Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Hommage au solitaire…

…qui n’a pas choisi de l’être

Luc Ravel, c.r.s.v.

N°2007-3 Juillet 2007

| P. 175-185 |

Ces pages sont le cri d’un témoin. Elles nous interrogent sur nos attitudes à l’égard de « ceux qui sont restés seuls » et dont le nombre croît sans cesse dans nos régions. Quelle aventure spirituelle se joue ici, et comment les célibataires « consacrés » vont-ils s’y faire présents ? Tout n’est-il pas, dans l’Église, affaire de sainteté ?

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Dans le champ grandissant des personnes seules, sur qui tombe une solitude froide, les célibataires qui n’ont pas choisi de l’être – et, souvent, pas fini de l’être –, méritent d’être honorés au moins d’une pensée ou d’un article. Rassurons-nous : ils n’ont nullement l’intention de former des ghettos ou des groupes de pression. Mais ils se refusent aussi, à bon droit, à être parqués en dehors de l’Église par ignorance, ou entassés à l’intérieur de nos assemblées par condescendance dans un espace réservé, comme l’étaient les pénitents publics aux premiers siècles de notre ère. On les comprend. Et il nous est bon de le dire ou de le lire alors que nous sommes mis en demeure, par les chiffres et par leurs cris, de les connaître et de les identifier sans pour autant en faire un « ghetto », mot terrible que l’on m’a souvent renvoyé alors que je présentais une proposition concrète pour ces personnes seules.

Précisément, au rebours de ce que l’on entend de leur part ou de la part des « gens d’Église », ils ne prendront leur place au sein de nos communautés paroissiales, où ils sont encore considérés avec pitié ou défiance par les personnes « casées » (prêtres, religieux, mariés…), qu’au prix d’une distinction et d’une reconnaissance approfondies. Tant qu’ils demeurent dans la masse, ils ne sauront s’intégrer ni être intégrés dans le Corps avec leur charisme propre. Tant qu’un effort soutenu n’est pas promu pour discerner combien ils sont, qui ils sont et ce qu’ils sont, nous nous privons de leur trésor, un trésor dont nous convenons tous immédiatement qu’il est porté dans des vases fragiles, fissurés par le poids de l’isolement et la masse de toutes ses conséquences psychologiques.

Ont-ils un charisme propre ?

Sur ce point, la réponse est aisée au plan théologique. Raisonnons « par l’absurde », comme l’on dit en mathématique : s’ils n’en ont pas, ils ne sont pas membres du Corps du Christ. Nulle grâce ne les fait entrer en communion d’amour et de complémentarité vivante avec les autres membres vivants appartenant à des conditions de vie clairement identifiées aujourd’hui. Rappelons que toute grâce sanctifiante intègre l’homme dans un Corps en tant qu’organe précis, riche de sa spécificité. Par le fait d’établir un lien personnel avec le Christ, la grâce construit un lien de communion avec les autres membres de ce Corps. Ainsi chacun dans sa condition de vie reçoit des autres à qui il apporte, en retour, son trésor.

En ce temps où l’individualisme atteint même la sphère spirituelle, nous devons aller jusqu’au bout du raisonnement que nous tenons lorsque nous enseignons (à tort d’ailleurs) qu’« il n’y a que deux états de vie reconnus par l’Église » : que faisons-nous alors des enfants, des veuves, des personnes handicapées et… des personnes célibataires ? La doctrine traditionnelle parle plutôt du don et de l’appel à la sainteté, entendue comme plénitude d’amour vécue selon les manières d’être et de vie de chacun. Selon ses « conditions de vie » qui, parfois, et on s’en réjouit, intègrent un état stable, fruit d’un choix libre et d’un engagement reconnu par l’Église. Bref, l’Évangile propose un chemin de croissance d’amour dans son état de vie actuel… qui peut être tendu vers un autre état de vie futur (comme l’est celui de l’enfance) ! Voilà pourquoi nous tenons pour strictement équivalentes les deux questions suivantes : quel est le charisme propre de ces célibataires ? Leur vie actuelle peut-elle être porteuse de sainteté ?

Ou bien, pour le dire autrement : une solitude non choisie, fruit d’un amour blessé (veuvage) ou détruit (divorce) ou avorté (fiançailles rompues…) ou attendu (attente de l’âme sœur) peut-elle être chemin concret d’amour parfait ? Une telle solitude est-elle porteuse d’une grâce propre à unir au Christ, d’une part, et à illuminer ses frères, d’autre part ? Si l’existence d’une telle grâce avec ses couleurs particulières ne pose donc pas question (au plan théologique), sa connaissance par le solitaire lui-même et sa reconnaissance par la communauté chrétienne nous projette dans une singulière aventure. Une double aventure, en réalité.

D’abord une aventure humaine

Comment vaincre les a priori, fourbis par les siècles, qui viennent instinctivement à l’esprit du croyant lorsqu’on parle de « célibataire » ? On aura remarqué que nous prenons ces personnes seules en bloc, comme si n’existaient pas de différences profondes entre elles. C’est un choix méthodologique : nous visons l’élan commun qui les habite en deçà des innombrables circonstances dans lesquelles elles se diversifient.

Célibataire ? Tout est dans l’adjectif qui le qualifie. « Consacré » ? Alors tout va bien, une telle personne sans être nécessairement canonisable, a cependant donné sa vie au Christ pour les autres. On ne peut donc la soupçonner que d’un trop de générosité ou de pauvreté. « Non consacré » ? L’adjectif a pour strict synonyme « endurci » pour le « vieux garçon » et « égoïste » pour la « vieille fille ». Et d’autres soupçons naissent alors…

J’aimerais sur ce point être accusé de caricature : hélas, plus de dix ans d’expérience de ministère auprès des personnes célibataires m’ont convaincu que les mentalités sont très longues à évoluer dans nos milieux chrétiens. Peut-être, à ce point de notre réflexion, puis-je témoigner de mon chemin personnel depuis 1996 où je me suis trouvé mêlé presque par hasard à des groupes de célibataires. J’avoue qu’ils me surprenaient alors et pas toujours en bien. Totalement ignorant du phénomène social et de ses répercussions psychologiques, je me tenais ferme sur des positions que je juge simplistes aujourd’hui. Entre-temps, une émotion profonde m’a pris le cœur (une grâce ?), accrue lors de nos week-ends, temps forts, conférences, groupes de lectio divina et, surtout, dans ces multiples dialogues où les confidences mettent les cœurs à nu. C’est cette émotion que j’aimerais partager.

Certes, les médias véhiculent une image positive du célibataire libéré (des contraintes du mariage) et à qui tout réussi (sauf le mariage). On peut (on doit même) trouver excessive cette image volontariste et caricaturale que le succès des sites de rencontre dément par ailleurs. Mais de là à en rester à ces réactions « stigmatisantes », il y a un abîme, difficile à franchir, semble-t-il. Au passage, remarquons que ce ne sont pas nécessairement les anciens qui sont les plus gênés. Peut être parce qu’ils ont relativisé, sans les discréditer, les manières de vivre des uns et des autres (à commencer par la leur). En revanche, les jeunes, étudiants et jeunes professionnels, ont souvent la dent très dure vis-à-vis de leurs aînés restés célibataires. Parce qu’ils sont persuadés de savoir trouver l’âme sœur quand ils le voudront. Ou parce qu’ils ont peur qu’il leur arrive la même chose !

Pour tout dire, ces blocages existent aussi chez les célibataires eux-mêmes dans la mesure où ils portent un regard négatif sur leur condition en général, et sur les personnes « atteintes de ce mal », en particulier (le mécanisme relève de l’attitude commune de l’homme devant ce qui le fait souffrir : le constat de la douleur pousse au jugement noir). Une masse d’embrouillaminis psychologiques rend la tâche ardue : il y a du pain sur la planche pour tous ceux qui veulent chercher, dans les déchirures du tissu psychologique, la source claire à même d’abreuver l’Église en forces neuves.

Une aventure spirituelle

Là commence l’aventure spirituelle dont il faut d’abord souligner l’importance. Dans nos régions, deux mouvements opposés mais exactement synchroniques se sont amorcés à la fin des années soixante : la baisse du célibat consacré et la hausse du célibat non consacré. Il est tout à fait remarquable de faire le lien. Nombreux ont été ceux qui ont établi un lien « négatif » : « les jeunes ont peur de s’engager », « la vie consacrée ne les attire plus », etc. Ce point a été trop développé depuis quarante ans pour qu’on y rajoute une ligne (même s’il y aurait ou resterait à prouver dans quelle mesure et dans quel domaine ces affirmations sont fondées).

Peut-on, à l’inverse, remarquer un lien positif ? Je ne dis pas inventer. Si nous y arrivons, sans trahir l’Évangile et les célibataires, nous ouvrons à nos communautés d’immenses champs de renouvellement car des forces vives sont là, en attente. Diocèses et paroisses n’ont pas attendu ces quelques lignes pour embaucher ces solitaires non engagés dans des communautés ou des mouvements. Mais l’ont-ils fait en suivant un regard évangélique (et théologal) qui, en observant bien en face son propre besoin, se concentre d’abord sur l’appel de l’autre, le charisme dont il est porteur et la voie pour le déployer ? Ou bien, se sont-ils laissés mener par une vision économique, voire utilitariste, qui examine d’abord les disponibilités et les compétences ?

Cette aventure spirituelle est donc un défi pastoral double : comment accompagner ces personnes sur leur chemin de sainteté et, dans le même temps, les aider à communiquer leur trésor aux communautés chrétiennes et au monde tout entier ? Avant de nous lancer dans cette aventure, deux remarques encore seront, je crois, bienvenues.

Des préliminaires

Une première remarque peut répondre au mouvement d’humeur, d’ailleurs légitime, que cette invitation pourrait susciter et qui pourrait s’exprimer ainsi : ne cherche-t-on pas à remplacer la vie consacrée par le célibat non consacré ? Chacun a encore en mémoire ces tentatives funestes (heureusement vouées à l’échec) de substituer un laïcat entreprenant à un clergé vieillissant. Un laïc ne remplace jamais un prêtre quand bien même il reprend, et de façon très opportune, certaines activités assurées par le prêtre en d’autres temps. Cependant, la diminution du nombre de prêtres aura facilité, pour une part, une découverte puis une mise en œuvre du laïcat en tant que tel. En évitant les faux pas de la « mise en concurrence » ou des rapports de force, nos communautés vivent aujourd’hui la complémentarité, splendide, des deux sacerdoces.

Le parallèle n’est pas fortuit, on s’en doute. Redisons avec conviction la nécessité pour le monde et pour l’Église de la vie consacrée. Elle s’enracine dans un choix libre, réponse à un appel précieux. Elle intègre toute la durée de l’existence, dans une fidélité soutenue par le don gracieux de la persévérance. C’est une donation de toute la personne dans sa totalité présente et son devenir (ou dynamisme) historique. Envisager la disparition de la vie consacrée, c’est imaginer de naviguer de nuit sous un ciel privé d’étoiles… La découverte de la richesse des uns ne supprime pas la richesse des autres. Nous aimerions dire que, au contraire, elle l’augmente en la purifiant. Le célibat non choisi, que nous allons baptiser « célibat d’attente », ne provoque pas la disparition du célibat consacré. Il ne le remplace pas non plus. Il lui permet d’être plus lui-même. Nous allons voir comment.

La seconde remarque consiste à replacer cette recherche dans le cadre de la finalité ultime de l’Église, la transmission de l’Évangile. S’il est vrai, et nous le tenons pour tel, que l’on « transmet » d’abord à ceux qui nous sont le plus proche par les conditions de vie (Dieu se fait semblable à nous par l’incarnation), alors ces solitaires, isolés, esseulés, célibataires seront les premiers témoins et transmetteurs auprès de tous ceux dont ils sont devenus les prochains par la solitude : ceux qui sont seuls (une bonne moitié de la population adulte dans nos sociétés) et ceux qui se sentent seuls (bien que en famille ou en communauté). Ils leur annonceront le merveilleux évangile de la communion en quoi se condense le message essentiel de la Parole. La bonne nouvelle de la communion en acte tient peut être dans les mains et dans le cœur de ces solitaires, dans la mesure où ils seront pris dans la souffrance aiguë de la solitude et, en même temps, dans l’expérience forte de la communion riante de nos assemblées. (On a le droit de rêver un peu de temps en temps…).

Par quelle blessure l’Évangile entre-t-il aujourd’hui dans le cœur d’hommes occidentaux repus de tous les biens et comblés de tous les moyens de vivre ? Que peut apporter le Christ à ces personnes qui reçoivent tout de la société ? Les riches ne profitent pas du Royaume, dit l’Évangile, non parce que Dieu le leur refuserait, mais parce qu’ils n’ont pas de fissure intérieure. Ou plutôt, ils ne veulent pas reconnaître leur pauvreté. Or, elle existe et se nomme aujourd’hui : « solitude ». La pire maladie qui soit, aux dires de Mère Teresa.

Cette aventure spirituelle embarrasse et fait peur : elle ouvre une brèche dans la muraille compacte de nos schémas trop courts. En tête, ceux qui bloquent la voie chrétienne dans les deux cases bien identifiées par l’Église, celle du mariage et celle de la vie consacrée. Ce n’est pas le but de cet article de voir le bien fondé de ces schémas, au regard de l’évangile et de la tradition.

Distinguer le spirituel du moralisant

La voie que présente le Christ est un chemin de vie dans l’Esprit et de marche à la suite du Christ. Parfois, pour vérifier une vie ou un état, nous ne prenons pas le « Christ-mesure », à savoir la mesure qu’est le Christ, mais les exigences de la morale comme norme. Par le fait même, la femme adultère, celle de Magdala et tant d’autres sortent du cadre moral. Pesées à l’aune qu’est le Christ, elles sont pourtant bien mieux situées que ceux qui les critiquent à l’aune de la Loi.

Il n’y a pas à chercher très loin des exemples décapants d’application de la grille morale à ces personnes célibataires : « S’ils le sont, c’est qu’ils le veulent ! » ; « Tous des égoïstes qui s’ignorent ! » ; « Des égocentrés qui ont peur de s’engager… ! » ; « Leur sexualité ? Mieux vaut ne pas en parler ! » ; « Mignonne et encore seule ? C’est qu’il y a un problème ! » ; « Il a quarante ans et il n’est pas avec une femme ? On devine ses tendances ! (Sourires entendus) ». Les gens « biens » ne sont pas avares de ces analyses dont on admire la délicatesse. A défaut de voir par eux-mêmes ces déviations morales, ils les devinent avec sagacité et les jugent d’autant plus perverses qu’elles sont cachées à leurs yeux. Forts de leur grandeur d’âme naturelle, ils donneront, gracieusement, force conseils éthico-psycho-spirituels. Si ce n’est pour le bien de la personne, ce sera au profit de l’ordre moral, qu’il faut sauver, bien entendu.

Nous sommes là en terrain connu et bien balisé. Mais sommes-nous sur le bon terrain ? L’égoïsme, est-il vraiment le privilège des célibataires ? Peut-on vraiment caractériser une classe d’hommes et de femmes par le défaut de la cuirasse ? C’est que, en effet, la morale est commune à tous et non pas propre à telle ou telle catégorie de personnes. Ainsi, nous ne vendons pas un grand secret en affirmant, par expérience, que nos communautés religieuses ont leur part de frères ou de sœurs ponctuels et précis à respecter les règles strictes de… l’égocentrisme ! Et de ses deux conséquences immédiates : l’égoïsme et l’égotisme ! La table commune, à la longue, manifeste bien les tendances secrètes. Et que dire des couples mariés où tout va bien jusqu’au divorce et son quota de relectures et de révélations…

Nous ne canonisons pas les célibataires parce qu’ils le sont. L’Adversaire n’a pas négligé de semer son ivraie dans le champ des solitaires, qu’ils aient choisi ou de l’être ou pas. Mais si le péché est le partage de tous, la grâce l’est aussi. Et peut-être bien davantage encore. C’est elle qui nous intéresse, car elle différencie les personnes selon le cœur du Père, pour qu’elles se complètent dans l’unité de l’Église. A y regarder de près, le péché n’est pas si original qu’on veut bien le dire : il est sans grande particularité ou personnalité. Il ne peut servir à « qualifier » ou comprendre une personne ou un état de vie. Certes, des formes de vie différentes induisent des structures psychologiques attenantes : comment, par exemple, demander à quelqu’un qui vit seul depuis toujours de savoir immédiatement vivre en communauté ? Cela s’apprend au noviciat ou ailleurs. Vingt ans de vie solitaire forme un comportement. Qui pourrait le nier ? Mais le péché relève d’un autre ordre que celui de la psychologie et des habitudes de vie. Le mal est uniforme, et on ne peut forger de catégories ou dégager des richesses de sa force de destruction. Il manque de « grâce », précisément. Or, elle seule différencie en unissant. Elle unifie en différenciant. Qui s’intéresse à elle soulève un morceau du voile tendu sur l’originalité infinie de Dieu.

Un mystère de pauvreté

Cette aventure spirituelle dans le champ de la grâce, nous conduit jusqu’à des points de vue où, sous nos yeux, s’ouvrent des paysages dilatés et euphorisants. Il en va des solitaires qui n’ont pas choisi de l’être comme des autres : nous ne serons pas déçus de notre enquête spirituelle visant à dégager leur mystère. Elle aboutit toujours à un sourire de Dieu.

Le souvenir d’une discussion ouvre dans le bloc du mystère une échappée vertigineuse. C’était en plein hiver, un jour très clair en Forêt noire. Le froid claquait fort, au dehors. Au-dedans, nous devisions à deux, bercés par la chaleur d’un poêle énorme. Il s’en trouve encore dans ces maisons allemandes, aussi larges et solides qu’un préjugé. Et justement, avec mon confrère religieux, nous évoquions ce ministère auprès des personnes seules. Lui-même en connaissait beaucoup : la situation en Allemagne n’est guère différente de celle de la France. Et je lui expliquais avec passion nos premières expériences et nos réflexions du moment. Qui sont-ils ? Où vont-ils ? De quelle grâce sont-ils porteurs ? Bref, comment les regarder à la lumière de l’Évangile… Il m’interrompit avec un immense sérieux : « tu sais, nous, nous faisons profession religieuse. Nous nous engageons à vivre la pauvreté, la chasteté, l’obéissance. Tout est remis entre les mains de Dieu… en théorie. Mais dans la réalité, nous avons tout ! Nous avons la communauté qui nous aidera, si cela va mal. Nous aurons toujours de quoi manger, dormir, travailler et nous ne sommes pas seuls. Il y a des frères et des sœurs qui nous entourent. » J’opinais : malgré les soucis du jour, un sentiment de sécurité habite nos cœurs et nos communautés, au moins dans nos régions. « Tandis que ces personnes seules, poursuivit-il, n’ont rien d’assuré. Si demain, elles perdent leur travail, qui va les aider ? La société un moment ; et après ? La famille ? Quand elle existe encore… Et s’ils sont malades, qui va les soigner ? Si la famille disparaît et que les amis s’éloignent, qui va les aimer ? Comment vivent-ils leur affectivité ? » En l’écoutant, je me remémorais les innombrables partages et visages de ces dernières années : les détresses d’amis au chômage durant plusieurs années, le vide affectif qui les conduit au bord du suicide, la difficulté pour trouver des personnes avec qui passer des vacances, ou plus simplement les difficultés pour se soigner quand on habite seul… Et il conclut : « Au fond, ce sont eux les vrais pauvres du Seigneur… »

Une grande lumière s’est allumée en moi avec ce partage fraternel où j’étais remis tout simplement dans le bon sens et la réalité des choses. Je remerciais intérieurement pour ce bon vieux pragmatisme anglo-saxon. Et je puis dire que, depuis lors, mon intérêt pastoral pour ces célibataires, qui avait jusque là un quelque chose de « clinique » (une sorte de curiosité intellectuelle), s’est transformé en une compassion pleine de tendresse et, j’ose le dire, moi qui suis religieux, pleine d’admiration.

« Le Peuple des pauvres, les humbles et les doux, tout abandonnés aux desseins mystérieux de leur Dieu, ceux qui attendent la justice, non des hommes mais du Messie, est finalement la grande œuvre de la mission cachée de l’Esprit Saint durant le temps des promesses… » (Catéchisme de l’Église catholique, § 716). Dieu prépare-t-il en ces personnes ce peuple bien disposé des anawim ? « Ce sont eux les vrais pauvres du Seigneur… ». Eux qui ne savent pas de quoi demain sera fait, sur qui demain s’appuyer, avec qui demain cheminer. Eux qui, chaque jour, doutent d’être sur un chemin d’amour car nulle balise ne les assure d’être sur la bonne voie (« Où est-il ton Dieu ? », dit le Psaume 41). Eux qui s’interrogent constamment sur leur passé, lisant et relisant jusqu’à la culpabilisation les jeunes années de leur vie sans but ou de leur mariage raté, se demandant ce qu’ils ont fait ou pas fait pour en être là… Voilà une vie autrement plus précaire que celle de l’existence de « consacré pour le Royaume de Dieu » à qui l’Église ne manquera jamais, soyons francs.

Encore faut-il qu’une grâce singulière nous fasse saisir cette précarité sous les dehors d’une insertion sociale parfois rutilante et d’un salaire honorable voire enviable. J’entends bien que certains de ces célibataires sont aussi très entourés. D’amis fidèles ou de fratries accueillantes. Et cependant, même ceux-là sentent l’incertitude de leur état : à supposer que tous les moyens matériels soient consolidés jusqu’à la fin de leurs jours, demeure en eux le sentiment d’une profonde insécurité, d’une immense fragilité, d’une pesante précarité. Leur vie leur paraît sans valeur : d’ailleurs, se disent-ils, que laisserons-nous derrière nous ? Ni œuvres, ni enfants. Leur cœur leur semble trop grand pour leur vie actuelle : qui pouvons-nous entourer des flots de tendresse qui sourdent en nous ? Ni un frère, ni un conjoint.

J’ai en tête ces hommes qui veulent marcher mais titubent sous une charge trop lourde pour eux. Tout rassuré qu’il puisse être au plan matériel, le solitaire a la démarche mal assurée de celui qui n’a pas pu donner par amour le poids de son être. Et qui le trimballe ainsi jusqu’à en pleurer : à qui me donner ? L’autre que je porte est toujours moins lourd que le moi que je garde. Cette pensée d’expérience est au fond ce qui nous réconforte lorsque nous trouvons trop lourd le « poids de la communauté ».

Combien la solitude conduit à l’incertitude et comment celle-ci induit la pauvreté de cœur : c’est là tout un chemin de prospections, d’initiatives, de retours en arrière, d’essais non concluants, de joies splendides, d’expériences de foi et d’espérances de cœur qui nous est présenté aujourd’hui. Il n’est pas encore assuré que l’Église accepte de s’y engager à court terme. Il est certain qu’elle le doit. Pour le parcourir ensuite à grand pas car les mouvements des hommes ne nous attendent plus. La nouveauté est toujours déconcertante, mais elle ne paralyse, au nom de la prudence, que ceux qui doutent de l’Esprit.

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