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Lazare, dehors ! Poésie et exégèse

Jean Radermakers, s.j.

N°2017-2 Avril 2017

| P. 63-80 |

Sur un autre ton

Un exégète chevronné s’expose à l’écriture d’un immense poète pénétré d’Évangile. Jean Radermakers, s.j., professeur à la Faculté jésuite de théologie de Bruxelles (IÉT), fait ici vibrer les fulgurances johanniques d’un poème pascal de Pierre Emmanuel, récemment réédité.

Un poète peut-il être aussi exégète ? Pourquoi pas ? Puisque nous venons de commémorer le centenaire de la naissance du grand auteur français malheureusement trop méconnu Pierre Emmanuel (1916-1984), il est peut-être utile de montrer comment un poète peut lire et commenter l’Évangile à l’égal d’un bibliste. Nous choisissons un poème extrait de son ouvrage Évangéliaire, écrit en 1961. Sollicité de composer une préface à un album d’art traitant de la Nativité de Jésus, Pierre Emmanuel s’était laissé fasciner par la vie du Christ et, pris au jeu de la transposition poétique, en avait réalisé une sorte de « diatessarôn » (quatre Évangiles en un seul) où il re-parcourt l’itinéraire terrestre de Jésus qu’il raconte poétiquement à ses contemporains. Ce n’est donc ni une explication savante du texte, ni une élévation spirituelle ou priante, mais tout simplement un poème de vie. Il s’agit ici d’un récit de l’Évangile de Jean au chapitre 11, souvent intitulé Résurrection de Lazare, dernier des sept « signes » révélant Jésus comme un homme hors du commun, qui laisse deviner dans son enseignement et son comportement un personnage proche de Dieu, envoyé du Père des cieux à notre humanité. Rencontrant les gens de son temps, il apparaissait comme un thaumaturge, et saint Jean met en scène la « résurrection » de Lazare lors de la dernière montée de Jésus à Jérusalem, peu avant sa Passion et sa propre mort.

Dans la tradition interprétative, ce texte est largement controversé. En effet, son caractère par trop merveilleux et ses hautes affirmations théologiques le rendent suspect aux yeux de beaucoup d’exégètes historiens. Certains auteurs lui dénient toute véracité historique, d’autres essaient de trouver des explications plus ou moins plausibles. Le texte de Jean, en effet, demeure énigmatique. On est curieux de voir comment un poète au fait de la foi chrétienne l’envisage. Sans se poser les questions techniques de la genèse du texte de Jean ou des développements théologiques de la tradition, il tente justement de traduire en langage poétique ce qu’il perçoit de l’épisode pour un lecteur d’aujourd’hui. Toutefois, l’auteur a récusé l’appellation de « poète chrétien », en un sens sectaire ou prosélyte, mais il a vécu lui-même le combat de Jacob et l’agonie de Gethsémani dans une expérience religieuse accessible à tout homme. C’est d’elle qu’il parle parce que ce fut sa vie, à partir d’une enfance abandonnée.

*

Nous lirons le texte de Pierre Emmanuel en surimpression du récit évangélique en faisant ressortir comment il comprend l’épisode. Prenons acte d’abord de la présentation qu’il tient à faire de Jean l’évangéliste et du propos de son écrit. Il le nomme comme le témoin par excellence de la vie de Jésus. Pour ce faire, il rappelle la deuxième strophe du prologue johannique et aussi sa conclusion où l’auteur évoque les innombrables actions bénéfiques de Jésus qui rempliraient des quantités de bibliothèques (Jn 21, 25). Tout cela est suggéré en bref, tout en mettant l’amour en évidence : la création est un acte d’amour de la part de celui qui est Dieu et qui envoie à l’humanité son Fils incarné dans une chair fragile, afin de nous révéler le sens de notre histoire comme le déroulement d’un dialogue avec Dieu.

D’emblée, le poète nous introduit au cœur d’une relation intime empreinte d’amour, dont Jésus a eu l’initiative à l’égard de son apôtre Jean. « Le disciple que Jésus aimait » : telle est la signature discrète de l’évangéliste. Plusieurs exégètes comprennent cette tendre expression comme désignant non seulement l’auteur de l’Évangile, mais aussi tout lecteur qui se découvre pareillement aimé de Jésus, à l’égal du fils de Zébédée. Tout de suite, il est nommé comme « témoin ». Cette qualité est aussi attribuée au précurseur de Jésus, Jean le Baptiste qui, sans être la Lumière, l’annonce par transparence dès le début du prologue johannique (Jn 1,4). Nous entrons ainsi dans une chaîne de témoins qui se transmettent la Bonne nouvelle de l’envoi à l’humanité du Rayon lumineux que Jean appelle « Fils de Dieu ». Et déjà le poète nous tourne vers la fin de l’Évangile où l’apôtre affirme, dans une double conclusion, que Jésus a encore effectué tant d’« autres signes » (Jn 20,30) qu’il faudrait une bibliothèque englobant tous les internets du monde pour les énumérer (Jn 21,24-25). Pourtant ces livres innombrables ne disent qu’une chose, celle que réalise tout croyant : un attachement inconditionnel et inaliénable à la personne de Jésus-Christ, alliant en ce double titre son identité messianique et son humanité singulière. Il nous le fera voir plus loin dans son poème.

Jean celui qu’aimait Jésus
S’il témoigne qu’il a vu
De quoi remplir plus de livres
Que n’en tient ce monde ici
Ne dit pourtant que ceci
Ma foi mon amour ma vie
Sont en Dieu en Jésus-Christ

Passant à la deuxième strophe, Pierre Emmanuel nous centre sur l’Amour dont il vient de parler par deux fois, car l’Amour qu’incarne Jésus, il le destine à chaque humain, de telle sorte que celui-ci en devient lui-même apôtre témoin. Et cela se vit au plus profond de son être, puisqu’il habite tous les hommes dans une intime étreinte, incompréhensible et pourtant si naturelle qu’elle caractérise un « vrai homme ». Attester Dieu en soi : quelle étrange vocation ! Or c’est ce qui nous est donné dans l’amitié de Jésus. Comme à Jean Baptiste et comme à Jean l’évangéliste. Ainsi le poète fait-il allusion à la double nature de Jésus ; pour l’instant, il effleure seulement cette identité étonnante... comme par mégarde.

Jean l’apôtre de l’amour
S’il atteste Dieu en lui
Le montre vrai homme aussi
L’Amour se nomme Jésus
L’Amour étreint tous les hommes
Jésus a des amis

Amour singulier, et toujours nouveau. Il se concrétise en chaque personne qui porte un nom unique, telles Marthe et Marie, dont par ailleurs nous parle l’Évangile de saint Luc en cette mémorable rencontre de Jésus et des deux sœurs dans leur maison à Béthanie (Lc 10,38-42). Ici, Jean nous confie que leur frère est un proche ami du Maître : Lazare, dont le nom signifie « Dieu aide, avec attention et tendresse », comme quand nous disons : « avec l’aide de Dieu ». Et le poète, conjointement à l’évangéliste, de revenir avec insistance sur cet amour inouï et tout simple qui s’appelle l’amitié.

Telles ces gens de Béthanie
Marthe l’aînée et Marie
Et Lazare leur frère
Jésus aimait Jean le dit
Marthe Lazare et Marie

Après cette présentation sommaire mais judicieusement ciblée, Pierre Emmanuel entame son récit. Trois strophes à nouveau se déroulent. Ce Lazare est tombé malade, mais l’on ignore si c’est grave. On peut le supposer, car ses sœurs font annoncer à Jésus la nouvelle pénible. Elles voudraient tellement que le Maître vienne conforter son ami et leur prêter assistance, à elles et à lui, auquel on devine qu’elles sont très attachées. Il se pourrait qu’il soit leur cadet, mais rien n’est dit à ce propos. Toutefois, Jésus ne paraît pas comprendre. Intervenant, en suivant l’évangéliste, dans la conscience du Maître, le poète explique le retard qu’il prend : au lieu de se précipiter, Jésus s’attarde là où il se trouve, en Galilée sans doute, évitant la Judée où on cherchait à le tuer.

Lazare étant malade
Ses sœurs le mandent à l’ami
Seigneur celui que tu aimes
Mais Jésus ne se presse pas
Il sait que la fin n’est pas
La mort mais la gloire

Étrange apparaît l’explication de l’évangéliste, suivie par notre auteur : « il sait que la fin n’est pas la mort, mais la gloire ». La « gloire », telle semble être une préoccupation importante de Jésus selon Jean, suivi par Emmanuel. La gloire est, en effet un terme cher à saint Jean qui l’utilise une vingtaine de fois dans son Évangile et autant de fois le verbe glorifier, tant dans son Évangile que dans sa première Lettre. Comme dans l’Ancien Testament, et notamment chez les prophètes, la gloire – littéralement le « poids », c’est-à-dire l’importance, l’autorité de Dieu –, c’est la manifestation de son amour débordant dont il a saturé sa création et l’histoire des hommes. La fin ou le terme de la vie humaine, c’est la mort, dit-on ; or Pierre Emmanuel perce cette limite en faisant discrètement allusion à la résurrection qui est l’épanouissement réel de toute vie humaine.

Passé deux jours il dit aux siens
Retournons en Judée
Tu veux te faire lapider
Les Juifs te cherchent
Jésus répond Qui va de jour
Jamais il ne bronche
Que veux-tu leur faire entendre
Parlant ainsi

Dans l’Évangile, quand Jésus se décide à partir pour Béthanie, les disciples objectent sévèrement : « Rabbi, les gens de Judé evoulaient te lapider (Jn 8,39) et tu y retournes ! » Le Maître répond : « N’y a-t-il pas douze heures de clarté chaque jour ? Qui marche de jour ne bute pas car il voit la lumière de ce monde ; mais s’il marche la nuit, il bute parce que la lumière n’est pas en lui » (Jn 11,9‑0). Saint Jean s’attarde ici à l’explication énigmatique de Jésus, qui reprend une affirmation précédente à propos de la Lumière qu’il prétend être : « Je suis la Lumière du monde, qui me suit ne marche pas dans les ténèbres mais il aura la lumière de la vie » (Jn 8,12), repris au chap. 9 lors de la guérison de l’aveugle-né : « Tant qu’il fait jour, il nous faut travailler aux œuvres de celui qui m’a envoyé. Vient la nuit, où nul ne peut travailler. Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde » (Jn 9,5 ; cf. 7,30.44 ; 8,17). Le poète interroge pour nous Jésus : « Que veux-tu donc nous dire par ce langage ? ». Il nous invite déjà à le suivre tant qu’il chemine avec nous dans la lumière, car la nuit de la Passion approche où la souffrance nous cachera sa présence lumineuse.

Mon jour est leur jour aussi
Ma lumière leur lumière
Celui qui marche en elle
Les douze heures de sa vie
Je le sauve de la nuit
Et l’éveille à l’aube
Tel Lazare notre ami
Qui s’est endormi

Pour les disciples, comme pour nous aux jours de doute, la Passion de Jésus nous masquera la force bénéfique de son action. Que Jésus « se réjouisse » du fait que les disciples soient acculés en quelque sorte à une foi véritable pourrait paraître choquant, mais le but de l’Évangile n’est-il pas précisément de les inviter à une radicale fidélité ? Aussi prend-il sur soi de nous conforter en nous dévoilant sa résurrection et la nôtre, tout comme celle de Lazare. Nous commençons à comprendre que Jésus, dans la maladie et la mort prochaine de son ami, lit déjà l’annonce de ses propres souffrances et la nuit qu’il aura lui-même à traverser, c’est-à-dire les obscurités de nos doutes. Cette image des heures de ténèbres nous permet de deviner, dans la comparaison que fait Jésus, l’annonce voilée de la résurrection, comme un réveil après les heures de sommeil.

Il est mort Je me réjouis
Pour vous qui verrez
Allons près de lui
Je l’éveillerai

Mais trêve de métaphore : Jésus, dans l’Évangile de Jean repris par le poète, s’explique en clair : il s’agit bien de la mort réelle de Lazare, et finalement de celle de tout homme. Il y a un au-delà, oui, mais le passage par la mort fait peur. Il faudra « voir » l’attitude du Maître pour « croire » en ce mystérieux réveil. Il importe désormais de garder le regard fixé sur la détermination de Jésus qui pour nous et avec nous va affronter la mort. Mais ici intervient résolument l’apôtre Thomas, dont le nom signifie le Jumeau – celui aussi du lecteur ! – le rationaliste de la bande, tout en se montrant vraiment plein de réalisme. Pensant au danger à courir si l’on retourne en Judée, et surtout à Jérusalem, il engage ses condisciples à entreprendre la route : « Allons nous aussi, pour mourir avec lui ! » (Jn 11,16). Et l’on ne sait trop si « lui » désigne Lazare ou Jésus. Le poète commente, en songeant à la scène de la résurrection où le Ressuscité invitera Thomas à toucher ses plaies, acceptant le défi qu’il lui avait lancé en n’ajoutant pas foi au témoignage de ses collègues qui avaient reçu en son absence la visite du Vivant (Jn 20,24-29). Le réflexe sécuritaire reste puissant, même chez les disciples croyants.

Et Thomas nommé Didyme
Qui pour être tout à fait
Certain de ressusciter
Voudra le matin de Pâques
De ses gros doigts se greffer
Dans les plaies du Crucifié
Pareillement veut aujourd’hui
Mourir avec Lazare
Et ressurgir avec lui

C’est ainsi que s’exprime le poète, mais il ajoute une strophe adressée au lecteur qu’il accompagne fraternellement, pour actualiser l’attitude de Thomas, laquelle est souvent la nôtre. Ici nous retrouvons le Pierre Emmanuel conscient de la fragilité de notre foi commune : nous croyons et tout ensemble ne pouvons croire qu’il s’agit de notre chair mortelle qui devra traverser le passage inévitable de la perte totale de soi avant de partager la « gloire » du Seigneur. Celui-ci entend nous mener à l’intime de son amour filial : « Notre foi est au corps du Seigneur en sa résurrection ». Notre mort nous agrège définitivement au corps du Christ ressuscité, mais en ce moment de notre lecture, ce n’est encore qu’une foi vacillante. Quelle pauvreté, quelle faiblesse de notre « croire » ! La gloire est une grâce à recevoir, et non le résultat de nos efforts volontaristes.

Nous qui tenons à honneur
D’avoir Thomas comme patron
Notre foi est au corps du Seigneur
En sa résurrection
Comme Thomas nous croyons
Et ne pouvons croire
Que notre putrescente chair
Vaine et caduque à notre vue
Et plus encore corrompue
Par les baumes de la mémoire
Telle quelle sur Dieu entée
N’endure la mortalité
Que pour muer en gloire

Abandonnant ici la lettre du texte évangélique, notre auteur s’exhorte lui-même et nous, lecteurs, en sa compagnie, à affronter avec Jésus l’atroce réalité de la mort, la décomposition de la chair et son odeur nauséabonde. Il semble avoir oublié l’arrivée de Jésus au village de Béthanie et son dialogue avec les deux sœurs qui courent à sa rencontre l’une après l’autre. Mais entretemps, le poète nous a fait subrepticement prendre leur place pour nous faire rencontrer Jésus, ici et maintenant. À nous de jouer de plein gré le rôle évangélique de Marthe et de Marie, car l’auteur désire nous faire doucement pénétrer à l’intérieur de son poème où il nous partage la rencontre avec le Maître qui a « voulu » être absent au moment de la mort de Lazare. Et de la sorte, nous sommes aussi devenus le mort qui se décompose dans la tombe, comme si nous avions à nous sentir non seulement mortels, mais réellement en décomposition physique, psychologique et sociale.

La foi n’a cependant pas disparu de ce corps qui pourrit, car il entend – et nous avec lui – l’injonction à croire. « Qui croit en moi, fût-il mort, ressuscite et vit » : cette expression du poète reprend les mots de l’Évangile où Jésus s’adresse à Marthe : « Moi, je suis la résurrection, la vie. Qui croit en moi, fût-il mort, vivra et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais ! Le crois-tu ? » (Jn 11,25-26). C’est donc que nous sommes bien autre chose que cette pourriture ; comme si nous avions la conscience d’exister mort ! Car l’appel nous vient de Dieu en personne qui à l’intime de nous-mêmes, nous invite à la Vie. En fait, nous ne sommes que par Dieu, comme l’indique le « Je suis » employé par l’évangéliste à la suite de Jésus, de manière absolue (Jn 8,28.58 ; 13,19). Ce « Je suis », chez saint Jean, exprime comment Jésus assume en sa personne la façon par laquelle Dieu se révélait à Moïse au buisson ardent (cf. Ex 3,14). L’image du feu qui brûle sans consumer dit la vie divine, créatrice de tout être.

Allons mêler nous aussi
Notre odeur au mort
Voilà quatre jours déjà
Qu’il se décompose
Allons étendre auprès de lui
Nos corps nos esprits pourris
Et leur entendre intimer
La foi comme un ordre
Par celui qui dit Je suis
Qui croit en moi fût-il mort
Ressuscite et vit

Et Pierre Emmanuel d’ajouter une brève explication pour nous faire entendre que la personne de Jésus est à la fois divine et humaine, tout uniment. Bien qu’il soit le créateur de la Vie, il sait aussi s’émouvoir comme un homme troublé au profond de son être de chair et de son affectivité touchée par la foule qui l’entoure et les larmes des deux sœurs endeuillées. L’auteur fait lui-même l’expérience de cette présence duelle à l’intime de son être spirituel et charnel. C’est bien à cela qu’il voulait nous conduire, à l’expérience de Dieu incarné, à l’expérience de notre propre divinité par pure grâce. Cette touche de révélation personnelle de l’incarnation, le poète nous la fait souvent percevoir au long de ses poèmes. Cela fait partie de sa « seconde naissance », c’est-à-dire de sa révélation comme poète du Transcendant.

Le Dieu Verbe dit Je suis
Résurrection et Vie
L’homme-Dieu avec Marie
Frémit en esprit et pleure

La méditation du poète se prolonge dans la nôtre. Ce n’est aucunement à l’introspection qu’il nous convie, mais à la contemplation de l’abîme qu’est Dieu pour nous ; nous laisser happer par ce vide immense qui nous donne le vertige et nous désinstalle de notre carcasse mortelle : la douleur de découvrir en nous celle de Dieu qui nous vide de nous-mêmes et nous fait palper son immense condescendance. Arrachés à nous-mêmes, nous recevons de devenir notre être authentique, ce que nous sommes pour Dieu qui nous crée chacun unique. Telle est l’invitation à rencontrer le Christ que Pierre Emmanuel nous transmet dans les vers qui suivent, d’une émouvante profondeur.

Quand la douleur s’ouvre en abîme
Dieu seul est sûr de la combler
Il ne craint pas de la creuser
Il fait le vide et se dérobe
Le cœur de plus en plus béant
Tombe et tombe dans son néant
Cette chute interminable
Au noir de l’ engourdissement
N’est que l’ombre d’un seul instant
Le temps juste que se prépare
Un intime détachement
Que se consomme la rupture
Entre la mort et la nature
Tant que le cœur tel un fruit mûr
Hésite entre pourrir vivant
Et mourir dans la main du Père
Dont il craint qu’elle ne l’ enserre
Dont il espère
Qu’elle l’attend

Cette longue strophe est une merveille ! Elle nous laisse pantelants avec notre foi indigente qui nous fait mal d’être si limités et cependant blessés comme par une flèche incisive pénétrant jusqu’à la moelle. Nous arrivons au Gethsémani de nos vies, là où Dieu nous fait filles et fils de sa miséricorde dans l’impuissance douloureuse qui nous projette en plein vertige. Le poète nous montre Jésus éprouvant en son humanité ce vertige étonnant. Et Jésus nous fait la grâce de nous partager sa triple agonie et de vivre en notre chair sa propre mort : « dans la mort de son ami il apprend la sienne ». Nous comprenons soudain, en lisant ces versets de feu, la force de cette grâce, reçue à travers le Fils du Père auquel le texte de saint Jean doit nous conduire. Il nous y aide en nous invitant à naître en des replis inconnus où nous accédons à notre identité divine.

Jésus tout homme et qui pâtit
Notre douleur en des replis
Où nous sommes à naître encore
Partage la triple agonie
Et dans la mort de son ami
Il apprend la sienne

Le poète ne nous abandonne pas en cette contemplation du Christ à l’agonie, présent à notre prière. Il nous ramène doucement au récit de l’Évangile, tout en nous épargnant les détails du texte pour rejoindre Jésus vivant en nos cœurs. Pour cela il nous fait retrouver notre expérience humaine dans celle des deux sœurs. Jésus assume notre douleur d’être créés pour la vie et de devoir mourir.

C’est une expérience individuelle, sans doute, mais aussi celle de toute femme, de tout homme : « mourir dans la main du Père » comme un fruit mûr de filiation. Mais recevoir de devenir effectivement fils ou fille de... Dieu, c’est redoutable et béatifiant tout ensemble. Recevoir la vie qui nous est donnée en gratuité pure et cependant demeurer chair fragile, celle du corps de Dieu, ce n’est pas croyable : notre foi n’en peut plus de croire ! « Si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort », se lamentent les deux sœurs, l’une après l’autre. Mais elles attendent tout du Maître de la Vie.

Le deuil de Marthe et de Marie
Leur foi qui n’en peut plus de croire
Dans l’horrible odeur de Lazare
Et l’amertume de ce cri
Si tu avais été ici
Le Christ ne peut que les vouloir
Puisque la fin en est la Vie
Mais Jésus tressaille en esprit
Sa chair se trouble
Son angoisse est toute d’ici
Quand le tombeau s’ouvre et découvre
Ceci qui fut son ami

Le poète s’attarde encore un moment, pour bien nous communiquer l’angoisse de la mort qui fut aussi la sienne : pour quoi, pour qui avons-nous vécu ? Avec Jésus, regardons la laideur du cadavre qui se décompose, et debout près de lui au bord de la tombe ouverte, avec Marthe et Marie, écoutons Lazare mort s’adressant à Jésus en un poignant appel :

Ô mon ami tu me vois mort
Les yeux livrés à ma vermine
Le corps grouillant et térébré
De pensée qui n’est plus pensée
Ô mon ami tu te souviens
Tellement mieux qu’aucun des miens
Comme je fus vivant et sain

Le génie du poète est d’avoir simulé ce dialogue entre un mort en sa tombe et le Maître de la Vie. Il s’agit d’une véritable naissance, cette « seconde naissance » à laquelle nous sommes tous convoqués, mais que nous ne pouvons atteindre par nous-mêmes. Il faut d’abord que nous prenions conscience de notre néant total devant celui qui nous sort de cet « immense ennui de la mort », de cette pourriture que nous sommes devenus, de « ceci qui fut son ami », comme le poète désigne Lazare, et notre dépouille avec la sienne. Le souvenir de l’ami demeure toutefois dans le cœur de celui qui l’aime. Et c’est là le miracle !

Je ne suis plus rien pour personne
Même le vice m’abandonne
La mort m’est un immense ennui
Pour toi seul tout mort que je suis
Je suis tu et non il ou lui
À travers ma vie toute morte
Toi seul cries mon nom à voix forte
Une fois suffit

Voilà enfin la vérité : le mort est un vivant ; quand il se découvre appelé par son nom, quand il est créé par celui qui l’appelle. Ce n’est plus une défroque qui gît dans le tombeau, ce n’est plus un « ceci » ou un « il » ou « lui ». C’est un vivant pour toujours, un vrai ressuscité. Dans un autre recueil de poèmes qu’il a précisément intitulé « Tu », le poète s’exprime sur la nature et la merveille de ce Tu. Le Père nomme son Fils en chacun de nous qui meurt.

Tout au fond / je ne redoute rie / que de mourir
Tout au fond / je ne désire rien / que de mourir
Tout au fond / ces deux rien qui me soudent
Ce sont les valves / de ma contradiction
Entre elles / Couteau abîme : La résurrection

Et plus loin :

Quand je dis Toi / Qui parle ? / Toi
Quand Tu dis Je / Qui suis-je ? / Toi

En lisant cette finale, certains diront : « Il ne s’est rien passé ! » D’autres, lisant sans doute un peu vite la suite de l’Évangile (Jn 12,3.9), affirmeront : « Lazare était présent au repas organisé à Béthanie en son honneur » ! De toute manière, l’évangéliste nous parle de la véritable résurrection, qui ne supporte pas une autre mort : « Une fois suffit ». Ainsi Pierre Emmanuel, on le voit, a bien compris saint Jean. Son commentaire poétique a gardé la rigueur et le dynamisme du récit évangélique, même s’il a pris le parti de développer davantage l’actualité du message. Il faudrait reprendre ici la dédicace qu’il a écrite pour son recueil Évangéliaire ; c’est une ardente confession de foi. D’une foi toujours fragile !

*

En guise de conclusion, j’emprunterais volontiers à Anne-Sophie Constant les premières lignes de sa préface au recueil de textes de Pierre Emmanuel qu’elle vient d’éditer chez Albin Michel sous le titre La seconde naissance [1] : « Comment devenir soi ? Comment faire advenir au monde cet homme que nous sommes, que nous portons en nous comme une promesse qui peut rester inaccomplie si nous n’arrivons pas à le mettre au jour ? Comment naître en vérité à nous-mêmes ? Telle est sans doute l’interrogation – torturante – qui sous-tend toute la vie et l’œuvre de Pierre Emmanuel ». Sans la précision d’un théorème, la poésie nous a permis d’atteindre à la hauteur de saint Jean.

[1Chez Albin Michel, Paris, 2016.

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