Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

L’autorité au service de la prophétie

Michelina Tenace

N°2014-2 Avril 2014

| P. 101-111 |

« Nous avons choisi de traiter deux aspects du service de l’autorité : le service de la vocation et le service de la prophétie. Au service de la vocation qui vient de Dieu, pour porter chaque membre de sa communauté vers la maturité de fils ; au service de la prophétie ‘pour réveiller le monde’, pour discerner les défis et indiquer ce qui manifeste le règne de Dieu. Car, tandis que tous les chrétiens sont appelés à la radicalité du baptême, les religieux eux, ‘suivent le Seigneur d’une façon spéciale, de façon prophétique … ils sont capables de réveiller le monde’ (A. Spadaro, o.c., p.5). Voilà un service qui interpelle l’autorité dans la vie religieuse : non seulement la radicalité de la vie, mais la prophétie de la vision ». C’est ce deuxième point de son introduction générale que l’auteur développe ici, dans un « parler vrai » d’une très grande clarté.

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Malgré l’élection, la fidélité à Dieu n’est pas toujours le seul sujet qui anime la vie des communautés religieuses. Mettre l’autorité au service de la prophétie en vue du salut, c’est aussi aider la communauté à discerner la présence du péché dans les situations difficiles et à transformer en prophétie ces mêmes situations qui semblent sans issues.

Il faut se rappeler que le peuple de Dieu naît dans le désert, un lieu particulier qui n’est pas favorable à l’homme. C’est dans le désert que Dieu révèle son nom à Israël, c’est dans le désert donc qu’on apprend ensemble à être peuple de Dieu. C’est aussi dans le désert que Jean Baptiste sera le précurseur du Sauveur qui, lui, ne se manifestera pas dans le désert mais en pleine ville : à Jérusalem, lors de la célébration de Pâque !

La communauté religieuse – comme le peuple élu – est guidée par Dieu, dans le désert, loin de l’Égypte, symbole de l’esclavage, vers la Terre Promise. Or, il arrive, une fois qu’on s’est mis en route, que, dans le désert, quelque chose nous manque, le désir d’une récompense peut surgir : « Voici que nous, nous avons tout laissé et nous t’avons suivi, quelle sera donc notre part ? » (Mt 19,27). Et sur le fond de ce sentiment fade fait de doute et de déception, quand le regard n’est plus orienté vers la promesse, une communauté ou un membre commence à réclamer des droits : droit à la propre liberté, droit aux propres goûts (la manne et les cailles), droit d’avoir une religion rassurante, adaptée aux exigences psychologiques (une religiosité à mesure humaine, le veau d’or), droit d’avoir au même titre que d’autres dans le monde, des œuvres qui fonctionnent et qui maintiennent la gloire d’un nom (la tour de Babel).

Le récit de la manne, du veau d’or et de la tour de Babel voit le peuple comme tel mis en échec devant la vocation que Dieu lui offre. Face à cet échec, l’autorité a un rôle prophétique à jouer.

Les goûts et les couleurs de la vie d’avant la conversion et la nostalgie du péché

L’épisode de la manne et des cailles est situé après la sortie d’Égypte, aussitôt après la traversée de la Mer Rouge et avant l’arrivée au Sinaï. Dieu dans le désert prend soin et écoute, il donne chaque jour une nourriture préparée par lui-même, « pain venu du ciel » (Ex 16,6). Or, voilà que se lèvent des lamentations : « Qui nous donnera de la viande à manger ? Ah ! quel souvenir ! le poisson que nous mangions pour rien en Égypte, les concombres, les melons, les laitues, les oignons et l’ail ! Maintenant nous dépérissons, privés de tout ; nos yeux ne voient plus que de la manne ! » (Nb 11,4-14).

Il peut se trouver qu’à un moment donné de notre vie, la nourriture, la parole, la grâce de la vocation, les dons que Dieu donne gratuitement perdent leur goût et que nous voyions surgir en nous la nostalgie de la vie d’avant. On « pleure d’être sortis d’Égypte » (cf. Nb 11,34), on s’en prend à Dieu lui-même pour le « rejeter » (« ils ont rejeté le Seigneur » : cf. Nb 11,20). Cela veut dire que l’Égypte dont le Seigneur a libéré son peuple est encore terre d’esclavage intérieur. En une nuit, Dieu a fait sortir son peuple d’Égypte. Il faudra quarante ans pour faire sortir l’Égypte du cœur de son peuple !

Dieu peut nous libérer de nos ennemis et de la mort, il ne peut nous libérer de cette terre intérieure sur laquelle nous avons « grandi » en régime d’esclavage, sinon par une alliance du cœur. Il faudra « un cœur nouveau et un esprit nouveau » (Ez 18,31) pour « grandir » dans la terre promise où coulent lait et miel.

La manne était le don d’amour que Dieu donnait pour aider à traverser le désert. Don gratuit et offert à tous. La manne prenait la saveur des choses que chacun aimait [1]. Si c’est un don d’amour, il est toujours personnel. La manne était limitée à la ration quotidienne. La manne comme l’amour doit être accueilli et renouvelé chaque jour. Si les dons de Dieu ne sont pas vécus comme amour, tout est comme « rien » (cf. 1Co 13, 2-3), les belles maisons de nos communautés, la bonne cuisine, les soins auxquels on a droit, les vacances, les amitiés, les sessions de formation, les accompagnements spirituels… La sensation de vide et de fadeur, la perte de goût dans la prière, l’indifférence envers l’histoire vécue, peuvent justifier toutes sortes de plaintes et donc remettre en question la vocation même. Épreuve terrible, la perte de la mémoire du salut mène à la tristesse et à l’acédie-dépression, à une espèce de mort anticipée. Dans une phrase lapidaire, Grégoire de Nazianze dira : « Il faut nous souvenir de Dieu plus (souvent) que nous (ne) respirons » [2]. Quand le souvenir de Dieu et de sa Parole vient à manquer, n’importe quelle voix peut faire écho en nous et nous reporter en Égypte.

Si la joie du salut n’alimente plus la vie en communauté, la communauté et chacun des membres se trouvent comme pris dans une espèce de régression spirituelle qui s’exprime par une nostalgie de la vie dans le monde.

*

L’aspect prophétique du service de l’autorité consiste ici à aider la communauté à reconnaître la tentation d’oublier Dieu, l’aider à faire mémoire du salut et de la promesse liés à la vocation. Aider à relire la vie passée comme une sortie de l’Égypte, car chacun devrait un jour pouvoir dire de son passé : « ce qui pouvait être un gain », je le considère comme « une perte à cause du Christ », à cause de la « valeur suréminente de la connaissance du Christ Jésus », « la puissance de sa résurrection », « la participation à ses souffrances » (cf. Phil3,7-10). Et si le passé est exprimé avec la figure de l’Égypte, le présent peut être symbolisé par le désert où Dieu nous conduit, nous promet que nous ne mourrons pas de faim. L’horizon de la promesse, c’est de devenir conforme au Christ dans la mort, avec l’espérance de parvenir à la résurrection des morts. Nous n’y sommes pas encore arrivés, mais nous nous efforçons de courir, « oubliant le chemin parcouru, tendus vers le futur » (cf. Ph 3,7-13), ce futur qui pour nous a un visage et un nom : Jésus, Fils de Dieu, le Christ ressuscité (cf. Ph 3,7-13) et l’Église, son corps glorifié.

L’autorité prophétise dans les déserts historiques plus que géographiques, elle se met au service de la mémoire du salut et encourage à reprendre la route avec ce qui est la portion de chaque jour : le lait et le miel de la parole de Dieu. Comme le disent beaucoup de Pères du désert, la mémoire occupée par les œuvres de Dieu, par les merveilles du salut est « la plus haute de toutes les activités. C’est aussi le sommet des vertus en tant qu’elle est amour de Dieu » [3].

La prophétie concerne le culte et dénonce le besoin d’une religion à mesure humaine, d’un culte magique

Le récit du veau d’or peut nous aider à réfléchir à cette tentation qui reste « tapie » devant notre cœur et qui se présente comme un besoin religieux : faire mieux que ce que l’évangile nous propose, adapter à un niveau plus humain ce qui est trop « divin ». C’est la tentation de mettre une idole à la place de Dieu. Idole qui, on le sait bien, n’est pas un dieu ; mais on se comporte envers l’idole comme on se comporte avec Dieu. Ainsi le besoin de religiosité est satisfait, mais sans les exigences de la foi, donc sans aucun effet. Et très vite, on pourra se débarrasser de l’idole et de la religion, « puisque ça ne sert à rien ».

Dans la communauté religieuse, cette tentation se manifeste autour de l’exaltation des médiateurs. Revenons au récit que nous propose la Bible. Le peuple qui a idéalisé la médiation de Moïse et ensuite celle du veau d’or, confessera avoir « suivi l’instinct du mal », avoir péché contre le commandement qui demande de ne pas avoir de dieux en dehors de YHWH. Le veau d’or est en effet une idole qui évoque la médiation (le culte) et le médiateur (une créature comme nous), sans plus évoquer Dieu. L’or que les Israélites avaient recueilli sur les bords de la mer qui « avait rejeté beaucoup de bijoux, de perles et d’autres trésors ayant appartenu aux Égyptiens noyés parmi les flots » [4], cet or, symbole de qui a été noyé dans les eaux du salut, servira à faire « une idole ». Ce qui veut dire que ce que Dieu nous a donné comme preuve de son intervention dans le passé, peut devenir pour nous objet d’adoration idolâtrique, or pétrifié pour un culte qui ne parle plus de Dieu.

Qui fabrique une idole « cherche un avantage » (Is 44,10). Lequel ? Une consolation. Face à une impatience ou à une angoisse religieuse, le culte de l’idole comble un vide, fait taire la soif d’absolu en la remplaçant par des pratiques que l’humanité est capable de gérer : offrir des sacrifices et après, faire la fête, car « on l’a bien mérité », pour avoir offert des sacrifices qui renforce l’estime de soi, jusqu’à pouvoir justifier ses propres faiblesses lors des fêtes.

D’où la dénonciation des prophètes devant le « faux culte » : « Je hais, je méprise vos fêtes et je ne puis sentir vos réunions solennelles ; quand vous m’offrez des holocaustes… vos oblations, je ne les agrée pas » (Am 5,21-22). En fait, le sacrifice ne sert qu’à celui qui le fait, pas à Dieu qui veut que l’homme le cherche et le glorifie par la vie : « Cherchez-moi et vous vivrez » (Am 5,4).

Ce n’est donc pas le fait de fabriquer une statue pour favoriser le culte qui est considéré comme péché, mais le fait de réduire la vie de foi à des pratiques de piété qui ne changent pas le cœur, ne le rendent pas sensible à la relation. L’idolâtrie qui exprime le culte avec des sacrifices est donc considérée comme le péché par excellence, péché contre l’homme créé à l’image de Dieu. Cette idolâtrie est coupable de perpétuer parmi les hommes la fausse image de Dieu et crée des arguments en faveur de l’athéisme. Si on a pu déclarer que Dieu est mort, c’est parce que l’image de Dieu que nous avons montrée n’était pas le Dieu vivant, et que notre religion était assimilée à une espèce de culte parmi d’autres, sans vie, mais avec beaucoup de sacrifices et d’hypocrisie.

On construit le tombeau de la vocation chrétienne quand on attend le salut des œuvres, de la loi, des constitutions, du talent des médiateurs ou de la splendeur des médiations. Aucune médiation ne peut assurer le salut, aucune créature ne peut combler la soif de Dieu.

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Le service de l’autorité veille à ce qu’une communauté maintienne un authentique esprit de foi et exprime une religiosité qui soit chrétienne. C’est pourquoi la formation concerne les contenus de la foi et la transmission de valeurs vécues dans l’esprit de l’évangile. Le mauvais exemple des religieux, mais aussi la médiocrité de leur formation théologique est en partie responsable de la perte d’intérêt envers la religion chrétienne. Comme confirmation de cette insignifiance, il n’est pas rare d’entendre dire, par quelqu’un qui quitte une communauté : « on peut faire du bien à l’extérieur, beaucoup mieux et avec moins de sacrifices inutiles ». De fait, la vie religieuse n’est pas ordonnée d’abord à ce qu’on appelle « faire du bien ». C’est là un commandement pour tout chrétien et elle n’est pas non plus justifiée par les sacrifices. « Faire du bien » ne suffit pas ; ce qui est le propre de la vocation, c’est que la créature humaine participe à la bonté ontologique de Dieu et devient pain qui rassasie, amour qui pacifie, vie qui se donne. Il n’y a qu’un sacrifice, celui du Christ, auquel il nous est donné de participer sans verser de sang, mais seulement en héritant de son Esprit. Dans la vocation, on est appelé à être « avec le Seigneur », à vivre de ce bien qu’est l’union à Dieu, pour faire resplendir la lumière de l’Esprit reçu au baptême et la joie de lui appartenir par la profession des vœux. C’est, selon le père Louf, une des leçons les plus importantes que saint Benoît a laissée à ses moines :

« même pour aujourd’hui, et pas uniquement pour les moines. La joie n’est pas seulement le but du chemin qu’il propose, elle est aussi le signal qui accompagne tous les jours le croyant, qui lui signifie qu’il est sur le bon chemin, le feu vert que l’Esprit lui donne et dont il a besoin pour avancer. Pour le dire en d’autres mots : c’est la joie et uniquement la joie qui est l’instrument, le critère de son discernement. C’est à l’aune de la joie éprouvée au fond de son cœur qu’il reconnaît la mesure de la grâce qui lui est accordée, et donc aussi la mesure de son ascèse et de ses efforts, la direction dans laquelle la volonté de Dieu le pousse doucement ».

Sans joie intérieure, sans élan mystique et sans ascèse, la vie en communauté est impossible, elle peut favoriser l’instauration d’une forme de religiosité qui n’a plus rien de chrétien, parce qu’elle n’est pas fondée sur l’amour qui seul « justifie » ce sacrifice qui fait mourir et ressusciter dans le Christ.

La prophétie du service de l’autorité, c’est de ne pas favoriser un culte de la personnalité qui doit sauver à la place de Dieu et qui tend vers une obéissance infantile [5] et une religion de sacrifices. « Dans le christianisme en tant que tel, nous trouvons le Christ et seulement le Christ : voilà une vérité bien des fois exprimée, mais très peu assimilée » [6]. « Comment avez-vous pu m’oublier ? », dit le Christ en songe à un personnage de Dostoïevski [7]. C’est là une question à laquelle il nous faudra un jour répondre...

La prophétie face aux œuvres : Babel

Une autre page de l’Ancien Testament va nous aider à réfléchir sur la prophétie de l’autorité face aux œuvres. L’entreprise de la construction de la tour de Babel est située dans le chapitre 11 de la Genèse. Après que l’humanité a été sauvée par Dieu des eaux du déluge, une multitude de créatures humaines se concentre sur une œuvre « de briques et de mortier », pour construire une ville avec une tour qui devait atteindre le ciel (Gn 11,4). Le but est de « se faire un nom et de ne pas se disperser sur toute la terre » (Gn 11,4). C’est là une ambiguïté qui confond « faire » de grandes choses avec « être grand ». Une autre ambiguïté concerne la cohésion du groupe : « ne pas se disperser » évoque plutôt l’unité d’un troupeau que la communion des personnes.

Dans des commentaires juifs de cette page de la Bible [8], on trouve des indications intéressantes pour notre sujet. La tour de Babel engageait tant d’énergies humaines, était devenue si haute que, « pour monter jusqu’au sommet, il fallait une année entière ». On était tellement attaché à l’œuvre à réaliser que, « aux yeux des constructeurs, une brique était devenue plus précieuse qu’un être humain ; si un homme trébuchait et mourait, personne n’y faisait attention, mais si une brique tombait, tous pleuraient parce qu’il fallait un an pour la remplacer » [9]. La même idée est souvent répétée : les personnes humaines sont sacrifiées à l’œuvre, les briques sont plus importantes que le mystère de la vie (les femmes accouchent tout en travaillant), l’œuvre à poursuivre est plus précieuse que les relations. Ainsi, on connaît le coût du projet en quantité d’heures, de jours, d’années de travail, mais on ne sait plus le prix d’une vie humaine, d’un geste de tendresse, d’une attention de charité. Pour remplacer une brique tombée, on sait qu’il faut un an. Pour remplacer un homme tombé dans le vide de l’amour, il faut des années de thérapie, des siècles d’attente et, finalement, il faut la passion du Fils de Dieu abandonné sur la croix. C’est justement l’engagement de tenir compte de l’autre que l’obsession de l’œuvre fait disparaître de la conscience. La concentration des forces autour d’une œuvre, « si elle n’est pas conçue comme service envers le Tout-Puissant et envers le peuple, n’est qu’une sorte de délire prolongé qui pousse les hommes à n’être qu’une triste bande de fous » [10].

Au sommet de la tour de Babel, les rebelles veulent mettre des idoles construites par eux, ils veulent introduire des armes de combat dans le ciel et y usurper la place de Dieu. « Les constructeurs ne ralentissaient jamais le travail et, de cette hauteur vertigineuse, ils décochaient sans arrêt vers le ciel des flèches qui, en retombant, leur semblaient couvertes de sang. Ainsi s’obstinèrent-ils toujours plus dans leur illusion et ils s’exclamaient : ‘Nous avons tué tous les habitants des cieux’ » [11]. Ces flèches lancées du sommet pour atteindre Dieu et qui retombent couvertes de sang ne peuvent pas ne pas évoquer à un esprit chrétien la mort du Messie transpercé qui verse un sang « divin », parce que les hommes rendus aveugles par le péché ont voulu tuer celui qui était descendu du ciel vers eux. Les œuvres dont nous sommes si orgueilleux, ont fait faire d’énormes sacrifices à des créatures humaines qui n’ont pas glorifié Dieu dans leur sacrifice, ni révélé la vraie image de Dieu, mais ont tué Dieu dans le cœur...

L’œuvre de Jésus, le Fils, révèlera l’œuvre du Père : « Le Père aime le Fils et lui montre tout ce qu’Il fait ; et Il lui montrera des œuvres plus grandes que celles-ci, à vous en stupéfier. Comme le Père, en effet, ressuscite les morts et leur redonne vie, ainsi le Fils donne vie à qui Il veut » (Jn 5,20-21).

*

Pour qui doit assurer un service d’autorité, l’avertissement symbolisé dans la tour de Babel est pertinent. Dans une communauté, on peut perdre la foi et transpercer, de tant de manières, le cœur de Dieu : on peut « tuer » Dieu et la vie divine en nous, à partir du sommet de ces œuvres qui absorbent notre attention, nos énergies, nos sacrifices.

Les œuvres risquent d’unir les forces, mais de séparer les personnes ou de les rendre indifférentes à la souffrance des autres. Les membres de la même communauté se traitent comme des « collègues de travail et non également comme des compagnons » [12] et la maison religieuse devient « simplement un lieu de résidence, une juxtaposition de sujets menant chacun son histoire individuelle, mais non une communauté fraternelle dans le Christ » [13].

Les commentaires rabbiniques disent que, pour interrompre la construction de la Tour, Dieu fait parler à chacun une langue différente et aussitôt les constructeurs s’impatientent, les ouvriers ne communiquent plus, l’œuvre est menacée et beaucoup périssent, atteints par un manque de communication. Les survivants sont dispersés sur toute la terre, jusqu’au jour où ils parleront de nouveau la langue unique de Dieu et chercheront dans l’histoire la voie de l’unité, en communiquant « en cette langue que Dieu avait utilisée pour créer le monde » [14]. La réponse à la parabole de Babel, ce sera l’événement de Pentecôte. La langue de Dieu est l’Esprit Saint descendu comme « langue de feu » (Ac 2,3), et l’œuvre qui le glorifie est la communion fraternelle.

Et si l’on applique cette vision à une congrégation, pourquoi ne pas croire que, parfois, Dieu disperse ses membres, pour leur offrir une occasion de redécouvrir le chemin de l’amour dans la vie de l’Esprit ?

Conclusion

La prophétie concerne la vie. Le goût et la joie de vivre. Le salut, la mémoire des œuvres de Dieu, la fidélité à la vocation comme ce que nous avons de plus précieux. La paix dans la condition de pécheur pardonné, mais aussi, la lutte contre le mal pour révéler que c’est la force de l’Esprit qui guide l’histoire.

La prophétie concerne la vie en commun. Comment vivre ensemble, dans la diversité, dans les faiblesses, dans les exigences de la personnalité de chacun ? Il faut prophétiser un style de vie et de relations typiquement évangéliques. « Si une personne ne peut pas vivre la fraternité, elle ne peut pas vivre la vie religieuse » [15].

La prophétie concerne le culte. Prendre soin du genre de religiosité, de spiritualité qui caractérise la communauté chrétienne. Accompagner la formation des contenus de la foi et se rendre compte qu’il y a une sorte d’anorexie dogmatique, une confusion d’ordre spirituel, la recherche de gourous, un engouement pour des solutions magiques et avec cela, une ignorance de la grande tradition monastique et spirituelle de l’Église.

La prophétie concerne les œuvres. La charité ne peut passer, donc les œuvres de charité restent une priorité, mais l’œuvre est au service de la personne humaine et non la personne au service de l’œuvre. « Le charisme reste, l’œuvre passe » [16]. Les maisons à fermer ne veulent pas dire que le charisme est fini : ce qui est fini c’est la façon dont on a incarné le charisme et qui fait que l’œuvre n’est plus « parlante » ou selon les paroles du Pape, qu’elle n’est plus prophétique. Dans la même page, le pape nous rappelle qu’en tant que religieux, on ne doit « jamais renoncer à la prophétie », car « les religieux et les religieuses sont les hommes et les femmes qui illuminent le futur ».

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« Augmente en nous la foi ! » (Lc 17,5). Après la prière « apprends-nous à prier » (Lc 11,1) et la demande du pain quotidien, c’est la prière typique du croyant. La foi obtient tout (cf. Mc 11,23s), parce que rien n’est impossible à Dieu (cf. Lc 1,37 ; Lc 18,37) et tout est possible à celui qui croit (cf. Mc 9,23).

« À Marthe qui pleure la mort de son frère Lazare, Jésus dit : « Ne t’ai-je pas dit que si tu crois, tu verras la gloire de Dieu ? » (Jn 11, 40). Celui qui croit, voit ; il voit avec une lumière qui illumine tout le parcours de la route, parce qu’elle nous vient du Christ ressuscité, étoile du matin qui ne se couche pas… (il faut que cette lumière de la foi) grandisse pour éclairer le présent jusqu’à devenir une étoile qui montre les horizons de notre chemin, en un temps où l’homme a particulièrement besoin de lumière ».

[1L. Ginzgerg, Les légendes des Hébreux, vol. IV, Milan 2003, p. 168-9.

[2Grégoire de Nazianze, Oraison 27,4.

[3Grégoire Le Sinaïte, « Comment doit être l’hésychaste », dans Philocalie, éd. it. Vol. III, p. 604.

[4L. Ginzberg, Le leggende degli Ebrei, vol. IV, p. 162.

[5V. Gaudrat, « L’obéissance adulte », in Collectanae Cisterciensia 75 (2013), p. 137.

[6V. Solov’ëv, Leçons sur la divino-humanité, tr. it. Milano 1971, 120.

[7F. Dostoïevski, L’adolescent, IIIème partie, tr. it, Torino 1976, p. 464.

[8L. Ginzberg, « Préface », dans Les légendes des Hébreux, vol. I, p. 17-8.

[9L. Ginzberg, Les légendes des Hébreux, vol. I, p. 170.

[10C. Sgorlon, Récits de la terre de Canaan, Milano 1989, p. 171.

[11C. Sgorlon, idem, p. 171.

[12E. N. Degrez, « Ignace, Xavier et Pierre Favre : amis dans le Seigneur », dans Vies Consacrées 78 (2006), 99.

[13La vie fraternelle en communauté, 50.

[14L. Ginzberg, Les légendes des Hébreux, I, cit. 171.

[15Le pape François dans A. Spadaro, “« Svegliate il mondo ! ». Colloquio di Papa Francesco con i Superiori Generali”, La Civiltà Cattolica, 1 (2014), p. 7.

[16Le pape François, ibidem, p. 7.

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