Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Le psautier, le vœu et le « Règne »

Jean-Marie Glorieux, s.j.

N°2007-2 Avril 2007

| P. 95-102 |

Rumination des Psaumes ou contemplation évangélique, la prière chrétienne conduit la liberté de l’homme à épouser la liberté pourtant insondable de Dieu. Ce « vœu » de s’accorder pour la vie au choix du « Commencement » est précisément l’enjeu de la méditation du Règne, dans les Exercices spirituels : « Conduis-toi même ma vie ».

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Le Psautier est le livre de prière de la Bible. Certains Psaumes proviennent des temps les plus éloignés et révèlent par là qu’ils expriment des attitudes profondes, sinon éternelles, de l’âme devant Dieu ; il y a peu de place ici pour des considérations purement évolutives, où le vieux disparaîtrait devant le neuf. L’Ancien et le Nouveau Testament en effet ont fait des psaumes la base de nombreuses écoles de prières et aujourd’hui, ils demeurent la matière principale des offices divins dans les monastères, comme dans des lieux où accourent les jeunes par milliers. Avec les Exercices de saint Ignace au xvie siècle, apparaît certes une forme particulière de prière, à savoir la contemplation ou méditation de quelques versets de l’Écriture, et particulièrement de l’Évangile, encore que l’on puisse inscrire cette forme d’oraison dans la lignée de la Lectio divina, beaucoup plus ancienne [1]. Un des buts de la brève étude présente sera de montrer combien Psautier et Évangile peuvent, sinon doivent, se compléter l’un l’autre.

Le Psautier

On aime remarquer que le Psautier évoque une grande richesse de pensées et sentiments de l’âme devant Celui qui est l’Immense, le Dieu toujours plus grand : l’émerveillement, la louange, la guerre, la colère, l’abandon, l’action de grâce, etc. Par cette ouverture et cette largeur, est indiqué cependant quelque chose de plus profond que le sentiment, à savoir le lieu où, dans le secret, la Parole divine s’adresse à l’homme. C’est le motif qui traverse le long Psaume 119 (118) ou encore, si l’on veut une référence plus succincte, la deuxième partie du Psaume 19 (18). Le bréviaire ne s’est pas trompé en proposant souvent les versets 145 et suivants du premier Psaume mentionné, où sont rassemblés ce qui, tout au long du texte, vient de Dieu pour toucher le cœur : « tes volontés, Seigneur… ton témoignage,… ta parole…, ta promesse…, tes jugements… » Comme l’expérience le montre, cette écoute est souvent donnée dans « un souffle de silence », ainsi qu’on le rapporte d’Élie au mont Horeb [2]. En fait, c’est bien tout le Psautier qui peut être prié de la sorte, quelle que soit la façon dont le texte est utilisé : une récitation soutenue, suivie éventuellement par un temps de silence et la reprise, seul ou en groupe, de quelques mots qui ont touché le cœur, une très lente lectio divina, etc. L’important est de laisser une place à l’ébauche de l’indicible dialogue entre le Créateur et la créature ; par là, liberté et initiative ne sont pas exclues, au contraire, mais ce sera toujours pour aider jeunes et moins jeunes à reprendre contact, même sans le reconnaître, avec la source de toute paix et de tout amour.

L’écoute de la Parole au plus secret de l’âme, le père Alexandre Men, dans une conférence donnée à la Maison de la Technique à Moscou la veille de sa mort, le 9 septembre 1990, y voyait l’essentiel de la foi de l’Ancien Testament. Pour lui, celle-ci est entrée dans la mémoire de l’humanité, lorsque Abraham a dit « oui » à Dieu, plus exactement, lorsqu’il a obéi en silence à un appel mystérieux l’invitant à franchir le rideau de la réalité mortifère et absurde du monde et de dire à Dieu : « J’accepte et j’écoute [3]. » Cette forte expression se retrouve, semble-t-il, aujourd’hui en creux en beaucoup d’aveux : « Je voudrais avoir plus de confiance ; je n’ai pas assez de foi… » Et là, on est à la source des renouveaux de la prière, comme du courage dans l’action.

La fidélité à cette expérience est-elle à mesure humaine ? Comment l’homme peut-il garder vive cette écoute de la Parole au commencement, en faire l’âme de toute prière et de toute action ? Comment nourrir cette familiarité avec Dieu en toutes choses ? Comment, en termes ignatiens, être mu par la consolation plus que par la désolation [4] ?

L’Évangile

C’est sans doute sur ce point que Nicodème est interpellé par Jésus. Comme l’homme riche, il a été attiré par le Christ : « Il vient de nuit à Jésus » (Jn 3, 2) et cette attirance est une ouverture de l’âme et déjà une forme de sensibilité à l’appel. Cependant Nicodème, provoqué d’emblée et fortement par le Christ – « à moins de naître d’en haut… » (Jn 3, 3) –, conçoit, semble-t-il, le parcours de sa vie comme une lente croissance, où s’acquiert, au gré des événements et de la fuite du temps, une vision des choses, une sagesse, une intériorité, pourrait-on dire, par accumulation du savoir ; c’est pourquoi, spontanément, il commence l’entretien par ces mots : « Rabbi, nous le savons… » (Jn 3, 2). Et ce parcours, pense-t-il, on ne le recommence pas ; l’homme « peut-il une seconde fois entrer dans le sein de sa mère et naître ? » (Jn 3, 4) Qui ne pressent que tout ce qu’il a pu acquérir ainsi soit comme une confirmation de sa personnalité et de sa liberté, même si parfois à certains moments de la vie, ou de l’histoire d’une culture, la conscience des échecs et égarements peut dominer ?

On peut donc se demander si Nicodème, tout en gardant la foi, n’a pas repoussé aux frontières de son âme, dans la formulation abstraite et le comportement convenu, l’immense écoute, en première personne, de la Parole au commencement de tout ; comme si la solidité même de l’expérience accumulée et la tension d’un discernement constant s’avéraient ici être plus une gêne qu’une aide, en sorte que l’on pourrait dire qu’au commencement, ce n’est plus tant la parole divine qui s’atteste à l’âme, mais l’action, l’expérience, le savoir acquis par la route. Si Nicodème pose la même question que Marie, la question de la raison : « Comment cela peut-il se faire ? » (Jn 3, 9 ; cf. Lc 1, 34), la toute jeune fille de Nazareth répondra, elle, par l’entièreté de l’obéissance de la foi : « Qu’il me soit fait selon ta parole » (Lc 1, 38) et aucun être, plus qu’elle, n’a pu être aussi personnel, aussi vrai et noble dans ses sentiments, aussi peu prisonnier du convenu, pourrait-on dire, et en même temps aucun « oui » à Dieu qui parle, qui est indiciblement plus grand que tout, n’a pu être si profond.

Mais n’est-ce pas là le fruit d’une prévenance divine plus que d’une attitude de l’âme ? Pourquoi Marie a-t-elle prononcé librement son Fiat dès le commencement et pourquoi Nicodème a-t-il attendu ? On reviendra à cette question ; pour le moment, il paraît bon d’ajouter que la distance prise par Nicodème, au départ, face au mystère chrétien n’est pas sans quelque grandeur ; elle pourrait signer une conscience de l’inouï de l’annonce évangélique et juger de surcroît des attitudes trop simplistes, moralisantes ou convenues, dans la façon même d’en témoigner. Il y a ici un mystérieux balancement : que de réflexions, doctrinales ou sociologiques par exemple, peuvent nous mettre comme à distance de l’écoute, mais sont peut-être, un temps, comme une défense de la liberté propre, sous la forme d’une première et lente conversion, d’une conversion philosophique par la connaissance. Il n’en n’est pas moins vrai que Nicodème demeure comme en-deçà du dialogue d’Abraham avec son Seigneur et que celui-ci le lui reproche : « tu es maître en Israël et tu ignores ces choses ? » (Jn 3, 10).

Le vœu

Dans les Exercices spirituels, le balancement entre la démarche de conversion de Première semaine et la contemplation évangélique commencée en Deuxième semaine, entre le lent travail de réflexion et l’aujourd’hui de l’amour et de la suite du Christ, répond à une logique spirituelle où la méditation du Règne a un rôle charnière. Cette méditation commence par une prière « pour ne pas être sourd à l’appel » du Seigneur au commencement de sa mission (Ex 91). Mais cette demande, aussi immense soit-elle comme on l’a souligné, a-t-elle tout dit de l’attitude de l’âme ? Tout se ramènerait-il au débat de la conscience : va-t-elle s’ouvrir ou non à l’appel qui la surprend et que Nicodème avait enserré dans des formules convenues au nom même de sa foi et de son expérience ? Le Psautier lui-même va nous permettre de répondre en faisant un pas de plus. En effet, en plusieurs des dialogues du priant avec le Créateur, il est fait mention de l’émission d’un « vœu ». Ainsi les Psaumes :

22 (21), 26 : C’est toi ma louange dans la grande assemblée, j’accomplirai mes vœux devant ceux qui te craignent.
56 (55), 13-14 : A ma charge, ô Dieu, les vœux qui t’appartiennent ! J’acquitte envers toi les actions de grâce, car tu sauvas mon âme de la mort pour qu’elle marche à la face de Dieu dans la lumière des vivants.
61 (60), 6 et 9 : Car toi, ô Dieu, tu écoutes mes vœux : tu accordes le domaine de ceux qui craignent ton nom… Alors je jouerai sans fin pour ton nom, accomplissant mes vœux jour après jour.
65 (64), 2 : A toi la louange est due, ô Dieu, dans Sion. Que pour toi le vœu soit acquitté : tu écoutes la prière.
76 (75), 12 : Faites des vœux, acquittez-les au Seigneur votre Dieu, ceux qui l’entourent, faites offrande au Terrible ; il éteint le souffle des princes, terrible aux rois de la terre.
116 (114-115), 18 : J’accomplirai mes vœux envers le Seigneur ; que tout son peuple soit présent, dans les parvis de la maison du Seigneur, au milieu de toi, Jérusalem !
132 (131), 1-2 : Garde mémoire à David, Seigneur, de tout son labeur, du serment qu’il fit au Seigneur, de son vœu au Puissant de Jacob : « Point n’entrerai sous la tente, ma maison, point ne monterai sur le lit de mon repos, et point de répit à mes paupières, que je ne trouve un lieu pour le Seigneur, un séjour au Puissant de Jacob ! »

Rien n’est dit, sauf dans la dernière référence, sur le contenu de ce que le Psalmiste entend par les vœux, mais il est souligné qu’il s’agit d’une démarche personnelle dont la communauté croyante est témoin, quant à son émission et quant à son observance. Dans le silence du Verbe de vie s’adressant à la conscience, dans ce commencement éternel et toujours nouveau, comme souligné jusqu’à présent, voici que l’âme humaine formule un projet, qui, peut-on le penser, tout visible et extérieur qu’il devienne, a sa source dans ce que cette âme a de plus intime, de plus personnel. Dans l’immense et indicible dialogue entre le Créateur et la créature, où l’appel du Verbe de vie est au commencement, une action prend forme, dont le commencement est également comme une parole venant du plus profond de la liberté humaine, à savoir le vœu. L’affirmation johannique « au commencement était le Verbe » (Jn 1, 1) indique que la vocation de l’homme est d’être engendré à une objectivité, à une vie, une mission, qui le dépassent infiniment. Voici qu’alors, au cœur de la liberté humaine, peut surgir en réponse, assumée en première personne, une parole humaine, une promesse qui est à l’image et ressemblance du Verbe divin lui-même. Il faut donc préciser qu’en ce lieu abyssal où le Verbe touche la conscience, peut se former, comme commencement de la réponse, une parole pour la vie, un vœu, et qu’il y a sans doute là un des modes de faire les plus mystérieux, grâce auquel l’homme de chair est engendré à ce qui vient d’en haut.

Le vœu est ainsi un premier pas de l’homme libre dans une relation personnelle avec Dieu ; il est comme une élection cachée de l’âme, dans l’aujourd’hui, qui ferait un avec l’écoute de la Parole. C’est pourquoi, il n’est guère possible de distinguer en réalité ce qui est la part de la liberté divine et ce qui est la part du choix de l’homme et il faut laisser à Dieu le fait que certains émettent ce vœu et le fait que d’autres en reportent la réalisation. Abraham a dû en épouser immédiatement le mouvement profond, tandis que Nicodème s’enfermera d’abord dans le silence, avant de faire un premier pas de l’ordre de la justice (« Notre Loi condamne-t-elle un homme sans qu’on l’entende et qu’on sache ce qu’il a fait ? », Jn 7, 51) et finalement, le pas de la foi, par la vénération du corps du Crucifié (Jn 19, 39). En posant, par la raison, une question semblable à celle de Marie : « comment cela peut-il se faire ? » (Jn 3, 9 et Lc 1, 34), Nicodème a donc attendu, si l’on peut parler ainsi, la mort du Sauveur pour faire le premier pas d’une communion personnelle avec le Christ ; et peut-être que nombre de personnes (et nous-mêmes pour une part), feront de même, comme le bon larron, en attendant le moment de la mort. Demeure ici une vérité insondable, à savoir celle de l’avance réelle de cette communion dans « l’acte de la parole au commencement » qu’est un vœu, dont il faut maintenant dire quelque chose en ce qui regarde le contenu.

Le Règne

Reprenons encore la méditation du Règne dans les Exercices. Elle avait commencé par la demande de ne pas être sourd ; elle se termine par une « offrande de plus grand prix » (Ex 97), que nous comprenons maintenant comme un « vœu » prononcé au moment d’entrer dans la contemplation de la vie du Christ notre Seigneur. En cette démarche l’homme s’engage à « imiter » le Christ, « si la très sainte Majesté divine veut bien me choisir et recevoir en une telle vie, en un tel état » (Ex 98). En ce « si », en cette condition, en ce « choix » de Dieu, se trouve toute la nouveauté. L’offrande de plus grand prix n’est donc pas seulement un accomplissement de la vie spirituelle au commencement, dont la vie d’Abraham offre un des plus grands témoignages d’endurance dans la fidélité et dans l’épreuve ; elle est tout entière ouverte sur la nouveauté de l’Évangile, sur le fait que parmi les hommes de l’écoute de la parole et du mouvement de se vouer au service, ce qui demeure le secret de chacun, la divine Majesté « choisit et reçoit » ceux qu’elle veut (Mc 3, 13), ce qui est infiniment plus grand encore que le secret de chacun.

Pour l’apôtre, plus que d’un travail, il s’agit d’un service ; et plus que d’un service, pourrait-on dire, il s’agit d’une communion avec Dieu, selon deux accents : au principe, la recherche et l’accueil de la volonté divine, et au fondement, l’union dans l’Esprit avec le Christ en l’œuvre même du salut. Le premier aspect embrasse toutes les manières possibles de recevoir une confirmation divine, une Parole, à l’intime de l’âme, ou dans l’obéissance à l’Église qui a reçu pouvoir de lier ou de délier [5], etc. Le second aspect, inséparable du premier, découle toujours d’un choix et d’une action de la divine Majesté. D’où les deux prières : « Seigneur, que je ne sois pas sourd ! » et « voici mon offrande Seigneur, si tu veux bien me choisir et recevoir en une telle vie » ou encore « mets-moi avec ton Fils [6] », portant sa croix, comme saint Ignace le demanda avec instance dans les temps qui ont précédé l’approbation de la Compagnie de Jésus par le Saint-Père. On peut encore formuler ainsi la même prière : « Conduis toi-même ma vie Seigneur, pour que je puisse entendre au plus profond ta Parole et pour que je sois avec ton Fils uni comme tu le veux à son œuvre de salut. » « Conduis toi-même ma vie… », car c’est dans l’attachement à la personne du Christ que se trouvent rassemblés, dans la prière comme dans l’action, l’écoute immense de la Parole divine et le mouvement profond du vœu, ou, si l’on veut l’exprimer dans le domaine de la prière, le livre des Psaumes et celui des Évangiles.

[1Cf. François Marty, Sentir et goûter. Les sens dans les Exercices spirituels de saint Ignace, Paris, Cerf, 2005, coll. « Cogitatio fidei » 241, p. 50s.

[2Cf. 1 R 19, 9ss.

[3Cf. Père Alexandre Men, Le christianisme ne fait que commencer, Paris, Cerf, 1996 : recueil d’écrits et de conférences, dont le titre vient de celui de la conférence donnée la veille du jour où il fut assassiné.

[4Cf. Exercices spirituels 316 et 317.

[5Il lui revient alors de ne pas être trop loin de la Parole qui se dit à l’intime de l’âme ; question qui touche le vœu d’obéissance et qui n’est ici que suggérée.

[6Cf. Le récit du pèlerin, Namur, Éditions Fidélité, coll. « Vie spirituelle », 2006, n° 96, p. 128-129.

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