Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Un bilan de l’Année de la vie consacrée

Lorenzo Prezzi, s.c.j.

N°2016-2 Avril 2016

| P. 35-42 |

Orientation

Le directeur de la très renommée revue dehonienne Testimoni estime, dans un inventaire documenté de l’Année de la vie consacrée, que l’on n’est pas allé au fond des problèmes. Ainsi, « les Églises locales sont loin de comprendre que la grave crise que connaît la vie consacrée en Occident est le signe le plus évident du défi auquel elles sont confrontées elles-mêmes ». Or, la réponse que peuvent donner les religieux aux signes des temps sera précieuse pour tous.

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L’Année de la vie consacrée s’est terminée officiellement le 2 février 2016, à l’occasion de la fête mariale de la Présentation au temple, laquelle, pour les personnes consacrées, est une journée dédiée à la prière [1]. L’Année avait commencé le 30 novembre 2014, et, pour la première fois, les 800.000 religieux et religieuses de droit pontifical, ainsi que les 700.000 de droit diocésain, regroupés dans 3.700 familles et fondations, ont fait l’expérience d’une année pastorale qui leur était dédiée spécifiquement. C’est la première fois que cela se produit.

Un vent nouveau

L’idée a mûri au sein de la Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les sociétés de vie apostolique et elle a été proclamée par le pape François, le 29 mai 2014, dans son style direct et familier, à l’occasion de son entrevue avec l’Union des supérieurs généraux. La lettre d’indiction porte la date du 28 novembre suivant et commence par les paroles célèbres : « Je vous écris en tant que successeur de Pierre à qui le Seigneur confia le soin d’affermir la foi de ses frères (cf. Lc 22,32), et je vous écris en tant que votre frère, consacré à Dieu comme vous ».

Le pape François est jésuite, religieux donc. Avant lui, le dernier pape « religieux » fut Grégoire XVI, moine camaldule, qui fut élu en 1831. Avec le pape François, la vie consacrée bénéficie d’une opportunité rare et d’une grâce précieuse. Après la grande époque de Paul VI et du cardinal Edoardo Pironio, une longue période de « soupçon » s’est ouverte. Le carme Bruno Secondin en parle en termes explicites :

« Snobée dans les synodes, tant continentaux que thématiques, victime d’un affaiblissement interne et d’une crise de prospective, la vie consacrée a continué son service tout en subissant des humiliations sans nombre. Mise sous le boisseau et sub tutela pour favoriser le développement de groupes autrement orientés, elle fut accusée de s’embourgeoiser et on l’a déclarée, sans aucun fondement, en voie d’extinction. Et voici maintenant que François l’appelle à sortir de l’ombre, à reprendre sa place et à participer avec une ardeur prophétique à la définition de la nouvelle forma Ecclesiae... Il est fini, le temps de la mise au musée ; la vie consacrée est désormais appelée à primerear, à prendre l’initiative, à se montrer ferme dans toute son originalité, à ‘réveiller le monde’, à habiter les mégalopoles dans leurs ambiguïtés, leurs complexités et leurs multiples défis ».

Un Dicastère très actif

S’il n’a certainement pas résolu tous les problèmes, le vent nouveau permet d’accueillir les impulsions positives que la Congrégation a adressées tout au long de l’année aux religieux. La première a été un document sur la gestion économique, laquelle constitue un des points douloureux de l’expérience religieuse : « Lignes directrices pour la gestion des biens dans les instituts de vie consacrée et dans les sociétés de vie apostolique » (septembre 2014). En décembre 2015 a été publié « Identité et mission du frère religieux dans l’Église ». Ce document s’adresse particulièrement aux frères religieux des instituts laïques et peut s’appliquer à toutes les formes laïques de vie consacrée, y compris féminines. Il est structuré selon les trois parties de Vita consecrata et précise l’identité et la mission du religieux au milieu de ses frères et sœurs, cette « fraternité » étant vue comme le don que le frère reçoit de Dieu-Trinité et qu’il partage en communauté ; c’est aussi un don en vue de l’édification d’un monde de fils et filles de Dieu. La question du frère supérieur dans les instituts ecclésiastiques reste en suspens.

D’autres documents sont attendus pour les prochains mois. Parmi eux figure la nouvelle version de Sponsa verbi, le texte de référence pour la vie contemplative féminine, lequel a été vivement critiqué dès sa parution (13 mai 1999) pour son conservatisme et le fait que les personnes intéressées n’aient pas été entendues. On attend aussi la mise à jour de Mutuae relationes afin de renouveler les liens existant entre religieux/religieuses et Églises locales, en mettant davantage l’accent sur le témoignage et la participation, plutôt que sur les différenciations et les autonomies juridiques.

Cependant, les thèmes des Congrès organisés à Rome et des Lettres circulaires constituent peut-être les aspects les plus originaux de l’Année. Pour la première fois, on a mis en parallèle les formes de vie consacrée dans les différentes confessions chrétiennes (janvier 2015). Le colloque sur la formation (avril 2015) a connu une affluence record, ainsi, d’ailleurs, que la convocation des jeunes religieux (6000 participants en septembre 2015). La semaine de conclusion (28 janvier-2 février 2016) a réuni toutes les formes de radicalité évangélique : nouvelles fondations, instituts séculiers, ordo virginum, contemplatifs, religieux et religieuses, ermites, etc. Les Lettres circulaires sont d’une bonne facture, mais elles ne connaissent pas une grande diffusion. Cela vaut pour la première Réjouissez-vous, dans laquelle figurent de nombreux textes remarquables du pape, comme pour les deux suivantes (Scrutate et Contemplate), mieux élaborées et mieux structurées. C’est ainsi que le thème de la « contemplation » a été traité sur un double registre ; le Cantique des Cantiques a été mis en parallèle avec les expériences mystiques de Thérèse d’Avila et de Jean de la Croix et on a procédé à un double élargissement : d’un côté, en se fondant sur François, la contemplation permet de comprendre le présent, et de l’autre, on donne comme références fortes l’expérience d’Etty Hillesum (juive) et le modèle de martyre subi par les moines de Tibhirine.

Des points noirs

Cependant, les signes douloureux et les éléments de scandale n’ont pas manqué durant cette année. Le souvenir des événements de l’année sacerdotale proclamée par Benoît XVI entre juin 2009 et juin 2010, et l’explosion au niveau mondial de dénonciations d’abus et de scandales pouvaient faire craindre une évolution semblable pour la vie consacrée. Cela n’a pas été le cas, même si des points douloureux et critiques n’ont pas manqué. Monseigneur J. Carballo, secrétaire de la Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique, a exprimé à plusieurs reprises sa préoccupation face à certaines évolutions négatives : une moyenne d’environ 3000 abandons par an, 39 instituts placés sous tutelle, 15 fondateurs mis en examen...

Il est vrai que les scandales les plus graves avaient été déjà résolus. L’énigme humaine et spirituelle que représentait certain fondateur ainsi que le problème de la structure de pouvoir qui s’exerçait au niveau de la gouvernance et de la formation ont été dépassés. Cependant, bien vite, on a été confronté à des tendances anti-conciliaires, aux révélations sur d’autres comportements inappropriés, aux censures prononcées à l’égard de certaines communautés, à l’éloignement de certains fondateurs...

Les familles religieuses dites historiques n’ont pas été à l’abri : un supérieur général a été arrêté ; d’autres religieux ont été mêlés à une affaire complexe d’héritage frauduleux ; un institut a dû déclarer le vol de 50 millions d’euros. La liste peut paraître impressionnante, mais il faut la considérer sous deux aspects. Le premier est économique : certaines instituts italiens gèrent un bon nombre d’hôpitaux et ils ont été gravement affectés par le retard pris par les instances civiles régionales dans le versement de leurs subventions ; de là, parfois, le recours à des personnes louches, qui ont traîné dans la boue des dirigeants manquant souvent des connaissances requises. Si les religieux sont souvent plus victimes que fautifs, on doit regretter la trop grande latitude accordée à des économes désinvoltes. Le deuxième point a trait aux comportements personnels équivoques, totalement regrettables eux aussi.

Des avancées toniques

Le bien fait moins de bruit, mais il est plus répandu. Les religieux portent encore le poids de la missio ad gentes et leur présence dans les Églises locales est souvent essentielle pour témoigner du message chrétien et accompagner la vie spirituelle des fidèles. Ce n’est pas un hasard si de plus en plus de familles spirituelles se réfèrent à des fondations religieuses. En France, cela concernerait environ 50.000 personnes.

Quelles sont les retombées de l’Année de la vie consacrée sur le peuple de Dieu ? Il est difficile d’en donner un aperçu, même sommaire. Dans l’ensemble, les Conférences épiscopales ont publié des textes et des communiqués ; elles ont peut-être même consacré une partie de leur assemblée plénière à traiter du sujet. Dans la quasi-totalité des diocèses, on a célébré avec solennité la journée de la vie consacrée et, dans de nombreux cas, les évêques y ont consacré une lettre pastorale. Par une meilleure présence dans les médias catholiques, les religieux et les religieuses ont eu l’occasion de parler de leurs activités et de leur charisme. Il est arrivé souvent aussi que des réunions de conseils presbytéraux et pastoraux traitent de la vie consacrée. Cela a été parfois l’occasion de s’interroger sur l’absence ou l’affaiblissement des familles religieuses traditionnelles.

Dans l’ensemble, cependant, les religieux et les religieuses ont l’impression, au-delà d’une attitude de condescendance bienveillante, que l’on n’est pas allé au fond des problèmes. Les Églises locales sont loin de comprendre que la grave crise que connaît la vie consacrée en Occident est le signe le plus évident du défi auquel elles sont confrontées elles-mêmes et que la réponse que les religieux donneront aux signes des temps sera précieuse pour tous.

L’initiative pontificale a certes trouvé un large écho au sein des communautés religieuses, notamment dans le cadre de sessions de formation, à l’initiative des supérieur(e)s. L’évolution actuelle en faveur de la concentration des forces, de la redéfinition des provinces et du réexamen des activités et des services, s’en est trouvée renforcée. Cependant, là non plus, on ne constate pas le changement radical que constituerait le passage d’une attitude défensive à une générosité et un projet novateurs. La transformation des fragilités spécifiques en atout pour l’évangélisation n’est pas encore pleinement engagée. Il faut mentionner à cet égard le signe positif donné par l’Union des Supérieures Italiennes, laquelle, dans son assemblée d’avril 2015, a demandé à ses membres de donner une réponse concrète à la lettre du Pape.

Et après ?

L’année écoulée, même si son bilan n’est pas décisif, présente des aspects positifs, qui offrent à la vie consacrée des perspectives d’avenir. Nous avons franchi des seuils, tels l’expansion au-delà des frontières de la vieille Europe, la reconnaissance commune par les confessions chrétiennes du témoignage de la vie religieuse, les nombreuses convergences avec les formes de vie similaires dans des religions éloignées du christianisme. Je terminerais en relevant cinq défis qui se présentent à nous. En premier lieu, la crise n’est pas finie. Nombre de familles religieuses disparaîtront, surtout celles qui n’ont pas d’enracinement international. À cet égard, la capacité de perdurer dans le contexte européen – si elle n’est plus centrale – reste décisive. En deuxième lieu, le rôle de la femme et des laïcs dans l’Église. La vie consacrée est en grande partie féminine mais l’influence des femmes n’est pas proportionnelle à leur poids et les structures ecclésiales ne leur donnent pas la place qui leur revient. À cet égard, le règlement du contentieux avec les Sœurs américaines, qui avait fait l’objet d’une publicité excessive, ne constitue certainement pas un point d’arrivée.

En troisième lieu, le passage de l’institution à la mission, en d’autres termes le passage d’un discours centré sur les œuvres et les chiffres à un fonctionnement en réseaux et par témoignages emblématiques. Il existe une demande de conversion et de réforme que nous ne pouvons ignorer.

En quatrième lieu, le devoir de prophétie. Il est enraciné dans la vie communautaire, dans des styles de vie opposés à la mondanité et dans une ouverture eschatologique sans laquelle la vie religieuse ne respire plus.

Et enfin, le témoignage de la joie évangélique. C’est la joie et la beauté évangéliques qui illuminent le visage des consacrés heureux. Quel que soit leur âge.

[1Cette contribution a été traduite et légèrement raccourcie par les soins de notre rédaction.

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