Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Former en Europe des témoins de l’espérance chrétienne

Michelina Tenace

N°2007-2 Avril 2007

| P. 103-116 |

Comment former les chrétiens d’Europe à témoigner de leur espérance ? La spiritualité chrétienne primitive permet de voir comment la conformation au Christ et la pédagogie de l’Esprit Saint ouvrent dans l’Eglise à la liberté : libération des passions, formation — dans l’ascèse — à la beauté, cet autre nom de la sainteté. La vie baptismale et eucharistique, l’existence liturgique sont ainsi le milieu nourricier de la vocation des chrétiens à rendre visible à leur époque l’action éternelle de l’Esprit. « Et qu’attendons-nous encore » pour le manifester ?

L’Europe, dit-on, est un géant du point de vue économique et un nain du point de vue spirituel [1]. Cette sentence concerne notamment les chrétiens qui participent eux aussi « à l’aveuglement et à l’injustice qui accablent le monde », et qui ont donc besoin d’être formés, « besoin d’être évangélisés, de rencontrer le Christ qui agit aujourd’hui avec le pouvoir de son Esprit ». La présence du chrétien formé peut devenir témoignage, « la partie la plus efficace du dialogue avec les hommes : le langage de la vie partagée [2] ». On attend des chrétiens qu’ils soient des témoins d’une vie dans l’Esprit, d’une vie transfigurée, d’une vie de communion [3]. Que signifie former des chrétiens pour qu’ils soient aujourd’hui porteurs d’espérance chrétienne ? Des bibliothèques ne suffiraient pas pour répondre. Nous proposons quelques ouvertures sur la question.

Formé par, formé pour, formé avec

Le seul vrai témoin de Dieu est le Christ, le Fils incarné dans l’histoire. Le chrétien est formé par ce témoignage et identifie croire en Christ et être (chrétien). Ainsi « je crois » arrive à signifier « je suis du Christ et le Christ est ma vie », puisque la foi en lui est avant tout foi en la vie ressuscitée, vie d’homme sauvé. Le chrétien est aussi formé pour un témoignage : la vie du chrétien n’est en rien différente de celle des autres hommes, sauf en ceci qu’elle se manifeste comme vie qui passe de la mort à la vie, de la mort au péché à la vie de l’Esprit. C’est une vie féconde, qui porte ces fruits de l’Esprit qui mettent la charité en œuvre de façon unique, selon les personnes et les situations.

Parce qu’elle repose sur un témoignage reçu et un témoignage rendu, la vitalité de la formation assume la tension et l’équilibre entre fidélité au Christ révélé et créativité dans l’Esprit, pour que vienne le Règne de Dieu. Ce témoignage est donné avec l’Église. L’économie trinitaire au sein de laquelle la formation du chrétien se réalise, s’actualise d’une manière ecclésiale : « L’œuvre rédemptrice du Christ se réfère à la nature humaine et constitue une condition indispensable de l’œuvre de divinisation de l’Esprit relative à nos péchés. Par son Incarnation et par le sacrement du Baptême, le Christ unifie et libère la nature humaine, tandis que l’Esprit Saint, à la Pentecôte et dans le sacrement de l’Onction, confirme et harmonise la diversité des personnes [4] ».

La « forme » du chrétien ne s’invente pas : elle se reçoit. C’est le Christ. Elle ne se réalise pas comme utopie, mais comme vie de l’Église donnée dans une Tradition. Elle est un don qu’il faut faire grandir et aimer. Le chrétien est formé par plusieurs voix, plusieurs mains, plusieurs cœurs comme sous la force d’une synergie dont l’horizon est la conformation au Christ. Le but de la formation chrétienne n’est donc pas d’aboutir à une religion, ou à des valeurs particulières, mais que des personnes laissent voir le mystère qui les habite dans une Tradition vivante [5].

Le Christ, l’Esprit et l’Église

C’est dans ce contexte que le chrétien est formé pour devenir le témoin d’un Autre, pas de lui-même certes, témoin de celui dont il est l’image (le Fils), témoin aussi de Celui qui anime en lui la ressemblance au Fils (l’Esprit). Si le but est de former des chrétiens selon la forme du Christ, il n’y a pas de formule magique ni de moule. En nous posant la question : comment former des chrétiens ?, serions-nous à la recherche d’un supermarché de produits religieux tout prêts à satisfaire les manques actuels ? Il n’en existe pas. L’enjeu porte sur la définition de la personne humaine en relation. Le contenu et tout ensemble la méthode de la formation est une relation.

Que répondrait-on à quelqu’un qui nous demanderait « comment former un mari » ? Nous serions renvoyés à une question bien plus essentielle : comment former un homme à l’amour ? Et encore cela ne suffirait pas pour assurer la réussite du mariage car le plus grand défi sera la liberté engagée chaque jour dans une relation dont le dynamisme ne peut être programmé, car la relation dépend aussi de la physionomie de l’épouse. De même qu’on ne devient pas un grand artiste par le simple fait d’étudier les Beaux-Arts, on ne devient pas un témoin par le seul fait d’être informé sur le christianisme. Ce dont on témoigne, c’est d’une relation qui implique toute une vie et des choix exigeant toujours plus de liberté au nom de l’amour, des choix qui engagent surtout un style de vie : il faut du temps pour la relation, des espaces de relation – dans une culture où les renvois à la relation se sont à la fois appauvris et enrichis : appauvris dans l’abus de l’immédiat, de la superficialité, de la quantité ; enrichis dans les solidarités, les exigences d’authenticité, la capacité de risquer, les défis de la communication et de la globalisation, etc.

Les chrétiens sont formés dans le contexte de ces pauvretés et de ces richesses pour témoigner d’une espérance qui est chrétienne, en ce sens qu’elle dévoile dans les attentes une présence : le Christ comme aimé, attendu, servi, préféré. Chrétien, on le devient, comme disaient déjà les premiers pères dans la foi. Quoique nous soyons créés à l’image et à la ressemblance de Dieu, nous ne devenons chrétiens qu’à partir d’un don de rédemption, le baptême, et en gardant ce don tout au long de la vie ; car la vie spirituelle est surtout « garde du cœur », du Règne de Dieu en nous.

Ainsi, pour former des chrétiens, il faut « repartir du Christ », mais il faut aussi « cheminer dans l’Esprit ». Le don de la foi sans la croissance, la maturation, l’actualisation dans l’Esprit, ce don précieux, pourrait devenir une répétition de gestes, de paroles, de cultes, d’idées qui ferait du croyant un être éduqué dans le christianisme, dépourvu cependant du dynamisme charismatique nécessaire pour être témoin d’espérance chrétienne. L’Esprit alimente l’imagination du chrétien, inspire et porte nouveauté de communion dans la fidélité au Christ.

Les chrétiens sont formés : cela signifie aussi qu’ils sont « édifiés » pour former un corps (Rm 12, 5 et 1 Co 12, 27), édifiés pour former une famille (Jn 1, 12) ; édifiés dans un organisme vivant où chaque membre a sa place et exerce les dons et capacités que Dieu lui a donnés (Ep 4, 12 ; Rm 12, 6-8 ; 1 Co 12, 7-12) ; édifiés pour servir et exercer le ministère du Christ sur la terre (1 Co 5, 20), manifester l’unité (1 Co 12, 12), révéler la puissance de l’Esprit. Formé au Christ par le baptême, formé à l’Esprit par la vie spirituelle, le chrétien qui a accueilli le salut édifie l’Église et participe à sa mission comme témoin et porteur d’espérance chrétienne.

Bien que cosmique et universel, le salut ne suit pas les lois du cosmos ni de la sociologie. Il n’est pas déterminé par les saisons et les âges et les lois sociales. Il passe par la liberté de l’homme et son entrée dans la puissance de la résurrection. « Fils de la résurrection » (Lc 20, 36), le chrétien est censé incarner dans le monde les réalités du Royaume à venir, en les manifestant comme déjà secrètement présentes. Le christianisme est « la transformation de l’histoire en théophanie [6] » par la transformation de l’homme en fils de Dieu qui incarne l’Esprit dans l’Église.

La liberté par l’ascèse

L’espérance chrétienne passe par la reconnaissance qu’il y a comme une « premier devoir social », qui concerne « la création ascético-pneumatique de l’homme nouveau, parce qu’il est la manifestation de l’Esprit, la manifestation des enfants de Dieu et allume l’enthousiasme chez les autres. Ce service pneumatique d’éveilleur de l’Esprit est primordial et n’exclut d’autres services que s’ils s’opposent à lui… Le vrai service apostolique est le service pneumatique parce que les Apôtres étaient possesseurs du Pneuma au plus haut degré [7] ».

Le service de l’Esprit suppose une pédagogie spirituelle qui passe par l’éveil à la liberté. Comment ? Dans l’ascèse (exercice) qui manifeste la vitalité et la beauté du salut accueilli : ce qui appartient à la vieille créature (le péché) a été remplacé par ce qui est propre à la nouvelle créature (la grâce du salut). Il faut remarquer que la tradition des Pères du désert (qui est une pédagogie de la foi et du témoignage) accorde moins d’importance à l’ascèse corporelle qu’à l’ascèse psychique, c’est-à-dire à la lutte et au discernement des pensées, des images, des passions. Une attention toute particulière et minutieuse est donnée aux raisonnements passionnels qui littéralement « produisent » le mal et font de l’homme l’ennemi du Christ et du salut. Car tant que la liberté est prisonnière des passions, elle reste sollicitée par des choix de mort et crée une culture de mort. Dans une culture devenue sensible aux pathologies psychiques, le chrétien est témoin d’une espérance chrétienne qui concerne la liberté : il la découvre dans l’ascèse et la rend féconde dans la soumission à l’amour.

La liberté dans l’apatheia

Terme mal compris, ce que la tradition spirituelle appelle apatheia ne peut être traduit par « impassibilité » ou « absence de passions ». En français, l’adjectif dérivé « apathique » n’évoque rien de positif ou de spirituel. Pourquoi alors les sages spirituels ont-ils accordé tant d’importance à cette formation à l’apatheia ? Les passions sont une dépendance qui entrave la liberté et porte atteinte à la vie, elles sont des formes de « maladies et sont proprement pathologiques [8] ». Elles empêchent de créer et d’aimer, car on ne peut créer et aimer que si on est libre intérieurement. C’est pourquoi l’absence de passions est une des aspirations du chrétien de l’Orient (apatheia dans la tradition philocalique) comme de l’Occident (par exemple dans la spiritualité de saint Ignace de Loyola décrite comme « indifférence » dans le « Principe et Fondement » des Exercices spirituels au n° 23).

Une bonne nouvelle que comporte la formation à l’apatheia, c’est que la valeur de l’espérance chrétienne ne vient pas de ce dont on se vide ou de ce dont on se prive, mais de ce dont on se remplit et s’occupe. L’apatheia n’est pas une valeur en soi, comme les performances des sportifs ou des ascètes non chrétiens. Elle révèle plutôt le réalisme optimiste du chrétien puisque, à l’opposé d’une anesthésie des sentiments et des désirs, son but est, en libérant la personne de ses passions, de l’orienter à l’amour. Car « l’amour naît de l’apatheia », comme l’affirmait saint Maxime le Confesseur, inversant complètement l’ordre de pensée commun selon lequel l’amour naîtrait de la passion [9]. De même, Évagre bien avant Maxime, avait exalté l’apatheia non parce qu’elle rend l’homme immatériel et détaché de son corps et des passions, mais parce qu’elle a « pour fille la charité [10] », amour dont tout être humain attend la béatitude. Nous sommes, nous existons, selon la mesure de notre amour. Soloviev, témoin exemplaire et porteur d’espérance chrétienne, a écrit : « tout être est ce qu’il aime [11] ». Dieu est l’être infini car il est aime tout ce qui existe. L’amour, de par nature, contient tout, « est l’expression concentrée du tout, est le tout comme unité [12] ».

C’est à la fois libéré du péché et orienté vers l’amour que le chrétien peut « progresser de gloire en gloire », de beauté en beauté pourrait-on ajouter.

La beauté dans l’ascèse

L’ascèse recompose l’unité spirituelle [13], car « l’âme et le corps de l’homme constituent l’homme dans son unité et dans sa totalité, de même que le ciel et la terre constituent le cosmos tout entier [14] ». Dans la recomposition de l’unité se manifeste la beauté [15]. L’ascèse a ceci de particulier qu’elle ne rend pas l’homme seulement « bon » : elle le rend beau, le révèle créé à image de Dieu selon la ressemblance du Christ : « Il n’y a rien de plus beau que le Christ, le Seul sans péché. [De même], il n’y a rien de plus beau que la personne qui, dans le secret de l’œuvre intérieure, a vaincu le trouble et l’angoisse du péché et qui, pénétrée de lumière, laisse voir en elle, comme une perle, l’image scintillante de Dieu [16]. » C’est pourquoi les Pères de la Philocalie parlent de l’ascèse en terme de beauté, considérant la vie spirituelle comme « l’art des arts [17] ».

Dès lors, on peut comprendre que former des chrétiens, c’est aussi les former à la beauté, cette beauté qui est un des noms de la sainteté [18]. Comme être philocalique, le chrétien témoigne de la vraie beauté dans la prière et par l’amour, selon ces trois épiphanies de la communion – quand la matière et l’esprit sont unis (dans la beauté), Dieu et l’homme sont unis (dans la prière), les personnes sont unies (dans l’amour). « De la beauté surgit toute communion », écrivait déjà Denys l’Aréopagite [19]. Un chrétien qui n’a pas de goût pour la beauté se trouvera insensible à la vision, et qui ne sait pas contempler, d’où fera-t-il surgir son action [20] ?

« La beauté est le signe le plus actuel de l’Imitatio Christi comme imitation créatrice, comme imitation du Crucifié et du Transfiguré… Mais comme la beauté est une personne, comme le Christ est la beauté en personne, une beauté transfigurée parce qu’elle est passée par la défiguration de la Croix, nous savons qu’elle nous attend là où nous ne l’attendons pas [21]. »

La beauté est une énigme qui seule ou presque, aujourd’hui, semble capable d’éveiller les hommes. Blessant l’âme, elle la fait vulnérable à l’enfer et au paradis. Ou, simplement, à la joie miraculeuse et fragile d’être. De nombreux chrétiens témoins et penseurs, ont élevé la voix pour dire qu’il ne faut plus que « le christianisme ne soit plus assez beau » pour les cœurs qui cherchent la beauté et l’amour [22], qu’il ne faut plus que le royaume de Dieu soit annoncé comme séparant l’ordre de la charité et l’ordre de la créativité, l’ordre du sacrifice et l’ordre de la joie. Il ne faut plus, soulignait Berdiaev, que l’Église se contente d’être un organisme d’assistance publique [23], car elle doit témoigner que l’œuvre de la religion chrétienne c’est la transfiguration du monde. « L’homme spirituel est l’homme qui opère et permet la transformation du monde de la matière en monde ordonné à Dieu… (son) effort pour une perfection individuelle est un effort pour transfigurer la matière par l’orientation de son âme à Dieu [24]. »

La créativité

Les chrétiens, à l’Ouest comme à l’Est, ont une responsabilité dans l’avenir de l’Europe et leur prophétie est d’autant plus indispensable dans un moment où les repères de relation s’écroulent. C’est généralement dans des moments difficiles, quand les institutions semblent épuisées, que la force de l’Esprit inspire les chrétiens à prophétiser l’invisible et l’impossible. C’est alors l’heure de Dieu, son kairos. Rappelant le rôle qu’ont eu des hommes comme Robert Schuman, Konrad Adenauer, Alcide De Gasperi, dans la Lettre aux Évêques du 6 janvier 1984, le pape Jean-Paul II avait affirmé : « N’est-il pas significatif que parmi les principaux promoteurs de l’unification du continent, figurent des hommes animés par une profonde foi chrétienne ? Leur dessein courageux ne fut-il pas inspiré par les valeurs évangéliques de la liberté et de la solidarité ? Un dessein, par ailleurs, qu’ils considéraient à juste titre réaliste, en dépit des difficultés prévisibles, car ils avaient clairement conscience du rôle joué par le christianisme dans la formation et le développement des cultures présentes dans les divers pays du continent. »

Pour créer, il faut à la fois du talent et une application au travail, dans une certaine discipline. Le talent reçu, c’est la foi et le baptême ; l’application à la tâche, c’est la vie spirituelle ; la discipline, c’est l’ascèse. L’œuvre d’art à laquelle aspire tout chrétien est l’amour et la communion. Les chrétiens ne sont pas formés pour vivre leur foi dans le privé. Ils sont formés à l’intériorité par l’école de la prière, par l’art de l’ascèse, par la créativité qu’exige la charité ; ils sont prophètes de nouveauté et critiques devant les modes et les mythes, qu’il s’agisse de la liberté, de la sexualité, de la démocratie, car ils sont entraînés par le discernement des passions, à reconnaître la racine du mal et de la mort. Aucune technique ne garantit l’authenticité de la rencontre dans la prière, dans la paix du cœur, dans l’amour. Sans l’Esprit Saint, la formation peut devenir homologation des personnes à des principes dit chrétiens, et les œuvres peuvent devenir le fondement du règne de l’Antéchrist. Même pour former des chrétiens à vivre l’unité de l’Église, il faut proposer un apprentissage, pour que l’esprit œcuménique se manifeste d’abord comme style de vie dans les communautés auxquelles ils appartiennent, conversion d’esprit qui rend capable de dialoguer et d’échanger les dons dans la diversité des charismes, d’abord dans sa propre Église.

Religion de l’incarnation, le christianisme reconnaît l’importance de la médiation du visible, de l’image reçue et donnée (du témoignage donc) ; mais aussi, religion de la transfiguration et de la résurrection, la foi chrétienne affirme dans toute médiation un ailleurs de sa réalisation. C’est la prophétie de ses sacrements.

Du baptême à l’eucharistie

« Allez, faites de toutes les nations des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 19-20). Ce qui constitue dans son origine l’être chrétien, c’est le baptême et la foi en la présence du Christ parmi ses disciples.

Le chrétien est formé quand il peut dire « je vis, mais ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ en moi » (cf. Ga 2, 20), car ma vie est passée avec celle du Christ de la mort à la résurrection. « En effet ceux qui ont été baptisés dans le Christ, c’est en sa mort qu’ils ont été baptisés. Ils se plongent dans sa vie pour devenir des membres de son corps, afin comme tels de souffrir et de mourir avec lui, mais aussi afin de ressusciter avec lui à la vie éternelle, à la vie divine… La foi en ce que le Christ est mort pour nous afin de nous donner la vie, c’est cette foi qui nous permet de devenir un avec lui, comme les membres avec la tête et qui ouvre nos âmes à l’effusion de sa vie ; aussi la foi au crucifié – la foi vivante qui s’accompagne du sacrifice d’amour – est-elle pour nous aussi l’entrée dans la vie et le commencement de la gloire à venir [25]. »

Formés par le baptême pour être des témoins, les chrétiens sont « missionnaires », en ce sens qu’ils indiquent que perdre (la vie du péché), c’est gagner (la vie dans la grâce) ; mourir (à l’égoïsme), c’est naître (à la communion d’amour). La forma mentis du chrétien, c’est Pâque, car « Pâque, c’est le mot de passe de reconnaissance de l’être libéré vivant par l’Esprit [26] ». La liturgie opère cette transformation de la mort en vie et du sacrifice en fête dans l’Eucharistie qui nous achemine vers la plénitude de la vie, nous fait participer d’avance à la résurrection. Elle est « source et sommet de toute la vie chrétienne [27] », lieu de la divinisation du chrétien. Action salvifique du Christ dans son Corps qu’est l’Église, elle fait du chrétien un contemporain du Christ (de sa Pâque) et, en même temps, elle fait du chrétien un être eschatologie qui se « familiarise » (selon l’expression de saint Irénée de Lyon) avec la vie divine, en alimentant sa chair de la vie éternelle dans l’Esprit Saint. C’est à partir de l’Eucharistie, à partir de ce peu de matière transfigurée, que le feu de l’Esprit atteint secrètement l’Univers tout entier. La liturgie sanctifie et protège le monde : à travers l’homme, elle le prépare à son ultime transformation. Par le baptême et l’eucharistie, la vie du chrétien procède vers la « transformation de l’âme en flamme d’amour », car « le Père et le Fils et le Saint Esprit se communiquent à elle [28] ».

Mais il faut encore rappeler que « la liturgie chrétienne n’est pas un culte au sens donné à ce mot dans le paganisme ou même dans le judaïsme. Il n’est pas, de par son essence, une transaction régulière entre le sacré et le profane, une médiation entre le Divin et l’humain, destinée à sanctionner, en la rattachant au sacré, la vie de l’homme. La liturgie chrétienne est, de par son essence, l’épiphanie, c’est-à-dire la manifestation, la présence, le don et la communication du Royaume manifesté par le Christ et accompli par la venue du Saint-Esprit. Non, ce n’est pas un culte, même nouveau, que le Seigneur instituait…, c’est le Royaume de Dieu qu’il ouvrait à l’homme, c’est une nouvelle vie, et non pas une nouvelle religion, qu’il lui donnait, c’est la possibilité d’accéder à sa Table en son Royaume qu’Il implantait dans ce monde en nommant cette possibilité, cette vie, cette ascension et cette communion, Église. Ce qui revient à dire que la leitourgia de l’Église est, de par nature, eschatologique (…) L’eschatologie n’est pas une doctrine, un aspect, une dimension, et encore moins un chapitre – le dernier d’habitude – dans les manuels de théologie, mais le contenu même de l’expérience chrétienne, expérience donnée, reçue, partagée et vécue dans la leitourgia [29] ».

Conclusion : Le chrétien est formé selon le Christ, par l’Esprit, dans l’Église

Le chrétien est formé pour devenir conforme au Christ par le baptême, par la vie spirituelle, par la vie dans l’Église. Conformé au Christ dans le baptême, cela signifie que le baptême nous révèle la forme cachée de l’âme et nous introduit dans la science du salut, « science de la Croix », « empreinte », « forme vivante », « force cachée de l’âme », elle est scellée sur l’âme au baptême et croît avec la vie de l’Esprit [30]. Du baptême surgit le don d’être une nouvelle créature, don qu’on assume ensuite dans la liturgie comme cœur d’une réforme culturelle.

Former à l’Esprit dans la vie spirituelle, cela signifie que l’expérience de l’Esprit, ou vie spirituelle, devient le milieu où le chrétien grandit dans la connaissance de Dieu et apprend à se situer dans la vérité du salut. L’expérience de l’Esprit permet de saisir la valeur de la Tradition, de l’expérience des autres car le salut est inscrit dans une histoire et dans une communauté.

Former à l’Église dans la liturgie, cela signifie que le sens de l’Église et de la communion nous forme à la relation, réalité de notre vie qui rend le mieux compte de la mentalité de la foi chrétienne. La foi mûrit comme adhésion libre à un Autre, amour qui éduque à la communion, à la solidarité, à la justice, aux valeurs du Règne. Amour qui enseigne aussi le sacrifice et ne permet pas au chrétien de s’aplatir dans la banalité d’une idéologie religieuse. La beauté du christianisme, écrivait Berdiaev, « ne peut coïncider avec la platitude étouffante du monde : elle vit de sacrifice [31] », et c’est dans le mystère du Sacrifice que la vie universelle peut retrouver sa source d’éternité et de béatitude. « Nul ne peut tuer l’amour, parce que quiconque en est participant est touché par la gloire de Dieu : c’est cet homme transformé par l’amour que les disciples ont contemplé sur le mont Thabor, l’homme que nous sommes tous appelés à être [32]. »

Une dernière observation…

En grec, la même racine kaleo se trouve dans les mots « vocation », « Consolateur » et « église ».

Appelé par Dieu à partager la vie de la sainte Trinité, le chrétien reçoit près de lui l’Esprit (le sens de Consolateur est « celui qui est appelé auprès de », celui qui remplit un manque [33]), dans l’Église qui est la convocation des sauvés. Être formé signifie découvrir une vocation, reconnaître une présence et appartenir à une communauté. Les racines chrétiennes de l’Europe, si elles ne sont pas visibles et vivantes dans la foi des personnes chrétiennes, à quoi serviraient-elles ? Une nation est chrétienne si elle a des citoyens chrétiens vivants, pas seulement signalés comme chrétiens dans des registres de sacristie. Les sacrements sont des seuils : après l’initiation, la vie sacramentelle ne peut s’affaiblir, car la forme du chrétien est la vie du Christ dont l’incarnation continue par la manifestation de l’Esprit. « Être son image est notre but à tous. Et le chemin pour y parvenir sera de nous laisser façonner par Lui et de croître en Lui comme membres du Corps dont il est la tête [34]. »

« Et qu’attendons-nous encore ? – s’écriait le starets Silouane –, que quelqu’un du haut des cieux nous chante un chant céleste ? Mais au ciel tout vit par le Saint-Esprit, et sur terre le Seigneur nous a donné le même Saint-Esprit. Dans les églises, les services sont accomplis par le Saint-Esprit ; dans les déserts, sur les montagnes, dans les cavernes et partout, les ascètes du Christ vivent par le Saint-Esprit ; et si nous le gardons, nous serons libres de toutes ténèbres, et la vie éternelle sera dans nos âmes ici-bas [35]. »

[1Conférence prononcée à la Rencontre européenne de culture chrétienne organisée par le Conseil pontifical pour la Culture et le Département des relations extérieures ecclésiales du Patriarcat de Moscou, Vienne 3-5 mai 2006, et publiée avec l’aimable autorisation du Conseil pontifical pour la Culture. La rencontre était intitulée : « Donner une âme à l’Europe. Mission et responsabilité des Églises ».

[2Cf. P. Pedro ARRUPE, « Former des communautés apostoliques vivantes », Allocution à la Conférence des religieux de Colombie, le 19 août 1977, in Christus n° 59, DDB, 1985, p. 347-348.

[3Cf. M. TENACE, L’homme transfiguré dans l’Esprit. Lumière de l’Orient sur la vie consacrée, Bruxelles, Lessius, 2005.

[4V. LOSSKY, Théologie mystique de l’Église d’Orient, Paris, 1944, p. 145 ; A l’image et à la ressemblance de Dieu, Paris, 1967, p. 166-167.

[5« La Tradition est une réalité vivante : elle ne peut être pétrifiée sous les traits d’une culture humaine particulière, puisque toutes les civilisations humaines sont, par nature, mortelles. Dégager la vraie tradition des traditions humaines qui tendent à la monopoliser est la condition nécessaire de sa préservation » (J. MEYENDORFF, « La Tradition et les traditions », in Orthodoxie et Catholicité, Paris, Seuil, 1965, p. 96).

[6M. ELIADE, Images et symboles, Paris, 1952, p. 217.

[7Cf. C. LIALINE, « Monachisme oriental et monachisme occidental », in Irenikon 33 (1960), p. 444.

[8P. MIQUEL, Lexique du désert, Bellefontaine, 1986, p. 121.

[9MAXIME LE CONFESSEUR, Centurie I sur l’amour, 2, in La Philocalie, I, Paris, 1995, p. 374.

[10EVAGRE, Le traité pratique, vol. II, prologue 8, SC 171 (1971), p. 493. De la persévérance et l’espérance « naît l’impassibilité qui a pour fille la charité ; et la charité est la porte de la science naturelle, à laquelle succèdent la théologie et, au terme, la béatitude ».

[11V. SOLOVIEV, Leçons sur la divino-humanité, Paris, 1991, p. 65.

[12V. SOLOVIEV, idem, p. 75.

[13L’ascèse est une pédagogie du salut : le péché a toujours un aspect contre l’unité. Soloviev explique que dans le péché, « notre volonté tend à dominer et non à unifier tout ; notre intelligence, au lieu de connaître Celui qui existe et unit tout en soi, s’adonne aux controverses arbitraires sur une foule infinie de sujets ; enfin notre âme sensible, au lieu de rénover la matière en la spiritualisant, ne tend qu’à jouir déraisonnablement de celle-ci » sans lien avec l’unité de la personne » (V. SOLOVIEV, Les fondements de la vie spirituelle, Bruxelles, 1932, p. 104-105).

[14K. BARTH, Kirchliche Dogmatik, III, 2, p. 441 ; tr. fr., p. 46.

[15Cf. M. TENACE, La beauté unité spirituelle dans les écrits esthétiques de Vladimir Soloviev, Troyes, 1993.

[16P. FLORENSKY, La colonne et le fondement de la vérité, Lausanne, 1975, p. 70 et p. 150.

[17P. FLORENSKY, ibidem, p. 69.

[18O. CLÉMENT, Byzance et le christianisme, Paris, 1964, p. 7.

[19DENYS L’ARÉOPAGITE, Hier. Eccl., 3, 3, 1.

[20Cf. H.U. VON BALTHASAR, La gloire et la croix, I, Apparition, Paris, 1965, p. 17.

[21O. CLÉMENT, « Imitation du Christ et vie en Christ », in Contacts, n° 182 (1998), p. 182.

[22P. TEILHARD DE CHARDIN, « L’Âme du monde », in Écrits du temps de guerre, p. 256.

[23N. BERDIAEV, « Il dovere di trasfigurare il mondo », in Russia cristiana, n° 3, (183) 1982, p. 29. Le texte continue : « L’Église s’est transformée en une institution d’assistance médicale où les âmes viennent individuellement pour y être soignées. De cette façon se renforce l’individualisme chrétien indifférent au destin de la société et du monde. L’Église existe pour le salut des âmes particulières, mais elle ne s’intéresse pas à la création de la vie, à la transfiguration de la vie de la société et du cosmos. »

[24V. SOLOVIEV, Les fondements spirituels de la vie, Bruxelles, 1932, p. 110.

[25Edith STEIN, La science de la Croix, Louvain, Nauwelaerts, 1957, p. 17.

[26A. SCRIMA, « L’apophase et ses connotations selon la tradition spirituelle de l’Orient chrétien », in Aa. Vv., Le vide, expérience spirituelle en Occident et en Orient, Bruxelles, Hermes, 1969, p. 169.

[27CONCILE VATICAN II, Constitution dogmatique Lumen Gentium,11.

[28Edith STEIN, La science de la Croix, op. cit., p. 212.

[29A. SCHMEMANN, « Aspects historiques du culte orthodoxe », in Irenikon 46 (1973), p. 11 et p. 9.

[30Edith Stein parle ainsi de la science de la Croix, « vérité vivante, réelle et active. Cette vérité est enfouie dans l’âme à la manière d’un grain de blé qui pousse ses racines et croît. Elle marque l’âme d’une empreinte spéciale qui la détermine dans sa conduite à tel point que l’âme rayonne au dehors et se fait connaître par tout son comportement… De cette forme vivante, de cette forme cachée au plus profond de l’âme, prend naissance une manière d’envisager la vie, une certaine image que l’homme se fait de Dieu et du monde » (Edith STEIN, La science…, op. cit., p. 3-4).

[31Cf. N. BERDIAEV, Le sens de la création, Paris, 1955, p. 427.

[32JEAN-PAUL II, Lettre apostolique Orientale Lumen, 1995, n° 15.

[33Cf. X. LÉON-DUFOUR, Dictionnaire du Nouveau Testament, Paris, 1996, p. 555 (vocation) ; p. 183 (consoler) ; p. 226 (église).

[34Edith STEIN, « Les bases de la formation féminine », in Werke, t. V, p. 87.

[35Archimandrite SOPHRONY, Le starets Silouane, moine du Mont Athos (1866-1938). Vie, doctrine, écrits, Paris, 1973, p. 320.

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