Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Homélie pour la fête de sainte Bernadette

Jean Bonfils, s.m.a.

N°2009-3 Juillet 2009

| P. 190-195 |

Cette homélie a été prononcée à Lourdes, le 18 février 2009. Merci à l’auteur de nous en avoir confié la publication, nous permettant ainsi de clôturer l’année jubilaire des apparitions, déjà saluée en ses commencements par une présentation de B. Soubirous (Vs Cs 2008-2, 125 s.).

La lecture en ligne de l’article est en accès libre.

Pour pouvoir télécharger les fichiers pdf et ePub, merci de vous inscrire gratuitement en tant qu’utilisateur de notre site ou de vous connecter à votre profil.

Saint Paul, que nous avons entendu dans la première lecture, avait passé dix-huit mois à Corinthe, de l’an 50 à 52, pour y annoncer l’Évangile. Cette ville comptait un demi-million d’habitants à l’époque, dont les deux-tiers étaient des esclaves. La communauté chrétienne, née de la prédication de saint Paul, était le reflet de la cité, composée de petites gens, d’esclaves, bref, de personnes plus ou moins marginales et méprisées. Ce qui explique les termes dans lesquels saint Paul s’adresse à eux : « Vous qui avez été appelés par Dieu… regardez bien, parmi vous il n’y a pas beaucoup de gens sages aux yeux des hommes, ni de gens puissants, ni de haute naissance ». En ce pays, la Grèce, illustré par la réflexion de ses philosophes et de ses sages, Paul a l’audace de venir annoncer le Christ Jésus, envoyé par Dieu pour être notre sagesse, la sagesse de la croix, la sagesse d’un monde renversé, qui s’adresse à ce qui est d’origine modeste, méprisé, à ce qui n’est rien, ce qui est faible et ce qui est fou. C’est dans ce milieu-là que la Sagesse de Dieu se trouve bien à l’aise et qu’elle a quelque chance d’être reçue et partagée. « Ainsi, comme il est écrit, celui qui veut s’enorgueillir qu’il mette son orgueil dans le Seigneur », dit encore saint Paul.

Il me semble que Bernadette peut être considérée comme un chef-d’œuvre de cette sagesse-là. Et j’ajoute que l’Esprit Saint paraît l’avoir comblée du tout premier de ses dons, le don de sagesse, venu se greffer sur une bonne dose de sagesse humaine, cette sagesse qui permet de comprendre de l’intérieur les événements de nos vies et de la vie du monde, de réfléchir au sens de cette vie, aux valeurs à cultiver pour être en mesure de bien vivre, et de ne pas se laisser démonter par la dérision, les refus et les critiques. Sagesse aussi qui donne la plus grande liberté vis-à-vis de tous les pouvoirs, civils et religieux.

Bernadette n’a pas élaboré une philosophie de la vie, elle l’a tout simplement mise en œuvre, sans avoir recours à l’Université, ni même, au moins jusqu’à son adolescence, au catéchisme. C’est de sa famille et dans sa famille qu’elle a reçu cette sagesse : en voyant ses parents prier et en priant avec eux, en les voyant s’aimer avec tendresse et en grande confiance réciproque, en partageant avec eux la faillite du travail, l’austérité du cachot, les changements de logement, les moqueries et les calomnies de certaines personnes, les interventions plus ou moins adroites des autorités administratives. Ce fut là pour elle une sorte de propédeutique du noviciat qu’elle accomplit à Nevers une dizaine d’années plus tard, et où fut mise à l’épreuve surtout ce qu’elle a appelé son orgueil et sa susceptibilité. C’est dans ces circonstances-là et ensuite dans sa maladie, qu’elle parvint au sommet d’une vie mystique toute simple, ordinaire, je dirais à la portée de tous, puisée aux sources de la Parole de Dieu et des sacrements et en particulier de l’Eucharistie. Car c’est ici qu’apparaît la plus belle expression de sa sagesse. Elle a voulu quitter Bartrès, au début de l’année 1858, d’abord parce qu’elle s’y ennuyait, mais surtout « pour aller en classe et me préparer à la première communion, dit-elle – aller en classe pour être en mesure d’apprendre le catéchisme et se familiariser ainsi avec la Parole de Dieu. Elle avait donc compris, avant que cela ne devienne un enseignement courant et une évidence pour les chrétiens, que l’Église ne peut vivre que de la Parole de Dieu et de l’Eucharistie. C’est ce que l’on appelle avoir le sens de la foi, c’est-à-dire la perception claire et comme spontanée, sinon formulée en termes théologiques, de ce qu’il est important de croire et de vivre pour mériter d’être appelé chrétien. En ce domaine, l’eucharistie occupe une place de premier plan ; or, à cette époque, la communion fréquente n’était pas pratiquée de façon habituelle.

Chacun sait aussi que les apparitions elles-mêmes, avec les paroles, les gestes et autres signes qui les ont accompagnées ont contribué à l’initiation chrétienne de Bernadette : le coup de vent de la première apparition, qui évoque le souffle de l’Esprit de Pentecôte ; le signe de la croix, que Bernadette n’a pu tracer sur son corps qu’avec la Dame ; le rocher, au creux duquel la Dame est apparue et d’où elle descendue pour parler à Bernadette « comme une personne parle à une autre personne » ; l’eau jaillie de la source pour y boire et aller s’y laver ; le cierge allumé, et la lumière de l’Immaculée elle-même qui amena Bernadette à se frotter les yeux (l’on ne peut s’empêcher de penser ici à saint Paul, aveuglé sur le chemin de Damas par la lumière de la résurrection) ; l’herbe sauvage que la Vierge lui a demandé de manger en esprit de pénitence pour les pécheurs, ce que Bernadette a exécuté avec une certaine répugnance, cette herbe qui rappelait les herbes amères prescrites au Peuple d’Israël pour accompagner le repas de l’agneau pascal. Même si Bernadette n’avait sans doute pas perçu au moment même tout l’écho biblique de ces signes, il est probable qu’elle a dû y réfléchir par la suite et y trouver de quoi nourrir le don de sagesse que le Seigneur lui avait fait. Il faudrait y ajouter le chapelet qui fut, si l’on peut dire, son premier livre de catéchèse et dont la récitation fidèle l’introduisit progressivement dans les mystères de la vie de Jésus et lui permit d’en vivre. Et enfin, l’expérience de foi qu’elle fit en se rendant fidèlement à la grotte, sans obtenir toujours une parole de la Dame et parfois même sans qu’elle apparaisse, expérience qui lui fit sans doute approfondir la belle définition qu’en donne la lettre aux Hébreux : « la foi, c’est s’accrocher à ce qu’on espère, c’est la certitude de choses qu’on ne voit pas » (11,1, Bible des Peuples).

Les circonstances sont nombreuses dans la vie de Bernadette où se sont révélées sa sagesse et sa liberté de parole. Quand le curé Peyramale, agaçé par les premières révélations des apparitions disait : « mettez-là à l’école et ne la laissez plus aller à la grotte », elle réagit de cette manière : « Oh, s’il ne veut pas le croire, qu’il le laisse, j’ai fait ma commission ». Après la quatrième apparition, alors que le garde-champêtre la conduisait par le bras chez le commissaire Jacomet, des passants compatissants la plaignaient : « Pauvre Bernadette, on va te mettre en prison ». Et elle répondait : « Je n’ai pas peur, s’ils m’y mettent, ils m’en sortiront ».

Le 25 février 1858, le procureur impérial Dutour l’interroge en présence de sa maman et lorsqu’il relit le procès-verbal, Bernadette proteste : « Monsieur, je ne vous ai pas dit cela ». Le procureur : « j’ai les papiers du commissaire, tu ne lui a pas dit la même chose… Tu m’as dit ceci et tu as dit cela au commissaire ». Bernadette : « Non, monsieur ». « Si », répartit le procureur. « Non », répond Bernadette. Le procureur : « Mais le commissaire l’a écrit ». Bernadette : « Si monsieur le commissaire s’est trompé, tant pis pour lui ». L’interrogatoire se poursuit, et lorsque après avoir laissé debout pendant deux heures Bernadette et sa maman, le procureur leur dit : « Il y a des chaises, vous pouvez vous asseoir », Bernadette se tourne vers sa maman avec ces mots : « Non, on la salirait ». La maman fatiguée tombe sur sa chaise et Bernadette, en ultime geste de fière protestation, s’installe par terre en tailleur. Lorsqu’en les renvoyant le procureur donne à Bernadette l’ordre : « Mais c’est bien entendu : tu ne retourneras pas à la grotte… », elle répondit : « Monsieur, je ne vous le promets pas ». Cette assurance et cette liberté devant le représentant du pouvoir, et parce qu’il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes, s’inscrit dans la droite ligne de celle des apôtres qui, au lendemain de la Pentecôte, durent s’expliquer devant le Sanhédrin convoqué pour les juger : « nous sommes témoins de ces événements (la résurrection de Jésus), nous et l’Esprit Saint que Dieu a donné à ceux qui lui obéissent » (Act. 5,22)…« Nous ne pouvons pas, quant à nous, taire ce que nous avons vu et entendu » (Act. 4,20).

Le 10 mai 1859, des visiteurs de passage à Lourdes lui demandent à propos des secrets que la Dame lui a confiés : « Les diriez-vous au Pape » ? Réponse : « il n’a pas besoin de les savoir ». Et encore : « Si la Vierge te disait de retourner à la grotte, quoique monsieur le curé te l’ait défendu, irais-tu » ? Réponse : « J’en demanderais d’abord la permission à monsieur le curé, et s’il ne voulait pas me la donner, j’irais tout de même ». Sagesse, liberté et humanité apparaissent également au cours du temps de discernement de sa vocation religieuse. Bernadette ne s’est pas laissé séduire par les démarches plus ou moins bien inspirées de congrégations religieuses friandes d’une candidature qui, vu les circonstances, aurait pu leur donner un certain relief. Elle a pris le temps d’abord de regarder, d’écouter, de prier et de consulter avant de demander d’être admise au noviciat des Sœurs de Nevers, huit ans après les apparitions, alors que le désir d’une vie religieuse s’était manifesté très tôt chez elle : « Je vais à Nevers parce qu’on ne m’y a pas attirée », a-t-elle dit.

L’Église, aujourd’hui, pour remplir sa mission dans le monde, a besoin de chrétiens de la trempe de Bernadette, car il lui faut témoigner de la vérité de la résurrection de Jésus dans un monde qui n’en éprouve pas le besoin et qui n’en perçoit pas l’impact dans la vie de tous les jours, et ceci aux niveaux familial, social, économique et politique. À cet effet, l’Église a besoin – nous avons besoin, car l’Église, c’est nous – d’une bonne dose d’humanité pour s’inculturer dans le monde de ce temps et d’humilité, pour comprendre et partager les détresses humaines de l’intérieur ; et aussi de sagesse et de courage pour affronter les puissances du mensonge, de la cupidité, des convoitises de tous ordres, de l’égoïsme et de l’orgueil, pour s’apercevoir finalement que ce ne sont pas les gadgets qui rendent heureux. Bernadette nous apprend qu’on peut le devenir en vivant modestement, en assumant dans la foi et la confiance en Dieu une pauvreté que l’on n’a pas choisie, mais que les circonstances ont imposée. Elle nous apprend aussi, comme elle l’a appris elle-même en famille et ensuite dans la vie religieuse, qu’aimer ce n’est pas avoir envie d’aimer, mais vouloir aimer. Elle nous entraîne à faire confiance à l’Église, elle qui sut être à son égard à la fois docile et libre. Elle peut nous apprendre enfin que le service des pauvres et des malades constitue pour l’Église une priorité car, à travers eux, l’on rejoint le Christ dans son mystère de passion, de mort et de résurrection, seul mystère qui peut sauver l’humanité.

Sainte Bernadette, tu as vécu il y a cent-cinquante ans, au milieu de nous comme une personne ordinaire. Moins qu’ordinaire, devrait-on dire, à cause de la condition sociale de ta famille, et plus qu’ordinaire du fait de la visite que te fit la Vierge Marie. Du haut du ciel, regarde-nous et aide-nous. Regarde les familles qui ne disposent pas du minimum pour vivre, ni du travail qui les ferait vivre. Regarde les jeunes en quête du bonheur de vivre et qui ne savent où le trouver. Regarde tous ceux et celles dont Dieu connaît la droiture, qui cherchent loyalement la vérité, mais qui n’ont pas encore rencontré Jésus Christ. Regarde tous ceux qui, dans l’Église, ont reçu une charge pastorale, les évêques et les prêtres, ou un service diaconal, et tous ceux et celles qui, à un titre ou à un autre, remplissent un ministère de la parole et de la charité, toi qui as fait confiance aux prêtres de Lourdes, aux évêques de Tarbes et de Nevers, et suivi le chemin qu’ils ont ouvert devant toi.

Regarde-nous tous avec amour et aide-nous, afin que nous puissions poursuivre notre route dans la confiance en Dieu, en l’Église et les uns vis-à-vis des autres, d’abord au sein de nos familles. Dans ces conditions, nous serons dans chacun de nos milieux de vie des signes d’espérance et des artisans de réconciliation et de paix. Sainte Bernadette, prie pour nous. Amen.

Mots-clés

Dans le même numéro