Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Les sociétés de Vie apostolique

Jean Bonfils, s.m.a.

N°2015-4 Octobre 2015

| P. 285-291 |

Les Sociétés de vie apostolique ne sont pas des Instituts de vie consacrée. La distinction n’a pas toujours été bien comprise, alors qu’elle revêt une portée qui dépasse de loin les discussions d’ordre canonique. Tout le mystère de l’apostolat, mais aussi la compréhension de la nature exacte du vœu de religion s’en trouvent renouvelés et enrichis.

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Faut-il s’intéresser aux Sociétés de Vie apostolique (SVA) tandis que l’Église célèbre l’Année de la vie consacrée ? Cette question mérite d’être posée si l’on observe la place qu’elles occupent dans le Code de Droit canonique pour les Églises de rite latin (CIC) et si l’on se souvient des discussions animées concernant leur identité qui précédèrent et suivirent immédiatement la promulgation de ce Code. Je tente aujourd’hui de faire le point sur leur situation en tenant compte des quelques éléments survenus depuis 1983 [1].

État actuel de la question

La situation des SVA dans le CIC indique à mon avis très clairement qu’elles sont pourvues d’une identité propre distincte de celle des Instituts de Vie consacrée (IVC). Dans les schémas préparatoires du Code, il n’en fut pas toujours ainsi. Dans le schema canonum de 1977, la section traitant de ces Sociétés avait pour titre « Instituts de vie apostolique consociée » et était incluse dans la section II de la deuxième partie du livre II de Populo Dei ; laquelle concernait les instituts de vie consacrée par la profession des conseils évangéliques. C’est alors que les quinze SVA exclusivement missionnaires demandèrent à être classées parmi les associations de fidèles avec la possibilité d’incardiner des clercs dans l’association. Finalement, et après examen des réactions opposées au schéma de 1977, le Parvus coetus chargé d’élaborer cette partie du Code retint pour les sociétés le titre de Sociétés de Vie apostolique et les sociétés missionnaires furent informées qu’elles appartiendraient désormais à la catégorie des SVA. Le synode des évêques de 1994 vota la proposition 14 B ainsi formulée : « Parmi ces sociétés il en est dont les membres assument les conseils évangéliques, étant sauve leur identité propre, distincte de celle des instituts de vie consacrée. » Le Code des Canons pour les Églises orientales (CCEO) écrit à propos des Sociétés de Vie commune ad instar religiosorum que leurs membres « professent les conseils évangéliques par un lien sacré, qu’ils imitent le style de vie des religieux, sans pour autant émettre des vœux religieux » (c. 554 ; cf. c. 673 du CIC de 1917). De plus, il les classe à l’intérieur d’un Titre XII qui traite des « moines et autres religieux ainsi que des membres d’autres IVC », sans d’ailleurs définir en quelque lieu que ce soit ce que l’on entend par « vie consacrée ».

L’exhortation apostolique Vita Consecrata, publiée en 1996, place les SVA avant les nouvelles formes de vie consacrée et sous la rubrique générale des « différentes formes de vie consacrée » ; elle laisse entendre en suite dès les premières lignes que les SVA et les Sociétés de Vie commune du Code de 1917 sont identiques alors que ces dernières ont disparu du CIC depuis 1983. L’exhortation ajoute que « chez nombre d’entre elles les conseils évangéliques sont assumés par des liens sacrés », adjectif volontairement omis dans le c. 731 du CIC, et « qu’en pareil cas la particularité de leur consécration les distingue des instituts religieux et des instituts séculiers ». Mais alors, existerait-il une forme de consécration autre que les consécrations sacramentelles et la profession proprement dite des conseils évangéliques ? Pour en ajouter à tous ces éléments qui ne contribuent pas, me semble-t-il, à clarifier la situation canonique des SVA, notons la diversité des traductions du verbe accedunt du c. 73I § 1 du CIC, qui lui donnent une nuance plus ou moins assimilatrice aux instituts de vie consacrée, à côté des IVC : « sont assimilées à », « se asemejan », « sono assimilate », « comparable to institutes of consecrated life ».

Que faire alors pour sortir de l’ambiguïté ? Partons d’abord du point de vue canonique. Selon la place qui leur est faite dans le CIC, les SVA de rite latin ne sont pas des instituts de vie consacrée. Y compris celles dont les membres assument les conseils évangéliques selon le c. 731 § 2. D’abord parce que ces conseils sont assumés et non professés. Or une profession, étymologiquement et canoniquement, constitue un acte public et les liens (vœux, serments, promesses…) par lesquels ces conseils sont assumés ne sont pas publics, mais privés, selon la définition donnée de ces caractères au c. 1192 § 1 ; et de plus ils n’incorporent pas. Tel est le cas, par exemple, des Filles de la Charité de saint Vincent de Paul et chez les Lazaristes. Chez ces derniers, c’est la permission d’émettre des vœux, donnée par le supérieur majeur, qui incorpore à la Congrégation de la Mission. Chez les Filles de la Charité, les vœux n’incorporent pas, mais il faut en tenir compte lorsqu’il s’agit d’un renvoi de la Compagnie (cf. Constit. 2, 5).

L’identité des SVA

Ces précisions canoniques ayant été rappelées, réfléchissons sur l’identité les SVA. C’est leur nom qui les identifie, c’est le but apostolique ou missionnaire qu’elles poursuivent qui leur donne leur originalité par rapport aux instituts religieux dits apostoliques. L’apostolat de ces derniers consiste avant tout dans le témoignage de leur vie consacrée (CIC c. 673), laquelle poursuit une finalité propre et dispose de moyens qui lui sont spécifiques, énumérés au c. 573 qui décrit et définit ce qui est commun à toutes les formes de vie consacrée et qui synthétise les enseignements conciliaires de LG 42-45, de CD 33, de PC 1 et 5 d’AG 18. Dans ce canon 573, l’apostolat n’apparaît ni comme fin, ni comme moyen.

Notons aussi que l’expression vie religieuse (ou vie consacrée) apostolique, assez courante dans le langage ecclésial actuel, ne figure en tant que telle ni dans le concile Vatican II, ni dans aucun document magistériel pontifical postérieur. Indice qui souligne que la vie consacrée en général ne trouve pas dans l’action apostolique sa finalité première, même si cette action appartient à la nature des IVC voués à l’apostolat (cf. c. 675 § 1). L’apostolat dont il est question ici consiste en toute activité externe de l’Église – pour la distinguer de son action contemplative et orante – qui étend le Règne du Christ par toute la terre, intégrant dans cette activité les « rapports concrets et permanents qui existent entre l’Évangile et la vie personnelle et sociale de l’homme » (Evangelii Nuntiandi 29 et AA 2). Ajoutons que l’apostolat n’est pas d’abord une praxis à mettre en œuvre, mais une mission dans laquelle l’apôtre est invité à entrer, la mission du Christ, un fleuve d’amour qui descend de l’amour-source qui est le Père. Dans ce que nous appelons l’action apostolique, c’est la vie et le témoignage du Christ qui passent à travers nous et qui trouvent leur origine dans le Père. On se rappellera utilement aussi que, selon la plus ancienne tradition prophétique, reprise et accomplie par le Christ lui-même et par les apôtres, le service de l’homme apparaît comme un véritable culte rendu à Dieu : « La religion pure et sans tache devant Dieu notre Père la voici : visiter les veuves et les orphelins dans leurs épreuves » (Jc 1,27).

On retiendra aussi l’intéressante évolution parcourue par l’adjectif apostolique dans l’histoire de l’Église et qui renvoie d’abord aux Douze et à leur compagnonnage avec Jésus, à saint Paul, à l’imitation aussi littérale que possible de ce que rapportent les sommaires des Actes des Apôtres et les discours de mission des évangiles synoptiques. C’est dans ces références bibliques, également inspiratrices de la vie consacrée vouée à l’apostolat, qu’il convient de puiser pour entrevoir la spécificité des SVA, même si évidemment les conditions culturelles ont beaucoup changé depuis les premiers siècles de l’Église.

Sans vœux religieux

D’autres éléments appartiennent aux SVA, même s’ils ne les concernent pas tous spécifiquement. « Ils poursuivent la fin apostolique propre de leur société… sans les vœux religieux… mènent la vie fraternelle en commun et tendent selon leur style de vie propre à la perfection de la charité par l’observance des constitutions » (CIC c. 731). N’allons pas croire cependant que les fondateurs des SVA sans vœux manquaient d’estime pour le vœu, acte éminent de la vertu de religion, première des vertus morales. Saint Jean Eudes disait, par exemple, qu’ils « honorent beaucoup » les vœux et leur gardent « une estime extrême ».

Si l’on veut énumérer quelques raisons pour lesquelles ils ne les ont pas retenus, rappelons d’abord que la médiocrité morale et intellectuelle de certains monastères, au début du XVIIe siècle n’en favorisait pas l’estime. Mais surtout, en positif, ces fondateurs avaient une très haute idée des sacrements de Baptême et de l’Ordre, il suffit de renvoyer aux écrits de saint Jean Eudes, de Bérulle et d’Olier.

Ajoutons des raisons d’ordre canonique, les fondateurs jugeaient que la législation de la vie religieuse, en leur temps, notamment dans les domaines de la pauvreté et de l’obéissance, était incompatible avec les exigences concrètes de l’apostolat, et plus précisément pour certains, de l’apostolat missionnaire. Les missionnaires, ayant pour but de fonder de nouvelles Églises devait mener une vie qui soit la plus proche possible de la vie du clergé séculier, considéré à juste titre comme le clergé de base de ces Églises. Il en était de même des membres des SVA fondées en Europe pour la formation du clergé diocésain, comme les eudistes, les sulpiciens, les lazaristes et les oratoriens de Bérulle. Disons aussi, même si ce n’est pas très glorieux pour nous, que le roi de France, Louis XIV, accordait ses faveurs et ses dons à des prêtres séculiers, réputés plus gallicans, plus facilement qu’à des religieux qu’il jugeait trop ultramontains.

Enfin, et plus simplement, concluons que si ces fondateurs ne firent pas de vœux, c’est qu’ils estimaient ne pas en avoir reçu la grâce. Conviction qui souligne en même temps la très haute idée qu’ils se faisaient de l’état religieux, sans pour autant le situer au sommet des dons diversifiés de l’Esprit Saint dans l’Unique Corps du Christ.

Vœux et apostolat

Une dernière remarque concernant les SVA où l’on assume les conseils évangéliques (CIC c. 731 § 2). C’est que les vœux y apparaissent objectivement comme un moyen au service de l’apostolat. C’est ainsi qu’au XIXe siècle, le P. Léon des Avanchers, capucin, conseillait à Mgr de Marion Brésillac, fondateur de la Société des Missions africaines, de fonder plutôt une congrégation religieuse « sinon, disait-il, vous n’aurez qu’un petit nombre de sujets médiocres [2] ». Et Mgr Kobès, spiritain, vicaire apostolique des deux Guinées, écrivait à son supérieur général : « Je pense que Mgr De Brésillac […] devra avoir des missionnaires religieux pour faire œuvre solide [3]. » Espérons que cette idéologie ne soit plus aujourd’hui tenue par personne. Dans la vie religieuse, les vœux sont sans doute des moyens, mais des moyens pour tendre à la perfection de la charité, leur rôle n’est pas fonctionnel, mais spirituel, ils expriment objectivement la dimension théologale de cette vie et sont comme un axe porteur de l’engagement qui a été pris. Quand je visitais l’année dernière les jeunes de notre philosophat des Missions africaines près de Lomé, au Togo, et m’entretenais avec eux, l’un des jeunes me posa la question : « À nous qui vivons en contact permanent avec des religieux au cours de nos études, pourriez-vous nous dire ce que nous pourrions puiser chez eux pour enrichir notre vie spirituelle ? ». Je répondis, un peu brutalement il est vrai : « Rien, puisque la Société à laquelle vous appartenez vous offre tout ce dont vous avez besoin pour vivre la vie apostolique telle que nos Constitutions vous la proposent. » Je m’expliquais ensuite sur les précisions à apporter à ma réaction.

Une voie de sainteté

J’achèverai en relevant trois points. D’abord, il me semble qu’une affirmation résolue de la spécificité des SVA peut contribuer à prévenir un usage abusif des termes consécration ou consacré. Il y a les consécrations fondamentales, qui sont celles des sacrements de l’initiation chrétienne et des autres sacrements, et la vie consacrée par la profession des conseils évangéliques. Aussi particulière que puisse être cette dernière, elle « s’enracine intimement dans la consécration baptismale et l’exprime avec plus de plénitude » (PC 5). La vie consacrée, dans un sens indéterminé et absolu, est inconnue du vocabulaire canonique, même si elle est abondamment utilisée dans le langage courant, ce qui ne contribue pas à clarifier l’identité des divers états de vie dans l’Église.

Ensuite, l’existence des SVA comme état de vie distinct de celui des IVC souligne la vocation universelle de tous les chrétiens à la sainteté, quel que soit leur état de vie ou leur rang (cf. LG 40). Tous les fidèles du Christ disposent, en restant ce qu’ils sont, de tous les moyens nécessaires et suffisants pour parcourir la route de la sainteté et tendre vers la perfection de la charité.

Enfin, les SVA font ressortir que l’apostolat bien compris et théologiquement fondé peut constituer en lui-même une voie de sainteté et n’a besoin d’aucun complément pour cela, ni d’aucun soutien pour s’exercer dans les meilleures conditions. Et, pour finir, ce qui vient d’être dit ne peut que mettre en relief l’excellence de la vie consacrée par la profession des conseils évangéliques, qui doit se maintenir au niveau résolument théocentrique qui lui est essentiel et dont les vœux veulent témoigner.

Je n’ai pas abordé les questions concernant les détails de la législation des SVA, la formation des membres, les structures de gouvernement et la gestion des biens temporels, qui n’entraient pas dans mon propos.

[1J’utilise pour ce faire ce que j’ai écrit ces dernières années dans le Dictionnaire de Droit canonique et les Commentaires du Droit canonique publiés en espagnol par l’Université de Navarre.

[2Archives des Missions africaines, Rome, 2 F8, p. 876.

[3Ibid., p. 931.

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