Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Chronique biblique

Sébastien Dehorter

N°2018-4 Octobre 2018

| P. 59-74 |

Chronique - Écriture Sainte Chronique

Avec 20 ouvrages, la cuvée 2018 offre un aperçu représentatif de la production francophone en matière biblique. Nous les regroupons en 6 rubriques : I. Judaïsme et christianisme en dialogue ; II. Initiations bibliques ;
III. Ancien Testament ; IV. Approches historiques sur Jésus et le début du christianisme ; V. Études évangéliques ; VI. Paul et Pierre. De nombreux ouvrages n’ayant pu être intégrés dans cette Chronique, on en trouvera la recension sur notre site, sous la rubrique « Comptes rendus pour la période 2018-4 ».

I. Judaïsme et christianisme en dialogue

M. Remaud Évangile et tradition rabbinique

coll. Le livre et le rouleau, 53, Namur, Lessius, 14,5 x 20,5 cm, 276 p., 26,50 €

● Commençons par une nouvelle édition du livre de M. Remaud, Évangile et tradition rabbinique (revue et augmentée d’une Préface inédite et de 4 chapitres). Il permet à tout chrétien de prendre toujours davantage conscience que, coupés du monde où leurs mots se sont formés, les textes évangéliques se verraient « nécessairement appauvris » et la confession de foi qu’ils transmettent « réduite à l’énoncé anémié d’une vérité hors-sol » (A.-M. Pelletier, Préface, p. 5). Autant dire que « l’enjeu n’est pas affaire de curiosité érudite mais service de l’intelligence de la foi » (idem, p. 10). Encadrées par deux réflexions théoriques, les 16 études particulières qui sont ici regroupées sont nées de la longue fréquentation de l’A. avec la tradition rabbinique ; elles sont autant de découvertes plus ou moins fortuites d’une parenté littéraire et spirituelle entre un texte du NT et d’autres sources juives. Ces dernières sont d’abord lues pour elles-mêmes, selon leur dynamique propre et en référence avec le texte scripturaire qui leur sert de point de départ. C’est au prix de cette lecture patiente que le lecteur expérimentera que les Écritures chrétiennes « s’augmentent du contact » de cette tradition et qu’il s’entraînera à « mieux identifier la singularité chrétienne » sur le fond de ses enracinements (p. 8-9).

J. Beau, B. Charmet, Y. Chevalier (Prés.) Juifs et Chrétiens lisent ensemble les Écritures. Nouveau Testament coll. Juifs et Chrétiens en dialogues, vol. 6

Paris, Parole et Silence-École Cathédrale, 2017, 15 x 23,4 cm, 288 p., 24 €

● Le sixième volume de la coll. « Juifs et chrétiens en dialogue » poursuit un but similaire à l’ouvrage précédent en étant dédié à la manière dont Juifs et chrétiens lisent ensemble les Écritures. Nouveau Testament. Rappelons que cette coll., présentée par l’Amitié Judéo-Chrétienne de France, se propose de rassembler autour d’un thème donné des articles dispersés dans la revue Sens entre 1975 et 2015 [1]. Le présent vol. se compose de cinq rubriques : « Béatitudes », « Notre Père », « Mt 27,25 », « Évangiles/Actes » et « Épîtres » ; il accueille les contributions de quatre auteurs juifs, dix chrétiens, et l’un des articles a été écrit à deux voix. En exergue, un article de J. Joosten s’interroge : le NT est-il un écran ou un guide entre le croyant et l’AT ? Développant l’image du Premier Testament comme d’une « maison commune » aux juifs et aux chrétiens vers laquelle chacun converge à partir de son bien propre, il souligne que le message de Jésus ne cherche pas à se substituer à l’AT mais plutôt à interpréter les Écritures. C’est dans cette même perspective qu’ont été écrites les études néotestamentaires de cet ouvrage.

C. Chartoire Du Puits à la Source. Lire les évangiles à la lumière de la Tradition juive

coll. Profac-Théo, 127, Lyon, Profac, 2017, 15 x 21 cm, 180 p., 16 €

● C. Chartoire, de son côté, formatrice en Bible à l’institut théologique d’Auvergne, publie un mémoire écrit à l’Université de Lyon dans lequel elle fait le point sur la raison (1ère partie) et la manière (2e partie) de Lire les évangiles à la lumière de la Tradition juive, avant d’en donner une illustration avec la rencontre de Jésus et de la Samaritaine (3e partie). Cet opuscule, bien informé et composé avec clarté, fournit les préambules nécessaires pour apprécier les deux ouvrages précédents. Il met dans la main du lecteur les clés utiles des données historiques à maîtriser, de la méthodologie à suivre et des enjeux théologiques à ne pas perdre de vue.

● C. Chartoire, de son côté, formatrice en Bible à l’institut théologique d’Auvergne, publie un mémoire écrit à l’Université de Lyon dans lequel elle fait le point sur la raison (1ère partie) et la manière (2e partie) de Lire les évangiles à la lumière de la Tradition juive, avant d’en donner une illustration avec la rencontre de Jésus et de la Samaritaine (3e partie). Cet opuscule, bien informé et composé avec clarté, fournit les préambules nécessaires pour apprécier les deux ouvrages précédents. Il met dans la main du lecteur les clés utiles des données historiques à maîtriser, de la méthodologie à suivre et des enjeux théologiques à ne pas perdre de vue.

II. Initiations bibliques

P. Monat Balises pour la Bible. Un parcours humaniste

Grenoble, Éditions Jérôme Millon, 2017, 14,2 x 20 cm, 164 p., 17 €

● Deux agrégés de lettres classiques sensibles à la manière dont la Bible a façonné la culture occidentale proposent de brefs ouvrages pour rendre la Bible accessible au grand public, l’un sous la forme de Balises, l’autre d’une Histoire personnelle. Pour dire vrai, le livret de P. Monat, par ailleurs éditeur de plusieurs ouvrages aux Sources Chrétiennes, ne s’adresse qu’au débutant qui ne voudrait pas tenter seul un premier « raid » (p. 5) à travers cette bibliothèque disparate que constituent les livres bibliques. En effet, la présentation qui est faite pour chacun d’eux est laconique à l’excès : quelques notes concernant les circonstances d’écriture, le genre littéraire ou le public visé précèdent un fil conducteur (un plan simple) et une suggestion de lecture des passages les plus significatifs.

O. Millet Une histoire personnelle de la Bible

Paris, PUF, 2017, 12,5 x 19 cm, 282 p., 19 €

● L’ouvrage d’O. Millet nous paraît plus entraînant. Le propos est nettement annoncé : « La Bible appartient à la culture commune, dans laquelle elle est à la fois omniprésente pour des questions religieuses, culturelles et politiques, et mal connue pour elle-même... Il est donc utile et même nécessaire d’avoir une idée exacte de son contenu et de son histoire » (p. 5). Aussi l’A. énonce-t-il dans une première partie les éléments incontournables de toute introduction : naissance et constitution, langues, genres littéraires. Ensuite, après avoir retracé l’évolution de l’interprétation de la Bible depuis les Pères jusqu’aux théories herméneutiques contemporaines, il consacre la deuxième moitié de son ouvrage à exposer les rapports qu’entretiennent entre eux la Bible et la littérature ainsi que la Bible, la politique et le cinéma. Une lecture invitatoire qui ouvre de beaux horizons.

III. Ancien Testament

Passons à l’AT en présentant les ouvrages selon l’ordre canonique des livres bibliques.

B. Régent La saga d’Abraham

coll. Béthanie, Namur, Fidélité, 2017, 13,5 x 20,5 cm, 240 p., 19,50 €

● Jésuite engagé dans l’accompagnement spirituel, B. Régent publie un commentaire suivi de La saga d’Abraham (Gn 11,10-25,11). Fruit d’une longue maturation (25 ans) et se recommandant de références éprouvées (P. Beauchamp, M. Balmary, A. Wénin), ce texte présente l’originalité de donner, à la suite des vv. à commenter, la parole aux différents protagonistes du récit : selon le cas, Abraham, Sara, Isaac, Abimélek, le narrateur, etc. Par ce genre littéraire original, l’A. veut inciter « le lecteur à poursuivre le dialogue entre le texte biblique et ce qu’il en comprend, pour en tirer profit quant à sa vie » (p. 8). L’apparente simplicité de la forme ne masque en aucun cas la profondeur du commentaire spirituel qui est fourni au fil de ces pages, dans une attention soutenue à la logique interne du récit biblique.

T. Eid Le perturbateur d’Israël. Étude des deux théophanies sur le Carmel (1 R 18,17-45)

coll. Patrimoines, Paris, Cerf, 2017, 15,5 x 23 cm, 252 p., 24 €

● Le P. Eid, de l’ordre libanais maronite, publie sa thèse de doctorat obtenue en 2015 à l’Institut Biblique de Rome et consacrée aux célèbres scènes du mont Carmel où le prophète Élie voulu prouver la supériorité de YHWH sur Baal, entraînant par là-même la fin de la sécheresse (1 R 18,17-45). Le point de départ de cette étude, en même temps que sa clé de lecture originale, se focalise sur les accusations mutuelles que s’échangent Élie et Achab d’être chacun le « perturbateur » (’akar) d’Israël (18,17-18). La thèse souligne l’unité profonde qui existe entre les trois péricopes étudiées : la rencontre entre Élie et Achab, la descente du feu, la venue de la pluie. Une étude lexicale fouillée de la racine ’kr, montre que celle-ci ne désigne pas seulement une perturbation dans son sens strictement négatif, mais qu’elle implique également le traitement de cette perturbation. Pour l’A., l’accusation d’Achab à l’égard d’Élie n’est en aucun cas fondée ; en réalité, c’est Achab (et la maison de son père) qui est le véritable perturbateur d’Israël et les deux épisodes qui suivent ont pour enjeu de traiter cette perturbation. Il s’agit de deux théophanies : la « théophanie du feu », qui réussit à ramener Israël à la foi dans YHWH, et la « théophanie de la pluie », à laquelle Achab restera malheureusement insensible. On notera cependant que le portrait d’Élie qui émerge de cette lecture est unilatéralement positif, celui d’un « défenseur de la foi en YHWH », alors qu’une lecture plus étendue (1 R 16-22) nuance cette manière de voir [2].

A. Wénin Psaumes censurés. Quand la prière a des accents violents

coll. Lire la Bible, 192, Paris, Cerf, 2017, 13,5 x 21 cm, 204 p., 18 €

● A Wénin nous gratifie cette année d’une étude sur les Psaumes censurés, ceux qui demandent à Dieu : « Casse-leur les dents dans la gueule » (Ps 58,7), ou déclarent : « Heureux celui qui saisira et fracassera tes nourrissons contre le rocher » (Ps 137,9) ! Dans leur liturgie, les Églises chrétiennes excluent souvent ces textes violents. Mais, interroge l’exégète de Louvain-la-Neuve, « de telles pratiques n’ont-elles pas des relents de marcionisme ? » Aussi prend-il le parti de montrer que l’on n’a pas avantage à les évincer. À cette fin, la méthode suivie consiste d’abord à montrer « la cohérence interne » de chaque psaume avant de cerner au mieux « les caractéristiques de la voix qui s’y fait entendre ». Après cette introduction, l’A. commence par étudier trois psaumes bannis entièrement de la liturgie depuis le Concile Vatican II, les Ps 58 ; 83 et 109 (ch. 1-3) ; ensuite, il complète son étude par quelques « bribes » d’autres psaumes également censurés (ch. 4). À ce stade, il est déjà possible de percevoir qu’une lecture attentive soulève le voile de l’incompréhension. Le ch. 5 fait un pas de plus en montrant, à partir des Ps 139 et 137, que lorsqu’on supprime les versets qui dérangent, c’est la cohérence globale du psaume qui est atteinte, de sorte qu’une prière de supplication devienne un « simple poème, gentil, mièvre même, plein de nostalgie du passé » (p. 169). En conclusion, prier ces psaumes, c’est prier « comme membre d’un corps souffrant, comme une voix qui exprime la totalité de la souffrance du monde ».

IV. Approches historiques sur Jésus et le début du christianisme

L’année 2017-2018 a été marquée par la parution de plusieurs ouvrages dédiés à la personne de Jésus et aux débuts du christianisme dans une perspective essentiellement historique. Un sujet qui décidément semble intarissable.

J. Doré (éd.) et Ch. Pedotti (coord.) Jésus. L’encyclopédie

Paris, Albin Michel, 2017, 20 x 27,5 cm, 848 p., 49 €

● Commençons par l’un des évènements éditoriaux majeurs de ces derniers mois, à savoir la parution aux éd. Albin Michel de Jésus. L’encyclopédie. Selon le souhait de l’éditeur, l’objectif est de porter à la connaissance du public, dans un grand ouvrage collectif, « une synthèse accessible des données établies (ou discutées) par la recherche » et de proposer « une lecture dans laquelle la critique historique rigoureuse et l’herméneutique seraient complémentaires » (p. 8). La visée déborde donc la seule enquête historique mais cherche à rencontrer ce que J. Doré appelle le « problème Jésus », à savoir « la question de l’identité « humano-divine » de Jésus [qui] s’impose à quiconque s’intéresse un tant soit peu à sa figure et/ou aux origines du christianisme » (p. 12). En suivant le récit de Luc, l’ouvrage est divisé en trois livres, « Commencements », « Vie publique » et « Passion résurrection », eux-mêmes subdivisés en parties et chapitres (27 au total). Chaque chapitre suit invariablement une structure identique : une invitation à la lecture, sous l’accroche « On pourrait raconter l’histoire ainsi... » ; un ou plusieurs articles de fond proprement exégétiques ; des « Éclairages » portant sur un point précis ; des « Contrepoints » faisant souvent appel à une autre tradition (juive, philosophique) que celle du christianisme ; et, enfin, une « Carte blanche » où une personnalité exprime ce que lui suggère personnellement l’évocation de « Jésus », ouvrant ainsi cette publication aux perspectives plus larges de la culture contemporaine. Au total, ce sont près de 70 contributeurs qui ont participé à la réalisation de cet ouvrage de qualité dont l’enjeu n’est ni plus ni moins que d’interroger ceux qui prendront la peine de l’ouvrir, et spécialement les chrétiens : « Qu’avons-nous fait de lui ? » (p. 770).

S. C. Mimouni Le judaïsme ancien et les origines du christianisme. Études épistémologiques et méthodologiques

Montrouge, Bayard, 2017, 15 x 22,5 cm, 656 p., 35 €

● S. C. Mimouni, titulaire de la chaire « Origines du christianisme » de l’École pratique des hautes études (EPHE) publie de son côté un volumineux recueil d’articles portant sur Le judaïsme ancien et les origines du christianisme. Témoin d’une recherche menée au cours des 25 dernières années, ce livre, où les préoccupations d’ordre méthodologique et épistémologique sont centrales, peut être considéré comme offrant les prolégomènes à un panorama historique que l’A. souhaiterait écrire sur les deux premiers siècles du mouvement chrétien (p. 10). Sont donc ici rassemblées des contributions variées : introduction épistémologique, étude des sources, compte-rendu critique, histoire de la recherche, perspectives didactiques ; l’ouvrage se composant de cinq parties (dont la première en occupe la première moitié) : « Origines du christianisme », « Jésus de Nazareth », « Paul de Tarse », « Marie de Nazareth », « Littérature apocryphe ». Par souci de rigueur, l’A. distingue nettement la démarche théologique de la démarche historique qui est la sienne et sur laquelle il s’entretient longuement. C’est donc à distance de tout parti pris qu’il s’efforce d’approcher ce qui sera appelé le christianisme : à l’origine, un mouvement prophétique ou messianique, judéen, de renouvellement, dont le fondateur est un certain Jésus, et qui a surgi dans une situation de crise culturelle et sociale.

A. Dettwiler (éd.) Jésus de Nazareth. Études contemporaines

coll. Le monde de la Bible, 72, Genève, Labor et Fides, 2017, 14 x 22,5 cm, 304 p., 24 €

● Avec Jésus de Nazareth. Études contemporaines – publication des contributions d’un cours public organisé par la Faculté de théologie de l’Université de Genève en 2016 –, les éd. Labor et Fides présentent une synthèse accessible des connaissances historiques actuelles sur Jésus de Nazareth. Si les livres sur le sujet sont légion (cf. la bibliographie de 25 p. en fin d’ouvrage), l’intérêt de celui-ci est de relever le défi d’en offrir un tour d’horizon complet et accessible, par certains de ses meilleurs spécialistes internationaux. Cette synthèse recueille en outre l’avancée de la recherche des vingt dernières années (la « troisième quête ») en intégrant l’apport de l’archéologie, le recours aux sources littéraires extra-canoniques et l’interprétation des données par les sciences humaines et sociales. Sont ainsi traitées les principales dimensions de la vie et de l’enseignement du Nazaréen : son lien avec Jean-Baptiste ; la question de sa famille et de ses disciples ; l’irruption du Royaume ; Jésus poète et maître de sagesse ; les miracles et leur signification, son rapport à la Torah ; les raisons de sa mort ; l’évènement pascal et les débuts de la christologie.

B. Bioul Les Évangiles à l’épreuve de l’histoire. Légendes pieuses ou récits véridiques ?

Paris-Perpignan, Artège, 14 x 22 cm, 2018, 428 p., 21,90 €

● C’est en dialogue avec les deux ouvrages précédents qu’on pourra lire celui que B. Bioul, chargé d’enseignement à l’université de Bourgogne, consacre à la vraisemblance historique des récits évangéliques. L’A. explicite l’objectif poursuivi : « nous avons tenté tout au long de ces pages de montrer que les récits évangéliques pouvaient être considérés a minore comme vraisemblables lorsqu’ils sont mis en perspective avec ce que nous connaissons du contexte général du Ier siècle de notre ère, alors que leur rejet a priori sous prétexte qu’ils mentionnent des miracles inexplicables, donc impossibles, est scientifiquement irrecevable » (p. 338). Après l’introduction qui précise la notion de « vraisemblance historique », la démonstration du propos avancé se fait en quatre étapes. Tout d’abord, l’A. décrit la Palestine du temps de Jésus comme une société en crise politique, économique et religieuse. Ensuite, l’étude des sources textuelles et archéologiques sert à montrer que l’existence historique de Jésus ne peut plus être rejetée. La troisième partie se penche alors sur le genre des « évangiles » pour évaluer leur qualité de « documents historiques ». La quatrième partie, enfin, la plus importante, passe en revue quelques-uns des faits rapportés par les évangiles de Luc et de Jean afin d’en interroger la vraisemblance. Ainsi, le parcours des trois ouvrages précédents initie un dialogue entre historiens, exégètes et théologiens ; à charge au lecteur de le poursuivre.

V. Études évangéliques

D. Marguerat L’historien de Dieu. Luc et les Actes des Apôtres

Montrouge-Genève, Bayard-Labor et Fides, 2018, 15,5 x 23 cm, 448 p., 24,90 €

● Il n’est pas rare que l’auteur d’un commentaire biblique publie un recueil d’articles qui ont accompagné la gestation de son ouvrage, en y développant, plus qu’il n’a pu le faire dans son commentaire, son point de vue herméneutique [3]. C’est ainsi que D. Marguerat, à la suite de son commentaire des Actes, rassemble 17 études sur Lc-Ac sous le titre-programme de L’historien de Dieu. Pour l’exégète de Lausanne en effet, Luc a voulu « raconter Dieu dans l’histoire », mais, à la différence des historiens gréco-romains, il a raconté l’histoire d’en bas, celle du petit peuple, en montrant comment « Dieu se faufilait dans l’épaisseur de l’histoire humaine » (p. 9). La première section, « Histoire et théologie », affronte la question qui jaillit nécessairement de cette prise de position : peut-on être à la fois historien et théologien ? En s’appuyant sur des travaux récents en épistémologie de l’histoire, l’A. affirme que « la mémoire fixée par l’historien n’est jamais que (re)construction » et qu’il faut prendre en compte « la dimension poétique de sa représentation du passé » (p. 27). Dans cette vision des choses [4], Luc se présente comme le premier auteur « à avoir, dans une perspective historiographique et en vue de construire l’identité chrétienne, décrit l’histoire des origines chrétiennes » (p. 51). La seconde partie du recueil présente plusieurs parcours narratifs de Lc-Ac autour de thèmes fondamentaux. On y découvre comment Luc construit dans son œuvre une « éthique du rapport aux biens » (ch. 6) ; que les repas sont un « vecteur d’identification » du groupe des chrétiens en tant qu’expression d’un « salut qui reconfigure les relations humaines sous l’égide d’une fraternité baptismale » (ch. 8), ou encore que l’évangélisation est comme une « dimension génétique de l’Église » (ch. 11). Quant à la troisième partie, elle s’intéresse à la figure de Paul. Un ouvrage substantiel à l’écriture limpide.

H. de Villefranche Voir et Servir. Des clés pour lire saint Luc

coll. Cahier du collège des Bernardins, Paris, Parole et Silence, 2018, 14 x 21 cm, 150 p., 14 €

● C’est dans l’intention d’offrir Des clés pour lire saint Luc qu’Henry de Villefranche publie ce Cahier du Collège des Bernardins. L’ouvrage se présente essentiellement comme une traversée de l’évangile avec une attention soutenue à sa composition littéraire. Reprenant les travaux de R. Meynet [5] en rhétorique sémitique, chaque chapitre s’ouvre par une présentation de la disposition du texte attentive à ses symétries, parallélismes, synkrisis ou mises en abîme [6]. Parmi les clés mises en évidence, relevons celle du titre de l’ouvrage, Voir et servir, qui est un écho au prologue de l’évangile où l’expression « témoins oculaires » est apposée à « serviteurs de la Parole », tandis qu’elles recèlent, à elles deux, les deux questions principales autour desquelles sont articulés les récits évangéliques : « Qui est Jésus ? » (voir) ; et : « Comment peut-on devenir disciples ? » (servir). Pour l’A. de ce Cahier, « le témoin oculaire n’a pas toutes les clés, il lui faut devenir serviteur de la Parole, ce qui est encore l’œuvre de Dieu. La connaissance de l’identité de Jésus et la possibilité d’être son disciple sont la clé de la rédaction des évangiles » (p. 26). Une lecture stimulante pour celui qui prendra le temps de vérifier et de méditer les clés qui lui sont présentées.

C. Focant Marc : cinq clés de lecture

coll. Cahier Évangile, 181, Paris, Cerf, 2017, 18 x 19 cm, 96 p., 9 €

● Auteur d’un des commentaires de Marc en langue française les plus récents, C. Focant fait part du fruit de ses recherches en communicant cinq clés de lecture dans le Cahier Évangile 181. Tout d’abord, le cadre narratif (prologue et finale) est soigneusement commenté. Au sujet de la finale, l’A. montre qu’on ne peut la comprendre sans repérer les prolepses au-delà du récit que le récit a lui-même fourni auparavant. Ces prolepses en effet impliquent une suite au récit tout en laissant le soin au lecteur de la construire lui-même et à transcender ainsi l’échec de la visite au tombeau. La deuxième clé est celle de l’intrigue par laquelle Mc construit sa christologie. L’intrigue de révélation (portant sur les titres annoncés dès le premier verset) ne peut être dénouée sans l’intrigue de résolution dont l’A. situe le premier nœud dans l’annonce faite par Jean-Baptiste d’un « plus fort » que lui qui « baptisera dans l’Esprit Saint ». La troisième clé est celle de la conception de la loi et du système de pureté (surtout Mc 7). La quatrième ouvre la conception de l’espace, en particulier celle de la maison, de la synagogue et du Temple. En Mc, la nouvelle communauté est davantage orientée vers la maison que vers la synagogue. La cinquième clé, enfin, est celle du sens de la Passion qui reçoit des lumières décisives de l’onction de Béthanie, du repas d’alliance (lu en contraste avec le banquet mortifère d’Hérode) ainsi que de l’agonie à Getsémani.

VI. Paul et Pierre

J. Martin-Bagnaudez Les collaborateurs de Saint Paul

Paris, Salvator, 2017, 15 x 22,5 cm, 424 p., 22 €

● Avec Les Collaborateurs de Saint Paul, l’historienne J. Martin-Bagnaudez offre au grand public une introduction stimulante à la lecture de Paul et corrige une image faussée de voyageur solitaire ou de théologien isolé. Au contraire, ce sont pas moins de quatre-vingt collaborateurs que l’on peut recenser dans ses lettres et les Actes et, grâce à l’enquête menée sur ces personnes, pénétrer plus avant dans le cadre concret des missions pauliniennes. Dans une première partie (à lire comme un tout indépendant), l’A., bien informée, décrit le cadre socioculturel dans lequel émergèrent les premières communautés croyantes ; elle se conclut par un regard d’ensemble sur la liste des collaborateurs : leurs profils diversifiés (origine, lieu, qualificatif) et le regard que Paul pose sur eux (ch. 5-6). La seconde partie est composée des notices individuelles sur chacun de ces collaborateurs, une sorte de portrait à partir des différentes mentions (parfois unique) de son nom, de son contexte d’énonciation et des suppositions faites par les chercheurs lues avec précaution. En bref, une lecture stimulante pour sauter sur les traces des premiers missionnaires chrétiens.

L. Pialoux L’épître aux Philippiens. L’Évangile du don et de l’amitié

coll. Études Bibliques, Nouvelle série, 75, Louvain, Peeters, 2017, 16 x 24 cm, 488 p., 87 €

● La dissertation doctorale de L. Pialoux soutenue en juin 2016 à la faculté N.-Dame de Paris apporte un éclairage inédit pour une lecture unifiée de L’épître aux Philippiens. La thèse qui y est défendue est la suivante : Ph est « la réponse riche et soignée » de Paul à un don qu’il a reçu de la part des Philippiens « afin de le réceptionner de manière adéquate et de fortifier ainsi leur amitié commune en Christ ». (p. 411). La réception du don serait donc la clé pour rendre compte des différentes sections de la lettre. L’argumentation se développe en quatre moments. Une première partie recompose la trame historique du don des Philippiens et en pose le cadre d’interprétation. Dans les deux suivantes, l’A. se livre à une étude littéraire minutieuse de l’architecture d’ensemble. On appréciera la clarté des tableaux qui mettent en valeur la composition du texte ainsi que les nombreuses références au corpus des lettres antiques (papyri) désormais rendu accessible. Tout d’abord, le « cadre épistolaire » (1,3-11 et 4,10-20) et ses correspondances ; ensuite, le « corps » de la lettre avec les deux sections exhortatives (1,27-2,18 et 3,1-4,1) articulées autour des vv. 2,19-30. Au terme de cette analyse on peut être étonné de l’ampleur du texte et de ses ressources littéraires pour un simple remerciement. L’A. s’explique sur ce point dans une quatrième partie, la plus longue, où il explore le contexte culturel de la bienfaisance et de l’amitié (Sénèque et Cicéron), avec les différentes pratiques institutionnelles qui leur sont associées : le patronage, l’évergétisme et la vie associative. L’étude fouillée de ce contexte justifie en effet que Paul prenne le temps de réceptionner avec soin le don reçu afin que celui-ci ne vienne pas déforcer la relation de haute amitié qu’il veut approfondir avec eux ; elle manifeste également l’originalité de la démarche paulinienne, à savoir son fondement et son accomplissement « en Christ ». Une étude soignée, riche d’apports multiples et menée avec conviction.

S. Butticaz La crise galate ou l’anthropologie en question

coll. BZNW, 229, Berlin, De Gruyter, 2018, 16 x 23,5 cm, 324 p., 99,95 €

● Professeur d’exégèse du NT à l’université de Lausanne, S. Butticaz développe, de son côté, une hypothèse de lecture de l’Épître aux Galates en clé anthropologique : La crise galate ou l’anthropologie en question. La thèse développée s’énonce comme suit. Si la « Nouvelle Perspective sur Paul » a révisé correctement le contexte de communication de Ga en montrant que la crise galate était essentiellement de nature socio-identitaire (et non pas la question théologique de la justification par la foi), elle n’a pas suffisamment mis en valeur le fait que, dans sa réponse, Paul opère un sérieux recadrage en se situant sur un autre plan, bien plus fondamental, celui de l’anthropologie théologique. Pour l’A., le véritable péril pressenti par l’Apôtre touche à la relation de l’individu face à Dieu, à son identité et à son ethos. C’est « l’anthropologie de la grâce » qui est mise en péril, et ce par la « culture antique de l’honneur » qui mesure l’homme et sa valeur personnelle au calibre de ses qualités et attise les rivalités entre individus. Dans ce cadre, prêcher la circoncision revient, en réalité, à soumettre la « vérité de l’Évangile » à une norme qualifiante et offrir une expression particulière de cette culture de l’honneur qui empoisonne le monde méditerranéen (p. 284). Après un long chapitre introductif, les suivants s’arrêtent sur des passages clés de l’épître afin d’étayer l’hypothèse qui a été formulée. Peu à peu, au fil des pages, se dessine le « portrait de la nouvelle créature » dans ses dimensions à la fois identitaires (Ga 3-4 traités dans les ch. 5-6-7) et pratiques (5,13-6,10 : ch. 8-9), tout en étant personnifié par l’itinéraire personnel du Tarsiote (1,13-2,14 : ch. 3), devenu, par grâce, une icône du crucifié et le paradigme de la création nouvelle à imiter (4,12). À la suite de J. Barclay, l’A. souligne que la dimension éthique (ch. 8-9) – résumée par la formule de la « foi agissant par l’amour » (Ga 5,6) – est incontournable, d’autant plus que l’amour ne rétablit pas sur le plan pratique un ethos qualifiant mais dessine plutôt les contours d’une collectivité d’alter ego que qualifie exclusivement l’agir gracieux de Dieu en Jésus Christ (p. 285). Même si l’A. se défend « de renouer platement (sic) avec les thèses classiques de l’interprétation paulinienne », la cohérence de cette lecture anthropologique, où Paul cherche à refonder l’identité de l’être humain coram Deo, montre que les anciens n’étaient peut-être pas de si mauvais lecteurs de Paul qu’on a pu le dire. On a en tout cas l’impression d’assister à un retour de balancier et, après une vague de lectures unilatéralement sociologiques, on ne peut que saluer cet essai qui, parce qu’il se met à l’écoute du texte et de la stratégie discursive de Paul, en expose la teneur proprement théologique.

J.-R. Moret Christ, la Loi et les Alliances. Les lettres aux Hébreux et de Paul : regards croisés

coll. Théologie biblique, 3, Münster, LIT Verlag, 2017, 16,5 x 23,5 cm, 112 p., 29,9 €

●L’ouvrage de J.-R. Moret, doctorant en études théologiques à l’université de Fribourg, s’intéresse ni plus ni moins aux regards croisés que les lettres de Paul et He portent sur Christ, la Loi et les Alliances. Plus précisément, l’objet de cet ouvrage consiste en une analyse (ch. 2 pour « La Loi, les alliances, la justification et la vie » chez Paul ; ch. 3-4 pour « Le culte » puis « Loi et Alliances » en He) suivie d’une mise en rapport des regards (ch. 5) que ces deux corpus du NT portent sur certaines institutions de l’Ancien Testament en lien avec la personne et l’œuvre de Jésus-Christ. La Loi est la question centrale ; elle est abordée chez Paul à partir de Ga 2,15-4,31 et Rm (tandis que 2 Co 3 s’arrête sur le thème de l’Alliance) ; en He, elle est d’abord traitée d’un point de vue cultuel (ch. 3) avant que ne vienne celui de son statut dans le cadre des alliances ancienne et nouvelle. L’A. conclut à une similitude des regards posés sur le passé (p. 99) tout en relevant des différences de perspective. Évidemment, le sujet est tellement vaste que la démarche suivie et la synthèse énoncée ne peuvent que susciter quelques réflexions. D’une part, était-il légitime, comme l’annonce l’A. (p. 14), de ne pas s’attarder sur les herméneutiques de ces deux corpus ? Une juste compréhension de l’histoire du salut peut-elle se livrer hors de ces questions ? Qu’en est-il en particulier du rôle des livres prophétiques et de l’attente messianique dans la structuration de l’histoire sainte véhiculée par Paul et He ? D’autre part, la nouveauté apportée par le Christ dans le rapport à la Loi peut-elle être saisie hors d’une référence à l’eschatologie, à la « plénitude du temps » (Ga 4,4) ou à « ces jours qui sont les derniers » (He 1,2) ?

E. Cothenet La première encyclique. Actualités de la Première Lettre de Pierre

coll. Bible en main, Paris, Salvator, 2017, 14 x 21 cm, 192 p., 20 €

● Pour E. Cothenet, l’une des actualités de la Première Lettre de Pierre vient de ce qu’elle « répond aux interrogations et aux besoins des communautés chrétiennes d’aujourd’hui en quête d’espérance » (p. 10). Cette lettre encyclique, au sens propre du terme (cf. 1 P 1,1), donne accès à une catéchèse apostolique de base. On y reconnaît la succession de quatre exhortations qui trouvent leur justification dans les énoncés doctrinaux qui en parsèment le développement. Dans ce livre, l’A. propose un bref commentaire du texte (intégralement cité) et cherche à « faire résonner quelques harmoniques qui s’en dégagent par des citations des Pères de l’Église ou d’auteurs contemporains » (p. 10). Ses nombreux encadrés explicatifs ou amplificateurs en rendent la lecture vivante et agréable. En conclusion, il ressaisit la manière dont 1 P expose le « mystère pascal » ainsi que sa vision de l’Église (même si le mot n’apparaît pas) comme une « fraternité ».

[1Pour les deux premiers volumes de cette collection, voir VsCs 86 (2014-3), p. 227-228.

[2Dans une thèse de doctorat récemment défendue à l’UC Louvain et portant sur 1 R 16,29-22,40, il a été montré que la relation d’Élie à YHWH reste problématique. Il se présente comme un « serviteur de Dieu » mais ne lui obéit vraiment que lorsque sa survie est en jeu. Sa soif d’auto-affirmation est telle qu’il prend des initiatives très personnelles au nom de YHWH. Il se révèlerait en définitive comme un prophète au service de ses propres ambitions. Cf. « Chronique Louvaniste », Revue Théologique de Louvain 49,2 (2018), p. 298.

[3Ainsi en a-t-il été de J. Zumstein, à la suite de son commentaire de l’évangile selon saint Jean, dans La mémoire revisitée (Genève, 2017), recensé dans VsCs 89 (20174), - p. 62-63.

[4On mesure ici la différence de perspective entre la vision de l’histoire ici développée et celle défendue par S. C. Mimouni dans l’ouvrage présenté plus haut ; D. Marguerat cite d’ailleurs lui-même cet ouvrage pour exprimer sa perplexité face à une conception de l’historien moderne distincte de l’historiographe, cf. L’historien de Dieu, p. 46, n° 1.

[5Voir R. Meynet, L’Évangile selon saint Luc (2005), recensé dans VsCs 77 (2005-4), p. 265.

[6On regrettera cependant que la mise en page de ces tableaux n’ait pas reçu toute l’attention méritée. Un plus grand soin dans l’usage des retraits, des alignements ou des polices de caractère en aurait amélioré facilement la qualité au service du message véhiculé.

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