Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Accueil et accompagnement des vocations : un archipel d’attitudes

Alain Mattheeuws, s.j.

N°2014-4 Octobre 2014

| P. 291-302 |

D’abord adressée à des prêtres, cette pratique de l’accompagnement des vocations (sacerdotales) peut raviver d’autres modes d’aide spirituelle : vertus théologales, vie sacramentelle, prière sont toujours offerts dans l’Église pour le discernement des dons de l’Esprit.

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Le contexte d’aujourd’hui est plus ouvert à l’accompagnement spirituel, probablement à cause de l’irruption des communautés nouvelles dans le paysage ecclésial, du développement de la culture de la parole (tout se sait, tout doit se dire, tout le monde veut dire son avis ou demander conseil), et de la meilleure compréhension des sciences humaines (psychologie, management, etc.). Il reste que l’accompagnement spirituel est tout un art, un don qui suppose des compétences, un apprentissage, une ouverture spirituelle particulière à autrui dans l’écoute et l’observation. Cet accompagnement doit être théologiquement fondé et doit saisir l’œuvre de Dieu dans le cœur d’autrui, dans son Église et dans le monde. Il est spirituel et théologal ou il n’est pas !

Dans ce cadre, il convient d’éviter deux types de réflexions : certains considèrent que le prêtre diocésain n’est pas appelé à faire de l’accompagnement spirituel, car ce n’est ni son charisme ni sa tâche principale. D’ailleurs, il n’en a pas le temps ! D’autres considèrent que l’accompagnement est une mission, comme le coaching, de spécialistes et est lié à un charisme particulier. Revenons donc plutôt à la grâce fondamentale du baptême qui fonde pour chacun l’aptitude à aider un frère, une sœur, à « chercher et à trouver Dieu en toutes choses ». Suivre le Christ, entrer avec Lui dans son mystère pascal, est une grâce qui se dit dans le temps d’une vie : il est bien normal, parfois nécessaire, que nous puissions, en tout état de vie et à tous les âges de la vie, nous aider les uns les autres à accueillir le don de Dieu. S’il est vrai qu’un jeune désireux de « parler de sa vocation » tirera du bien d’une rencontre avec un prêtre, il est important d’affirmer que l’accompagnement n’est pas réservé au ministère sacerdotal. La grande tradition orientale du « starets » l’atteste depuis des siècles [1]. En Occident comme en Orient, une longue tradition ecclésiale reconnaît cette mission et ce don à des hommes et des femmes d’une profonde vie intérieure. Guider spirituellement ses frères et sœurs est un fruit de la grâce baptismale et des dons du Saint-Esprit. Les monastères et la vie consacrée apostolique sont des lieux et des témoins d’une grande sagesse spirituelle où beaucoup trouvent une aide précieuse et pour « aujourd’hui ».

Pourquoi ne pas reformuler encore « aujourd’hui » quelques évidences ou traits de cet accompagnement, particulièrement en ce qui concerne l’accueil d’une vocation ? Comme prêtre, il nous arrive régulièrement des jeunes avec ce désir [2]. Comment faire ? Comment les accompagner en tant que prêtre ? Comment leur donner des pistes pour trouver parfois d’autres accompagnateurs-(trices) ? Les écouter, les accueillir, discerner, reste toujours une tâche précieuse et actuelle, bonne pour la communauté chrétienne et pour les jeunes qui cherchent le sens de leur vie. Dans ce contexte, il est bon de rappeler que l’Église comme communauté, mais aussi tous les baptisés personnellement sont appelés à grandir dans la foi, la charité et l’espérance (1). Ils sont appelés aussi, à chaque génération, à accueillir le don de Dieu manifesté dans l’histoire avec ses particularités et en lien avec les grands défis du temps. Les vocations appartiennent aussi aux « signes des temps » qu’il convient de reconnaître et de respecter (2 et 3).

1. Le lien avec les vertus théologales

Faisons mémoire avec toute la geste biblique de ce que par la foi Dieu appelle encore et toujours. C’est Dieu qui fait le premier pas vers l’homme, vers tel homme. Il intervient dans l’histoire. Il établit une relation entre les hommes et lui : il crée et fait alliance. Il exprime une volonté de voir la bonne nouvelle être annoncée en tout temps et en tout lieu. Il nous précède dans toutes nos actions. Il ouvre les chemins. Il prépare les cœurs. Il attend notre « oui » : il attend notre collaboration. Le choix de Dieu est libre et personnel : il est inscrit dans une société, dans une église, dans une personne particulière. Ce que Dieu a fait, il le fait encore, et il le fera toujours : Christ hier, aujourd’hui et demain. L’appel est une réalité de notre foi. Il nous faut parfois renouveler cette confiance et découvrir les variations de cette action divine, mais il convient de ne pas douter systématiquement de cette « élection » divine et du mode d’action singulier du Dieu trois fois saint. Elle est au centre de l’histoire du salut telle qu’elle nous est racontée dans les deux Testaments.

La charité de Dieu est immense : son amour est de toujours à toujours. Ainsi la vie des hommes et de son Église le touche-t-elle « au cœur ». Le côté transpercé du Christ en croix l’atteste pour toujours : « Je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28,20). Tout accompagnement est participation à cette patience de Dieu pour l’homme et à cet amour divin manifesté en la personne de Jésus qui écoute, marche avec nous, chemine pas à pas, encourage, suscite, fortifie. Accompagner, c’est rendre vivant, personnel cet amour de Dieu : le montrer actif dans nos histoires. Accompagner suppose une dépossession de soi, une sortie de soi analogue à cette kénose divine qui a suscité le désir et la décision des trois personnes divines d’envoyer le Logos dans l’histoire des hommes pour sauver ce qui était perdu ou en train de se perdre. Cette kénose est signe de la charité divine pour tous : elle qualifie également l’accompagnement spirituel d’un chrétien par un de ses frères. Tout accompagnement rejoint la condition du bon berger qui va chercher la brebis perdue ou qui mène toutes les brebis qui lui sont confiées dans un vert pâturage : dans ce qui est bon pour leur vie et leur croissance spirituelle. Quand un prêtre accompagne l’un ou l’autre de manière plus personnalisée, il est dans sa grâce pastorale, dans sa mission sacerdotale. L’accompagnement revêt des formes variées et est limité par nos propres forces [3], mais il n’est pas d’abord l’œuvre d’experts et de spécialistes. Il est fraternel, paternel. Il est lié aussi au célibat consacré. Il est lié à la charge pastorale et au sacrement de l’ordre.

L’espérance de Dieu ne se dément pas : sa fidélité est à toute épreuve. Le nombre de ses actions et de ses merveilles ne cesse pas malgré tous nos dénis, nos refus, nos peurs, nos péchés. Autrement dit, Dieu est fidèle dans ses appels. Il est fidèle dans l’action d’appeler. Il ne se décourage pas des refus de la liberté humaine. Tout accompagnement (comme toute action apostolique) devrait être à son image : le temps est perdu dans la rencontre ou plutôt gagné s’il est offert à Dieu de manière explicite. De fait, l’accompagnement prend beaucoup de temps et un curé canonique ne peut pas y consacrer toute sa semaine. La patience de tout un chacun est mise à toute épreuve, surtout lors de certains « carrefours décisionnels ». La douceur est évangélique, mais la vérité s’offre aussi dans une fermeté qui surgit et s’exerce à l’image de celle de Dieu qui intervient dans l’histoire humaine, y conclut ses alliances, manifeste clairement ses volontés et exprime parfois sa jalousie comme signe de son amour blessé et fidèle. L’espérance ne déçoit pas, car elle s’enracine dans la grandeur de la liberté divine, celle de l’homme et dans la puissance de cet amour qu’aucun obstacle ne rebute. Dans l’accompagnement, surtout après des années d’expérience, ou après un long temps avec la même personne, il faut s’enraciner dans la puissance de l’Esprit pour rester dans l’action « juste et bonne ». Accompagner longuement, c’est nécessairement être confronté à la fidélité créatrice du temps et à l’épaisseur d’une histoire humaine qui nous dit, par les mauvaises habitudes et les désolations successives, que nous ne sommes pas encore au ciel !

2. Les symptômes d’une vie spirituelle

Ils sont nombreux et différents dans la vie de l’homme : une émotion particulière, un événement gracieux ou douloureux, une rencontre interpersonnelle, une parole entendue, un témoignage, un péché pardonné, une lecture, un travail pour autrui, etc. Ces « faits » de vie ne sont plus perçus comme des faits bruts, journalistiques, extérieurs. Grâce à l’Esprit saint, ils sont reliés par la personne à sa liberté, sa conscience, son corps, sa foi antérieure ou pas, sa perception de l’existence de Dieu. La vie spirituelle est éveillée. Pour des baptisés, on parle dans certains cas de renouveau, d’effusion de l’Esprit, d’expérience forte ou fondatrice, de conversion. L’homme met un lien entre ce qu’il vit et la présence de Dieu dans ce qu’il vit. Il en cherche le sens ou les significations variées. Il cherche et il interprète. Il demande de l’aide pour comprendre ce qui se passe dans sa vie.

Dans les histoires de vocation, ce phénomène est assez emblématique. Le cœur profond est touché, mais le jeune ne sait pas à quelle profondeur. Il a été touché. Et il vient en parler en confidence le plus souvent. Il ne comprend pas tout, mais il pense qu’il n’a pas rêvé (cf. le récit de Samuel). Il cherche à comprendre et il passe par le langage dialogué et la demande de conseils. Les jeunes ont confiance dans les prêtres qu’ils côtoient, et ils en profitent pour « dire » l’appel ressenti et pour nommer leur expérience. Cette étape est décisive : c’est l’aveu ou la confidence. Nous sommes souvent témoins de cet aveu et nous avons une place particulière dans l’accueil de cet aveu. L’aveu est direct ou indirect : il est d’un trait, d’un jet, ou bien il prend le temps de s’expliciter en diverses phases dans la conversation ou dans les activités scoutes ou professionnelles. Il s’incorpore souvent pour les prêtres à l’intérieur du sacrement du pardon : ce n’est bien sûr pas un péché, mais il se dit là, car le jeune compte sur le ministère du prêtre qui, dans ce lieu, écoute plus attentivement et est apte à recevoir toutes les beautés du monde aussi bien que leur contraire. C’est un lieu sacramentel : et il convient de le souligner dans notre écoute (nous entendons ce qui est dit comme ce qui est dit à Dieu) et dans nos réactions affectives et rationnelles. Lieu de liberté, d’encouragement, de l’un ou l’autre conseil, de renvoi à la vie ecclésiale ordinaire avec prudence et confiance. Toute réaction à l’aveu doit tendre à être théologale : admirer l’œuvre de Dieu et encourager à y répondre, suggérer ou dessiner un horizon ou des pas à faire. En tout cas, il convient de parler du temps comme d’un allié de toute vocation et d’un accompagnement comme une grâce à vivre et à chercher dans la communion ecclésiale.

Le prêtre, parfois, se permet d’interpeler un jeune à propos de sa vocation. Cette action doit être discernée. Certains mouvements sont tragiquement « primaires » dans ce domaine et ne respectent pas la liberté chrétienne et le lent travail de l’Esprit qui se conjoint à la liberté. Mais la question « N’as-tu jamais pensé à devenir prêtre ? » peut être posée. Elle doit cependant l’être à bon escient et gratuitement. Normalement, le prêtre qui interpelle ne doit pas attendre une réponse trop rapide, trop précise. Il doit laisser le champ au silence et/ou parfois à une réponse négative. Celle-ci peut n’être qu’un moment de la liberté du jeune qui se sent interpellé et n’a pas envie de parler, ni ne possède le langage pour répondre en vérité. Le prêtre qui interpelle doit savoir au nom de quelle mission il le fait et quand, et comment : par une parole publique, pour tous, dans un entretien amical, dans le sacrement, dans une rencontre ponctuelle ou dans un accompagnement plus régulier. Le critère pour le prêtre reste celui d’une « motion spirituelle » (et pas la somme des qualités et des aptitudes du jeune en face de lui), d’une réelle gratuité et du respect postérieur à l’interpellation. Parfois, l’un sème et l’autre moissonne : un prêtre interpelle et un autre recueillera la réponse plus tard et prendra le relais dans l’accompagnement.

3. L’aveu et les paroles qui l’accompagnent

L’expérience de l’aveu est le plus souvent ponctuelle, parfois intuitive et spontanée. Elle est décisive, car elle prend l’Église à témoin. Et l’écoute de cet aveu « ecclésialise » le jeune. Il donne une histoire à celui qui la vit. Ainsi est-il utile de progresser ensuite dans l’accompagnement et d’approfondir cet événement. Comment faire sinon en parlant de la vie entière menée par le jeune ? Il nous semble qu’il convient d’aller dans plusieurs directions pour donner consistance historique et théologale à cette confidence. Il faut établir des liens avec les trois facultés de tout homme : l’intelligence, la volonté, et la mémoire. Comment enraciner un appel et son aveu sinon en essayant de comprendre ses significations ? Prenons donc le temps de réfléchir aux implications de cet appel (pourquoi ne pas revisiter le mystère de l’Église, le désir de salut du Christ, l’action historique du Christ en son temps et encore aujourd’hui : une catéchèse au sens large doit être menée paisiblement à travers l’Écriture et le Catéchisme de l’Église catholique. Le cœur est touché également et il convient de voir comment et quelles manifestations disent ce « toucher » divin : émotions, désirs, volonté de se donner rapidement, conditions corporelles et de santé, etc. La mémoire est une aide précieuse également : comment l’appel a-t-il été entendu, comment est-il raconté, et les circonstances qui enrichissent cet événement. À partir de l’aveu s’élabore la découverte progressive du dessein de Dieu qui avait peut-être déjà parlé, ou des signes nouveaux qui accompagnent toute histoire sainte du baptisé ou du converti.

Le dialogue dans l’accompagnement doit donc chercher à unifier l’appel et les conditions de la vie spirituelle à travers les facultés humaines, en les enrichissant bien sûr de la pédagogie sacramentelle et de la Parole de Dieu. Mais la personnalité doit tendre à user de ce qu’elle est pour saisir l’unité de son être appelé à travers ses diverses facultés. Dès ce moment, les questions les plus superficielles et les plus essentielles doivent être traitées de manière cohérente. Sans la mémoire, l’intelligence risque l’aveuglement et la volonté, les blocages ou les enthousiasmes affectifs les plus déroutants. Sans l’intelligence, toute expérience spirituelle, même vraie, plonge dans l’émotivisme et ne dure pas. Sans la volonté, l’appel reste formel : il risque de rester à l’état d’un parcours humain ou professionnel particulier. Or l’accompagnement doit pouvoir désormais porter les questions, les doutes, les décisions nouvelles à prendre. L’aveu ne suffit pas. La liberté s’engage déjà dans l’accompagnement ecclésial : et cela pour son bien, pour sa maturation, pour son discernement.

4. Voies purgative et illuminative

La vie chrétienne est fondée sur un « oui » à la volonté divine : un acquiescement au dessein de Dieu. Marie en est la figure privilégiée. Prendre conscience d’un appel, en parler, l’accompagner c’est toujours vérifier en chemin la qualité de ce « oui » radical offert à Dieu. Notre liberté perçoit, dans la réalité où elle est, ce qui l’empêche de « bondir comme un cabri » ou de se « jeter dans les bras du Père ». Dans toute relation d’accompagnement, la question de la purification de nos désirs, de nos décisions, de nos actions est une matière de discernement, de conseils, de pardons à recevoir et à donner. L’accompagnement devrait souligner particulièrement combien cette voie purgative appartient à la vie spirituelle ordinaire. Elle n’est pas un parcours d’obstacles à franchir ou un nouveau bac particulier à passer. Elle n’est pas un carême particulier, mais un chemin d’union à Dieu : c’est l’Esprit saint qui révèle les obstacles à l’union à Dieu. Dans cette révélation et par cette révélation, l’homme est déjà uni au Christ. C’est par l’Esprit que la vérité profonde de nos attachements et de nos péchés nous est offerte. Ainsi, de manière positive, en lien profond avec la Création et la Rédemption, il est bon d’aborder ce qui éloigne de Dieu. Le prêtre qui accompagne doit être le signe de la miséricorde, dans son attitude, dans son langage, dans sa patience. Qu’il développe plus dans l’accompagnement sa mission sacerdotale de « médecin » que celle de « juge ». Les jugements à porter seront introduits normalement dans le dialogue et les conseils, dans les lectures et les enseignements. Mais la miséricorde doit s’étendre sur le visage de l’accompagné, particulièrement à propos des péchés d’habitude, pour que l’espérance ne s’éteigne pas et que le doute ne vienne pas obscurcir la lumière de l’appel. Que cette miséricorde s’étende également sur les péchés de jeunesse et du passé : cela nous paraît souhaitable. La mémoire spirituelle est à accueillir, dans ce domaine, dans sa pauvreté et sa progressivité : c’est ainsi que la conscience humaine s’éveille, se convertit, s’affine et se fortifie. Nul n’est digne d’être appelé par Dieu, mais tous nous sommes appelés à nous en rendre dignes, c’est-à-dire à recevoir cette grâce d’amitié profonde avec le Christ.

Dans le même chemin de purification, il conviendra de considérer les personnes et les choses auxquelles le jeune est attaché : non pas sous le mode dialectique (tu quittes, tu ne fais plus), mais sous l’attrait de la radicalité. Le visage de Jésus est-il « beau, unique, bon » au point que nous puissions le suivre « en laissant tout en arrière » ? Cette étape est nécessaire, mais il convient de fortifier le cœur pendant que la prise de conscience s’opère : « viens, suis-moi ». Quitter ses filets ne se fait pas pour tous en un jour.

Sur ce chemin de purification, il y a donc à prendre conscience des péchés (actes en lien avec la liberté personnelle) qui nous éloignent de notre vocation et aussi dans un deuxième temps symbolique, de tout ce qui est bon, mais qui ne « vaut pas la connaissance intérieure » du Christ ressuscité qui m’appelle et à qui je veux donner toute ma vie. Il faut éviter le mal et se purifier. Il convient aussi de se familiariser avec un style de vie où tout est centré sur l’appel, sur le Christ : tout est décidé en lui, en fonction de lui, de ce qu’il me demande. Ainsi de bonnes « choses » apparaîtront fades et de peu de poids face à la connaissance de « Celui qui m’a fait passer des ténèbres à son admirable lumière ». Cette attitude est décisive pour toute réponse à l’appel : finalement, s’offrir radicalement au Christ et attendre qu’il me confirme son désir personnel que je le suive. Je ne fais pas ma vie tout seul. C’est ici que la souffrance peut être rude et le passage « étroit », car le principe d’autonomie ne peut pas s’appliquer dans la relation au Christ. J’offre ma vie et le Christ en fait ce qu’il veut. Le chèque en blanc est à la fois raisonnable, traditionnel, mais folie et opposé à la culture ambiante (Ex. spirituels, n° 98).

Dans cette optique, mieux connaître les mystères du Christ, lire ses évangiles, voir sa manière de vivre pour l’imiter aujourd’hui, est une belle démarche de purification du monde de ses désirs. Le plus souvent, en lien avec les études à faire, ou certaines situations professionnelles à assumer, le temps de vie caché de Jésus à Nazareth est un temps béni pour l’accompagnement : se préparer ainsi humblement, c’est faire entrer la fulgurance de l’appel dans la patience du temps. Jésus, vrai Dieu et vrai Homme, l’a vécu ainsi : pourquoi pas toi ? Cette étape permet de fortifier les élans du cœur profond et d’éprouver la force de l’engagement vocationnel. Une année qui ne « sert » à rien, comme les années de fondation spirituelle, ne peut que favoriser ce qu’auront déjà vécu le jeune et son accompagnateur.

5. La prière en règle de trois

Prier est une action de l’homme. Prier est bon pour l’homme. Prier est difficile pour un jeune, mais aussi pour un vieux : car la prière nous place normalement dans la durée à l’intérieur d’une sphère de gratuité, de dépossession, d’abandon. Notre mode de vie est actif, sauf pour les chômeurs et les malades. Notre culture chrétienne est semi-pélagienne : prier nous coûte beaucoup comme décision. Mais l’accompagnement ne peut pas se passer de ce combat, de cet enseignement, de cette décision, de cet apprentissage de divers modes de prier. Sans prière, il n’est pas de vocation qui se discerne en vérité. Car Dieu parle ! Il faut apprendre à l’écouter. S’il s’agit de prendre une décision qui ne corresponde pas à un projet, à un accomplissement humain, mais qui concerne l’enjeu de toute une vie, l’accompagnement doit susciter, aider, exiger la prière : des temps forts et des temps « ordinaires » qui ne sont pas si stériles que cela ! Dans l’ordinaire de la vie, la volonté humaine se fortifie et découvre les conséquences de ses décisions.

En ce qui concerne la prière personnelle, la « règle de trois » que nous allons décrire se base sur le fait que tout acte de prier établit une communion avec Dieu et dans le priant. Toute prière est inscrite dans un système de levier (physiquement) ou de vases communicants qui forment le corps mystique de l’Église et l’unité spirituelle de tout baptisé. Tout comme on peut recevoir le goût de la parole de Dieu en lisant d’abord la Genèse et l’Ancien Testament, et pour d’autres, les évangiles, les portes pour l’entrée dans la prière sont nombreuses. L’essentiel est d’ouvrir les portes adéquates et de travailler à ce que la grâce se communique, surtout quand on cherche à inscrire la prière dans le rythme régulier de la vie. La règle de trois fonctionne ainsi : commencer par un rythme pour les acquérir tous : la prière journalière (signe de croix et examen particulier), la longue prière hebdomadaire (en lien avec l’évangile du dimanche), les deux ou trois week-ends par an en monastères. En deux ou trois ans, il convient d’unifier ces modes de prier avant d’entamer un autre mode de vie (séminaire ou vie de couple).

6. Les sacrements, comme les voies du TGV

Nous pensons particulièrement à l’eucharistie et à la réconciliation qui irriguent la vie ordinaire du baptisé. Vivre ces sacrements de manière régulière, en observer les fruits dans le cœur et dans la vie ordinaire, élaborer par les trois facultés une histoire sainte avec ces repères, c’est placer la vie spirituelle sur les rails, comme un bon TGV qui traverse les longues distances. Ce style de vie et ce goût de l’oraison ne viennent pas seulement par coutume, non par habitude, mais en pénétrant avec le plus de profondeur possible dans l’Acte sauveur du Christ. Il continue à sauver le monde en son Église, et le priant aussi. Et ce dernier en cueille les fruits dans la miséricorde sacramentelle. Pour mesurer « un chemin parcouru », il est bon de se centrer sur cette forma eucaristica dans la sobriété de la liturgie latine et aussi l’apparente froideur de nos églises. Il est bon de vivre des temps forts diocésains ou JMJ, mais il faut également passer par les communautés locales, dans le simple vis-à-vis d’un célébrant et de sa communauté de la semaine ou de la paroisse. L’affectivité s’éduque, s’atteste dans la confrontation avec le mystère pascal ainsi en mémorial. Des carrefours de bienveillance, de saints désirs, d’ouverture à l’altérité des vocations et des liturgies, sont régulièrement présents dans la fidélité à ces deux sacrements. Pour l’assemblée dominicale, il faut parfois susciter un engagement simple. Pour la réconciliation, il faut insister sur sa préparation et sa pratique régulière : certaines expériences peuvent être proposées par l’accompagnateur dans ce domaine.

En conclusion

L’accompagnement est un « don » de Dieu. Mais celui qui vient pour « parler » sa vie spirituelle est aussi un « don » de Dieu. Dieu nous fait la grâce de Le connaître dans le visage de frères et sœurs qui vivent de sa vie. Il est juste et bon d’y être attentif et de s’éveiller à observer ensemble son action divine en nos vies. Les traits d’une vocation sont multiples : ils se disent spontanément ou bien ils s’acquièrent. Essayons d’observer comment la réserve, le secret, la discrétion, l’obéissance, la pudeur s’attestent dans la relation. Développons un amour sincère du Christ et de l’Église et une passion de l’évangélisation. Sachons évaluer ensemble le poids de certains renoncements et de certaines décisions prises « dans le Seigneur ». Ainsi la prière chrétienne et la variété des occasions de prier en Église pourront être des lieux d’affermissement pour une vocation. Ainsi tout baptisé apprendra-t-il à mieux se connaître en Christ. Et la vie de Dieu se manifestera dans les dons de l’Esprit. Consacrer du temps à accueillir et à discerner ces dons, c’est pour chacun l’occasion de rendre gloire à Dieu.

[1Voir par exemple le long article sur « La direction spirituelle », Dictionnaire de spiritualité, T. 3, Paris, Beauchesne, 1957, col. 1003-1214.

[2Cette adresse, que nous partageons à présent dans un autre contexte, concernait plus particulièrement les prêtres de Rennes réunis en journée de formation diocésaine portant sur ce thème (février 2014).

[3L’accompagnement est bien une mission sacerdotale, mais le prêtre lui-même doit pouvoir situer cette charge dans la variété des missions qui lui sont confiées et le peu de temps dont il dispose généralement.

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