâque.

Jésus a été jugé par le monde et condamné à mort. « En venant, le Paraclet confondra le monde à propos de péché, et de justice, et de jugement. À propos de péché, car ils ne croient pas en moi. À propos de justice, car je vais vers le Père et vous ne me voyez plus. À propos de jugement, car le chef de ce monde a été jugé » (16,8-11).

Le même Esprit guidera les disciples dans la vérité, dans la révélation plénière de Jésus qu’ainsi il glorifie : « Quand il viendra, lui l’Esprit de la vérité, il vous guidera dans la vérité tout entière, car il ne parlera pas de lui-même, mais ce qu’il a entendu il le dira, et ce qui est à venir il vous l’annoncera. Lui me glorifiera, car il prendra du mien et vous l’annoncera. Tout ce qu’a le Père est à moi, c’est pourquoi j’ai dit qu’il prend du mien et vous l’annoncera » (16,13-14).

Contrairement au monde, eux s’attristeront du départ de Jésus. Mais la relation des disciples à l’Esprit et à Jésus et au Père ne découvre-t-elle pas le travail auquel ils sont appelés et la joie qui en résulte : l’enfantement de fils d’hommes à la vie divine ? « La femme au moment d’enfanter a de la tristesse, car son heure est venue. Quand le petit enfant est né, elle ne se souvient plus de la souffrance à cause de la joie car un homme est né dans le monde » (16,21).

L’entretien se poursuit, et les disciples semblent y mettre un terme en déclarant à Jésus que ses paroles leur sont devenues claires et que « par là nous croyons que tu es sorti de Dieu » (16,30). Jésus les reprend : « À présent vous croyez ? Voici, une heure vient, et elle est venue... vous me laisserez seul, et non je ne suis pas seul, car le Père est avec moi » (16,31-32).

Le deuxième entretien aura ouvert les disciples au témoignage, accompagné de souffrance (cf. 16,33), qu’ils rendront dans le monde pour les temps qui suivront le départ de Jésus. Par ailleurs, il se trouve inscrit, comme le premier, à proximité de ce départ, au soir de la Passion. L’histoire des hommes dans laquelle se révélera le salut de Dieu y trouve son origine, dont elle se rappellera.

La seconde partie de la parole de Jésus (« je ne suis pas seul... ») vient-elle corriger la première (« vous me laisserez seul... ») ? L’unité, l’union (hen : cf. 17,11.21-23) de Jésus avec le Père ne récuse pas, confirme plutôt, que lui, Jésus, soit seul (monos) parmi les hommes.

Cette solitude de Jésus allant à sa Passion gardera en elle, réalisera en elle, la communion des siens entre eux et avec le Père. À la suite des chapitres 15 et 16, le chapitre 17 de l’évangile johannique présentera la prière de Jésus seul à seul avec le Père, en présence des disciples, qui est tout ordonnée à cette unité.

Le chapitre 17. « Que tous soient un... »

Le chapitre 17 débute par une transition rappelant les chapitres précédents : « Jésus déclara cela (tauta élalèsen), puis il leva les yeux vers le ciel... » (17,1). Il se compose de trois parties : Jésus prie (versets 1 à 8), pour ses disciples (versets 9 à 19), pour tous ceux qui croiront en lui (versets 20 à 26).

« Père, l’heure est venue, glorifie ton Fils, que le Fils te glorifie... » (17,1). Jésus s’adresse au Père, se dénommant lui-même Fils. Le début de sa prière manifeste, met en œuvre, une interdépendance entre le Père et le Fils, le Fils et le Père, dans la glorification qui se donne. Comment ? Le pouvoir sur toute chair qui est donné au Fils (ho dedôkas autô : 17,2) donne la vie éternelle. « Telle est la vie éternelle, qu’ils te connaissent, toi le seul véritable Dieu, et ton envoyé Jésus-Christ » (17,3). C’est à cela que Jésus œuvra sur la terre, glorifiant le Père ; que le Père, à présent, le glorifie auprès de lui.

La révélation de Dieu Père, en Jésus-Christ son Fils, donne aux hommes la vie éternelle. « J’ai manifesté ton nom aux hommes que tu as tirés du monde pour me les donner » (17,6). C’est ainsi que Jésus désigne les disciples, déclarant d’eux : « ils ont cru que c’est toi qui m’as envoyé » (17,8). C’est à leur sujet qu’alors s’oriente la prière : « Moi je prie pour eux » (17,9). Jésus caractérise tout d’abord l’histoire qu’il aura vécue avec eux, la trahison de Judas y compris : « Quand j’étais avec eux, je les gardais en ton nom que tu m’as donné, et j’ai veillé, et aucun d’eux ne s’est perdu sinon le fils de la perdition en sorte que l’Écriture s’accomplisse » (17,12). Il aborde ensuite l’histoire qu’eux-mêmes auront à vivre, sans lui mais comme lui, dans le monde : « Comme tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi je les ai envoyés dans le monde. Et pour eux je me sanctifie (hagiadzô) moi-même, afin qu’ils soient eux aussi sanctifiés en vérité » (17,18-19).

La prière s’amplifie encore. « Ce n’est pas seulement pour eux que je prie, mais aussi pour ceux qui à cause de leur parole, croient en moi » (17,20). Le don de la gloire, l’unité, l’amour – apparaissant dans leur interaction, s’offrant dans le monde à la foi et à la connaissance – en forment le contenu. « Et moi je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, pour qu’ils soient un (hen) comme nous, un, moi en eux et toi en moi, pour qu’ils soient accomplis en un, pour que le monde connaisse que toi tu m’as envoyé et les as aimés comme tu m’as aimé » (17,22-23). La demande se fait pressante. « Père », répète Jésus (cf. 17,1) ; « je veux », ajoute-t-il. « Père, ce que tu m’as donné (ho dedôkas moi. Cf. 17,2), je veux que, où je suis, ceux-là soient aussi avec moi, pour qu’ils voient la mienne gloire que tu m’as donnée, parce que tu m’as aimé avant la fondation du monde » (17,24. Cf. 17,5).

*

« ... Pour que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux et moi en eux » (17,26). La prière de Jésus est achevée ; l’évangéliste reprend son récit. « Ayant dit cela (tauta eipôn), Jésus s’en alla avec ses disciples de l’autre côté du torrent du Cédron, où il y avait un jardin, dans lequel il entra avec ses disciples » (18,1). À la cohorte qui y pénètre à sa recherche, Jésus déclare : « Si c’est donc moi que vous cherchez, laissez ceux-ci s’en aller », ce que l’évangéliste commente « de sorte que s’accomplisse la parole qu’il avait dite : ceux que tu m’as donnés, je n’en ai perdu aucun d’eux » (18,8-9. Cf. 17,12). Un tel commentaire peut surprendre, par comparaison avec les promesses d’une communion plénière que Jésus venait de développer dans son enseignement et sa prière. Toutefois, à ce moment précis de l’histoire, c’est ainsi qu’en effet sa parole s’accomplit. En particulier, la restriction donnée à Pierre avant la Passion, « tu me suivras non pas maintenant mais après » (13,35), devait précéder, pour y recevoir sa confirmation plénière, la rencontre aimante du Ressuscité : Jésus, « ayant signifié de quelle mort Pierre glorifierait Dieu », lui dit ensuite « Suis-moi » (21,19.22).

Au long de l’année liturgique...

Au long de l’année liturgique, l’Église proclame le récit du lavement des pieds (Jn 13,1-15) comme évangile à l’Eucharistie du Jeudi saint. Les chapitres 14 à 17 du texte johannique s’étalent, quant à eux, sur la Cinquantaine pascale : du vendredi de la quatrième semaine de Pâques au jeudi de la septième. Le chapitre 17 est lu au cours de la septième et dernière semaine, entre les fêtes de l’Ascension et de la Pentecôte. Ses trois parties se succèdent aux années A, B, C du septième dimanche de Pâques.

Nous faisons mémoire du geste que Jésus posa durant le dernier repas, et ainsi entrons-nous dans la célébration de sa Passion. Rassemblant en elle l’entretien avec les disciples, la prière que Jésus adresse au Père ce soir-là, nous l’entendons de générations en générations – reprenant en elle nos entretiens avec lui –, prononcée par Jésus glorifié auprès du Père. « Seigneur Jésus, élevé dans la gloire du Père où tu intercèdes pour nous, prends pitié de nous » (Kyrie de la Messe).

La Cinquantaine de la liturgie pascale correspond à la chronologie des Actes des apôtres (cf. Ac 1,1-11). Par ailleurs, chacun des quatre évangiles concentre le temps de Pâques sur « le premier jour des semaines » : celui de la Résurrection. L’évangile selon saint Jean nous y évoque, au matin, dans l’apparition à Marie de Magdala, l’Ascension : « Pour toi, va trouver mes frères et dis-leur : Je monte vers mon Père qui est votre Père, vers mon Dieu qui est votre Dieu » (Jn 20,17). Dans l’apparition aux disciples (Thomas excepté), au soir du même jour, nous est évoquée la Pentecôte : « Recevez l’Esprit Saint. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux à qui vous les retiendrez, ils seront retenus » – et donc, laissés au temps de la conversion et de la grâce (Jn 20,22-23).

À cette apparition aux disciples, le même évangile adjoint celle, en présence de Thomas, « huit jours après » (donc, un premier jour lui aussi). L’ensemble des deux apparitions est proclamé à l’Eucharistie du deuxième dimanche de Pâques. Comme Thomas, nous n’avons pas vu Jésus au jour de sa Résurrection ; grâce à Thomas qui l’aura vu à présent, nous pouvons confesser à notre tour « mon Seigneur et mon Dieu » et recevoir de Jésus la béatitude : « heureux (makarioi) ceux qui, sans avoir vu, ont cru » (Jn 20,28-29. Cf. 13,17).

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