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Dialogue et communion. Jean-Marie R. Tillard

Bernard Pottier, s.j.

N°2017-1 Janvier 2017

| P. 67-72 |

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Membre de la Commission théologique internationale et de la Commission pontificale d’études sur le diaconat des femmes, le professeur jésuite, qui donne notamment le cours sur l’œcuménisme à l’IÉT de Bruxelles (Faculté jésuite de théologie), nous présente l’ouvrage-phare dédié au célèbre ecclésiologie et œcuméniste dominicain.

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P. Watine Christory Dialogue et communion. L’itinéraire œcuménique de Jean-Marie R. Tillard Préface A. Denaux

coll. Bibliotheca Ephemeridum Theologicarum Lovaniensium 272, Leuven/Paris, Peeters, 2015

Ce livre de 773 pages expose l’énorme travail œcuménique du Père Jean-Marie R. Tillard, o.p. (1927-2000), né français d’Outre-Mer et canadien d’adoption.

L’auteure avait rédigé un mémoire en 1997, à l’Université Catholique de Lille, sous la direction du Père Louis Derousseaux, intitulé : Eucharistie et mémorial : Analyse et réception de l’accord sur la doctrine eucharistique dans le Rapport final de l’ARCIC [1] I (cf. p. XX n. 4). Douze ans plus tard, sous la direction du Père Adalbert Denaux, membre émérite de la CTI [2], qui a cotoyé Tillard dans les réunions de l’ARCIC, elle présente sa thèse à Lille en juillet 2009 (cf. p. VII-VIII et 711).

Tillard commença sa carrière en participant au Concile Vatican II à titre d’expert théologique de l’épiscopat canadien, à partir de la troisième session (p. XXIII et 8). Il s’orienta assez vite vers l’œcuménisme, qui remplit bientôt toute sa vie. Une bibliographie quasi exhaustive (cf. p. VIII) de Tillard, de 394 titres (p. 747-770), couronne l’ouvrage, qui ne comporte pas par ailleurs de bibliographie générale ou secondaire, mais un bon index. Tillard, qui enseigna à Bruxelles (p. XXI) a publié 29 articles dans la Nouvelle Revue Théologique et 8 dans Vie Consacrée (dont 7 sur la vie religieuse, entre 1970 et 1980). Les comptes rendus de recensions de Tillard ont été listés ailleurs (cf. p. XIX n. 2). L’auteure exploite abondamment des archives inédites, notées FT Chevetogne (cf. p. XVIII) et conservées au monastère de la Sainte-Croix à Chevetogne (Belgique) en raison d’une longue amitié avec le Père Emmanuel Lanne, moine bénédictin, grand œcuméniste comme lui.

L’ouvrage comporte cinq parties. La première situe Tillard à l’intérieur de sa propre tradition catholique (p. 1-88) ; les quatre autres étudient quatre dialogues dans lesquels il fut longuement engagé, et chaque fois jusqu’à la date de sa mort, en l’an 2000 : avec les Anglicans, à partir de 1968 (p. 89-340), avec le Conseil Œcuménique des Églises (COE), dès 1975 (p. 341-488) ; avec les « Disciples du Christ », à partir de 1977 (p. 489-591) ; avec les orthodoxes enfin, à partir de 1980 (p. 593-731).

Pour la première partie, relevons sa conception du subsistit in dans un rapport qu’il rédigea à la demande du cardinal Willebrands (cf. p. 40 ss) et sa participation active comme co-auteur anonyme de l’encyclique Ut unum sint de 1995 du pape Jean-Paul II, en particulier des §§ 88-96 sur le ministère de Pierre (cf. p. 50-71), consécration de quelques intuitions de son fameux livre de 1982, L’évêque de Rome. – Signalons aussi que le COE et la commission Foi et Constitution se trouvent cités 8 fois de manière élogieuse dans cette encyclique papale !

L’aventure de l’ARCIC I et II est sans doute son œuvre la plus profonde, par laquelle il parvint à faire vraiment désirer à la Communion Anglicane, grâce à ses nombreuses contributions sur le ministère et l’autorité, une unité autour de la primauté romaine. Mais elle fut aussi pour lui l’occasion de sa plus grande désolation (cf. p. 742), en 1982, lors de la réception des Observations de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, au lendemain du Rapport final de ARCIC I (p. 205-223). La dispute théologique avec le cardinal Ratzinger reprendra feu dix ans plus tard autour du thème des Églises locales et des Églises particulières, et Tillard, qui se rapproche davantage de Kasper, se sentira visé par la lettre Communionis notio de la CDF [3] de 1992 (p. 738 n. 23).

Au Conseil Œcuménique des Églises, Tillard fut l’un des douze experts catholiques de la commission Foi et Constitution à partir de 1975, et son vice-président dès 1978 et jusqu’à sa mort. Il participa à la rédaction du Document BEM (Baptême, Eucharistie, Ministère) à Lima en 1982 et fut de toutes les rencontres mondiales du COE à Vancouver (1983), Canberra (1991) et Harare (1998), ainsi qu’aux rencontres intermédiaires (Budapest, 1989, Compostelle, 1993, Crêt-Bérard et Johannesburg, 1994). Ici il ne s’agit plus de dialogue bilatéral, mais multilatéral. En plus du BEM, il travailla de manière significative à la confession commune de la foi apostolique et à la réflexion sur la nature de l’Église.

Le dialogue avec les « Disciples du Christ », petite Église en majorité américaine, constitue une des participations œcuméniques les plus originales de Tillard (cf. p. 491). Cette Église n’ayant aucun passé commun avec les catholiques, n’ayant connu de dissidences qu’avec des Églises de la Réforme, se trouve dans une situation tout à fait privilégiée par rapport à l’Église catholique romaine. D’autant que cette Église qui n’a que deux sacrements, s’est mise à insister sur la célébration dominicale hebdomadaire, à un moment où cette pratique s’érode chez les catholiques. C’est dans ce dialogue que Tillard approfondit la question de la continuité de la foi apostolique, comme différente de la succession apostolique, mais non sans valeur pour promouvoir le rapprochement œcuménique. La longue amitié personnelle de Tillard pour le Dr Paul Crow, actif dans cette Église, renforça sa fidèle présence à tous leurs travaux. Ce dialogue très latéral, pourrait-on croire, assez restreint mais vécu dans des conditions particulières, a beaucoup apporté à tout le mouvement œcuménique et à d’autres dialogues, parfois plus embarrassés par leur histoire sur ces points sensibles. – C’est l’occasion de signaler que tout rapprochement, aussi minime soit-il, profite à l’Église du Christ tout entière, comme par exemple l’Accord Luthéro-catholique sur la justification de 1999, obtenu si péniblement, qui tout à coup est adopté sans difficulté apparente par toute l’Église baptiste au World Methodist Council de Séoul en 2007, faisant ainsi passer le nombre d’adhérents non catholiques à cet accord de 56 à 136 millions de fidèles.

Le dialogue avec les Orthodoxes, entrepris le plus tard malgré ses amitiés de longue date avec Jean Meyendorff, observateur orthodoxe rencontré au Concile, et Nicolas Lossky, orthodoxe rencontré dans le cadre de la commission Foi et Constitution au COE à Genève, fut sans doute aussi le plus laborieux (cf. p. 742). Mais les propositions écrites de Tillard ont été largement mises à profit dans des textes devenus officiels, comme l’auteure le démontre dans ses tableaux comparatifs des pp. 611-615 et 712-721, où l’on se rend compte que le document de Ravenne de 2007, paru 7 ans après la mort de Tillard, se trouvait en bonne partie dans ses cartons depuis 1988. De son vivant, il fut actif aux rencontres de Munich (1982), Bari (1987), Valamo (1988), Balamand (1993). La maladie l’empêcha de participer à la réunion de Baltimore (2000), où les problèmes liés à la résurgence de l’uniatisme ravivaient la culture du soupçon (cf. p. 700).

À la fin de sa vie, Tillard put constater que la montée d’enthousiasme pour le mouvement œcuménique, qu’il avait tant contribué à animer, était en train de connaître un certain déclin. Mais il continuait à vivre d’espérance.

[1ARCIC : Anglican Roman Catholic International Commission, Commission internationale anglicane-catholique romaine.

[2CTI : Commission Théologique Internationale.

[3CDF : Congrégation pour la Doctrine de la Foi.

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