Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Un Cœur blessé et entrouvert

Dany Dideberg, s.j.

N°2020-2 Avril 2020

| P. 75-80 |

Sur un autre ton

Inopinément décédé le 11 mars dernier, le père Dany Dideberg (1935-2020), théologien patenté, ami fidèle de notre revue, fut profondément engagé dans l’accompagnement spirituel personnel et au service des groupes du Renouveau charismatique. Nous avons voulu terminer ce numéro pascal en reproduisant à sa mémoire ces pages dédiées à la dévotion au Cœur de Jésus qu’il a largement contribué à renouveler.

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Certains connaissent peut-être le tableau où le peintre Matthias Grünewald a représenté la scène de l’Évangile de saint Jean 19,31-37 [1].

Au milieu du tableau figure Jésus crucifié, entouré de Marie, sa mère, et de Jean, le disciple bien-aimé. Sur le côté, se dresse Jean Baptiste et son doigt pointé vers le Crucifié au Cœur transpercé désigne « l’Agneau de Dieu » (1,36). D’autres paroles que le Précurseur a prononcées au début de l’Évangile sont reproduites dans un coin du tableau. Comme le rappelle saint Jean en citant la prophétie de l’Écriture : « Pas un os ne lui sera brisé » (Ex 12,46 ; Ps 34,21). Jésus en croix est l’Agneau de Dieu, immolé pour la Pâque nouvelle.

Aucun de ses os n’a été brisé, mais son Côté a été transpercé. Et de ce Côté ouvert, coulent le sang et l’eau. Comme le souligne le second texte de l’Écriture cité par saint Jean, nous sommes invités à contempler le Transpercé : « Ils regarderont Celui qu’ils ont transpercé ». Ce verset chez saint Jean évoque tout l’oracle du prophète Zacharie (12,10). Dans la vision du prophète, un innocent a été mis à mort à Jérusalem. Les habitants se lamentent sur la victime comme on pleure sur un premier-né. Israël fait pénitence. Et cette mort devient l’occasion d’une grâce de repentir et de pardon. Une source est ouverte pour laver le péché (Za 13,1) ; un esprit nouveau est répandu. Avons-nous déjà contemplé Jésus en Croix et son Côté ouvert d’où coulent le sang et l’eau ? Quel regard avons-nous posé sur Lui ?

D’après ce passage de l’Évangile, il y a deux manières de regarder Jésus en Croix et de contempler son Cœur ouvert.

La première, celle des soldats romains. Comment en sont-ils venus à rencontrer Jésus en croix ? Rappelons-nous les événements. Il y a d’abord la démarche des Juifs auprès de Pilate. Elle procède d’un souci de pureté légale. Pour eux, le corps d’un supplicié doit être enlevé du bois où on l’a suspendu avant la nuit, surtout avant le début du sabbat qui cette année-là coïncidait avec celui de la Pâque. En effet, selon la Loi, un pendu est malédiction de Dieu, il souille la Terre Sainte (Dt 21,22). Puis vient la scène du brisement des jambes. Celui-ci avait pour but d’accélérer la mort des suppliciés et de permettre l’enlèvement de leur corps. « Or, arrivés à Jésus, les soldats le virent mort ; ils ne lui brisèrent pas les jambes, mais l’un des soldats, de sa lance, lui perça le Côté ». Le coup de lance a été porté avec violence. Le récit de l’Évangile aurait pu s’arrêter ici. Comme les soldats, nous pouvons voir Jésus mort et vérifier, à la suite du coup de lance, son décès, dans la froideur et l’indifférence. Considérée dans sa matérialité, l’ouverture du Côté peut sembler un détail secondaire, sans signification particulière.

Mais il y a un autre regard que celui des soldats, le regard de Jean, le disciple bien-aimé, le croyant, le témoin. Pour lui, cette scène du Cœur transpercé n’est pas un détail secondaire, mais le point culminant de la Passion de Jésus. Le disciple bien-aimé ne se contente pas, comme les soldats, de constater la mort de Jésus, mais en contemplant son Côté transpercé et en voyant le sang et l’eau qui s’écoulent « aussitôt », il perçoit le sens de la mort de Jésus et sa fécondité rédemptrice. Le coup de lance n’a pas provoqué la mort mais a fait jaillir la Vie. « Celui qui a vu, dit-il, rend témoignage, afin que vous croyiez, vous aussi ».

Le Côté transpercé de Jésus d’où coulent le sang et l’eau est un signe pour notre foi. Là où notre péché, notre refus d’aimer, a abondé, l’amour du Christ a surabondé. Le sang de son Cœur se répand parce que Jésus a donné sa vie : « Il m’a aimé et s’est livré pour moi » (Ga 2,20). L’eau sourd du Cœur de Jésus comme d’une source, parce qu’en mourant, il a répandu son Esprit (Jn 19,30). Au pied de la croix se réalise la promesse : « De son Cœur, jailliront des fleuves d’eau vive » (Jn 7,38). Par le sang rédempteur de Jésus, nous est donnée l’eau de l’Esprit vivifiant [2].

Depuis toujours, le cœur est le symbole de l’amour. Mais, ici, le Cœur de Jésus a aimé jusqu’à en être blessé, ouvert. Suivant le texte de la Vulgate latine de saint Jérôme (†420), saint Augustin remarquait en commentant Jn 19,34 que « l’évangéliste a été attentif au choix du verbe. Il n’a pas dit : “il frappa”..., mais “il ouvrit” [3] ».

De la contemplation de la plaie ouverte du Côté, nous passons à celle d’une blessure du Cœur même de Jésus, une blessure d’amour, comme en témoignent deux mystiques du Moyen Âge.

« Doux Agneau sans tache, demandait un jour sainte Catherine de Sienne (†1380), vous étiez mort quand votre côté fut ouvert, pourquoi donc avez-vous voulu que votre cœur fût ainsi blessé et entrouvert ? ». Alors Jésus lui répondit : « J’avais plusieurs raisons, mais je vais te dire la principale. C’est que mon désir du genre humain était infini, alors que les tourments et les souffrances que j’endurais étaient finis. Je voulus donc, en vous montrant mon côté ouvert, que vous voyiez le secret de mon cœur, que je vous aimais beaucoup plus que je ne pouvais vous le montrer avec ma souffrance finie [4] ».

« Son Cœur a été blessé, s’écriait saint Bonaventure (†1274), pour que, par cette blessure visible, nous voyions la blessure invisible de l’amour [5] ».

« Ils regarderont Celui qu’ils ont transpercé ». Depuis la Vierge Marie et saint Jean, de nombreux croyants ont contemplé le Cœur blessé et ouvert de Jésus. Voici le témoignage de deux contemporains : Charles de Foucauld (†1916) et Pierre Teilhard de Chardin (†1955). Comme le montrent plusieurs photos, Frère Charles de Jésus portait sur sa bure blanche d’ermite, un grand insigne rouge : un Cœur surmonté de la Croix. La méditation qui suit indique la source de l’amour dont témoigna le « Frère universel » :

Que vous nous aimez, ô Cœur de Jésus ! Il ne vous a pas suffi de contenir tous les hommes, tous ces hommes si ingrats, pendant toute votre vie, vous avez voulu encore leur être ouvert et être blessé pour eux après votre mort ; vous avez voulu porter éternellement cette blessure comme signe de votre amour, comme signe que votre Cœur est toujours ouvert à tous les vivants, et toujours prêt à les recevoir, à leur pardonner, à les aimer. Par cette ouverture béante, vous appelez éternellement tous les hommes à croire à votre amour, à avoir confiance en lui, à venir à vous, si souillés qu’ils soient. À tous, tous, même aux plus indignes, votre cœur est ouvert ; pour tous, tous, il a été percé ! Vous aimez tous les vivants, vous les appelez tous à Vous, Vous leur offrez à tous le salut jusqu’à leur dernière heure, leur dernier instant. Voilà ce que vous nous dites, vous nous criez éternellement par cette bouche béante de votre Cœur, ô tendre Jésus [6] !

Pour le jésuite Pierre Teilhard de Chardin, l’amour du Christ s’élargit aux dimensions du monde, dans un rayonnement de lumière et de feu [7]. Telle fut son expérience, un jour de 1916, lorsqu’entre deux attaques sur le front de Verdun, il se réfugie dans une chapelle et contemple « au milieu de la poitrine du Sauveur » « une mystérieuse tache pourpre-et-or », celle de son divin Cœur, « un foyer ardent » qui embrase le Monde [8].

Quand, il y a deux siècles, a commencé à se faire sentir, dans votre Église, l’attrait distinct de votre Cœur, il y a pu sembler que ce qui séduisait les âmes, c’était la découverte en Vous, d’un élément plus déterminé, plus circonscrit, que votre Humanité même. Or, voici que maintenant, renversement soudain ! il devient évident que, par la « révélation » de votre Cœur, Vous avez surtout voulu, Jésus, fournir à notre amour le moyen d’échapper à ce qu’il y avait de trop étroit, de trop précis, de trop limité, dans l’image que nous nous faisions de Vous. Au centre de votre poitrine, je n’aperçois rien d’autre qu’une fournaise ; et, plus je fixe ce foyer ardent, plus il me semble que, tout autour, les contours de votre Corps fondent, qu’ils s’agrandissent au-delà de toute mesure jusqu’à ce que je ne distingue plus en Vous d’autres traits que la figure d’un Monde enflammé [9].

Le Cœur transpercé du Christ est le foyer d’où l’amour divin se répand comme un feu dans l’univers entier. Sa contemplation, loin d’enfermer le croyant en lui-même, est le lieu de la rencontre personnelle avec le Christ, un Christ agrandi aux dimensions du monde.

[1Nous reproduisons ici à la mémoire de D. Dideberg ce chapitre d’un ouvrage contemplatif et spirituel publié en 1999 par les Éditions Fidélité (Éditions Jésuites) de Namur que nous remercions pour leur aimable autorisation. Du même auteur, on pourra également consulter l’article « Le Pape Benoît XVI et le Cœur du Christ », dans VsCs 79 (2007), p. 13-16, en accès libre ici.

[2Nous ne pouvons développer ici l’interprétation ecclésiale et sacramentelle que les Pères de l’Église ont donnée de Jn 19,34 : du Côté ouvert du Christ, endormi sur la Croix, est née et grandit l’Église, nouvelle Ève, grâce à l’eau du Baptême et au sang de l’Eucharistie, jaillis du Cœur transpercé […].

[3Saint AUGUSTIN, Homélies sur l’Évangile de Jean, 120, 19,2.

[4Sainte CATHERINE DE SIENNE, Le livre des Dialogues, ch. 75.

[5Saint BONAVENTURE, La vigne mystique, chap.3,5.

[6CHARLES DE JESUS, Nouveaux écrits spirituels, 1950, p. 199.

[7Cette vision teilhardienne a inspiré probablement Luc Barbier qui, en 1965, peignit la fresque de la chapelle de la Visitation à Paray-le-Monial.

[8P. TEILHARD DE CHARDIN, « Le Cœur de la Matière » (1950), dans Œuvres, t. 13, p. 53-55.

[9P. TEILHARD DE CHARDIN, « La Messe sur le Monde » (1923), dans Hymnes à l’Univers, 1961, p. 33-34.

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