Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Vie consacrée et handicap (2e partie)

Anne Buyssechaert

N°2017-2 Avril 2017

| P. 33-46 |

Orientation

Dans le numéro précédent, l’auteur avait dégagé les enjeux et les défis de l’accueil dans la vie consacrée, à titre exceptionnel, de personnes handicapées. Elle envisage maintenant le cas des instituts qui les accueillent par vocation.

La lecture en ligne de l’article est en accès libre.

Pour pouvoir télécharger les fichiers pdf et ePub, merci de vous inscrire gratuitement en tant qu’utilisateur de notre site ou de vous connecter à votre profil.

Les instituts ayant vocation à accueillir des personnes handicapées dans la vie consacrée sont nés en majorité au XXe siècle, alors que le concept de handicap apparaissait dans la société et que les personnes concernées commençaient à rejeter la logique d’assistance à leur égard pour revendiquer autonomie et capacité à poser des choix de vie. Nous en présentons quelques-uns ici, sans prétendre à l’exhaustivité.

Des instituts accueillant, par vocation, des personnes handicapées

● Intuitions et motivations des fondateurs

Trois profils d’instituts proposent spécifiquement la vie consacrée à des personnes handicapées :

• La congrégation dont le fondateur a prévu d’emblée l’admission de celles-ci. C’était le cas de saint François de Sales, père de la Visitation au XVIIe siècle : contrairement aux fondateurs de cette époque, il souhaitait que des femmes « infirmes et de petite santé » soient accueillies dans les communautés car, disait-il, l’appel à la sainteté vaut pour tous. C’était même une des fins de cet institut. Selon lui, l’important était surtout que les esprits soient « bien faits », « sains et biens disposés ». Cela excluait en revanche les candidates atteintes de grandes déficiences telles que les infirmités motrices cérébrales, les déficiences mentales et psychiques, mais aussi celles touchées par la surdité, car l’on pensait alors que cela empêchait le développement de l’intelligence et « le profit de l’âme [1] ».

• L’institut fondé spécialement pour permettre à des fidèles handicapés d’accéder à la vie religieuse. C’est l’exemple des Sœurs Aveugles de Saint-Paul : en 1852, Anne Bergunion et le Chanoine Juge eurent l’intuition qu’une vie commune en parité absolue entre sœurs aveugles et sœurs voyantes, était possible. Cette « œuvre [...] manquait dans l’Église », s’exclama Pie IX qui y porta un grand intérêt.

Les Bénédictines de Jésus Crucifié, fondées à Paris en 1930 par l’Abbé Gaucheron, oblat bénédictin, accueillent dans la vie monastique contemplative des femmes handicapées physiques ou sensorielles, dans un partage de vie avec des moniales bien portantes (bien qu’il y en ait peu). L’ascèse traditionnelle de la vie monastique dépasse les forces de ces moniales, mais leur condition physique fragile est un moyen particulier de suivre Jésus sur le chemin pascal, un tremplin pour répondre à l’appel de Dieu [2]. Les déficiences diverses permettent un équilibre et une complémentarité des capacités dans la communauté.

Le Père de la Chevasnerie, s.j., eut une intuition semblable, à la différence que les Servantes de l’Agneau de Dieu (Brest, 1945) ont un charisme apostolique. « Cette fondation missionnaire, considérée par plusieurs avec une certaine pitié, passe pour une folie aux yeux de beaucoup ». Elles sont, à la mesure de leurs possibilités, au service des besoins de l’Église et du monde (santé, catéchèse, mouvements) [3]. Un institut séculier vit aussi la spiritualité de l’Agneau de Dieu.

Chez les Petites Sœurs disciples de l’Agneau (fondées en 1985, dans l’Indre), la communauté est essentiellement composée de femmes atteintes de trisomie 21. Cet institut religieux de vie contemplative bénéficie du soutien spirituel de l’abbaye de Fontgombault. La spiritualité s’inspire de celle de sainte Thérèse de Lisieux et de la sagesse bénédictine.

Pour les hommes, seule existe la Congrégation Notre-Dame de l’Espérance (Croixrault), œuvre du Père Guilly, bénédictin, fondée en 1966. Des hommes malades, handicapés ou de faible santé y sont accueillis [4].

Très récemment, en 2010, on notait la création d’une communauté religieuse dans le diocèse d’Orléans. Elle était composée de deux religieuses et d’un religieux, tous trois sourds. Ils ont quitté leurs congrégations d’origine, où la vie avec les entendants était trop difficile, pour fonder leur propre institut. La surdité constitue une spécificité : un certain nombre de personnes sourdes revendiquent une culture sourde, ayant son propre langage et ses propres modes de communication et d’appréhension du monde. De fait, la difficulté que représente la communication avec les entendants est réelle. Chez les Bénédictines de Jésus Crucifié, des femmes sourdes profondes n’ont jamais réussi à s’adapter.

Enfin, l’institut séculier Notre-Dame de l’Offrande est l’exemple d’un autre style de vie consacrée : il n’y a pas de vie communautaire, mais une consécration, par des vœux, de femmes malades chroniques ou handicapées. Fondé en 1947 par le Père François, à Verdun, il est né dans la Fraternité Chrétienne des Personnes Malades et Handicapées. Le charisme est celui de l’évangélisation selon les spiritualités du Fiat de Marie et de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus.

• Dernier profil : la branche d’une congrégation déjà existante, créée pour répondre à la demande de personnes handicapées qui souhaitent vivre le charisme de cette congrégation sans avoir les capacités d’en suivre la Règle.

Par exemple, les Sœurs Sacramentines non-voyantes, une congrégation italienne fondée en 1927 par le Bienheureux Don Orione, comme branche des Petites Sœurs Missionnaires de la Charité, de la même spiritualité. La mission principale des religieuses est l’adoration du Saint Sacrement : elles offrent à Dieu leur cécité pour que le Christ Vraie Lumière pénètre le cœur de tous. Des sœurs voyantes peuvent les rejoindre.

Les Sœurs sourdes Oblates de la Sagesse sont nées des Filles de la Sagesse, Montfortaines, en 1859. L’abbé de Larnay créa d’abord les Petites Sœurs des Sept Douleurs pour des jeunes filles sourdes élevées chez les Filles de la Sagesse. Cette congrégation était dirigée par les Filles de la Sagesse. Elles furent agrégées en 1909 aux Filles de la Sagesse et devinrent à cette occasion Oblates. Apostolique, la mission de l’institut des Oblates de la Sagesse est l’évangélisation des sourds [5].

Les Oblates du Sacré-Cœur Béthanie sont, elles, issues des Sœurs du Sacré-Cœur de Jésus de Saint-Aubin-les-Elbeuf. Les sœurs tenaient un centre d’accueil pour femmes déficientes intellectuelles et parmi ces dernières, certaines se posaient la question de la vie religieuse. En lien avec l’évêque, la supérieure a accompagné leur réflexion, les a formées jusqu’aux premières oblatures en 1983 [6]. Les Oblates du Sacré Cœur Béthanie sont une association privée de fidèles. Par conséquent, il ne s’agit pas d’un institut de vie consacrée au sens canonique du terme, comme dans les autres exemples cités plus haut, mais d’une forme d’engagement à vivre la consécration baptismale par l’émission de promesses (chasteté, pauvreté, obéissance) et la vie fraternelle, selon les statuts de l’association [7]. Bien qu’il s’agisse d’une exception juridique, nous avons cependant tenu à les mentionner car l’essentiel est ici de rendre compte d’une expérience d’Église.

Ces instituts vivent le handicap comme un projet, non comme un problème à résoudre, et permettent une vie consacrée adaptée aux capacités de chacun, avec des moyens de sanctification à la portée de tous. Cependant, certains fidèles, après une longue série de refus et d’échecs ailleurs, se résignent, aigris, à frapper à la porte de telles communautés. Le charisme de la congrégation dans laquelle ils entrent ne correspond donc pas toujours à leur spiritualité de départ. Cela nécessite un renoncement, une maturité par rapport au handicap, qui peut alors aboutir à un équilibre de vie, mais pas toujours et, comme partout, des erreurs d’orientation existent. Ces accidents de parcours sont d’autant plus douloureux pour la personne qu’elle a souvent mis un grand espoir dans un accueil possible dans ce type d’institut, alors que tant de portes s’étaient déjà fermées.

Le handicap au cœur du projet de vie d’un institut : points d’attention

La fin de ces instituts est de permettre à des fidèles handicapés et non-handicapés de progresser chacun et ensemble vers la sainteté, en tenant compte des contingences engendrées par les déficiences et en offrant des moyens de transfigurer les obstacles à la Lumière du Christ.

Ces moyens sont spirituels mais aussi matériels. Arrêtons-nous sur quelques points fondamentaux.

● Consentir aux handicaps pour vivre en communauté

La Règle de saint Benoît, dont s’inspire plusieurs instituts, indique : « Ils [les frères] supporteront avec une très grande patience les infirmités d’autrui, tant physiques que morales ; ils s’obéiront à l’envi ; nul ne recherchera ce qu’il juge utile pour soi, mais bien plutôt ce qui l’est pour autrui ; ils s’accorderont une chaste charité fraternelle [8] ». Mais pour cela, comme en témoigne une religieuse, il est nécessaire, pour le bien de la vie communautaire, que chacune non seulement consente à son propre handicap, mais aussi à ceux des autres [9]. Selon une Oblate de Béthanie, consentir exige d’accepter sa vie telle qu’elle est, hier, aujourd’hui et demain. Et nous avons dit plus haut que le consentement n’est pas une acceptation passive. La foi permet de prendre confiance en soi pour donner son consentement [10]. Il s’agit là d’un enjeu majeur : pour les Servantes de l’Agneau, la communauté se veut avant tout un lieu où chacune puisse découvrir ses talents, dons de Dieu, et trouver sa place dans la société et l’Église [11].

Une complémentarité s’établit entre les sœurs handicapées et les valides, de l’ordre de la spiritualité : les premières se sentent portées par la prière des secondes et prient pour la communauté [12]. Pour les Sœurs aveugles de Saint-Paul, la vue est reçue comme un don de Dieu dont on ne peut se prévaloir. Le travail quotidien se fait en collaboration entre voyantes et aveugles et l’entraide mutuelle se vit aussi bien au niveau spirituel que matériel.

● La vie communautaire au service du projet de vie personnel

À la Visitation, on estime que l’infirmité ne doit pas être un obstacle permanent à toute la vie communautaire : empêcher systématiquement de manger avec les autres, de se lever avec la communauté, de suivre les exercices de piété. Cependant, la supérieure peut donner quelques dispenses selon les besoins d’une religieuse [13]. Il en va de même dans les autres instituts.

La vie communautaire et la Règle sont en effet au service de la progression de chacun. Des adaptations peuvent s’avérer nécessaires pour le bien commun et le bien de chaque membre. Par exemple, chez les Bénédictines de Jésus Crucifié et à Notre-Dame d’Espérance, la Règle de la stabilité a été modifiée : elle ne concerne pas la communauté mais la congrégation, ce qui permet de rééquilibrer si nécessaire les communautés en fonction des déficiences et des capacités des membres. La Règle peut parfois être adaptée au type de handicap : chez les Petites Sœurs Disciples de l’Agneau, elle est conçue à la mesure des capacités d’une personne atteinte de trisomie 21. Mais selon la prieure, la maladie n’handicape pas leur vie spirituelle [14]. Il faut cependant veiller à ce que les membres valides d’une communauté accueillant des personnes atteintes dans leurs facultés mentales trouvent elles aussi une nourriture spirituelle suffisante.

Certaines communautés font désormais appel à des tierces personnes extérieures et s’appuient sur les dispositifs d’aides prévus par les lois et mis en œuvre par les MDPH [15]. Celles-ci traitent avec les personnes à titre individuel, mais toutes ces aides rassemblées (financières, matérielles, humaines) sont indispensables à la vie communautaire. Cependant, l’intervention régulière de personnel soignant extérieur est nouvelle dans les communautés : cela peut entraîner des difficultés dans la vie communautaire et nécessiter des modifications importantes. Mais c’est une bonne chose : la vocation première est certes l’amour mutuel, mais dans ce type de congrégation, les membres les plus valides n’ont pas pour charisme de soigner les autres : la relation soignant/patient n’est pas du même ordre que la relation fraternelle de communauté.

Le service de l’autorité peut être partagé entre un membre valide et un membre handicapé [16]. C’est ainsi que, chez les Sœurs Aveugles de Saint-Paul, la Règle indique qu’au moins une sœur aveugle doit siéger au Conseil. Selon le Père Hallette, supérieur de la Congrégation Notre-Dame d’Espérance en 1999, un prieur peut souffrir d’une forme d’épilepsie dont les crises ne sont pas équilibrées et être un très bon prieur [17]. Mais peut-il être prieur général ? Les responsables de communautés qui accueillent des frères, des sœurs handicapés mentaux ou psychiques, ne peuvent être trop marqués eux-mêmes par de telles déficiences. Ils doivent être capables d’assurer leur fonction tout en respectant, en écoutant les plus vulnérables de la communauté et en favorisant leur coopération (cf. can. 618 du Code de droit canonique de 1983).

● Projet de vie et conseils évangéliques assumés en contexte de fragilité

Les conseils évangéliques sont la colonne vertébrale de la vie de toute personne consacrée. Ils deviennent éléments de son projet de vie. Soulignons ici quelques aspects.

  • Chasteté : les personnes handicapées sont souvent contraintes au célibat à cause du regard que pose la société sur elles et des tabous qui entourent les questions de sexualité et de parentalité les concernant. Souvent, leur éducation sexuelle a été négligée. Dans la vie consacrée, il s’agit de faire le choix personnel de ce célibat chaste pour le Royaume, et non de le vivre comme la conséquence d’un interdit imposé par la société sur une catégorie de citoyens.
  • Pauvreté : outre le partage des biens et la sobriété, la fragilité et les limites liées à la déficience sont des pauvretés qu’il faut que chacun accueille chez lui et chez les autres dans le consentement.
  • Obéissance : la notion d’obéissance nécessite une attention particulière : la vie consacrée ne demande pas d’obéir passivement mais de garder un esprit d’initiative, une volonté active. Sans stimulation de celle-ci, une personne handicapée mentale peut tomber dans la passivité, obéir, comme on l’a noté, pour faire plaisir aux supérieurs. Dans la vie quotidienne de la communauté, les autres membres doivent veiller, surtout quand le silence fait partie de la Règle, à ce qu’un frère ou une sœur handicapé mental ne s’enferme pas dans ce silence : cela risque d’aboutir à un appauvrissement de son vocabulaire et à une régression de son développement mental. Des temps de stimulation et d’enrichissement de la parole doivent être prévus par ailleurs.
  • Amour mutuel : certaines congrégations (ou association) ont ajouté ce conseil de l’amour. Chez les Oblates du Sacré-Cœur Béthanie, cela veut dire se réconcilier chaque soir avec les autres. Cette démarche sous-entend que chacune demande au Seigneur d’être en paix avec elle-même, pour pouvoir être en paix avec Dieu et ensuite avec les autres. Elle est garante d’un « vivre-ensemble-avec-Jésus [qui] constitue l’essentiel de leur “service d’Église”, de leur “Mission” ».

Engagement et handicap mental ou psychique

Le désir d’entrer dans la vie religieuse d’une personne limitée dans ses capacités de raisonnement est à accueillir et à accompagner sérieusement. Il peut s’agir d’un authentique appel de Dieu. Il revient à l’entourage d’aider tout d’abord la personne à approfondir ce don de Dieu en grandissant en amour, en creusant sa foi et en développant son sens du service. Un accompagnement spirituel est nécessaire pour soutenir, guider, encourager mais aussi rectifier, car le handicap n’est pas gage de sainteté. Les parents doivent en outre être attentifs, on l’a noté, à ne pas inciter leur enfant handicapé à s’orienter dans la voie de la vie consacrée pour qu’il vive dans un milieu protecteur. La liberté intérieure de la personne mérite un immense respect [18] (voir can. 656, 4).

En outre, les instituts ayant vocation à l’accueil de personnes handicapées ne prévoient pas tous l’accueil de personnes atteintes de déficiences mentales ou psychiques. À la Visitation, on l’a dit, de « bonnes conditions d’esprit » sont requises afin« d’acquérir les vertus de la vie spirituelle [19] ». Les constitutions actuelles soulignent : « Une infirmité corporelle ou la faiblesse de santé n’est pas un obstacle, à condition que la candidate ait un équilibre psychique et nerveux normal, et soit réellement apte à vivre en communauté [20] ».

La communauté qui accueille des personnes handicapées mentales ou psychiques doit faire preuve de patience, de souplesse, de pédagogie pour faire face aux crises qui peuvent émailler le parcours de ses membres [21]. C’est un véritable engagement de la communauté envers la personne. Elle ne doit donc pas hésiter à se faire aider par des professionnels : un psychologue clinicien peut très bien accompagner la démarche de demande d’entrée dans la congrégation en effectuant, par exemple, un bilan de personnalité avec le candidat, afin de voir si sa pathologie est compatible avec la vie religieuse et le type de vie communautaire de la congrégation. Cela évite les expériences malheureuses.

Dans le cas du handicap mental, il sera nécessaire de vérifier ce que la personne comprend de la notion d’engagement en le lui faisant exprimer et la façon dont elle peut le vivre en profondeur : la vie consacrée exige toujours un engagement libre. Cela demande du temps et de l’observation, un partage de vie quotidienne et concrète, une collaboration avec les personnes qui ont déjà vécu avec elle, avec des professionnels, surtout si elle maîtrise mal l’expression verbale. Lors de l’engagement, traduire les formules traditionnelles en langage plus simple sans en dénaturer le sens peut s’avérer nécessaire, au moins lors de la préparation : c’est le gage d’une vraie adhésion du fidèle [22]. En cas de doute sur la réelle capacité à s’engager, une oblature séculière avec prise d’habit peut être envisagée.

Pour les personnes déficientes psychiques, la maladie doit être stabilisée par un traitement. Il faudra en outre discerner le degré de conscience qu’a la personne du sens et de la portée d’un engagement religieux [23].

À des vœux définitifs, les instituts (ou associations) accueillant des personnes handicapées mentales ou psychiques préfèrent souvent une promesse renouvelable chaque année. C’est le cas à Notre-Dame d’Espérance, où les frères malades psychiques font une simple promesse renouvelable (oblature régulière) [24], mais aussi des Oblates du Sacré-Cœur Béthanie qui renouvellent chaque année leur promesse de s’offrir à Dieu avec leur vulnérabilité.

Des frères, des sœurs, peuvent être sous protection juridique. La congrégation doit tenir compte des curateurs et tuteurs. Il est sage que ceux-ci soient extérieurs à la vie religieuse, cela évite les conflits d’intérêt et selon le cas, permet un regard professionnel sur la personne [25]. Leur avis est parfois demandé avant l’engagement de la personne dont ils sont protecteurs.

Pour l’avenir de ces instituts particuliers, difficultés et défis

Les instituts présentés ici sont tous les fruits de belles intuitions et portent un message très fort pour notre Église et notre monde : le handicap n’est pas tant un problème à résoudre qu’un grand projet de vie ensemble. Cependant, pour diverses raisons, ils rencontrent actuellement de grandes difficultés.

Comme souvent en Occident, bon nombre de ces communautés sont vieillissantes et il y a peu de candidats à l’entrée. Les instituts doivent donc mesurer leurs capacités d’accueillir, de former les novices et garder un équilibre entre membres valides et membres handicapés. Ceux qui n’ont pas instauré la règle paritaire de l’admission d’un fidèle handicapé pour l’admission d’un fidèle valide [26] sont aujourd’hui en péril. Des appels proviennent de pays dans lesquels les vocations religieuses sont très dynamiques. Les Sœurs Aveugles de Saint-Paul et les Bénédictines de Jésus Crucifié ont reçu des sollicitations de la part de diocèses africains, mais ces congrégations sont malheureusement dans l’incapacité de répondre, car elles ne sont plus assez solides en France pour porter des projets de fondation à l’étranger.

En outre, des projets certes généreux n’ont pu aboutir : faire vivre de telles communautés présente un certain nombre de difficultés supplémentaires par rapport à des instituts classiques, et plusieurs congrégations naissantes, dont nous n’avons pas parlé dans cette présentation, ont fermé assez rapidement. La seule bonne volonté, l’amour et la foi ne suffisent pas. Il faut que la congrégation soit bien entourée, accompagnée, qu’elle s’appuie sur un réseau solide en Église mais aussi dans le secteur médico-social.

De plus en plus de personnes dans la société sont en souffrances psychiques. Les instituts qui en accueillent doivent être à même de gérer les situations où un membre atteint de telles pathologies ne peut rester dans la vie religieuse. Ils doivent accompagner sa sortie et s’assurer d’une part que la seule solution ne soit pas l’hôpital ou le retour en famille et, d’autre part, qu’il ait des ressources financières, soit capable de gagner sa vie. Concrètement, ce n’est pas toujours simple, car la personne est doublement fragilisée : par la sortie de la communauté et par la maladie.

Au-delà de ces obstacles, les communautés témoignent dans l’Église d’un vivre ensemble avec le handicap et certaines sont motrices localement dans l’accueil des personnes handicapées, par exemple comme lieu d’accueil pour des groupes (Foi et Lumière, À Bras ouverts), en travaillant avec les équipes liturgiques ou, dans le cas des Oblates de la Sagesse, en portant le projet de la pastorale des sourds du diocèse. Ailleurs, des membres d’une communauté participent à des groupes, non comme accompagnateurs mais en tant qu’accueillis.

*

Il convient que l’Église mène une réflexion pour offrir des propositions qui permettent de perpétuer la possibilité d’une forme de consécration, éventuellement de vie communautaire, pour les personnes handicapées qui le souhaitent, en lien avec une communauté dynamique et porteuse. Quelques voies à explorer : développer l’oblature ; proposer l’admission de fidèles handicapés à des instituts classiques existants dont le projet de vie le permette et dont les membres sont assez jeunes pour que le handicap, bien que toujours contraignant et toujours scandaleux, soit vécu par la communauté non comme un poids, mais comme une source de Vie.

[1Voir Jeanne-Françoise Fremiot, baronne de Chantal, « Réponse sur les règles, constitutions, et coutumier de l’Institut », Annecy, Imprimerie de Aimé Burdet, 1849, p. 94-105.

[2www.benedictinesjc.org, consulté le 22/02/2010.

[3Les Servantes de l’Agneau de Dieu, « L’institut des Servantes de l’Agneau de Dieu, vocation religieuse et handicap », dans REPSA 355 (1996/3), p. 312-315.

[4www.notredamedesperance.com, consulté le 19/02/2010.

[5Jeanne-Marie, Ce bon Père, Monsieur de Larnay, suivi du Livre des Sœurs sourdes Oblates de la Sagesse, Biard, Éditions des Sœurs Oblates de la Sagesse, 2009.

[6« Les Oblates de Béthanie : quand le handicap mental n’est plus un obstacle à une vocation religieuse », Émission À contrecourant, Radio Chrétienne de France, février 2011.

[7Oblates du sacré Cœur Béthanie, Statuts, 18 février 1995.

[8Saint Benoît de Nursie, Règle des moines, chap. 72.

[9« Témoignages de personnes handicapées consacrées », dans Présences, revue trimestrielle de « malades et monde » 115 (1971), p. 93-96.

[10« Les Oblates de Béthanie : quand le handicap mental n’est plus un obstacle à une vocation religieuse », op. cit.

[11Extrait de la Règle de vie de 1988. Source : Les Servantes de l’Agneau de Dieu, « L’institut des Servantes de l’Agneau de Dieu, vocation religieuse et handicap », op. cit.

[12J-F Fremiot, Baronne de Chantal, Réponse sur les règles, constitutions, et coutumier de l’Institut, op. cit.

[13Ibid.

[14Luc Darian, « Petites sœurs disciples de l’Agneau. Petites voies », dans Famille Chrétienne, 01/10/2005. Consulté sur www.famillechretienne.fr le 19/02/2010 ; Henri Bissonnier, « Un plus grand amour », dans Ombres et Lumière 107 (1994), p. 46-47.

[15Maisons Départementales des Personnes Handicapées (France).

[16Voir H. Bissonnier, « Vie consacrée et handicap mental », dans Vie consacrée 57 (1985), p. 296-307.

[17Voir J. Audret, « Handicapés et moines, une porte s’ouvre », dans Ombres et Lumière 126 (juin 1999), p. 18-20.

[18J. Vanier, « Quelle est sa vocation ? », dans Ombres et Lumière 118 (juin 1997), p. 27-29.

[19J.-F. Fremiot, Baronne de Chantal, Réponse sur les règles, constitutions, et coutumier de l’Institut, op. cit.

[20Constitutions de la Visitation, Saint-François-de-Sales, Annecy, 1985, p. 192.

[21J. Vanier, « Quelle est sa vocation ? », art. cit.

[22H. Bissonnier, « Vie consacrée et handicap mental », art. cit.

[23Ibid.

[24Congrégation Notre-Dame d’Espérance, Livre de vie et directoire, Croixrault, 2006, p. 48.

[25Cela peut également permettre de détecter un malaise que l’on ne perçoit plus en communauté, par manque de recul.

[26Ou prescrit une majorité de membres valides.

Mots-clés

Dans le même numéro