Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Jacques de Jésus

Serviteur du Vrai, du Bien et du Beau

Christiane Meres, o.c.d.

N°2021-1 Janvier 2021

| P. 59-74 |

Orientation

Sœur Christiane, carmélite du monastère de Bruxelles et depuis peu membre de notre Conseil de rédaction, est aussi l’auteur d’une Petite vie du père Jacques de Jésus parue chez DDB en 2005. Elle rappelle le sillon de lumière tracé par le père Jacques, tout ensemble prêtre, pédagogue, carme et prophète.

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Jacques de Jésus... Derrière ce nom devenu célèbre à travers le film de Louis Malle Au revoir, les enfants ! se cache une personnalité attachante qui continue à nous interpeller aujourd’hui. Né avec son siècle au cœur d’une famille ouvrière normande, Lucien Bunel, jeune prêtre ardent, éducateur dans l’âme, réussit dans son ministère varié, mais son cœur reste assoiffé d’absolu. Il entre chez les carmes et très vite, ses supérieurs confient au Père Jacques de Jésus la création et la direction d’un Petit-Collège à Avon (Fontainebleau) où il déploie avec brio son talent d’éducateur. Mobilisé en 1939, il reste éducateur pour ses camarades de régiment. Après la « drôle de guerre », le Père Jacques résiste à l’idéologie nazie et à tout avilissement de l’homme, en particulier des Juifs. Entré dans la Résistance, il n’hésite pas à cacher au Petit-Collège d’Avon des réfractaires au STO, des résistants et des enfants juifs. Le 15 janvier 1944, il est arrêté avec trois élèves juifs. Jusqu’au 2 juin 1945, les stations du chemin de croix du Père Jacques s’appellent la prison de Fontainebleau, le camp de Compiègne, ensuite le camp de représailles de Sarrebruck en Allemagne, enfin les camps de concentration de Mauthausen et de Gusen 1 en Autriche. Épuisé par la maladie et un don de soi sans faille, il meurt, peu après la libération, dans un hôpital à Linz en Autriche, le 2 juin 1945.

Les différentes étapes de la vie du Père Jacques de Jésus apparaissent comme un immense sillon de lumière. Toutes les facettes de sa riche personnalité de prêtre et d’éducateur, de carme et de prophète, de résistant et de déporté, constituent l’unité de sa personne au service du Vrai, du Bien et du Beau, assumés comme points d’attache au Christ et comme points de rencontre avec les autres.

« Un être apparaît, il y a une épiphanie, en cela il est beau.
En apparaissant, il se donne, il se livre lui-même, il est bon.
En se livrant, il se dit, il se dévoile lui-même, il est vrai » (Hans Urs von Balthasar).

Le Vrai guide l’action sacerdotale et pédagogique du jeune prêtre. Le Bien, comme exigence et fruit de la charité, imprègne ses relations avec les enfants et les élèves, avec les paroissiens et les soldats, avec les résistants et les déportés. Le Beau est là et se donne à voir, et Jacques le contemple comme un rayon de la Beauté divine. Ainsi le Vrai, le Bien et le Beau apparaissent comme trois grands portails qui orientent ses choix, façonnent ses actions, modèlent ses paroles, structurent sa vision des êtres et des événements. Reste le témoignage de son vocabulaire : il est frappant en effet de voir que ces trois mots-clés reviennent constamment dans la bouche du prédicateur, sous la plume de l’éducateur et dans tous les gestes de partage et de don de soi du déporté. Sa destinée de prêtre, de pédagogue, de carme trouve ici sa clé de lecture. Entrouvrons avec respect la porte vers le mystère de sa personne.

Jacques de Jésus ou « le visage divin de l’homme »

Regarder ou échanger avec Dieu un « substantiel regard de tendresse »

À la suite du prophète Élie, Jacques de Jésus est un contemplatif et un engagé : homme de prière, mais non pas isolé des hommes ou retiré des grands débats politiques ou sociaux. Il est immergé en pleine pâte humaine, engagé corps et âme dans le feu de l’action en tant que disciple du Christ. Il se forme le cœur et la main à la tâche que les autres et les événements lui confient et dans laquelle, toujours, il donnera sa vraie mesure, jusqu’au bout du don. Ce qui brûle son cœur, c’est le désir de transmettre Celui qu’il a reconnu comme pierre de fondation de son existence : le Dieu vivant.

L’oraison, c’est le cœur de l’homme devant le cœur de Dieu, ce sont les yeux d’un pauvre être aimant dans les yeux de Dieu, c’est l’âme toute brûlante sans un mot devant Dieu, tendue, avide, vers Dieu, se fondant d’amour devant Dieu, s’ennuyant de son Dieu, pleurant d’ennui de Dieu, affreusement tourmentée par une faim terrible de Dieu et cherchant dans le vol et l’effusion à saisir Dieu, à l’étreindre, oh oui, à l’étreindre sans fin ! (...) L’âme qui mange Dieu durant les heures d’oraison, qui se nourrit de son Dieu, cette âme-là est une blessée qui porte partout sa blessure, blessure délicieuse et douloureuse à la fois [1].

Pour le Père Jacques, l’acte de prière passe par le regard. Les conseils pour une vie de prière insérée dans la vie, adressés à ses paroissiens et aux jeunes du Havre comme plus tard aux élèves d’Avon, sont en majeure partie centrés sur le regard comme organe de perception, d’engagement et de dépassement de soi.

Dans une âme fervente, généreuse et fidèle, l’oraison tend à devenir de plus en plus un regard, un simple regard, un long regard échangé entre Dieu et l’âme, une fusion dans un regard plein de mots. C’est de plus en plus la fusion d’amour de l’âme et de Dieu, dans le silence [2].
La relation vraie avec Dieu se fonde sur une réciprocité de regards.

Surtout ne venez pas voir Jésus pour lire devant lui des prières toutes faites que l’on trouve dans les livres. Mais approchez de Lui tendrement et jetez-vous devant Lui à genoux sur le pavé, là et longuement fixez-le du regard, d’un bon regard parlant où passera votre âme. C’est votre cœur qu’Il veut et non point des formules [3].

Aux jeunes, il conseille :

Sachez vous recueillir, l’espace d’une seconde, pensez au Bon Dieu présent si près de vous, voyez son bon regard d’infinie tendresse et de toute l’ardeur de votre cœur aimant, souriez-lui doucement, souriez-lui comme à quelqu’un d’ami, donnez-lui votre vie, habituez-vous à vivre en cœur à cœur avec lui [4].

Et à tous il recommande :

... Dans n’importe quelle situation, n’importe quelle fatigue, n’importe quelle épreuve qu’on soit, il est toujours possible d’être auprès de Dieu, de le regarder, d’être regardé par Lui. Et après avoir ainsi pris contact avec Lui, si l’on a vraiment pris contact avec Lui, l’on ne peut s’en détacher [5].
La prière la meilleure est ce simple échange de regard entre Dieu et lui, un regard qui dit tout, parce qu’il dit le cœur et que le cœur n’a pas besoin de phrases pour se dire, le cœur se dit d’un seul coup. (...) Il y a cet échange du cœur de Dieu, de la tendresse de Dieu avec notre cœur, échange vivant, réel, communication très réelle, efficace, de la réalité, de la vie vécue. C’est une preuve d’amour, un échange, un enveloppement d’amour [6].

Jacques de Jésus, c’est l’homme du regard. L’homme qui se définit et s’exprime par le regard. L’homme qui est tout entier regard. « Le Père Jacques, je l’ai étudié ! La personne se résume à la profondeur de son regard. Il fallait voir son regard qui est la seule expression profonde de la personne [7]. » Il parle avec ses yeux, il éduque, donne confiance, approuve ou réprouve à travers ses yeux clairs. Il révèle la flamme de son cœur et les larmes de son âme par la « lampe de son corps qu’est l’œil » (Lc 11,34). Élèves, paroissiens et déportés en témoignent. « On écoute en le regardant, parce qu’il regarde au-dedans », dit du jeune prêtre du Havre une femme d’humble condition. Ce « sourire inoubliable », « ce regard d’au-delà », dont parle un ami d’enfance, ce « radium surnaturel rayonnant sans cesse autour de lui », selon un camarade de régiment devenu un ami intime, « les yeux du Père Jacques, c’est un résumé suggestif des dix premières années d’Avon », atteste un élève [8]. « Ce regard est d’une mobilité extraordinaire. C’est que toute l’affectivité du Père Jacques passe par ses yeux. Et comme il possède une affectivité puissante, il passe par ses yeux toute une richesse d’impressions, de sensations qui en fait un artiste des yeux. C’est l’homme qui peint les murs de couleurs choisies, qui accroche des tableaux de maîtres, visite les salons de peinture, collectionne les images en plan et en relief, recherche partout la couleur jusque dans les foulards de jeu. Par ses yeux passe tout son jugement. Que ce soit pour diriger une tactique de jeu, indiquer un schéma mnémotechnique, organiser un chœur, juger une physionomie, le Père Jacques est maître. Ses yeux sont donc le couloir de l’affectivité et de l’intelligence, de l’art et du jugement », relate un autre ancien élève.

Le regard posé sur le Christ devient pour le Père Jacques l’exigence d’un regard ouvert sur tout homme. Ainsi son regard d’éducateur devient-il un outil pédagogique essentiel. Par le regard il exprime tous les langages du cœur passant de l’approbation confiante à la réprobation muette, de l’étonnement complice à l’émerveillement gratuit, de l’attention perspicace à la compassion encourageante. Les élèves qualifient son regard de « pénétrant » et de « tellement humain, tellement bon », de « perçant, mais plein de bonté », « un regard si clair, si profond, si dur aussi », « un regard droit dans les yeux qu’il fallait soutenir », « un regard vigilant et bienveillant ». En un mot, il « voyait tout ». Preuve en sont les recommandations claires et précises du directeur du Petit-Collège aux jeunes :

Veillez au soin du détail, mes petits, il n’y a rien qui n’ait de l’importance. Je veux au dortoir des lits alignés ; au lavabo, des casiers propres. Attention au réfectoire : pas de coudes sur la table, pas de bruit avec les chaises, gardez vos nappes bien propres, ne gaspillez pas le pain... Oh ! le pain, c’est comme sacré.

« Quelqu’un qui vous regardait jusqu’au fond du cœur avec ce regard de feu qui a frappé tous ceux qui l’ont connu, regard de feu, flamme qui transperçait et pouvait exprimer aussi bien sévérité ou malice, mais pour toujours fondre en bonté [9]. » Pour lui, « l’éducation n’est qu’un tissage de regards [10]. »

Si Jacques l’éducateur voit tout, il apprend aussi à regarder attentivement, à contempler, à affiner le regard sur la vie avec toutes ses composantes. Son regard sur la beauté parsemée sur la terre lui fait découvrir « le visage de Dieu sous les apparences des choses [11] ».

À l’Institution Saint-Joseph du Havre, il explique à ses élèves la métamorphose en grenouilles des têtards qu’il élève. Il leur montre les insectes d’au-delà des mers que lui ont donnés les amis matelots de la Compagnie Transatlantique. Pendant les promenades, il organise des jeux et apprend à admirer les beautés de la nature, entre autre des couchers de soleil sur la mer. « Le Père Jacques m’a montré Dieu dans ce petit brin d’herbe qui ploie sous la coccinelle », relate un camarade-scout du Havre. L’un des derniers sermons conservés de l’abbé Bunel en date du 23 novembre 1930 montre la grâce qu’ont reçu les artistes qu’il appelle « berceurs de l’humanité » et surtout les musiciens.

[La musique qui peut] atteindre et dire mille rêves... Chopin à l’âme ennuyée de la vie... le grand Bach qui comprend la majesté redoutable de Dieu et sa douleur de pécheur... Franck, âme contemplative qui taisait son orgue pendant l’élévation et qui nous a laissé la si fine délicatesse de sa prière adorante... ces âmes inconnues et chantantes de moines qui ont pleuré et prié en musique grégorienne... la musique dit mieux l’âme que la parole humaine [12].

Dès la création du Petit-Collège d’Avon, la formation artistique constitue un chapitre privilégié comme mise en pratique du principe d’éducation : « ouvrir largement l’intelligence sur le monde, sur l’enchantement du vaste monde tout peuplé de beauté [13] ». Visites régulières de villes (Melun, Paris, Sens, Auxerre, Vézelay, Vaux-le-Vicomte, Provins, Troyes, Nemours, Chartres, châteaux de la Loire, Verdun), d’expositions, de pièces de théâtre, de concerts, de conférences alternent au Petit-Collège. « Le Père Jacques nous éveillait à tout ce qui était beau et noble sur tous les plans : profession, musique, art, sport [14] » en vue de forger des caractères forts et des hommes libres.

Cette beauté, le Père Jacques l’a aussi découverte et savourée dans les livres. En août 1931, alors aumônier-scout de la troupe du Havre issue d’un milieu peu fortuné, Lucien vend toute sa bibliothèque, acquise livre par livre, en vue d’emmener ses scouts camper à Plymouth en Angleterre, où il fera sa première expérience interconfessionnelle entre catholiques et anglicans. Dans le camp de concentration de Gusen, trois livres auraient pu lui coûter la vie. Trois livres que les Polonais lui ont procurés dès qu’ils ont su qu’il était prêtre : un bréviaire, un missel et l’Imitation de Jésus-Christ. Chaque matin, il s’enfonce dans le mystère de cette Parole jusqu’au moment où il faut descendre dans la cour, non sans avoir soigneusement caché ses trésors à l’intérieur de sa paillasse. Au milieu des cris de fureur et de douleur, deux bagnards français, à peine nourris, revêtus de loques, discutent la pensée de Leibnitz : le Père Jacques et Louis Deblé. La lutte pour la culture intellectuelle est un acte de résistance aussi nécessaire que celui de manger. La pédagogie du Beau est le fruit d’une formation humaine complète. De la coccinelle jusqu’au coucher du soleil qu’il fait admirer à ses compagnons d’infortune au camp de Gusen pendant les interminables appels, son regard n’est insensible à aucune forme de beauté. Rendre attentif aux teintes royales du ciel et à la beauté du soleil couchant dans un univers aussi mortifère qu’un camp de concentration nazi, c’est cela aussi sauver l’esprit, sauver tout l’homme.

Pain – ou la dimension eucharistique

Deux événements-clé dans la vie du Père Jacques de Jésus montrent à quel point toute sa vie est eucharistique. Deux moments, l’un au seuil de sa vie en promesses, l’autre au terme de sa vie accomplie. Deux événements qui révèlent son âme d’apôtre sans frontières et son message prophétique.

Lucien Bunel a neuf ans lors de la mystérieuse rencontre avec le mendiant à qui il offre un grand morceau de pain, malgré le refus de sa mère, que celui-ci lui remet en fin de compte, avec ces mots qui resteront gravés en lui : « Non merci, mon petit, ton geste me suffit ».

Le jour de Pâques 1945, au camp de concentration de Gusen, Jacques, le carme-déporté, en tenue de bagnard, très tôt le matin, en haut d’un châlit ou caché dans une sorte de grotte faite à l’intérieur des vêtements stockés, prononce les paroles du Christ sur quelques miettes de pain et quelques gouttes de vin : « Voici mon corps, prenez et mangez ! Voici mon sang versé pour tous ! ». Malgré la hantise de la corde, de la potence ou de la chambre à gaz, il n’hésite pas à faire descendre le Christ dans ce lieu de misère, protégé par ses compagnons communistes qui montent la garde pour court-circuiter la surveillance des SS.

Entre ces deux moments, sa vie entière se déroule sous le signe du pain :
 le pain quotidien partagé au cœur de la famille ouvrière des Bunel, avec les enfants de Maromme, les soldats de Montlignon et de Lunéville, les jeunes du Havre et d’Avon,
 le Pain eucharistique partagé par le prêtre à ses paroissiens, ses élèves et ses scouts et rompu au risque de sa propre vie dans les camps d’extermination,
 le pain de la camaraderie durant ses périodes de service militaire à Montlignon et durant la « drôle de guerre »,
 le pain du savoir et de la culture transmis aux jeunes générations,
 le pain de l’amitié partagé avec Antoine Thouvenin rencontré lors de son service militaire au Fort de Montlignon, avec Robert Delesque, compagnon de séminaire à Rouen, ordonné le même jour que Lucien, avec Jacques Lefèvre, son élève à l’Institution Saint-Joseph du Havre devenu carme lui aussi, et tant d’autres, avec ses sœurs carmélites du Havre et d’ailleurs, dont il se dit « fils » et « frère »,
 le pain de la dignité offert à celui qui est « différent » ou exclu pour sa race, son origine, ses opinions, sa religion,
 la demi-boule de pain reçue comme signe de bienvenue au camp de Gusen, de la part de Henri Boussel qui lui restera fidèle jusqu’au bout. Dans ce souhait de bienvenue, le Père Jacques reconnaît le signe secret demandé à Thérèse de l’Enfant-Jésus et devine toute la fraternité secrète du camp qui lui procurera les moyens pour remplir sa mission de prêtre dans ce bagne,
 l’unique et dernier morceau de pain donné toujours à un plus jeune que lui au camp de Gusen.

D’une foule affamée de pain et de sens, qu’elle soit composée d’enfants, de jeunes, de paroissiens, de soldats, d’élèves, de résistants ou de déportés, le Père Jacques a réussi à faire une communauté de table et de vie.

Le visage de Dieu que le jeune prêtre fougueux Lucien Bunel et plus tard le carme Jacques de Jésus nous révèlent, est le visage d’un Dieu proche de l’homme, tellement proche qu’il prend lui-même les traits, les sentiments et les manières humaines pour se communiquer, se donner à connaître. Le Dieu de la Révélation biblique se laisse voir, toucher, approcher dans le visage humain du Christ. Jésus-Christ est « le lieu natal » de Dieu selon la belle expression d’Adolphe Gesché. Le sacerdoce du Père Jacques est empreint de cet éblouissement profond devant la Présence eucharistique.

Il s’était fait homme, il se fait pain. Là c’est Dieu. C’est fou ! [15]
Il s’est mis Lui-même tout entier dans ce pain. Et ce pain est la vie infinie d’un être immense [16].

Le Christ « passe par l’humiliation de la crèche et par les tortures de la Croix [17] » pour nouer une relation d’amitié avec l’homme, afin que celui-ci « remette dans les yeux de l’Être eucharistique un éclair de bonheur, une lueur de joie [18] ».

Pour tous il a rayonné ce bonheur de se donner en donnant sa vie, son temps, son écoute, son énergie, son intelligence, sa ration de pain. Il a tout partagé : le pain quotidien pour le corps, le pain de la connaissance pour l’esprit, le pain de la parole humaine et le pain de la Parole de Dieu.

Le « Verbe fait chair » indique une double réalité : celle du corps humain capable de Dieu et celle d’un Dieu capable de « s’abaisser jusqu’à nous pour se cacher sous les pauvres haillons de notre humanité [19]. »

Comme l’homme ne pouvait se hausser jusqu’à la taille de Dieu, c’est Dieu qui s’est abaissé, c’est Dieu qui est descendu du ciel, c’est Dieu qui s’est humilié jusqu’à se mettre à la taille de l’homme [20].

Voilà la vérité de Dieu : « Un Dieu faible comme les mots, un Dieu simple comme le pain et le vin [21] ». C’est ainsi que Jacques a offert sa vie en se dépensant jusqu’à l’ultime de ses forces dans l’enfer de l’avilissement de l’homme par l’homme.

C’est là la vie du prêtre. Oublier, quitter tout, même la vie, pour les autres. N’exister que pour les autres, que pour leur faire connaître Jésus et Le leur faire aimer, et cela par contagion, par l’exemple, par inflammation [22].

Choix théologal et d’autant plus héroïque qu’il est devenu « l’offrande du dernier soir » qui le configure pleinement à son Sauveur, et qui le mène « par la Croix vers la Lumière ». « Quand on rencontrait le Père Jacques et plus particulièrement dans un camp de concentration, on n’avait plus honte d’être un homme. C’était un homme qui vous réconciliait, dans la guerre, avec l’espèce humaine », affirmait Jean Gavard. Une vie s’accomplit dans le don du pain. À l’image de celle de Jésus. Il se livre lui-même à la suite de Jésus-Serviteur pour devenir « porteur du Christ », témoin du Vrai, du Bien et du Beau jusqu’à l’extrême.

Le Jésus de Jacques ou « le visage humain de Dieu »

Le regard de « l’amant de la beauté »

Les différentes étapes de la vie du Père Jacques montrent la place primordiale du Christ dans son cœur d’enfant, de jeune, de séminariste, de prêtre, de carme, d’éducateur, de résistant et de déporté. La ligne directrice constamment suivie dès l’éveil de la vie consciente consiste en son désir passionné d’imiter le Christ dans son abandon total à la volonté du Père qui l’ouvre aux besoins des autres.

Depuis son enfance, le Christ le fascine. Le Christ est le tout de sa vie, le Christ dans sa Vérité d’« homme réel et complet, de Dieu réel et éternel [23] », dans sa Beauté du « Frère aîné qui s’inquiète du reste de la famille [24] ». Il l’aime avec son cœur et son intelligence, avec ses sentiments et sa raison, avec son affectivité et sa foi. Le Christ, il le trouve dans la lecture de la Parole et la relecture des événements de sa vie. Le Christ, il l’adore dans « le plus doux de ses mystères », l’Eucharistie, comme dans le mystère parfois opaque du visage humain. Il reconnaît la trace de ses pas dans la beauté de la création, dans la limpidité du regard de l’enfant et dans le regard angoissé du déporté. Pour Jacques, rien ne compte davantage que de suivre le Christ, de l’imiter et ainsi de s’identifier à lui jusqu’à la croix.

Le regard du Christ [25] « se tient à la porte de notre cœur [26] », voilà la vérité première sur laquelle le Père Jacques construit sa vie, sa foi et son engagement sur tous les fronts.

Le Bon Dieu, c’est pour nos cœurs humains un ami et un ami près de qui nous vivons sans cesse, sous le regard de qui s’écoule notre vie [27].

Le Christ, le premier, implore l’homme de devenir son ami.

Il y a un autre regard qui s’en vient à la rencontre du vôtre. Il y a des lèvres qui vous sourient, il y a un visage qui rayonne, il y a tout un être qui vous accueille et qui vous caresse. Si ses bons yeux si doux se posaient un jour sur vous et si vous pouviez lire dans ce regard divin tout l’infini d’amour que Jésus a pour vous ! [Notre réponse, c’est de] Lui sourire nous aussi, Lui dire un mot du cœur, avec toute la foi, tout l’amour. Mon Dieu et mon Tout ! et vivre toujours ainsi, partout, en Lui souriant, quelle joie ! Joie intense, sans cesse renouvelée !
Le Christ. Quel mystère d’être ! Quel mystère de beauté ! Il est la beauté. Il est la bonté. Il est la miséricorde. Il est la justice. Il est la charité [28].

Donner Dieu comme le Christ lui-même l’a donné, « montrer Dieu, manifester Dieu, rayonner Dieu, mener une existence qui soit une perpétuelle et splendide Épiphanie, c’est sur le carme plus que sur tout autre moine que retombe cette obligation [29] ».

L’attention à l’autre constitue le fil rouge de son itinéraire et la véritable clé de lecture de la destinée du Père Jacques et devient le point focal de toute son existence. En témoin, il se donne au Christ. En prochain, il se donne à celui qui est « différent » quant à son rang social, sa culture, ses convictions politiques ou religieuses dans l’imitation littérale de cette parole d’évangile : « Ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits d’entre mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25). La différence le touche littéralement aux entrailles. Son regard est à l’affût pour découvrir, au sein de tout groupe humain le plus délaissé, le plus exclu et le plus fragile. Devant chaque blessé de la vie, il se sent affecté et aussitôt responsable pour le « relever » en lui tendant la main, lui rendre confiance. À tout homme rencontré, il a ouvert la porte de son cœur en enjambant toutes les barrières apparemment infranchissables – à la suite du Christ. « La grande révolution religieuse accomplie par Jésus, c’est d’avoir ouvert aux hommes une autre voie d’accès à Dieu que celle du sacré, la voie profane de la relation au prochain, la relation éthique vécue comme service d’autrui et poussée jusqu’au sacrifice de soi. Au regard de l’amour, l’autre est l’égal de Dieu, car il est le lieu de l’altérité absolue, l’image du Tout-Autre qu’on ne rencontre nulle part si on ne va pas au-devant de n’importe qui [30]. » Jacques de Jésus l’a compris et traduit dans sa vie et ses actes.

Sang – ou la dimension ecclésiale

Le prêtre Lucien Bunel est fasciné littéralement par ce « pour nous » du Christ : pour nous il s’est fait homme, pour nous il a souffert sa passion, pour nous il se fait pain.

Mes frères, retenons ce petit mot « pour vous », pro vobis tradetur ! Quel infini d’amour ne nous montre-t-il pas ! Pourquoi tant de souffrances, pourquoi tant de douleurs, pourquoi cet abîme de tourments reçus et acceptés ? Ah ! pourquoi, pourquoi ? Pro vobis, mais pour vous, pour vous tous, nous crie Jésus. Jésus nous a tous vus pendant son agonie [31].
Tu as donné ton sang, tu as livré ton corps, tu sacrifies ta vie, tu ne peux vraiment rien faire de plus [32].

L’interpellation qui tente de susciter la réponse personnelle face à un tel amour est vigoureuse :

L’amour vrai n’est pas une question de mots, pas une question de sensiblerie (où on se cherche). L’amour vrai s’oublie pour les autres, se sacrifie pour les autres. (...) Suis-je donc le gardien de mon frère ? Oui, nous sommes tous gardiens de nos frères. Gardien du monde entier.
Saint Jean dans ses épîtres a ce mot qui est très fort et qu’il faut recueillir comme un bouquet spirituel : “Aimez Dieu non pas avec les mots seulement mais avec des œuvres.” Il faut aimer Dieu non pas en Lui disant de belles formules, il faut l’aimer en Lui présentant des tranches de notre vie, des tranches lourdes d’amour, de vérité, des jours de vie qui soient tout peuplés de fidélité, même si cette fidélité est baignée, même si elle est toute crucifiée, même si elle n’est que de la douleur… [33]

L’enjeu de son ministère sacerdotal est la vérité de l’Évangile annoncée avec passion dans les paroisses et plus tard dans les lieux de détention où il sera porteur du Christ et rayonnant de son amour. Il est dévoré par cette double passion qui ne lui laisse ni répit ni repos. En lui « verticalité » et « horizontalité » se conjuguent en une seule mission. Il a vécu le don de soi jusqu’à l’extrême à l’écoute de la présence de Dieu et à l’écoute de la souffrance humaine. Pour cet être passionné de Dieu et de l’homme, « le ciel et le siècle » se donnent la main.

Laissons la parole à Jacques de Jésus dans ce qu’on peut appeler son « Credo », ou sa « prière sacerdotale », exprimé lors de sa dernière retraite aux carmélites de Pontoise quelques mois avant son arrestation le 15 janvier 1944. C’est sa conviction de foi vécue tout au long de son chemin de croix qui le mène des ténèbres du « Golgotha du XXe siècle » vers la splendide aurore de la Vie, « de la Croix vers la lumière », selon ses derniers mots griffonnés sur un bout de papier au camp de Gusen.

Voir le Christ dans cette vision mystérieuse, obscure qu’est la vision de la foi,
de la réalisation de l’oraison infuse qui est le simple regard,
qui n’est pas le fruit de notre activité,
qui n’est pas une réalisation qui dépend de nos moyens humains,
mais qui est la “saisie” de nous-mêmes par le Christ Lui-même. (...)
Un jour, on a cet enveloppement de son être,
on a cette découverte affolante qu’Il est là, Lui, on sait qu’Il est là,
Il nous parle sans bruit de mots, Il nous parle sans rien dire,
c’est une communication du cœur avec le cœur du Christ :
c’est un bonheur d’adoration, de simple présence,
c’est cette vue du Christ par le cœur,
c’est cela qu’il faut réaliser pour l’aimer assez, pour le faire aimer,
pour ne plus pouvoir aimer rien d’autre sur la terre que Lui.
Rien n’a plus aucun relief, aucune physionomie, aucun goût.
Il n’y a plus qu’un seul être qui ait du goût, c’est le Christ [34].

Jacques de Jésus au regard de feu dont la seule passion est de rayonner celui dont il se sait aimé, cet homme à la main tendue et offerte, cet homme au cœur sans frontières est un frère et un ami pour ceux qui l’ont rencontré. Il reste un prophète pour aujourd’hui.

[1Retraite 11, Tiers-Ordre carmélitain de Chaville, 20-24 septembre 1936, 7e conférence.

[2Ibidem, 6e conférence.

[3Sermon 32 du 5 mars 1927, Triduum d’Adoration Perpétuelle.

[4Sermon 8 du 19 mars 1926.

[5Retraite 16, Carmel de Chaville, août 1942.

[6Retraite 17, Carmel de Pontoise, septembre 1943.

[7Henri Boussel, né à Smyrne, venu en France à dix ans. Ingénieur de la Société Nationale des Chemins de Fer, il a créé dès le début de la guerre, des réseaux de renseignements entre Paris et la Belgique. Déporté Résistant de 1941 à 1945, pris parmi 80 otages, il a passé treize mois de cellule au secret, six semaines comme otage au Fort de Romainville, ensuite plus de deux ans au camp de Mauthausen-Gusen où il était le plus proche compagnon du Père Jacques. Après la Libération, il est resté avec lui à l’hôpital de Linz, le veillant jusqu’au dernier moment de sa vie. Henri Boussel est décédé le 19 janvier 2014 à l’âge de 98 ans, rejoignant celui dont la rencontre l’avait tant marqué.

[8Louis Massé, élève au Petit-Collège de 1934 à 1942.

[9Philippe Duval-Arnould, ancien élève du Petit-Collège d’Avon, le 3 juillet 2005 pour la journée consacrée au Père Jacques de Jésus au Carmel de Luxembourg.

[10Christiane SINGER, Derniers fragments d’un long voyage, Albin Michel, p. 86.

[11Retraite 16, Carmel de Chaville, août 1942.

[12Sermon 116 du 23 novembre 1930.

[13En Famille n° 2, avril 1935.

[14Père Augustin de Clebsattel, ancien élève au Petit-Collège d’Avon.

[15Retraite 4 non datée aux jeunes gens en classe de philosophie.

[16Sermon 31 du 4 mars 1927.

[17Sermon 9 du 13 mai 1926.

[18Sermon 32 du 5 mars 1927.

[19Sermon 38 du 1er avril 1927.

[20Sermon 94 du 17 mars 1929.

[21Bruno CHENU, Croire sur Parole, Bayard, p. 171.

[22Lettre du 26 janvier 1921 à Antoine Thouvenin

[23Sermon 94 du 17 mars 1929.

[24Retraite 17 au Carmel de Pontoise, septembre 1943.

[25Sermon 10 du 13 mai 1926.

[26Sermon 8 du 19 mars 1926.

[27Sermon 41 du 8 avril 1927.

[28Sermon 30 du 3 mars 1927 pour le Triduum d’Adoration Perpétuelle ; Sermon 71 de Pentecôte 1928 ; Retraite 10, Carmel de Gravigny, août 1936.

[29Joseph Moingt, sj.

[30Sermon 31 du 4 mars 1927.

[31Sermon 31 du 4 mars 1927.

[32Sermon 38 du 1er avril 1927.

[33Retraite 11, Tiers-Ordre carmélitain de Chaville, 20 septembre 1936.

[34Retraite 17, Carmel de Pontoise, septembre 1943.

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