Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

La lune

Pier Giordano Cabra, s.f.n.

N°2017-3 Juillet 2017

| P. 77-80 |

Sur un autre ton

Le Père Pier Giordano Cabra, de la Sainte Famille de Nazareth et familier de nos pages, a présidé la Conférence des supérieurs majeurs d’Italie et d’Europe. Auteur de nombreux ouvrages de spiritualité traduits en diverses langues, il se laisse aussi enchanter par des mots de la Bible (voir «  Le nard  » dans Vs Cs 2016-3, p. 77-90) ou, comme ici, par les marqueurs du temps qui passe et revient.

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Je suis une source inépuisable d’inspiration pour les poètes, souvent plutôt mélancoliques. Ils me dédient de splendides poésies et ils me posent des questions insipides. Mais comment ne pas répondre, même en prose, au grand vers : « Que fais-tu, lune, dans le ciel ? Dis-moi ce que tu fais, lune silencieuse [1] ? » Ce que je fais ?

Je regarde la terre à laquelle j’appartenais et de laquelle j’ai été arrachée dans une violente collision avec un satellite, voilà quatre mille ans, pendant lesquels j’ai assisté à l’embellissement de la terre, avec la formation de son atmosphère, de ses mers et des forêts, mais aussi en même temps, à la dévastation de mon sol sans défense, torturé par des corps qui errent dans le cosmos. La terre rajeunissait et moi je vieillissais.

Je la regarde avec affection et nostalgie, mais avec le besoin de redevenir moi-même. Je ne peux pas toujours rester sur la scène, si je veux être en mesure de lui offrir mes humbles services. Et c’est ainsi qu’on me croit changeante, inconstante.

C’est vrai : je suis silencieuse, mais je suggère aux amoureux les plus éloquents, et parfois sincères, des mots d’amour.

Je suis décidément laide (même les astronautes ont divulgué cela), mais ma lueur ennoblit et transfigure la réalité, réveillant dans le même temps la nostalgie de la beauté.

Je suis aride, mais je contribue à la croissance des cultures, des plantes et des fleurs.

Je n’ai pas de source de lumière, mais j’illumine la nuit.

Je n’ai pas une goutte d’eau, mais je mets les marées en mouvement.

Je suis un petit satellite, mais j’ai inspiré le cycle lunaire, avec le mois formé de quatre semaines.

Étant données mes phases, on me traite de lunatique, et j’en suis heureuse, puisque la vie a besoin de variété, de mobilité, de nouveauté. Comme serait ennuyeuse une vie toujours identique !

Je pourrais continuer, mais je préfère vous confier le moment le plus émouvant de mon histoire. Ce jour d’éclipse où le Créateur a consolé le soleil (vous vous le rappelez ?), il a parlé avec moi aussi : « Toi et le soleil, vous êtes un grand couple, parce que vous indiquez un grand mystère, autour duquel j’ai ordonné toute chose : le mystère du Christ et de son Église ». De même que pendant la nuit, je t’ai placée pour éclairer mes fils en reflétant la lumière du soleil, de même j’ai disposé l’Église pour les éclairer pendant le temps de l’absence du Christ, pas en brillant de sa propre lumière, mais en reflétant la lumière du Christ »... Et il a conclu en souriant : « Même si vous êtes une petite chose, je vous ai confié une tâche magnifique ».

« Qu’est-ce que tu fais, lune, dans le ciel ? »

Maintenant, je peux répondre, et non sans fierté : « Je rappelle aux mortels qu’ils ont besoin d’une lumière immortelle, même si elle est reflétée par un astre, céleste ou terrestre, marqué par le temps ».

[1Début du « Chant d’un pasteur errant, en Asie, la nuit » (chant XXIII), de Giacomo Leopardi (1798-1837).

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