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Communion et solidarité entre les Églises d’Europe et d’Afrique

Jean Bonfils, s.m.a.

N°2008-2 Avril 2008

| P. 83-90 |

Après avoir porté diverses charges dans sa société de vie apostolique, puis au niveau des supérieurs majeurs de France, d’Europe et à la CIVCSVA, évêque de Viviers, puis de Nice, l’auteur n’a jamais cessé de partager son expertise de l’Afrique au plus haut niveau des instances ecclésiales, comme en témoignent ces pages. A partir d’une homélie célébrant le 50e anniversaire de l’encyclique Fidei Donum, il souligne la solidarité missionnaire des Églises d’Europe et d’Afrique, et fait écho à la récente rencontre de Cape Coast,commémorant les 200 ans de l’abolition de l’esclavage. Le IIe Synode pour l’Afrique, prévu en octobre 2009, est à l’horizon !

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Lorsqu’il m’a sollicité pour prendre la parole cet après-midi du 15 août, le Père recteur du pèlerinage m’a dit : « Parlez de ce qui vous tient le plus à cœur. » Je dois dire que ce qui me tient le plus à cœur, c’est purement et simplement le mystère de l’Église, Corps du Christ, appelé à se développer dans le temps et dans l’histoire jusqu’à la plénitude de son âge (cf. Ép 4,13). Et, dans le mystère de l’Église, sa dimension missionnaire d’envoi au monde. S’il fallait donner une référence conciliaire, je renverrais volontiers aux documents bien connus que sont Lumen Gentium, Gaudium et Spes et Ad Gentes.

Fidei donum

L’année 2007 marque le cinquantième anniversaire d’un document du pape Pie XII, de grande portée et nouveauté. Je veux parler de l’encyclique Fidei Donum (du 21 avril 1957), survenue trente et un ans après l’encyclique Rerum Ecclesiae de Pie XI (1926) et l’ordination épiscopale des six premiers évêques chinois, deux événements significatifs du mouvement missionnaire après la Première Guerre mondiale. Sans que ces termes aient été utilisés, on peut considérer que Fidei Donum [1] fut une encyclique de promotion de la communion ecclésiale et de la solidarité entre Églises particulières. Et ceci, bien que son objet clairement exprimé fût « la situation des missions catholiques notamment en Afrique », donc, un objet limité à un seul continent. Le pape Pie XII écrivait : « La vie de l’Église se présente aujourd’hui comme un échange de vie et d’énergie entre tous les membres du Corps mystique ». Et Jean-Paul II, dans Redemptoris Missio (du 7 décembre 1990) commentait à son tour :

Dans l’encyclique Fidei Donum, Pie XII, avec une intuition prophétique, encouragea les évêques à donner quelques-uns de leurs prêtres pour un service temporaire des Églises d’Afrique, approuvant en même temps les initiatives qui existaient déjà en ce domaine […] Aujourd’hui, la valeur et la fécondité de cette expérience sont confirmées ; en effet, ceux qu’on appelle les « prêtres Fidei Donum » mettent en évidence d’une manière singulière les liens de communion entre les Églises, ils fournissent un précieux apport à la croissance des communautés ecclésiales dans le besoin, et de leur côté ils reçoivent d’elles la fraîcheur et la vitalité de leur foi […] Je souhaite que l’esprit de service de ces prêtres augmente au sein du presbyterium des Églises anciennes et qu’il se développe dans celui des Églises plus récentes (n° 68).

Ces paroles du pape Jean-Paul II font écho au décret de Vatican II sur « le ministère et la vie des prêtres » (Presbyterorum ordinis, 10). Fidei Donum n’avait pas envisagé seulement l’envoi en missions de prêtres diocésains, mais aussi de religieuses et religieux (n° 23) et de fidèles du Christ laïcs (n° 32). De plus, l’encyclique de Pie XII recommandait aux évêques de « veiller à l’assistance spirituelle des jeunes Africains et Asiatiques (n° 30) venus en Europe ou en Amérique pour poursuivre temporairement leurs études ou leur travail professionnel ».

En fonction du sujet qui nous intéresse et du point de vue du Magistère de l’Église, Fidei Donum marque un tournant significatif. L’encyclique est contemporaine ou presque de l’accession à l’indépendance de plusieurs pays africains. Elle accompagne et promeut en même temps le passage d’une situation provisoire, que l’on appelait « les missions », à l’état d’Églises particulières, sous l’autorité pastorale d’un évêque diocésain et non plus d’un vicaire ou d’un préfet apostolique représentant du pape, lequel était considéré comme évêque universel. Certes, le pape conserve désormais et à juste titre cette prérogative mais sous un autre aspect, comme « principe et fondement de l’unité de foi et de communion entre Églises particulières » (Lumen gentium, 18). Du coup, Fidei Donum annonçait déjà dans les faits l’ecclésiologie de Vatican II et ouvrait ainsi la route à une nouvelle catégorie de missionnaires (clercs, religieux et laïcs) désignés comme Fidei Donum.

Jusqu’à cette époque en effet, la mission à l’extérieur de l’Europe avait été conduite, sous l’impulsion des papes, par des instituts religieux et missionnaires au service de l’Église universelle, et l’on parlait des « missions », confiées d’ailleurs à ces instituts par le droit de l’Église. Grâce à cette épopée, développée au cours des siècles, des Églises locales sont nées, munies de leurs pasteurs propres. Qu’il suffise de rappeler quelques grandes figures comme Jean de Plancarpin, o.p., chez les Mongols au milieu du xiiie siècle ; Ricaldo de Montecroce, o.p., qui, avec plusieurs frères, alla étudier l’arabe à Bagdad en 1256 ; le Bienheureux Raymond Lulle, o.f.m., qui, à la même époque et à la suite de saint François d’Assise, s’intéressa de près au monde musulman ; des premiers franciscains qui avaient débarqué au Brésil et sur la côte ouest de l’Inde au début du XVIe siècle, lequel vit naître la Compagnie de Jésus avec les grands noms de François Xavier, Matteo Ricci et Robert de Nobili pour l’Asie, et Pierre Claver pour l’Amérique latine. En 1658, la fondation du séminaire des Missions étrangères de Paris (qui deviendra plus tard la société du même nom) inaugura un nouveau type d’instituts exclusivement missionnaires, de caractère séculier, dont le premier objectif sera de susciter et de former un clergé local diocésain et de préparer ainsi de la façon la plus directe la naissance d’Églises particulières de plein droit. Ces Églises passaient ainsi progressivement d’un statut de dépendance par rapport aux instituts missionnaires envoyés par le Saint-Siège, à l’état de majorité d’Église particulières pleinement reconnues comme telles. C’est lorsque cette échéance est honorée que l’on peut parler de « communion et de solidarité » entre Églises d’Europe et celles d’autres continents. L’encyclique Fidei Donum me semble consacrer cette échéance et ouvrir ainsi le chantier dont j’ai maintenant à vous entretenir quelques instants.

Vers Cape Coast

Publiée en 1990, l’encyclique Redemptoris Missio comporte deux paragraphes sur le thème « Prêtres diocésains pour la mission universelle » (67-68) ; deux autres paragraphes sur la fécondité missionnaire de la vie consacrée par la profession des conseils évangéliques (69-70) ; quatre autres sur le thème « Tous les laïcs sont missionnaires en vertu de leur baptême » (71-74). Tout cela, dans les perspectives de solidarité ouvertes par Fidei Donum. En 1995, a été promulguée l’exhortation apostolique Ecclesia in Africa. Elle accentue la prise en considération de la majorité ecclésiale acquise par les Églises particulières du continent, encourage entre elles « une solidarité pastorale organique » (131), et aussi, une solidarité exprimée « en envoyant elles-mêmes des missionnaires pour annoncer l’Évangile partout sur la terre, même si elles souffrent d’une pénurie de clergé » (130). « La communion avec l’Église universelle sera en quelque sorte consommée, dit le pape, lorsqu’elles aussi participeront de façon active à l’action missionnaire des autres nations » (id.). Je puis témoigner moi-même, à partir des deux diocèses dont je fus l’évêque [2], du bienfait que représente pour une Église particulière la présence permanente de prêtres africains au sein du presbyterium et au service du peuple de Dieu.

Encouragés par ces orientations du Saint-Père et pressés par les nécessités pastorales actuelles et urgentes, le Conseil des conférences épiscopales d’Europe (CCEE) [3] et le Symposium des Églises catholiques d’Afrique et de Madagascar (SECAM-SCEAM) [4] ont organisé, du 10 au 13 novembre 2004 à Rome, un symposium qui a réuni cinquante évêques africains et cinquante européens pour débattre du thème « Communion et solidarité entre l’Afrique et l’Europe ». Cette rencontre, une première dans l’histoire, (et à laquelle j’avais été envoyé), a fait apparaître la nécessité de poursuivre un dialogue permanent entre évêques des deux continents, un dialogue qui déborde l’examen des questions d’échanges de personnel, comme c’était le cas jusqu’à présent, au moins à un niveau officiel. Pour ce faire, une commission mixte permanente de six évêques (3 africains et 3 européens) a été créée pour organiser le dialogue souhaité. Cette commission, dont je suis membre, s’est réunie à Rome les 8 et 9 juin 2006 à partir de la conviction suivante : « Les évêques d’Afrique et d’Europe, sur la base de la communion sacramentelle, entendent continuer à poursuivre l’approfondissement de leur responsabilité commune dans l’évangélisation et la promotion humaine de leurs propres continents et du monde. » Un agenda de travail a été adopté et une prochaine rencontre prévue à Cape Coast au Ghana du 14 au 18 novembre 2007. Elle rassemblera 16 évêques (8 de chaque continent) en plus des membres de notre commission. Elle travaillera sur le thème de l’esclavage, ancien et nouveau, à partir de cette parole d’Isaïe : « Je connais les souffrances de mon peuple » (3,7), ceci à l’occasion du bicentenaire de l’abolition officielle de l’esclavage aux États-Unis, en 1807. D’autres réunions de ce genre devraient se tenir en 2008 et 2009 sur l’accueil de l’étranger et la mission ad gentes proprement dite, pour aboutir en 2010 à un grand rassemblement d’évêques et de laïcs, toujours intercontinental, pour partager réflexions et projets sur l’annonce de l’évangile, les cultures et les religions, ceci en cohérence avec la seconde assemblée spéciale du Synode des évêques pour l’Afrique qui est annoncée pour 2009, je crois [5].

En ce qui concerne notre réunion de novembre, il faut d’abord se souvenir que l’esclavage séculaire dont les Africains ont été victimes a laissé des blessures profondes dans la conscience collective des peuples. Il y a donc des blessures passées à guérir et cela nécessite une meilleure connaissance de l’histoire, une meilleure connaissance des cultures passées et surtout un a priori de sympathie mutuelle et de confiance réciproque entre les personnes qui ont à s’expliquer. Je dois dire que ce climat est déjà bien établi entre les évêques des deux continents. Les esclavages contemporains sont nombreux, ils affectent nos deux continents, ils peuvent exister d’un continent à l’autre, d’où la nécessité de se parler pour essayer de s’accorder sur des remèdes qui, comme chacun sait, ne peuvent dépendre absolument de l’Église, mais que l’Église peut proposer et sur lesquels elles peut éventuellement agir directement. Je cite en vrac, en matière d’esclavage : le transfert sur le continent africain, où l’on aime la vie sous tous ses aspects, d’une certaine culture de mort née dans les pays riches, dont nous sommes ; la désagrégation de la famille, sous le coup des mouvements de populations et des médias qui répercutent en Afrique les dérives de chez nous ; il y a aussi le poids de la dette et celui du commerce international qui ne se préoccupe pas beaucoup de payer à leur juste prix le fruit du dur labeur des paysans africains ; les dictatures locales, plus ou moins entretenues encore par les soins de l’ancien colonisateur ; dans certains pays, la condition de la femme, qui ne fait pas droit à sa liberté et au respect de sa dignité ; il y a aussi le poids que font peser sur les cultures locales certaines pratiques perverses des religions traditionnelles, etc.

Il s’agira donc, pour les évêques réunis à Cape Coast, de réfléchir à la façon de promouvoir les libertés humaines et la liberté chrétienne, en même temps que l’amour de la vie, de son commencement à son terme naturel ; d’envisager la contribution que les Églises des deux continents pourraient offrir au recul sinon à l’abolition des nouveaux esclavages dont souffrent nos sociétés africaines et européennes. Car si l’on fait mémoire des crimes passés, c’est aussi et surtout pour faire en sorte qu’ils ne se reproduisent plus. En poursuivant cette entreprise nos Églises laisseront apparaître le germe et le commencement du monde nouveau vers lequel aspire, souvent peut-être sans le savoir, toute l’humanité. La foi chrétienne nous permet d’en reconnaître l’origine dans le Christ ressuscité qui a assuré les siens de sa présence permanente jusqu’à la fin des temps : « Je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28,20).

Note supplémentaire : Après Cape Coast

Le Séminaire de Cape Coast était donc organisé conjointement par le Symposium des conférences épiscopales d’Afrique et de Madagascar (SCEAM), et le Conseil des conférences épiscopales d’Europe (CCEE). Dix évêques africains et dix européens, en plus de membres de dicastères et organismes de solidarité, ont réfléchi à l’esclavage et aux nouveaux esclavages, sous la responsabilité des cardinaux Josip Bozanic, de Croatie, vice-président du CCEE, et Théodore Sarr, du Sénégal, vice-président du SCEAM. Des contributions biblique, théologique et historique nous ont permis d’enraciner notre réflexion dans la Parole de Dieu, de faire apparaître les aspects doctrinaux du thème et d’entendre des témoignages passés et présents, émanant de plusieurs pays de nos deux continents. Certains attestaient avec force la réalité brutale de l’esclavage actuel, notamment en ce qui concerne la condition des enfants et des femmes. Je dois dire que ces témoignages m’ont frappé à peu près au même degré que ce que j’ai pu voir à Auschwitz…

Une immersion, comme on dit dans un certain langage, nous a été proposée sur l’un des lieux historiques, le Fort d’Elmina, voisin de notre lieu de réunion. Un universitaire ghanéen a mis en relief la condition inhumaine des milliers, sinon des millions d’hommes, de femmes et d’enfants, entassés en ce lieu comme des marchandises, avant de mourir sur place, d’être jetés à la mer, ou déportés vers les Amériques. De là, le Cardinal Peter Turckson, archevêque du lieu, nous a conduits au cimetière tout proche où reposent les deux premiers missionnaires de la Société des Missions Africaines qui ont commencé l’évangélisation du pays à la fin du XIXe siècle, les Pères Murat et Moreau, du diocèse de Saint-Étienne. Ainsi la Bonne Nouvelle du salut venait-elle croiser l’un des signes les plus cruels de l’inhumanité.

Une sorte de catalogue des formes nouvelles de l’esclavage avait été préparé par la commission Justice et Paix du SCEAM ; à partir de cet instrument de travail, nous avons rédigé un message adressé, par le biais de nos conférences épiscopales, aux chefs d’États africains et européens qui devaient se réunir à Lisbonne les 8 et 9 décembre, en exposant les questions que nous souhaitions voir traitées lors de ce sommet de l’Union européenne et de l’Union africaine.

[1On en trouve le texte sur Internet.

[2Mgr Bonfils a été évêque de Viviers (1993-1998) puis de Nice (1998-2005).

[3Le CCEE regroupe les présidents des 36 conférences épiscopales d’Europe, avec comme président le cardinal Peter Erdö (Hongrie).

[4Le SCEAM comprend les 39 conférences épiscopales nationales et les 9 conférences régionales d’Afrique, avec le cardinal Polycarp Pengo (Tanzanie) comme président.

[5Les Lineamenta de cette IIe assemblée spéciale pour l’Afrique ont été publiés sous le titre « L’Église en Afrique au service de la réconciliation, de la justice et de la paix » (27 juin 2006). Le Synode, sur la réconciliation, la justice et la paix, devrait avoir lieu du 4 au 25 octobre 2009.

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