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Un Synode spécial des évêques pour le Moyen-Orient

Pierre Raffin, o.p.

N°2010-4 Octobre 2010

| P. 243-247 |

Mgr Pierre Raffin s’est récemment rendu au Liban et en Syrie, avant tout pour célébrer un anniversaire : son arrivée au Liban en septembre 1960 en temps que coopérant (il y enseigna pendant deux ans au petit séminaire de Ghazir). Sa présentation du Synode pour le Moyen-Orient célébré à Rome en ce mois d’octobre n’en prend que plus de poids.

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Le 6 juin dernier, à Chypre, le pape Benoît XVI remettait aux patriarches et aux évêques catholiques du Moyen-Orient l’instrument de travail du Synode spécial des évêques pour le Moyen-Orient qui doit se tenir à Rome du 10 au 24 octobre : « L’Église catholique au Moyen-Orient : communion et témoignage  », « La multitude de ceux qui étaient devenus croyants avait un seul cœur et une seule âme  » (Ac 4, 32), tel sera le thème de cette assemblée. La version française du document de travail a été publiée dans la Documentation Catholique [1].

C’est le 19 septembre 2009, à Castelgandolfo, que Benoît XVI a fait part de son intention de réunir ce Synode :

« Je ressens comme un devoir essentiel de promouvoir cette synodalité très chère à l’ecclésiologie orientale et saluée avec satisfaction par le Concile Œcuménique Vatican II. L’estime que les Assises conciliaires ont réservée à vos Églises dans le Décret Orientalium Ecclesiarum, et que mon vénéré prédécesseur Jean-Paul II a réaffirmée surtout dans l’Exhortation apostolique Orientale Lumen, est pleinement partagée par moi, avec le vœu que les Églises orientales catholiques « ‘fleurissent’ pour remplir avec une vigueur apostolique renouvelée la mission qui leur est confiée… promouvoir l’unité de tous les chrétiens, spécialement orientaux, selon le décret sur l’œcuménisme… » (Orientalium Ecclesiarum, n° 1). L’horizon œcuménique est souvent connexe à l’horizon interreligieux. Dans ces deux domaines, c’est toute l’Église qui a besoin de l’expérience de cohabitation que vos Églises ont mûrie depuis le premier millénaire chrétien ».

L’idée de tenir un tel Synode venait d’Irak. Devant les difficultés que rencontrent les Églises dans ce pays, Mgr Louis Sako, évêque de Kirkouk, avait émis l’idée d’un rassemblement de toutes les Églises en communion avec Rome afin de dégager un consensus, mais la décision a été prise par le Pape, comme le montre le texte cité plus haut.

En réalité, la synodalité chère à l’ecclésiologie orientale, dont parle Benoît XVI, ne correspond pas exactement à la pratique synodale de l’Église latine. Selon le droit oriental, chaque Église est gouvernée par un Synode, présidé par le Patriarche. C’est le Synode qui élit les évêques et le patriarche et qui prend toutes les décisions nécessaires à la vie et à la mission de l’Église. Le Synode qui tient ses assemblées à Rome est très différent. Créé par Paul VI, au terme de Vatican II, le Synode n’est pas un organe habituel de gouvernement. Il apporte un éclairage sur une question posée par le Pape qui reste libre de la décision finale. Ce type d’assemblée n’a donc pas le sens d’un synode qui serait célébré par une Église patriarcale en Orient, même si elle est un pas vers plus de synodalité dans l’Église.

Le Synode romain va devoir se pencher sur une situation complexe et diversifiée. Ce Synode en effet concerne des pays arabes et non arabes et il couvre une vaste aire géographique allant de l’Égypte à la Turquie et de l’Iran à Israël, en passant par les pays du Golfe, l’Irak, le Liban, la Syrie, la Jordanie, la Palestine et Chypre. Ce sont quelque quatorze millions de chrétiens sur une population totale de trois cent trente millions.

Dans ces divers pays, les Églises Orientales catholiques sont toutes présentes (melkite, syrienne, maronite, copte, arménienne et chaldéenne) avec leurs spécificités liturgiques, canoniques et pastorales, ainsi que l’Église latine. Ces Églises ont à la fois besoin d’exister dans leur singularité et une plus grande communion entre elles. Elles ont un urgent besoin, certes à des degrés divers, de connaître le renouveau que l’Église latine a vécu dans l’élan du IIe Concile du Vatican. Très souvent sont présentes également sur le même terrain les Églises orientales qui ne sont pas encore en pleine communion avec Rome, églises non-chalcédoniennes et orthodoxes. S’il n’y a plus avec elles de désaccord sur la foi au Christ, il n’en va pas de même concernant la primauté de Pierre. Il n’empêche que, dans l’état actuel des choses, bien des ponts pourraient être jetés pour donner un témoignage uni de foi et de charité et travailler à l’avènement d’une paix solide et durable. Le prochain Synode romain ne peut pas oublier ces Églises non-catholiques, même si elles ne sont pas présentes à ses délibérations.

Arabes ou non, la plupart de ces pays sont marqués par une présence forte de l’Islam. Les chrétiens sont partout minoritaires, mais cela ne veut pas dire qu’ils soient pour autant persécutés et qu’ils ne puissent pas jouir d’une réelle possibilité d’expression. Il fut un temps où le Liban était majoritairement chrétien, ce n’est plus le cas, mais la Constitution libanaise réserve aux chrétiens la présidence de la République (un chrétien maronite), et certains autres postes. L’influence chrétienne au Liban dépend pour une large part de la qualité de ses leaders, religieux (le patriarche maronite) et laïcs engagés dans la vie politique. L’Islam est arabe ou turc, voire même persan, il y a de réelles différences même si c’est la même religion et la même langue, du moins celle du Coran. L’Islam lui-même est traversé par des courants divers, entre autres sunnites et chiites, et il n’est pas rare que les chrétiens soient facteurs d’unité.

Dans cette perspective, l’émigration qui affecte à des degrés divers ces pays doit être étudiée avec soin. Dans un pays comme l’Irak où l’État a de grandes difficultés à s’affirmer, les chrétiens sont en situation très inconfortable qu’on peut assimiler à une quasi-persécution. Nous sommes alors en présence d’une émigration forcée. Au Liban, où l’émigration surtout chrétienne reste forte, la situation est très différente. Les chrétiens partent, non parce qu’ils sont persécutés, mais qu’ils craignent de l’être dans un futur plus ou moins proche, vu qu’ils deviennent minoritaires. Ils partent parce que les conditions économiques leur sont défavorables, qu’ils ne trouvent pas d’emploi à la hauteur de leurs compétences, qu’il leur est plus difficile qu’hier d’avoir une famille nombreuse (la démographie musulmane est plus forte que celle des chrétiens). En Palestine, c’est encore autre chose, ce sont les tracasseries sans nombre de l’État d’Israël qui poussent des chrétiens autochtones à émigrer et les étrangers à renoncer à s’établir en Terre Sainte. Mais, en même temps, il faut savoir que les musulmans les plus lucides sont très conscients que l’émigration des chrétiens est pour eux-mêmes une perte, c’est notamment le cas en Terre Sainte où la réduction du nombre des chrétiens risque de mettre face à face l’extrémisme juif et l’extrémisme musulman.

Les conversions des chrétiens à l’Islam sont au total peu nombreuses, mais vu l’affaiblissement numérique des chrétiens, elles sont vécues plus dramatiquement. Un nombre relativement important de jeunes chrétiennes (on parle de quinze mille chaque année en Égypte) deviennent musulmanes à l’occasion d’un mariage. On observe aussi dans les pays du Golfe la conversion d’un certain nombre d’ouvriers étrangers pour faciliter l’embauche.

Qui dit émigration, dit diaspora. Certaines Églises orientales ont des diasporas qui comptent plus de fidèles que sur leur territoire propre. Quel sera le statut canonique de ces diasporas ? Éparchie ou exarchat propre ? Quel lien alors avec la Conférence épiscopale du pays concerné ? N’est-il pas préférable comme en France de renoncer à l’établissement d’une hiérarchie propre et d’avoir un unique ordinariat commun à tous les orientaux présents dans un même pays ? C’est d’ailleurs tout le problème des migrants catholiques où qu’ils soient, faut-il les maintenir dans leurs spécificités en créant pour eux des diocèses propres ou chercher à les assimiler à l’Église locale en favorisant l’unité de juridiction ?

Que de problèmes complexes à aborder en quinze jours de Synode ! Il est peu probable que l’assemblée synodale soit en mesure de les étudier tous.

Le document de travail invite les Églises orientales à un véritable renouveau ecclésial du clergé et du peuple qui transforme leur vie quotidienne et leurs engagements au cœur de la société. C’est vrai que, pour de multiples raisons, il y a souvent un décalage entre les vénérables liturgies orientales, la vie spirituelle des gens et leurs engagements. L’Écriture Sainte, pourtant écrite dans la langue originelle de ces vieilles églises (hébreu, araméen ou grec) est en fait peu connue des fidèles, pour ne rien dire du clergé.

Les conflits sanglants (Kurdes, Irakiens, Palestiniens, Israéliens et Libanais en ont particulièrement souffert) qui ont déchiré et déchirent encore ces régions devraient pouvoir trouver une solution dans le pardon des offenses et la réconciliation plus que dans des représailles qui créent un cercle vicieux de violence sans fin. C’est dans la vocation et la mission de ces Églises que de former les chrétiens au pardon, à la réconciliation et à l’ouverture à l’autre.

L’œcuménisme comme le dialogue interreligieux incombent à ces Églises plus qu’à tout autres, mais ces engagements ne s’improvisent pas, ils supposent éveil et formation du clergé et des fidèles.

Il est souhaitable qu’à ce Synode, la vie consacrée soit représentée par quelques supérieurs majeurs, car la vie consacrée est une réalité vivante en ces pays. Elle est surtout présente à travers la vie religieuse apostolique. La vie monastique au sens strict n’existe plus que dans des communautés de rite latin. La vie religieuse apostolique ne connaît pas la même crise de recrutement qu’en Europe occidentale et le Liban, par exemple, compte des instituts masculins et féminins encore suffisamment forts pour tenir hôpitaux et écoles. Au Liban, l’enseignement catholique le plus souvent congréganiste représente plus de 70 % des établissements scolaires.

En régime chrétien, toute terre est sainte dès lors que l’Évangile y est annoncé et qu’une communauté chrétienne y est fondée, mais l’on ne peut pour autant sous-estimer l’importance de cette terre que le Seigneur Jésus a sanctifiée de sa présence physique, de sa prédication et du don total de sa vie, de cette terre où, au lendemain de la Pentecôte, l’Évangile s’est prioritairement diffusé, donnant naissance à des communautés chrétiennes. Les chrétiens d’Orient ont vocation et mission de faire vivre cet héritage et il est de notre devoir de les y aider.

[1n° 2449, pp. 609-630.

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