Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Considérations rétrospectives sur un abbatiat canonial

Paul Meyfroot, o.praem.

N°2009-4 Octobre 2009

| P. 254-266 |

Le Centre d’Études et de Recherches Prémontrées, fondé en vue de créer dans la Francophonie un lien entre les chercheurs,universitaires ou non, et les amis de l’histoire de l’ordre de Prémontré, a organisé, il y a dix ans déjà, son colloque annuel à l’abbaye de Tongerlo (Anvers,Belgique).Il s’intitulait « Fait abbatial et figures d’abbés dans l’Ordre de Prémontré ». Avant d’exploiter la riche documentation des archives, les organisateurs avaient voulu saisir, sur le vif, le portrait d’un de ces abbés.Ce qui suit est une relecture de l’exposé donné alors par l’abbé invitant ; on verra que le recul de la décennie écoulée l’a encore enrichi.

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Élection et installation(s)

En décembre 1993 ont pris fin les douze années de service abbatial pour lesquelles mon prédécesseur avait été élu. Alliant la réserve à la cordialité, il avait décliné, au cours des mois précédents, une éventuelle réélection. Le chapitre de la canonie, réunissant l’ensemble des profès perpétuels, devait donc désigner collégialement un autre frère pour lui succéder. L’élection se déroula sous la présidence de l’abbé général, assisté d’un définiteur. Heureusement pour la communauté et pour moi-même, cette séance, tenue le 22 décembre 1993, ne fut pas difficile, et surtout, le jour précédent, le chapitre avait déterminé que le nouveau prélat recevrait sa charge à vie mais serait tenu de se démettre à l’âge de 70 ans. Après l’acceptation de mon élection, comme un signe de confiance, mais sans jubilation intérieure, je me suis dit : « tu seras prélat pour le temps que tes frères te jugent apte à porter cette charge. Après ta démission, si Dieu te prête vie, tu rentreras dans le rang ». Cette pensée m’a aidé à ne pas me fondre dans ma fonction ni à me confondre avec elle. Autant que possible, j’ai voulu garder le style de vie de nos frères conventuels actifs. Mon bureau se trouvait nécessairement hors de la clôture, mais j’ai gardé mon ancienne chambre au milieu de celles des frères.

En guise d’initiation à ma nouvelle fonction, j’ai passé des jours entiers à écouter les frères de la communauté, afin de connaître leurs attentes et leurs soucis. A ce stade déjà, apparut une diversité de vues et d’accents, difficiles à harmoniser, demandant des choix parfois délicats.

Au cours de la même consultation, je me suis enquis de l’opinion des frères concernant la nomination d’un prieur. Nos Constitutions stipulent en effet que le prélat doit nommer un frère avec qui il pourra travailler en communion d’esprit. Le texte latin dit même : « quocum concordi animo confratres pascat... [1] ». Le prieur partage le souci pastoral de l’abbé. Voilà qui était à mes yeux un détail à ne pas négliger. Plus tard, il devint manifeste que ce prieur remplissait parfaitement cette tâche et j’ajouterai qu’il a existé entre nous une rare complémentarité et que ses qualités ont assuré à notre « attelage » une cohésion sans failles.

La difficulté éprouvée par les frères consultés à avancer le nom d’un candidat pour la fonction de prieur ne me surprenait pas vraiment ? : elle était un effet symptomatique d’un processus bien connu : la décroissance progressive de notre communauté. La vitalité d’une abbaye est comparable à un fleuve tropical dont les rives tour à tour s’écartent et se rapprochent. Ainsi, en 1910, l’afflux des candidats avait nécessité l’agrandissement de nos locaux conventuels mais, en 1999, nos 51 frères n’en occupaient plus qu’une partie. La moyenne d’âge s’était élevée, alors que, par ailleurs, le recrutement de novices connaissait une phase de décrue. Ce qui accentuait encore cette évolution, c’est qu’elle se doubla des crises que notre Église et même l’ensemble de la société traversaient. Ainsi donc, cette consultation de la communauté tenue au début de mon abbatiat laissait déjà prévoir la nécessité de prudentes concertations ; elle éveilla ma sollicitude pastorale pour éviter le découragement ou l’idéalisation galopante, et elle laissa entrevoir l’urgence de mesures organisationnelles.

Avant d’exposer diverses initiatives prises en vue de répondre aux défis de cette époque et d’explorer de nouvelles possibilités, il faut signaler ce que j’appellerais « l’entourage contrôlé » dans lequel nos Constitutions placent leur abbé. Il ne faut en effet pas sous-estimer l’influence de la communauté sur l’abbé. Certes, par sa personnalité, son exemple, sa parole et le choix de certains collaborateurs, il peut infléchir l’évolution de la communauté. Mais l’image classique que l’on se fait de son influence manque de nuances et demande de réels correctifs, car, par les dispositions de nos Constitutions, l’abbé se retrouve encadré et placé dans un environnement très contrôlé.

Tout d’abord, à la différence de beaucoup de communautés monastiques, l’abbé prémontré n’est pas le seul qui soit élu dans sa communauté. Son conseil, avec lequel il pourvoit au bien de la canonie est, pour moitié, formé par des membres élus par la communauté. Ainsi, les différences d’approches existant dans la communauté même, sont normalement représentées au sein du conseil. Cette situation, par parenthèses, est très appréciable, puisqu’elle favorise la prise de décisions prudentes, en tenant compte des différents courants d’opinions et de l’éventail des sensibilités. De plus, notre droit spécifique statue, avec sagesse, que l’abbé, pour poser des actes, agira collégialement avec son conseil ; dans certains cas plus restreints encore, il dépendra même de son consentement. Ainsi, à titre d’exemple, pour accepter un candidat au noviciat, ou pour admettre un frère à la profession tant temporaire que solennelle, l’abbé ne peut agir contrairement au résultat d’un vote, auquel il ne peut lui-même participer, même pas dans le cas d’une parité de voix. Bien sûr, ici nos Constitutions suivent obligatoirement une interprétation du Code de Droit Canonique qui fait autorité ; cela ne laisse pas moins susciter régulièrement un certain étonnement. Nos Constitutions énumèrent d’abord 11 cas où l’abbé est tenu d’agir collégialement avec son conseil, puis elles en indiquent 21 où il a besoin de son consentement. Après cette longue liste, les Constitutions indiquent les domaines où j’étais seulement tenu d’entendre mon conseil, et ici elles ne citent que 3 cas en définissant, vaguement, pour terminer : « les autres affaires d’une certaine importance ». Une fois encore, loin de regretter généralement ces limitations de pouvoir, je veux seulement souligner la nécessité de nuancer fortement l’image spontanée qu’on se fait couramment du pouvoir de l’abbé.

Les différents secteurs organisationnels et pastoraux

Au début de l’année 1994, l’abbaye comptait 108 membres. En gros, une cinquantaine de frères habitaient l’abbaye, tandis que les autres se répartissaient en 3 groupes : les missionnaires au Zaïre, les frères au Chili, les curés et aumôniers dans les diocèses d’Anvers et de Malines, ou même aux Pays-Bas et en Allemagne.

Amérique latine

La première initiative en vue de répondre à la décrue prévisible de nos forces a concerné le groupe chilien dont la situation m’était assez bien connue. Quelque temps avant mon élection, un ami chilien de passage à l’abbaye m’avait donné à penser et à rêver : dans les années à venir, confirmait-il, le clergé diocésain serait suffisamment nombreux pour desservir les paroisses de la capitale ; par contre il leur manquait des centres vivants où des sessions de formation pour le monde ouvrier pourraient s’organiser. Animer un tel centre, à travers une permanence de service et de prière, paraissait à notre ami chilien une mission plus compatible avec notre forme de vie, que desservir exclusivement des paroisses. Il suggérait même que nos frères pourraient s’installer dans une abbaye abandonnée aux abords de la ville.

Après mon élection, six mois plus tard, je voyais trois arguments pour lancer une tentative dans la direction suggérée.

  1. Lors de leur arrivée au Chili, en 1966, le passage par des paroisses populaires avait été presque obligatoire pour nos frères, en vue de leur intégration dans la culture et la pastorale chiliennes. Autrement, le risque eut été de ne former qu’un îlot flamand. Mais après 25 années vécues dans les banlieues de deux grandes métropoles, ce danger n’existait plus, et grâce à l’inculturation de nos frères, une autre forme de service pastoral était devenue envisageable.
  2. Une réorganisation des activités offrait l’occasion de présenter une forme plus complète de notre propre physionomie religieuse. En nous libérant d’une paroisse, nous aurions les ressources en hommes pour donner une expression plus claire aux dimensions contemplative et liturgique de notre vie, toujours essentiellement liées à la fonction sacerdotale de tout le peuple chrétien.
  3. La construction de nouveaux quartiers gonflait régulièrement nos immenses paroisses avec leurs différents lieux de culte et leurs nombreuses communautés de base. Dans le même temps, certains frères avançaient en âge tandis que d’autres allaient mourir à la tâche. Il était urgent de se décider, si on voulait éviter un grippage fatal.

Après avoir soumis ces idées au jugement d’un confrère chilien, retenu à l’abbaye par un congé de convalescence, je les ai présentées au groupe installé au Chili, en y ajoutant la proposition suivante : qu’ils examinent leur disponibilité pour aller s’installer dans cette abbaye abandonnée, tout en cédant une paroisse au diocèse. Cette nouvelle perspective a donné le branle à un projet remanié par le groupe chilien même. Les frères se sont déclarés d’accord pour se réorienter dans le sens proposé et m’ont invité à venir au Chili pour élaborer avec eux la phase initiale du projet. Toutefois, comme l’ancienne abbaye cistercienne précitée avait été reprise entre temps par un mouvement chrétien, nos frères songeaient maintenant à s’installer dans une région plus agricole.

Au mois d’octobre 1994, au cours de notre première visite commune avec le frère procureur, nous nous sommes tous réunis pendant une semaine dans une maison de la JOC. Au préalable, nous avions rencontré l’évêque du lieu qui s’était déclaré favorable au projet. Notre rencontre nous a permis tout d’abord de clarifier le concept de base de notre vie. Ensuite nous avons sondé la disponibilité individuelle des frères à former une nouvelle équipe. Enfin, nous avons traité les questions financières : l’insuffisance des moyens, le choix et l’achat d’un terrain, l’équipement d’un logement provisoire et la poursuite de la mise en commun de nos ressources.

Rentré à l’abbaye, il m’a fallu d’abord informer mon conseil puis demander à l’évêque concerné son autorisation écrite pour l’érection de la maison. Avant que soit constituée cette nouvelle maison dépendante, l’ensemble des membres de la canonie réunis en chapitre devait être entendu ; et ultérieurement, une décision collégiale de notre conseil était requise. Après ces démarches, j’ai réglé le transfert du noviciat chilien et confié la responsabilité immédiate de la formation à un frère d’origine chilienne.

Lors d’un deuxième voyage au Chili en 1997, toujours en compagnie de notre procureur, j’avais dans mes bagages tout un lot de documents de base pour la formation. Au cours de la rencontre avec tous les frères, nous avons réfléchi au caractère propre de la vie canoniale. A partir de matériaux issus de Chapitres Généraux portant essentiellement sur la nature de notre Ordre et sur la prière, nous avons développé le thème de l’insertion de l’église canoniale dans l’église diocésaine. Puis, rappelant notre consécration au service actif de l’Église, nous avons expliqué que la liturgie du monastère devait par conséquent se dérouler de telle manière que les fidèles s’y sentent chez eux.

Au cours de cette même rencontre, nous avons évalué le travail du conseil local et révisé la convention entre l’abbaye et la maison quasi-autonome. Les comptes annuels ont été présentés, les dépenses extraordinaires prévues et les réserves disponibles inventoriées. Nous avons pris ensemble des décisions concernant la sécurité sociale des frères chiliens, l’obtention du statut d’Association Sans But Lucratif et la fixation du domicile du siège officiel de l’Ordre au Chili. Finalement, après consultation, la nomination d’un supérieur et l’élection de ses conseillers ont eu lieu.

Afrique

Les chances de voir s’ouvrir également de nouvelles perspectives pour nos frères au nord du Congo étaient fort réduites en 1994. Tout comme au Chili, ils étaient neuf encore en place, mais se trouvaient dans une situation indescriptible. Comment survivre dans un pays entièrement ruiné, où l’État n’existait plus et où les militaires étaient redevenus des pillards ? En outre, nos frères travaillaient dans l’isolement, sans beaucoup de possibilité de soutien mutuel et sans appui de la part de l’évêché.

Au début de 1994, l’idée d’organiser entre eux une rencontre dans leur diocèse d’insertion même s’avérait clairement irréalisable, en raison des très grandes distances entre les différents postes reliés par des routes totalement impraticables. En outre, la santé de quelques frères n’aurait en aucune façon supporté ces longs déplacements. Par chance, j’ai quand même réussi à faire parvenir à chacun d’eux une lettre, demandant de me communiquer ses perspectives d’avenir personnel et collectif. Dans le même temps, j’avançais l’idée d’un éventuel regroupement des frères, certains ne vivant plus en communauté. Il y avait une deuxième motivation à cette proposition : alors que certains se plaignaient de malaises physiques constants et arrivaient au bout de leurs forces, l’abbaye n’était malheureusement plus en mesure d’envoyer des renforts. Mais, regroupés dans une même région, les frères valides et disposés à rendre service pendant quelques années encore, pourraient s’épauler et se soutenir plus aisément.

Leurs réponses ont été franches et déterminantes. Deux frères demandaient à rentrer à l’abbaye, un troisième, africain, malade, serait soigné dans sa communauté ; tous les autres envisageaient de poursuivre leur tâche. En revanche, l’opposition manifestée à ma suggestion d’un regroupement était générale, fondée parfois sur des arguments acceptables, comme par exemple la solidarité avec la population locale, ou le caractère provisoire de toute réorganisation. Cette même année, une recrudescence des troubles armés obligea nos confrères à revenir à l’abbaye pour un certain temps. Leurs points de vue restaient inchangés ; le retour définitif de deux d’entre eux, amènerait seulement l’abandon d’un petit poste très éloigné des autres.

Entretemps, j’avais exploré une autre solution. N’est-ce pas le propre de la vie missionnaire de se retirer d’un champ de travail, pour se relancer ailleurs, dès que les autochtones peuvent prendre la relève ? C’est pourquoi j’ai proposé à la communauté prémontrée installée dans la capitale de reprendre notre ancienne maison religieuse dans la brousse, avec évidemment l’accord de l’évêque et un soutien financier de la part de notre Procure. D’une part, cela pouvait apporter une solution pour les frères venus de l’intérieur du pays mais ne s’habituant pas au climat citadin. D’autre part, pour nos frères missionnaires, cela ouvrirait une perspective d’avenir. Cette solution n’a malheureusement pu aboutir.

Depuis 1997, nos derniers frères du Nord-Congo, au lieu de se regrouper, ont accepté de bon gré de vivre et de travailler en communauté avec des prêtres diocésains congolais, apportant ainsi un témoignage inattendu, mais éclatant et très encourageant. Bien sûr, la logique exotique et peu cartésienne de certaines décisions échappe à présent complètement à ces hommes entreprenants habitués si longtemps à travailler sans beaucoup d’ingérence. « (…) lorsque tu seras devenu vieux, (…) c’est un autre (…) qui te conduira là où tu ne voudrais pas ». Ainsi ils s’efforcent depuis lors, jour après jour, de surmonter tant qu’ils peuvent le profond clivage culturel existant entre le clergé séculier et régulier.

La pastorale européenne

Un troisième secteur était celui des frères curés et aumôniers en Europe, domiciliés hors de la maison mère. Au début de 1994, ils représentaient un groupe de 30 frères, dont la moitié avait dépassé les 65 ans. A part quelques-uns, la majorité de ces frères âgés restait encore en service. En 1999, leur groupe ne comptait plus que 23 frères, dont seulement 9 de moins de 65 ans. Nous nous trouvions donc dans un mouvement de repli involontaire, causé par des circonstances auxquelles nous ne pouvions donner une réponse adéquate. Depuis 1994, deux frères seulement s’étaient domiciliés hors de l’abbaye, après leur nomination. C’étaient des exceptions à la règle suivie, à savoir de ne plus accepter des nominations impliquant l’obligation de fixer un domicile hors de la maison-mère. Cette règle a également été observée dans notre propre doyenné, où le nombre de paroisses sans prêtre résidant avait augmenté rapidement. Nous avons convenu de réduire nos assistances paroissiales à celles demandées par notre doyen ; mais elles seraient toujours fournies à partir de l’abbaye et sans créer un déséquilibre par rapport aux autres doyennés. Il va de soi que cette mesure n’a pas toujours été bien perçue par les paroissiens des environs qui ignoraient le nombre important de frères laïcs parmi nous, ou qui tenaient la communauté conventuelle pour une simple plate-forme d’envols et d’atterrissages pastoraux.

Le rayonnement abbatial

Il y a, enfin, un quatrième groupe, celui des frères conventuels, la communauté dont je partageais avant tout la vie quotidienne et qui, par ses relations fraternelles, sa prière liturgique, son travail et son hospitalité forme ce qu’on appelle couramment l’abbaye. Dans les années soixante, 90 frères y étaient encore logés, un peu à l’étroit ; une vingtaine de jeunes en formation garantissaient la continuité des activités déployées. Mais l’Église entra alors en crise et notre vitalité s’en ressentit. En cinq ans, 16 frères décédèrent, tandis qu’un seul jeune s’était engagé avec nous. Avec regret, il nous fallut quitter des cures desservies depuis des siècles par nos frères. Des terrains pastoraux choisis, comme notre maison de retraite, notre Centre Liturgique et le Centre Sportif situé à côté de l’abbaye, restaient sans apport de sang frais. Très régulièrement la communauté se trouvait à court de bras et, face à l’avenir, les frères faisaient parfois part de leur préoccupation.

L’évolution de notre communauté interpella d’abord notre foi et l’authenticité de notre vie. Ainsi, lors des réunions avec tous ceux qui habitaient effectivement à l’abbaye, j’ai eu soin de proposer régulièrement quelques réflexions spirituelles pour contrecarrer le danger d’une morosité sournoise ou d’une insouciance déplacée. Au lieu de nous laisser submerger par le désarroi ou de faire grise mine à la régression de nos forces, nous nous sommes interrogés.

Est-il bien vrai que la valeur de notre vie dépend du nombre de ceux qui viendront après nous ? Notre mode de vie, a-t-il perdu sa signification, pour s’être trop identifié à celui du monde ? Est-ce vraiment de notre faute, que si peu de jeunes se sentent attirés par notre voie ? Gare toutefois à la culpabilisation de l’opinion commune ! Des remarques fatalistes peuvent charger le climat d’aigreurs. Que le succès soit le baromètre de la bénédiction du ciel semble être une évidence dans les milieux religieux. Mais qu’en sait-on finalement ? Est-il tellement sûr que la bénédiction du Seigneur se mesure à l’aune de la réussite ? Personne n’est vraiment chrétien, à moins de reconnaître dans sa vie le sort du Christ. Cela vaut sans doute aussi pour une communauté qui se veut chrétienne.

Face à cette situation, nous avons réagi de différentes manières. Tout d’abord, comme il n’y avait plus ni novices ni maître de novices, un frère a été détaché pour l’accueil des jeunes et pour l’accompagnement de ceux qui s’intéressaient à notre vie. Les premiers résultats des initiatives de ce frère confirmaient le bien fondé de sa tâche. Ensuite, par des conférences et des lectures, notre prieur a cherché à former nos mentalités au regard du phénomène du vieillissement. Il a sollicité plusieurs spécialistes pour nous donner des exposés sur des thèmes tels que : l’individuation progressive au cours de la deuxième moitié de la vie, le développement progressif de la personne à travers les différentes phases de la vie, éléments de psychologie et recherche d’une spiritualité pour des religieux âgés….

Et puis, pour les 16 frères les plus jeunes, le prieur a initié et promu une formule originale. D’abord, avec lucidité, il a présenté quelques conjectures sur l’avenir de la communauté. La forte réduction des forces actives prévisibles dans les prochaines années aura des conséquences radicales pour le mode de vie et les habitudes de ce groupe de seize. Heureusement, sur le plan matériel, des mesures avaient été prises pour éviter que ces jeunes ne doivent consumer leurs années actives dans les soins et la subsistance des frères âgés. Sur le plan administratif de l’abbaye, le rôle des jeunes était déjà marquant. Mais un autre domaine se révéla préoccupant. Au sein d’une grande communauté, les divergences d’approches et de convictions se croisent sans se heurter. Par contre, au fur et à mesure qu’une communauté se réduit, celles-ci se ressentent davantage, sans qu’on puisse les amenuiser ou les contourner aussi facilement que par le passé. La pluralité des convictions qui coexistaient sans grand heurt dans la grande communauté, devint émergente et remonta à la surface. Par la communication, le dialogue et les colloques singuliers, le prieur voulut alors inviter les jeunes frères, non pas à prendre des décisions ou à se redistribuer les charges de la communauté, mais en premier lieu à se rencontrer vraiment, à s’écouter mutuellement pour mieux se connaître, à apprécier leurs différents points de vue, afin de découvrir les attentes et soucis communs et de susciter des ententes profondes. Pendant deux ans, le prieur dirigea ces rencontres, avec une assistance externe. Le processus continua tranquillement son cours ; la discrétion ne permet pas d’en dire plus.

Dans sa règle, saint Augustin ne s’adresse pas à l’individu ; il ébauche la manière dont les frères, en tant que communauté, peuvent apporter une réponse aux défis lancés par les temps et les cultures. J’ai essayé d’évoquer l’abbaye dans son évolution au cours des années nonante et de décrire quelques objectifs poursuivis au Chili, au Congo, dans le diocèse et dans la communauté. Il m’arriva de penser que ce que le Seigneur attendait de moi, en tant qu’abbé, ressemblait à une chaconne [2], à composer au fil des jours et des années. Parfois Lui-même se chargeait de la consonance des harmonies, sans que je doive m’efforcer de la trouver. Mes attitudes et orientations dans les quatre secteurs, que je viens de décrire, ne formaient que la basse obstinée de la chaconne, l’ostinato des quatre voix avec leur motif répété qui sous-tendait les variations mélodiques de mes activités courantes. Je me permets de les mentionner brièvement : elles ne se distinguent guère de celles de mes collègues.

Il y avait d’abord le service de la parole, les homélies pour les fêtes liturgiques, les événements communautaires et les funérailles. Comme la foi de notre peuple se délabrait, je m’efforçais d’approfondir la parole du Seigneur, avant d’en parler. J’accompagnais les frères arrivés à la fin de leurs jours et qui se préparaient à la grande traversée. Aux chapitres de la maison, j’encourageais les frères à la prière personnelle, à l’entente fraternelle, à la vie communautaire, à l’observation de nos coutumes. J’accueillais ceux qui venaient me trouver, d’habitude en raison de quelque difficulté. Auparavant, je passais régulièrement une soirée chez des sœurs prémontrées, pour un repas partagé, une réflexion en commun sur un thème biblique, une prière et un moment de détente.

Il y avait aussi les réunions régulières avec le prieur et son adjoint, le sous-prieur, pour traiter ce qui avait trait à la santé, le travail et le bien-être des conventuels ; les réflexions sur l’organisation et les difficultés de la vie communautaire, la suite à donner à certaines demandes venues de l’extérieur. Nous échangions nos informations et nos opinions, nous préparions certains événements conventuels ainsi que l’ordre du jour de la réunion du conseil suivant.

De son côté, le frère proviseur cumulait une série d’activités, puisqu’il était à la fois économe, cellerier, chef du personnel, administrateur délégué de la librairie et directeur délégué des associations sans but lucratif constituant la face civilement reconnue de notre communauté. Il gérait les finances, supervisait la comptabilité, préparait les dossiers de restauration, organisait et inspectait tous les travaux de construction et d’entretien, se chargeait des grandes commandes pour la communauté et de la correspondance administrative. Lors de nos rencontres, je me mettais à son écoute, car la complexité croissante de ses multiples fonctions ne me permettait souvent plus de me forger un jugement personnel, mais mes visites étaient une façon de lui témoigner mon intérêt pour tout ce qu’il réalisait.

Tous les mois, je rencontrais nos frères canonistes, pour solliciter leurs conseils, avant de prendre certaines dispositions. Anciens membres de la commission juridique de notre Ordre, ces frères apportaient la circonspection nécessaire dans le règlement d’affaires délicates, car manifestement, ces dernières années, la société entière prête beaucoup plus d’intérêt aux structures de l’Église et critique régulièrement ses mesures organisationnelles, en se donnant des airs de moraliste.

Six commissions consultatives préparaient en partie le travail du conseil. Leur mission et leur manière de fonctionner avaient été précisées. Parmi les commissions les plus actives, il y avait celles en charge de la liturgie, de l’entretien et de l’aménagement des bâtiments et celle des questions de justice et paix. Les avis proposés dans leurs rapports étaient normalement présentés à la communauté avant d’être discutés au conseil, réuni tous les quinze jours. Chaque année, lors du chapitre canonial fin juin, était présenté à toute la communauté le rapport des activités du conseil ainsi qu’un aperçu général sur l’état de l’abbaye. Enfin, il y avait les réunions trimestrielles avec la direction de l’imprimerie, et les conseils d’administration de cette entreprise et de la librairie.

Avec les sœurs prieures et les abbés de la circarie, nous nous réunissions 5 fois par année. Depuis 1996, un rapprochement très net entre les abbayes flamandes se reflète dans deux réunions annuelles des abbés bénédictins, cisterciens et prémontrés.

Pour être complet, je signalerai encore le rôle représentatif joué par l’abbé dans les contacts avec le diocèse, les autorités civiles et les organisations culturelles.

Le Seigneur de la vigne a bien voulu me réembaucher pour cette dernière période de ma vie active, – « la dernière heure » selon saint Matthieu. J’en fus heureux et sa largesse me remplit d’espoir, surtout qu’Il m’a libéré depuis lors d’angoissantes limites.

Pour ne pas rester mentalement dans le sillage du passé, j’ai cherché asile dans une autre communauté de l’Ordre liée historiquement à la mienne par filiation. J’y ai été accueilli fraternellement par le Père abbé et la communauté. J’y collabore maintenant à l’intégration de jeunes frères à la vie communautaire, après qu’une mission temporaire en Amérique Latine m’ait ouvert de nouveaux horizons.

[1« avec lequel il conduira, en communion d’esprit, les confrères ».

[2« Danse lente à trois temps, peut-être d’origine mexicaine […] ; synonyme : passacaille (Larousse).

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