Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Bonus Samaritanus

Sur le soin en phases critiques et terminales

Marie Frings

N°2021-1 Janvier 2021

| P. 27-40 |

Kairos

Reprenant la plume en temps de Covid au moment de s’engager à nouveau en première ligne, le docteur Marie Frings déchiffre la récente Lettre de la Congrégation pour la doctrine de la foi en l’indexant des observations issues de son expérience (voir « Consentir à la mort ? La provoquer ? », in Vs Cs 79, 2007-2, 117-135, en accès libre sur notre site).

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Le 22 septembre 2020, la Congrégation pour la Doctrine de la Foi a publié un document (approuvé par le pape François le 25 juin 2020) à l’attention des pasteurs et des fidèles qui fait référence à la parabole du Bon Samaritain (Lc 10,30-37). L’objectif du texte est clair : « Le présent document vise à éclairer les pasteurs et les fidèles dans leurs préoccupations et leurs doutes sur l’assistance médicale, spirituelle et pastorale due aux personnes en phase critiques et terminales de la vie » (Introduction, § 4). Ces phases critiques visent ici clairement les situations où des personnes ont demandé le suicide assisté ou l’euthanasie volontaire [1]. « L’assistance spirituelle et les doutes qui se font jour, dans certaines circonstances ou contextes particuliers, sur la célébration des sacrements chez ceux qui souhaitent mettre fin à leur vie, exigent aujourd’hui une intervention plus claire et plus précise de la part de l’Église » (Introduction § 5). Mais les phases critiques visent aussi les pratiques qui, indépendamment d’une demande de patients, peuvent être jugées comme « des abandons thérapeutiques menant à des morts anticipées de malades non en fin de vie, sur des critères de limites cognitives, de conscience minimale ou de directives anticipées abusivement interprétées [2] » (ch. V, 2).

Aujourd’hui, vu le nombre toujours croissant de recours effectifs à ces lois (la pente glissante est bien là, avec des interprétations de plus en plus larges de la notion subjective de souffrance inapaisable, physique ou psychologique), les pratiques de terrain avec les questions qui peuvent se poser aux accompagnateurs spirituels (comme aux proches et aux soignants) sont mieux connues. Dans le champ pastoral, des sacrements sont parfois donnés avant une euthanasie et il existe, autour de certaines euthanasies, des « ritualisations » réalisées par des prêtres ou des agents pastoraux. Il faut aussi parler des abus d’euthanasies non demandées (ou demandées par les familles), et des protocoles médicaux de sédation utilisés parfois dans une perspective euthanasique (ch. V, 1 & 7). Abus et dérives sont des réalités d’aujourd’hui, dans un contexte culturel et social où l’évolution des esprits est rapide sur ces questions [3].

Dans ce cadre, la lettre de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, se propose [4] :
 de « réaffirmer le message de l’Évangile et ses expressions, comme source et fondements du Magistère » de l’Église catholique (ch. I & II) ;
 de rappeler la mission de ceux qui sont en contact avec les malades ainsi que des malades eux-mêmes (ch. I). Accompagner le malade comme le Christ, c’est l’assister dans le respect qui promeut sa dignité et sa valeur (Introduction, § 1) face à un courant législatif qui obscurcit la valeur de la vie, le sens de la souffrance et la signification du temps qui précède la mort (Introduction, § 3 ; ch. IV) ;
 de « fournir des orientations pastorales précises et concrètes pour favoriser la rencontre personnelle du patient avec l’Amour miséricordieux de Dieu » ;
 enfin de rappeler l’enseignement du Magistère sur ces questions et ses implications pastorales (ch. V).

Cette proposition de cheminement est basée sur une double conviction. Tout d’abord, que, derrière les demandes extrêmes de l’euthanasie ou du suicide assisté, se vivent des souffrances spirituelles profondes dont il faut se faire proche pour pouvoir les accompagner. « La demande de mort, en fait, dans de nombreux cas, est un symptôme de la maladie elle-même, aggravé par l’isolement et le découragement » (ch. V, 1). Ensuite, que le défi pastoral est d’ouvrir à l’espérance, une espérance proprement théologale. « L’Église voit dans ces difficultés une occasion de purification spirituelle, qui approfondit l’espérance, afin qu’elle devienne vraiment théologale, centrée sur Dieu et seulement sur Dieu » (ch. V, 1). À vrai dire, tout le document est très théologal.

Prendre soin du prochain (chapitre I)

Dans un premier chapitre intitulé Prendre soin du prochain – une des expressions fortes du message évangélique –, le document part de « la difficulté à reconnaître la valeur profonde de la vie humaine lorsqu’elle apparaît dans sa faiblesse et sa fragilité. La souffrance d’un patient pose toujours la question du sens de la vie ». Or, c’est bien là que s’origine le concept de soin et sa signification propre, dans la condition humaine marquée par la finitude et cette limite qu’est la vulnérabilité.

La reconnaissance de cette vulnérabilité va fonder une éthique des soins. Ceux-ci seront compris comme une sollicitude, une attention, un partage, et une responsabilité vis-à-vis de ceux qui ont besoin d’assistance physique et spirituelle car l’être humain est à la fois corps et âme. La relation de soin visera d’abord à protéger/promouvoir la vie humaine et à ne pas lui causer de préjudice. Le soin de la vie est la première responsabilité du médecin face au patient.

Pour penser plus loin cette réalité des soins, notamment dans les établissements de soins inspirés par les valeurs chrétiennes, le texte invite ses lecteurs à contempler la figure du Bon Samaritain, qui se fait proche, prend en charge et dépense pour l’homme à moitié mort même l’argent qu’il n’a pas, figure de cette charité surnaturelle à laquelle la grâce du Christ nous pousse. Il faut faire effort pour déployer une relation fondée sur la reconnaissance de la vulnérabilité du malade. Sa faiblesse, en effet, nous rappelle notre dépendance à l’égard de Dieu et nous invite à répondre avec le respect dû au prochain, personne humaine comme nous, digne d’un respect inconditionnel, telle qu’elle est. Selon cette source évangélique, prendre soin signifie « révéler l’Amour originel et inconditionnel de Dieu, source du sens de toute vie ». Les pasteurs et fidèles destinataires de cette Lettre sont invités plus précisément à développer le regard contemplatif de ce Samaritain, qui s’arrête et saisit dans sa propre existence et celle des autres un prodige unique et irremplaçable, à recevoir et à accueillir comme un don et à accompagner quelle que soit l’issue. Il connaît les limites de ses interventions, et il sait faire confiance au Seigneur de la Vie. L’homme était à demi-mort, l’issue n’était pas certaine, mais il fallait le soigner [5]. Apparaît alors l’importance du « soin pastoral » à une telle étape. Car les peurs devant la souffrance, la dégénérescence et la mort sont les principales causes de la tentative (tentation ?) de contrôler la survenue de la mort, voire de l’anticiper avec la demande d’euthanasie ou de suicide assisté.

L’expérience vivante du Christ souffrant [6](chapitre II)

Au-delà de la figure du Bon Samaritain comme « agent de soin pastoral », il y a celle du Christ souffrant en qui se manifeste la proximité de Dieu fait homme, capable de rejoindre les angoisses et les douleurs des patients en fin de vie et de leurs familles. Quand les choses sont trop dures pour un patient, un mot de réconfort tiré de la compassion pleine d’espérance de Jésus sur la Croix peut être indiqué et peut permettre au patient de faire l’expérience vivante du Christ souffrant. Relire cette expérience concrète du Christ peut aider les hommes d’aujourd’hui à le redécouvrir vivant dans ce qu’ils vivent. Redire le Christ est parfois un vrai secours pastoral. Dans la Croix du Christ sont concentrés et résumés tous les maux et les souffrances du monde, et dans ceux qui se tiennent debout près de lui, il y a toute la proximité affective qui permet au Christ de vivre ces heures apparemment dépourvues de sens. Ces accompagnants permettent à celui qui souffre de trouver un regard humain capable de redonner un sens au temps de la maladie et du passage [7]. L’Amour de Dieu se manifeste toujours, dans l’histoire de l’humanité, grâce à l’amour qui ne nous abandonne pas. Cette expérience est source d’espérance, elle peut donner sens au temps de la maladie et de la mort. « Cette espérance, c’est l’amour qui résiste à la tentation du désespoir. »

Voilà un très beau chapitre sur le thème du soin pastoral, bien utile en ces crises de fin de vie, au moins à ceux qui peuvent s’y ouvrir. Le chapitre V au point 10 approfondira le thème.

Le « cœur qui voit » du Samaritain (chapitre III)

Le soin, le souci pastoral comme un cœur qui voit, pourrait-on dire. « Celui qui a un cœur compatissant est touché et s’arrête pour prendre soin de l’autre. Ses yeux perçoivent dans la faiblesse un appel à agir en reconnaissant dans la vie humaine le bien premier et inviolable [8]. Elle est toujours un bien et le premier bien de la société, qui fonde tous les autres. La valeur inviolable de la vie est une vérité primordiale de la loi morale naturelle et un fondement essentiel de l’ordre juridique » (certains interdits sont des interdits fondamentaux permettant la vie en société). « De plus, l’Église, instruite par la Parole de Dieu, voit la vie humaine comme un don de Dieu, l’être humain ayant été fait dans l’image » et – j’ajoute – vers la ressemblance de Dieu. « Il a une relation unique avec Celui qui donne la vie et aussi une vocation transcendante. C’est pourquoi l’Église rejette tout acte contraire à la vie comme l’avortement, l’euthanasie et le suicide délibéré qui corrompent la civilisation déshonorent ceux qui s’y livrent et insultent l’honneur du Créateur. »

Les obstacles culturels (chapitre IV)

Mais, comme dans la parabole, on voit bien que ce regard n’est pas partagé par tous. Le chapitre IV énonce ces « obstacles culturels qui obscurcissent la valeur sacrée de toute vie humaine ». Citons « l’utilisation du concept de mort digne en relation avec celui de “qualité de vie” » ; aussi la « fausse-compassion [9] » qui loin de rendre solidaire de la souffrance d’autrui, confirme que la vie de celui-ci n’a plus de sens (cf. notre note 7) ; « un individualisme croissant » qui considère les autres comme une menace pour la liberté de chacun. « Bref, une façon de concevoir les relations humaines et la signification du bien qui ne peuvent qu’affecter le sens même de la vie et causent une grave insensibilité (comme dans la parabole) à l’égard de la personne malade. Le pape François parle de l’indifférence et de la “culture du déchet” et le pape Jean-Paul II parlait de “culture de mort créant des structures de péché” incitant à commettre des actes mauvais pour la seule raison de “se sentir bien” en les commettant, ce qui entraîne une confusion entre le bien et le mal. C’était, pour lui, la perversion de la “fausse-compassion”. » Le défi est bien de tenir ensemble accompagner le patient et respecter la valeur inaliénable de sa vie, c’est-à-dire une valeur que ni les conséquences de sa maladie ni le regard d’autrui ne peuvent lui ôter. C’est un défi de taille dans le contexte occidental actuel.

L’enseignement du Magistère (chapitre V)

Et c’est pourquoi, après avoir brossé « l’idéal évangélique » de l’accompagnement des malades, du soin pastoral, et les empêchements à voir et donc à vivre cet idéal, la Lettre va reprendre l’enseignement du Magistère sur les questions éthiques, en lien avec « les phases critiques et terminales de la vie, pour exclure toute ambiguïté [10] », mais en y joignant le soin, le secours pastoral. Cette reprise de l’enseignement sera donc plus intégrale, c’est-à-dire qu’à côté de la réaffirmation des principes moraux du Magistère, sera évoquée la praxis qui en découle pour les chrétiens dans un soin global des patients, qui soit aussi spirituel et pastoral. Ce chapitre V comprend 12 points, objets de litiges aujourd’hui.

L’interdiction de l’euthanasie et du suicide assisté

Le document aborde d’abord ici « les directives anticipées de fin de vie » qui, créées dans le but d’éviter de l’acharnement thérapeutique, sont utilisées parfois, dans un contexte où prime l’auto-détermination (droits des patients), d’une manière qui semble faire fi du devoir (des professionnels) de protéger la vie humaine. La lettre dénonce ici « un usage abusif de ces directives dans une perspective d’euthanasie [11] ». Il rappelle ensuite fermement que l’euthanasie définie par la CDF en 1980 comme « une action ou une omission qui, de soi ou dans l’intention, donne la mort afin de supprimer ainsi toute douleur » est :
 un crime contre la vie humaine ;
 un acte intrinsèquement mauvais auquel « toute coopération immédiate, formelle ou matérielle est un péché contre la vie humaine » ; de même pour le suicide assisté qui fait participer un autre à son désespoir ;
 un choix toujours erroné ;
 une grave injustice dans la mesure où les lois qui légalisent ces pratiques affectent le fondement de l’ordre juridique ;
 enfin, un déni de la dimension psycho-spirituelle de ces demandes, car il faut entendre « la vraie demande sous les demandes désespérées. Les facteurs qui déterminent en majorité la demande d’euthanasie et de suicide assisté sont : la douleur non traitée, le manque d’espérance, humaine et théologale, que provoque une assistance humaine, psychologique et spirituelle souvent inadaptée de la part de ceux qui prennent soin du malade ». Il faut pouvoir demeurer, veiller, pleurer, consoler... Une des préoccupations actuelles est que la plupart des euthanasies, en Belgique du moins, sont planifiées à domicile, comme hors de tout regard extérieur.

L’obligation morale d’exclure l’acharnement thérapeutique

« Il arrive un moment où il suffit de reconnaître l’impossibilité d’intervenir avec des thérapies spécifiques », disait le texte au chapitre I. Ce n’est pas toujours si simple, cela nécessite parfois bien des évaluations et des échanges entre les personnes. Les soignants ne prennent pas toujours ou ne peuvent pas toujours prendre le temps nécessaire pour aider les personnes à s’y retrouver. « Reconnaître l’impossibilité de guérir ne signifie cependant pas la fin de l’action médicale et infirmière. » De fait, il faut toujours continuer de soigner le patient.

L’arrêt ou l’abstention de l’acharnement thérapeutique est à distinguer aussi de « l’abandon thérapeutique, en particulier l’abandon des “soins de soutien vital” de patients en condition critique mais non terminale. Tout acte médical doit avoir comme objet et intention l’accompagnement de la vie, et jamais la poursuite de la mort. Le médecin conserve le droit et le devoir de se soustraire à des volontés qui s’opposent au bien moral tel que sa propre conscience le perçoit ».

Les soins de base : le devoir d’alimentation et d’hydratation [12]

« Ceux-ci ne constituent pas une thérapie médicale au sens propre... mais un soin dû à la personne du patient, une attention clinique et humaine primordiale et incontournable. » C’est « une assistance aux fonctions physiologiques essentielles qu’on ne peut suspendre que si l’apport de nutriments et de liquides n’apporte plus aucun avantage au malade respectant l’évolution naturelle de la maladie critique ou terminale ». Ce ne peut être « un moyen d’anticiper illicitement la mort », ce qui est malheureusement parfois la pratique de terrain.

Les soins palliatifs

Ceux-ci assurent une assistance continue prenant en compte tous les besoins du malade en fin de vie. « L’assistance spirituelle au malade et à sa famille fait partie des soins palliatifs... pour que l’espérance l’emporte sur l’angoisse. » Car « la technique ne donne pas une réponse radicale à la souffrance ». La définition des soins palliatifs devient équivoque quand on intègre à ceux-ci une « assistance médicale au décès », c’est-à-dire l’euthanasie et le suicide assisté et la possibilité de suspendre/interrompre l’alimentation et l’hydratation quand le pronostic n’est pas terminal [13]. Le document y voit une manière de déresponsabilisation sociale envers des personnes vulnérables.

Le rôle de la famille et des centres de soins palliatifs

Ce rôle est central... et « il est nécessaire que les États reconnaissent la fonction sociale et fondamentale de la famille et son rôle irremplaçable ». Ces familles ont droit à être accompagnées et aidées, notamment dans les « Centres de soins palliatifs, sanctuaires où la douleur est accompagnée, vécue avec tout son sens et la mort humanisée ».

L’accompagnement et les soins prénataux et pédiatriques [14]

« Les nourrissons et les petits enfants sont de petits patients ayant droit à des soins intégraux. Un principe fondamental de l’assistance pédiatrique est que l’enfant en phase terminale a droit au respect et au soin de sa personne, en évitant aussi bien l’acharnement thérapeutique et l’obstination déraisonnable que toute anticipation intentionnelle de sa mort. Le concept éthico-juridique de “l’intérêt supérieur de l’enfant” ne peut constituer un fondement pour décider d’abréger sa vie afin de lui éviter la souffrance, au moyen d’actions ou d’omissions, qui par leur nature ou leur intention, peuvent revêtir un caractère euthanasique. » Et le document redit l’importance de la prière et de l’assistance spirituelle à celui qui doit rencontrer bientôt Dieu.

Les thérapies analgésiques et la suppression de la conscience

Il s’agit ici de la question de la sédation induite par certains traitements de la douleur. L’obligation de recueillir, si possible, « le consentement éclairé du patient » est rappelée. Sur le plan pastoral aussi, il est bon de veiller à la préparation spirituelle de la rencontre avec Dieu. Enfin, il est bon que le document rappelle, au vu d’un usage de plus en plus important de sédations « lourdes » (c’est une question de doses et de fréquence d’injections, difficile à évaluer pour un profane) que « la sédation doit exclure, comme but direct, l’intention de tuer, même s’il en résulte une possible accélération du moment de la mort inévitable ».

L’état végétatif et l’état de conscience minimale [15]

Le patient dans « cet état de faiblesse maximale » ne perd pas sa qualité de personne humaine avec sa dignité. « L’alimentation et l’hydratation sont en principe des mesures ordinaires ; dans certains cas, ces mesures peuvent devenir disproportionnées, soit parce que leur administration n’est plus efficace, soit parce que les moyens de les administrer créent une charge excessive et entraînent des effets négatifs qui l’emportent sur les avantages. » Le soutien adéquat et « la proximité aux familles de ces patients peut les aider à ne pas se décourager et, surtout, à ne pas considérer l’interruption des soins comme la seule solution ».

L’objection de conscience de la part des personnels de santé et des établissements catholiques

Il ne peut y avoir de coopération au mal, dans des pratiques contraires à la loi de Dieu. « Il est nécessaire que les États reconnaissent cette objection de conscience dans le domaine médical et sanitaire, conformément aux principes de la loi morale naturelle. Les personnels de santé ne doivent pas hésiter à la réclamer comme un droit propre. » Comme déjà dit, il n’est pas toujours facile de repérer pour un soignant quand, par exemple, des doses d’antalgiques passent d’une visée sédative à une visée euthanasique. D’où l’importance des réunions d’équipe pour pourvoir comprendre et s’exprimer. Dans un cadre trop consensuel ou dominé par la « science médicale », l’objection de conscience demande parfois du courage. Pour ce qui est des sédations en unité de soins palliatifs, on dit parfois que la qualité de ceux-ci est inversement proportionnelle au nombre de sédations.

De même, « les établissements de santé catholiques, appelés à être des témoins fidèles de l’indispensable attention éthique au respect des valeurs humaines fondamentales et des valeurs chrétiennes qui constituent leur identité, doivent s’abstenir de comportements clairement illicites moralement et obéir formellement aux enseignements du Magistère ecclésial [16] ».

L’accompagnement pastoral et le soutien des sacrements

Voici le très beau complément au soin pastoral développé plus haut et faisant encore référence à la parabole du bon Samaritain. « Ne sous-estimons pas tout le potentiel humain de présence, de disponibilité, d’acceptation, de discernement, d’implication, qu’exige la proximité avec les personnes dans le besoin et qui est une composante essentielle du soin intégral de la personne malade... Ne négligeons pas les “sacrements de guérison”, points culminants de tout l’effort pastoral de soin qui précède et la source de tout ce qui suit. »

Le discernement pastoral à l’égard de ceux qui demandent l’euthanasie ou le suicide assisté

« Les personnes qui ont fait le choix d’un acte gravement immoral et y persévèrent ne sont pas en condition de recevoir les sacrements de la Pénitence avec absolution, de l’Onction des malades ainsi que du Viatique. » Et les accompagnateurs ne doivent pas faire « de gestes qui puissent être interprétés comme une approbation de l’euthanasie, comme par exemple rester présents au moment de sa réalisation ». Il s’agit là d’abord de loyauté par rapport à l’enseignement de l’Église, même si cela peut être coûteux sur le plan de la relation pastorale.

La réforme du système éducatif et de la formation des personnels de santé

« Dans le contexte social et culturel actuel, riche en défis liés à la protection de la vie humaine aux stades critiques de l’existence », il faut chercher à « éveiller et affiner la sensibilité envers les autres et leur souffrance ». Il faut aussi « développer la formation spirituelle et morale des personnels de santé et des agents pastoraux. Il faut enfin répandre les soins palliatifs dans le monde entier [17] ». Belle ambition, portée par l’espérance du texte !

Enfin, nous pouvons synthétiser la conclusion du document ainsi :
 la plus grande misère face à la mort consiste dans l’absence d’espérance ;
 l’implication amoureuse de Dieu dans la souffrance humaine pour la Rédemption de l’homme est source d’espérance ;
 cette espérance est celle dont témoignent les chrétiens.

Elle soutient aussi le devoir d’accompagner les malades, en particulier aux phases critiques de fin de vie, comme le bon Samaritain, figure à la fois du Christ passant en faisant le bien, et du Christ identifié aux malades, « aux frères souffrants » selon Mt 25.

Pour ma part, je dirais que ce texte très dense, à visée large, fait plus que rappeler les principes moraux permettant de juger les situations cliniques difficiles des personnes « aux phases critiques et terminales de la vie » ; il présente aussi, en lien avec ces repères moraux, le complément indispensable qu’est le soin pastoral comme accompagnement des souffrances humaines et spirituelles des patients et des familles.

L’aspect systématique de la démarche en chaque situation exposée engendre parfois des répétitions, ce qui donne au texte un aspect parfois redondant ou insistant, alors que la souffrance demande d’abord beaucoup d’écoute et d’accueil, surtout en des pays fort sécularisés où la foi est parfois bien enfouie. Mais la figure du bon Samaritain peut éclairer « paraboliquement » ce souci de l’autre « à moitié mort », dans la prise audacieuse d’initiatives de secours spirituel et la créativité de la charité surnaturelle.

Par moments aussi, la démarche m’a paru trop orientée vers « l’assistance » dans un sens unidirectionnel. La réciprocité dans la rencontre pastorale si chère au pape François manque un peu. Il aurait, par exemple, été bon de dire que, pour la vie de l’Église et du monde, ces temps de fin de vie et de passage, incarnés dans la manière dont les patients chrétiens d’aujourd’hui vivent ces situations critiques, sont aussi des témoignages à recevoir. Ils manifestent la vie reçue et donnée jusqu’au bout et font vivre l’Église. Accompagner, c’est aussi accueillir, recueillir les témoignages de ces « pauvres de fin de vie », de cet « homme à moitié mort au bord du chemin » qui, selon les lectures traditionnelles de la parabole, est aussi, aux yeux de l’Église, le Christ lui-même.

[1En Belgique, la définition de l’euthanasie a été restreinte à l’intervention « sur demande du patient » (c’est donc toujours une « euthanasie volontaire »). La présente Lettre emploie le terme « euthanasie » de façon plus large, d’où la pertinence de l’ajout ici de l’adjectif volontaire. La définition complète de l’euthanasie, aux yeux du texte, sera donnée au chapitre V, point 1 du document.

[2Les « directives anticipées » sont des formulaires remplis par le patient pour dire ses volontés au cas où il ne serait plus dans la capacité de le faire. Ils sont assez limités et hors contexte, c’est leur faiblesse. Il ne faut pas confondre ces directives avec les Projets de Soins Personnalisés anticipés chez les personnes âgées, rédigés par les médecins en accord avec le patient ou son représentant légal.

[3Ma pratique de médecin généraliste après le vote de la loi dépénalisant sous conditions l’euthanasie en Belgique (2002) m’a permis de voir combien les demandes d’enregistrement de directives anticipées d’euthanasie sont devenues fréquentes chez des personnes encore en bonne santé. Voir aussi sur ce sujet, L’Euthanasie, l’envers du décor. Réflexions et expériences de soignants, sous la coordination de Timothy DEVOS, Éditions Mols, 2019.

[4Par souci de structure et de clarté, on regroupe ici les objectifs quelque peu dispersés de ce texte dont la visée est très large.

[5Ce chapitre un peu complexe sur le soin est très beau et mériterait de faire partie des cours pour les professions de santé.

[6Dans les lectures traditionnelles de la parabole du Bon Samaritain, le Christ est à la fois celui qui prend soin et celui dont on prend soin, l’homme à moitié mort.

[7Effectivement, la manière dont les « proches » regardent les patients oriente beaucoup l’évaluation que ces derniers font de leur valeur ou du sens de leur vie. Et a contrario d’autres types de regard peuvent confirmer qu’il n’y a pas de sens à continuer de vivre et donc favorisent des demandes d’euthanasie. Si un soignant ne croit plus en la « dignité » de son patient, il va renforcer la conviction de ce dernier qu’il vaut mieux en finir, et demander l’euthanasie... qui lui sera peut-être même proposée, comme son droit (sic !). La psychologie nous a instruits de ce jeu de miroir dans les relations. C’est là l’erreur d’avoir voulu appliquer ces nouvelles lois au sein même des soins palliatifs. Car ce mélange ambigu a réduit fortement la force originelle des personnes qui intégraient cette dynamique d’espérance. Voir le chapitre V,4.

[8Je ne peux m’empêcher de rappeler ici l’expression d’une religieuse aumônière d’hôpital parlant de « patients qui ne sont plus que la lumière d’eux-mêmes ».

[9Bien développée dans Evangelium Vitae, 66.

[10Le discours veut être clair. En pratique, les situations sont complexes et l’ambiguïté souvent une réalité. Sans vouloir jouer là-dessus, il y a beaucoup à discerner en contexte toujours unique. Par exemple : quand passe-t-on d’une ténacité thérapeutique louable à de l’acharnement interdit ? Comment est évalué le pronostic d’un patient ? Et quel type de sédation est-elle appliqué concrètement ? D’où l’importance de disposer de repères éthiques clairs pour fonder le discernement.

[11Il y aurait là bien des choses à expliquer à ce sujet. Un document rédigé sous forme de « directives » ne satisfait pas le besoin du médecin de connaître plus précisément le contexte médical et de vie du patient pour choisir, autant que possible avec lui, comment le traiter au mieux tout en le respectant ainsi que sa vie.

[12Pour une approche plus approfondie de la question, voir M. FRINGS, « Consentir à la mort ? La provoquer ? » in Vies Consacrées 79 (2007-2)

[13Malheureusement en Belgique, rares sont aujourd’hui les unités de soins palliatifs n’ayant pas intégré ces pratiques, même si l’objection de conscience des soignants y est habituellement respectée. Voir Euthanasie, l’envers du décor, déjà cité.

[14Chapitre un peu surprenant à cet endroit ; on sent la volonté d’aborder de façon extensive toutes les questions éthiques d’actualité en y intégrant le volet de l’accompagnement et du soin pastoral.

[15Énorme sujet qui demanderait bien des développements, mais ici simplement évoqué, à cause de l’actualité médiatique et pour mettre une fois encore l’accent sur l’accompagnement approprié.

[16On peut penser ici aux démêlés de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi avec le Conseil d’administration des hôpitaux psychiatriques des Frères de la Charité, en Belgique. Ce conseil avait accepté que l’euthanasie puisse être pratiquée dans les institutions qu’il administre. https://www.la-croix.com/Religion/Catholicisme/Pape/En-Belgique-oeuvres-Freres-Charite-seront-catholiques -2020-05-06-1201092975.

[17Cela me fait penser à l’Onction de Béthanie, icône pour moi des soins palliatifs. « En vérité, je vous le dis, partout où sera proclamé l’Évangile – au monde entier –, on redira aussi à sa mémoire ce qu’elle vient de faire » (Mc 14,9).

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